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Full text of "Revue des deux mondes"

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TUFTS COLLEGE LiBRARY 



REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



LXXXn« ANNEE. — SIXIEME PÉRIODE 



TOME XI. 1«'' SEPTEMBRE 1912. 



REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



LXXXII- ANNÉE. — SIXIÈME PÉRIODE 



TOME ONZIÈME 



PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE DE l'université, 15 

1912 



(oU^f- 



LA VALLÉE BLEUE 



TROISIEME PARTIE f>} 



MARTUE BOURIN 



— Mon oncle, s'écria, le lendemain, Rolande, qui pénétrait 
en coup de vent dans le petit atelier de Gabriel; mon oncle, 
nous venons voir Bastien. Est-ce que cela vous dérangerait de 
nous le présenter ou de nous présenter à lui : je ne sais quels 
sont les usages? 

— Je n'ai pas fini mes canl^otiGbetà, miais je m'y remettrai ce 
soir. Qu'est-ce que je ne ferais' pas pour ma chère petite nièce? 
répondit Gabriel Baroney. Maxime est là? 

— Oui, il fume, dehors. 

— Vous êtes donc venus à pied. 

— C'est à n'y pas croire. Père nous a chipé la voiture pour 
aller voir un entrepreneur... 

— Et alors, pris au dépourvu, vous vous êtes dit : si nous 
allions visiter les bêtes de l'oncle Gabriel... 

En chasseur classique, Gabriel Baroney confectionnait lui- 
même ses cartouches, pesant la poudre, mesurant le plomb. 
Tout en parlant, il dévissa le sertisseur, compta les cartouches 
faites et ferma au cadenas la petite table qui servait de « coffres 
à grains pour les perdreaux d'alentour. » 

— Cent cartouches de moins chaque année, ma pauvre 
Rolande. Le gibier s'en va. 

— Il me semble, mon oncle, que vous l'aidez à s'en aller. 

(1) Copyright by Jacques des Gâchons, 1912, 

(2) Voyez la Revue du 1" et 13 août 1912. 



REVUE DES DEUX MONDES. 



— S'il n'y avait que de vrais chasseurs, le nombre du gibier 
augmenterait. Mais il y a les marchands de plume et de poil, les 
braconniers. Inutile de se plaindre! Nous vivons en un temps 
ennemi de la loyauté. Le braconnage n'est pas officiellement auto- 
risé, mais il est toléré. Il parait que c'est démocratique ! Mieux 
que cela. On vient de juger un braconnier qui a tué un garde; 
trois ans de prison. Encore quelques années et on lui donnera 
le Mérite agricole... Alors, comme cela, ma belle Rolande, tu 
veux faire la connaissance de Bastien. Je t'avertis qu'il n'est 
point galant. Ton ombrelle ne te conciliera pas ses grâces. Ce 
n'est pas cependant qu'il soit sot. Il sait très bien distinguer les 
visiteurs que le pâturage reçoit. Il a pitié du pécheur à la ligne, 
du chercheur de taupes, du botaniste dont les lunettes et le filet 
à papillon sont du même vert criard. Il ne poursuit jamais les 
enfans, pourvu qu'ils ne fassent pas trop de tapage .. Mais ceux 
qu'il hait par-dessus tout, ce sont les gens qui entrent chez lui en 
rampant. A son tribunal à lui le braconnier n'obtient jamais de 
circonstances atténuantes... Mais, je cause, je cause et tu tré- 
pignes d'impatience. Là, j'ai fini. En route. 

Maxime, sur un banc de la terrasse, à l'ombre, achevait un 
gros cigare en sommeillant. Cependant, il avait promis à 
Rolande d'être de la partie et il se leva avec un soupir. 

Le domaine de Bastien, le grand taureau nivernais, s'éten- 
dait sur plusieurs hectares de pâturages. Il était borné du coté 
du levant par un chemin creux, ombragé de gros noyers lui- 
sans; du côté du Nord, par un petit bois qui escaladait en 
désordre un coteau ; au Midi, par une haie qui le séparait d'un 
chaume; enfin, au couchant, il s'arrêtait tout près de l'Igneraie. 
Cette vaste prairie recevait la lumière du soleil à tous les 
momens du jour. 

Dans la partie la plus élevée, vers le chemin creux, un très 
vieux chêne étendait ses rameaux en un large geste de protec- 
tion et donnait une ombre douce et ronde. Plus bas, bruissait 
un rideau de peupliers. Une source, tout près, remuait et s'élan- 
çait, sur la pente, jusqu'à une petite mare qui servait d'abreu- 
voir aux hôtes du champ. 

Il y avait là deux jumens, quatre poulains, douze vaches, 
six veaux, deux taurins et le taureau Bastien. Çà et là, quelques 
seigneurs de moindre importance : une vingtaine de poules, 
deux coqs et un troupeau de dindons. Tout ce petit monde 



LA VALLEE BLEUE. i 

vivait paisiblement, les chevaux avec les chevaux, les veaux 
avec les vaches, les dindons en tas noir, les poules picorant en 
tirailleurs. 

Les animaux, dans les herbages, mènent une existence har- 
monieuse et simple. Quand elles ont tondu un petit espace, les 
sages jumens, pour l'exemple, s'ébrouent et partent, au galop, 
vers un autre bout du champ, et les poulains s'élancent, sur 
leurs pattes raides, à la poursuite des tétines maternelles. Au 
bruit de cette brusque cavalcade, les dindons gloussent, quelques 
poulets s'effarent, mais c'est à peine si la gent bovine daigne 
tourner la tête. Vautrés dans la verdure, le poitrail un peu sou- 
levé, les grands bœufs blancs du Nivernais émergent comme 
des rochers hors de la mer. Ils ruminent, lentement, religieu- 
sement. Les veaux blonds ont de gros mufles roses et des yeux 
de poupées. L'un d'eux, au moment où arrivait Gabriel Baroney 
et ses neveux, s'agenouilla et tira une énorme langue dont il 
caressa le cou de sa mère qui ferma les yeux de plaisir. 

— Où est-il .1^ demanda Rolande, penchée sur la barrière et 
que le taureau seul intéressait. 

L'oncle Gabriel étendit le bras. 

Bastien, le cou dans les épaules, se promenait, le long de la 
haie, le long du bois, vers la mare, vers le vieux chêne. Il 
regardait partout, il écoutait chaque bruit, il surveillait le 
champ. Ses sabots s'enfonçaient dans le sol, autoritaires : il était 
chez lui. Tout à coup, se trouvant un peu loin des siens, il s'ar- 
rêta, tendit le cou et poussa un bref mugissement pour qu'on 
vit où il était et pour qu'on sût qu'il n'y avait rien à craindre. 
Puis il reprit sa tournée. 

Les poulains n'aimaient pas beaucoup ces promenades du 
laureau aux yeux brusques, et les jumens, à son approche, bat- 
tirent en retraite, d'un mouvement tournant, pour ne pas offus- 
quer leur rageur compagnon. Et cependant, ils le savaient, 
Bastien n'attaquait jamais les hôtes du champ: il leur deman- 
dait seulement de lui laisser la place libre lorsqu'il faisait sa 
ronde. On le craignait, mais on l'admirait. Il était la force, la 
décision, l'audace. 

— A quelle heure le rentre-t-on? demanda Rolande inquiète. 
Quel chemin prend-il .î* 

Mais l'oncle Gabriel rassura sa nièce. En été, les bêtes vivent 
aux champs. On ne les rentre pas. D'ailleurs, ni le vent, ni la 



» REVUE DES DEUX MOADES. 

pluie n'inquiètent Bastien. Lui et les siens supportent très bien 
les intempéries. Si l'orage augmente, le « maître du champ » 
marche, digne, vers les peupliers ou vers le vieux chêne, selon 
que les nuagesviennent duNord ou de l'Ouest, — et son troupeau 
le suit. Et dès que le soleil perce la brume, il mugit de recon- 
naissance et sort de son refuge. 

— Voulez-vous entrer .'^ demanda Gabriel Baroney. 

— Penh! répondit Maxime sans enthousiasme, vous savez, 
moi, les taureaux... 

— Avec moi, il n'y a aucun danger. Bastien ne jdaisante pas 
avec le })rotocole, mais ma présence vous accrédite. 

— Entrons, dit Rolande qui s'amusait à être brave. 

Tout de suite, Bastien aperçut le petit groupe et fit lente- 
ment quelques pas dans sa direction pour se rendre compte. 

— Bonjour, Bastien! s'écria l'oncle (labrird. 

Le taureau tendit le cou, s'arrêta, puis, indillerent, se mita 
brouter l'herbe, à ses pieds. Et la traversée s'acheva sans incident. 

Sur le chemin qui les ramenait vers la ferme, Gabriel 
Baroney raconta à Rolande, car Maxime décidément était bien 
distrait, une histoire de chasse dont Bastien avait été le héros. 

Un jour, après avoir ouvert sans bruit la barrière, un homme 
tout ramassé sur lui-même et une corde entre les doigts, se 
glissa vers les poulains. Bastien d'abord laissa faire la blouse 
suspecte ; il continua de brouter en marchant vers la barrière 
comme s'il n'avait rien vu. Tout était calme dans le champ. Bas- 
tien seul se méfiait. Il avança en retenant son souffle. Les 
jumens, le col allongé, tiraient à elles, par-dessus la palissade, 
les branches d'un chêne, régal interdit. Les poulains, les quatre 
fers en l'air, se roulaient en découvrant le ciel, avec ses nuages, 
et le soleil qui fait fermer les yeux. Adroitement lancé, le lasso 
s'enroula autour d'une patte qui gigotait. D'un coup de reins, 
le petit fut debout. Mais déjà l'homme le saisissait aux naseaux, 
l'immobilisait. Les jumens continuaient, confiantes, leur dinette. 
Mais le taureau, en quelques bonds, gagna cent mètres. II 
était maintenant à quelques pas de la barrière. Il savait que 
l'homme allait revenir de ce côté : les voleurs de chevaux arri- 
vaient toujours par le chemin creux. Ce n'était pas la pre- 
mière fois qu'il avait affaire à eux... Tout à sa victoire, l'homme 
n'avait rien vu. Il tira le poulain, le cingla d'un coup de trique 
qui réveillâtes mères. Mais il n'était plus temj)s ; le poulain trot- 



LA VALLEE BLEUE. \) 

lait vers la barrière, malgré les appels désespérés des jumens, 
des autres poulains, malgré les siftlemens des dindons, malgré 
les meuglemens de tout le troupeau blanc qui galopait en 
désordre vers la haie que côtoyaient le voleur et sa proie. Ce fut 
un grand drame. Tout le champ se révolta, s'apitoya. Les ani- 
maux, entre eux, ont d'obscures amitiés et le poulain que le 
pâturage allait perdre était un bon petit galopin que les vaches 
regardaient avec étonnement, mais qui, par ses gambades im- 
prévues, amusait les jeunes veaux un peu lourdauds de leur 
naturel... A dix pas du barreau entr'ouvert le voleur aperçut le 
taureau à l'affût et qui, tète baissée, fondit sur lui. Il n'y avait 
pas de lutte possible. Il essaya bien d'interposer le poulain, mais 
celui-ci ne voulut pas se prêter à la manœuvre, et déjà Bastien 
jouait des cornes. L'homme lâcha sa conquête, puis, par un saut 
de côté, tenta de gagner, seul, la porte du champ. Le taureau 
ne l'entendait pas ainsi. Il barra le chemin à l'intrus et le pour- 
suivit le long de la haie. L'homme tout à coup sentit le souffle 
de la bête furieuse et, sans réfléchir, sauta au milieu de la 
broussaille. Le taureau entra derrière lui parmi les ronces. Alors 
l'homme, épouvanté, cria au secours. C'était ce qu'attendait 
sans doute Bastien, car, tout de suite.il s'arrêta. Ce hurlement de 
l'homme avait dû s'entendre à la ferme. On allait accourir. Son 
rôle de gardien était terminé. 

— Quand, aidé par le père Clément, dit l'oncle Gabriel, j'ai 
fait sortir l'homme, tout ensanglanté et penaud, de sa cachette, 
Bastien, à petits pas, a regagné le haut du pâturage et tout le 
cham[» a repris son grand calme quotidien. Car c'est le propre 
des animaux, mes enfans, d'oublier vite leurs peines, leurs joies 
et de ne point tirer vanité de leurs victoires. 

Maxime avait rallumé un nouveau cigare et, les mains dans 
les poches, il suivait Rolande et leur oncle. La jeune fille était 
enchantée de son excursion au pays des bêtes à cornes et puis 
elle aimait les récits pittoresques de son oncle. Aux haies du 
chemin, des chèvrefeuilles en fleurs embaumaient. Mais, au 
fond, elle poursuivait son <( idée » de la veille. La promenade 
avait un but. Rolande brûlait de parler du baron : 

— Est-ce que M. Malard fait de l'élevage ^ 

— Mais certainement, répondit Gabriel Baroney. 

— Il n'est donc pas aussi excentrique qu'on se plaît à le 
répéter ? 



10 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Il aime à faire ce qui lui convient, voilà tout. N'est-ce 
pas Lin peu ta propre manière de te conduire dans la vie ? 

Rolande sourit du rapprochement ingénu de l'oncle Gabriel. 
Ils arrivaient en vue de la ferme. Au milieu de la cour, on aper- 
cevait Etienne et son frère Philippe, sa bicyclette en main, exa- 
minant un cheval, en compagnie du père Clément. 

— Eh bien ! mon oncle, dit tout à coup Maxime, il nous 
reste à vous remercier. Nous avons promis à mère de prendre le 
thé avec elle et... 

— ïu nous lâches, acheva Gabriel Haroney en se caressant 
une moustache et en examinant son neveu. D'ailleurs, tu n'as 
pas l'air dans ton assiette. Tu m'as laissé causer tout le temps ; 
ça n'est pas naturel. 

Maxime se contenta de hausser les épaules. Gabriel Baroney 
n'insista pas et quitta sa nièce et son neveu pour rejoindre ses 
enfans. 

Le père Clément montrait le gros percheron qu'il avait acheté 
a la foire du Magnet, une occasion, et qui allait être fort utile, 
les deux jumens du domaine n'étant guère en état de fournir 
du travail, pour l'instant. Etienne regardait sans parler. Il fut 
tout de suite évident pour son père qu'il pensait à autre chose. 
Et dès que la conversation eut pris fin, Gabriel interrogea son 
fils aîné. 

— Qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas ? 

Philippe avait enfourché sa bicyclette et ils le virent bien- 
tôt descendre vers le village. Etienne eut un geste brusque de 
la main. 

— Oui, je suis préoccupé, agacé. Ce Maxime est un chenapan. 

— Maxime ? 

— Oui, mon père. A vous, on n'ose rien raconter, mais à 
moi, à La Châtre, on me dit tout. Maxime se compromet publi- 
quement. Ferdinand m'a cité plusieurs noms, et moi-même, 
samedi dernier, j'ai vu descendre de sa voiture une employée du 
bazar, vous savez cette grande effrontée qui s'affiche le dimanche 
au bras de son patron Cohen. Tout cela ne serait rien ou du 
moins ne me regarderait pas s'il se contentait de suborner les 
filles de La Châtre, mais il tourne autour de Marthe et Marthe 
en est tout impressionnée... 

— Qu'est-ce que tu me dis là .^ Voyons, moi je tombe des 
nues. As-tu vraiment quelque indice précis.^ 



LA VALLÉE BLEUE. Il 

Gabriel Baroney ne tombait pas d'aussi haut qu'il voulait 
bien le dire. Et il n'était pas fâché de voir Etienne prendre un 
peu la mouche. 

— Mon père, je vous serais bien obligé de nous priver pen- 
dant quelque temps de la présence de ce godelureau, ou bien je 
le calotterai devant tout le monde. 

— Ce ne serait pas une solution. Aux inconséquences de cet 
enfant mal élevé n'ajoute pas des brutalités. Mais, tu as raison, 
nous aHons espacer un peu nos réunions. D'autant plus que les 
petits commencent à trop l'admirer, à trop parler de lui. J'ai 
déjà eu un entretien avec Maxime... 

— Il a dû vous mettre dans sa poche, selon son expression. 

— Il a été suffisamment impertinent. 

— Est-ce qu'ils ne vont pas bientôt s'en aller ? murmura 
Etienne. 

— Allons, allons! mon petit, pas de découragement. De 
l'énergie, que diable! Montre-toi capable de lutter! Tiens, la 
tante Anna est chez nous. 

Ils gravissaient l'allée qui mène du domaine à la maison 
et ils venaient d'apercevoir au pied de la terrasse la grosse 
jument grise et la Victoria du Ghàteau-^^euf. La grise fumait 
des pieds à la tète. On avait dû lui faire gravir la côte au trot, 
ce qui n'était guère dans les habitudes de la tante Anna. 

« Qu'est-ce qu'il y a encore de ce côté.^ se demanda Gabriel 
Baroney qui, tout confiant qu'il fût dans la vie, savait cependant 
que les ennuis viennent d'ordinaire par troupe. Est-ce que cette 
bonne maman Malvina serait souffrante.»^ » 

Etienne et son père allaient pénétrer dans la grande salle : 
les éclats de la voix perçante de la tante Anna les arrêtèrent sur 
le seuil. Pour la dixième fois, sans doute, la grosse dame racontait 
son histoire. 

— Qui est-ce qui aurait cru cela d'Artémise .^ Une petite si 
rangée, si timide. « Ah bien! par exemple, que je lui ai dit, tu 
m'étonnes... » Alors, elle s'est mise à pleurer: « M. Maxime m'a 
dit que personne ne le saurait. Et puis il est si gentil, si drôle ! » 
Ah! bien par exemple, oui, il est drôle. Mais pas toujours, pas 
toujours! C'est même vilain, bien vilain ! Oh ! oui, bien vilain. 
Mais je ne veux pas croire qu'il ait osé embrasser Marthe... 

A ce nom, Etienne bondit dans la pièce. Tante Anna poussa 
un cri, puis se mit à rire : 



12 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Ah bien ! par exemple, tu m'as l'ait peur, Etienne. Est-ce 
que tu nous écoutais ? 

Gabriel était entré à son tour et interrogeait sa femme des 
yeux. Mais la tante Anna était remontée. Personne n'aurait \m 
l'arrêter. Elle reprit son récit : 

— Je ne sais pas ce qu'il y a de vrai là dedans, mais Art('!- 
mise, la fille à Biard, le cafetier, a demandé à me parler après 
déjeuner et, c'est tout de même trop fort, je ne peux encore le 
croire, elle dit qu'elle est la bonne amie de Maxime. «Ah! \vdv 
exemple, que je lui ai dit, tu m'étonnes... » Alors, elle s'est mise 
à pleurer... 

— Oui, ma tante, interrompit Etienne, vous l'avez déjà dil. 
Mais vous parliez de Marthe... 

— De Marthe... oui... mais attends. Artémise avait, à ce 
qu'elle dit, rendez-vous avec Maxime, hier soir, dans mon pota- 
ger et elle l'attendait sur le chemin, lorsque tout à coup, ah ! par 
exemple, c'est trop fort, elle a vu, à ce qu'elle dit, notre Maxime 
avec Marthe Bourinàson bras. <( Laissez-moi, monsieur Maxime, 
disait Marthe. — Non, non, je veux vous reconduire jusque chez 
vous. » Artémise les a suivis par jalousie et, à un moment, ils 
se sont arrêtés et Maxime a embrassé Marthe. Moi, je ne peux 
pas croire cela. Ce serait trop, trop vilain. Mais, j'ai voulu tout 
de même vous avertir... Ah bien! par exemple, ce serait fort... 
Dans mon jardin, mon jardin! Je ne peux pas croire cela! 

Etienne était atterré. Il s'était assis près de la tante Anna et 
il laregardait fixement comme pour mieux entendre, pour mieux 
comprendre. 

Madeleine Baroney avait des larmes dans les yeux. Gabriel, 
debout près de la table, fixait son fils. Quand la tante Anna eut 
fini d'égoutter ses exclamations, Gabriel s'approcha d'Etienne : 

— Ce n'est pas toi qui as reconduit Marthe chez elle hier 
soir ? 

— Non. 

— Gomment, non.^ et qui est-ce qui l'a reconduite.»^ 

— Je n'en sais rien. Elle m'a quitté brusquement en me 
.suppliant de la laisser partir seule... 

. — Mais pourquoi? 

— Nous avons eu une scène stupide. 

Etienne, la gorge serrée, raconta en quelques mots, à si»n 
père et à sa mère, le drame du kiosque. La tante Anna, les yeux 



LA VALLÉE BLEUE. 13 

hors du visage, avait de la peine à ne pas pousser ses clameur 
favorites. Lorsque Etienne se tut, sa mère parla d'abord : 

— Mon pauvre garçon, comment tout cela va-t-il finir .^ 

— Cela finira, répondit son mari, à l'honneur d'Etienne. 

— Honneur, je ne sais pas, dit Etienne ; malheur, sûre- 
ment. 

— Les deux peuvent très bien aller ensemble, mais nous 
n'en sommes pas là. Ma chère Anna, je n'ai pas besoin, n'est-ce 
pas .3 de te recommander le secret le plus absolu sur tout ce que 
nous venons de raconter devant toi. Il ne serait même pas 
mauvais que la petite Biarde fût chapitrée à ce sujet. Tâche donc 
de la revoir et de lui promettre quelque chose. 

— Ah! par exemple, oui, je vais la chapitrer. Je lui 
dirai... 

— Oui, ma bonne Anna, tu lui diras tout ce que ton bon 
cœur te dictera. >Jous te sommes bien reconnai.ssans de nous 
avoir mis au courant. 

La tante Anna, encore émue, ne songeait pas à se lever. Il 
iallut que Gabriel Baroney lui conseillât d'aller voir tout de 
suite Artémise Biard, afin d'éviter les commérages. 

— Elle est maligne, dit la tante Anna, elle ne parlera pas. 
Elle n'a rien à y gaiiner... 

Ce qui n'était pas si mal raisonné pour une tante Anna, 
toute rouge de cette énergie qu'elle avait déployée depuis 
quelques heures... 

(iabriel Baroney, sa femme et leur fils n'étaient pas fâchés 
de se retrouver tous les trois sans témoin. 

— Avant tout, dit Etienne, il faut que je voie Marthe. 

— Certainement, approuva son père. De mon côté, j'irai 
parler à Jérôme. 

Madeleine Baroney ne voulut pas dire tout haut sa pensée, de 
peur de faire souffrir son grand fils qu'elle ne sentait pas de 
force à entrer en lutte avec Maxime. Une autre chose la tour- 
mentait, 1'" inconséquence » de Marthe Bourin. (( Il se passe en 
cette petite quelque chose de singulier, se disait Madeleine 
Baroney ; ce n'est peut-être qu'un enfantillage dont elle se 
repent déjà. C'est peut-être plus sérieux et alors, elle est bien 
à plaindre. » Et ^ladeleine songea qu'il avait manqué à Marthe, 
en ces années si délicates de la formation de la jeune fille, la 
présence d'une mère. Mais il fallait qu'elle parlât à son tour 



14 REVUE DES DEUX MONDES. 

et elle proposa d'aller rendre visite à M. Boiirin, <( puisque 
cette pauvre Florence n'était plus là pour conseiller sa fille. » 
11 fut convenu qu'on en reparlerait le lendemain, et Etienne, 
qui souffrait de cette situation équivoque, se disposa à descendre 
à Saint-Chartier. 

— N'aie pas l'air trop méchant, mon bon Etienne. Cela 
n'est pas dans ton caractère, recommanda Madeleine, et si tu te 
reconnais le moindre tort, avoue-le gentiment. Arrange un peu 
tes cheveux, ta cravate. 

— Ma toilette, je le crains bien, ne fera rien à l'afïaire. 
Nous n'en sommes plus à ces petits détails. Et puis d'ailleurs, de 
ce côté, ne suis-je pas vaincu d'avance .^ Je ne suis qu'un rustre, 
on ne me l'a pas caché. 

— Allons donc ! toi un rustre, Etienne. Tu n'es pas plus un 
rustre que Maxime n'est un (c homme du monde. » Et si vrai- 
ment Marthe vous juge ainsi l'un et l'autre, elle est double- 
ment aveugle... 

— A tout à l'heure, dit Etienne, sur le seuil de la grande 
salle. Mon avenir va se décider dans un moment. 

Et il sortit, le regard anxieux, tourné vers les toits de 
Saint-Chartier qu'on apercevait au fond de la vallée, mêlés aux 
arbres, dans une confusion qui frappa Etienne. 

— Cette Marthe est folle, dit Madeleine Baroney. Ce n'est 
pas de l'étourderie, cela! Est-ce de la naïveté ou de l'inconscience.'* 
Je l'avais dit que ce n'était pas la femme qui lui fallait. 

— Eh! c'était mon avis aussi, tu le sais bien, et si nous 
avons cédé, c'est uniquement parce que nous avons jugé 
qu'Etienne était un garçon assez sérieux pour ne pas s'engager h 
la légère... Bourin est seul coupable : il a toujours été trop 
absolu, trop autoritaire; livrée tout à coup à elle-même, cette 
petite a perdu l'équilibre. Elle n'était pas armée contre les 
entreprises de ce beau parleur. 

— Quel bonheur que les bans ne soient pas encore publiés, 
soupira Madeleine. 

— Les bans, passe encore ! mais vois-tu ce qui serait arrivé 
si le mariage... 

— Oh ! pour cela, (iabriel, on ne peut pas avoir de doute : 
Marthe Bourin est d'une famille honorable et elle saura se tenir 
en honnête femme. 

— Espérons-le pour elle, mais je n'ai plus confiance... 



LA VALLÉE BLEUE. 15 

Gabriel Baroney, les bras croisés, regardait par la fenêtre sa 
chère vallée : 

— A la rigueur, je comprends qu'à la ville, parmi le heurt 
des intérêts, des tentations du luxe, des appétits, au milieu des 
bruits discordans, on aille de-ci, de-là, pauvre détenu privé 
d'horizon, mal guidé par l'instinct, mal retenu par les traditions ; 
mais quand on a devant les yeux ce spectacle-ci, cette grandiose 
simplicité, cette divine harmonie, cet espace et toute cette char- 
mante intimité, comment peut-on ne pas voir clair en soi, 
comment peut-on ne pas marcher tout droit, le front haut, 
comment peut-on dissimuler et trahir? 

— Elle n'est peut-être pas coupable ! prononça lentement 
M™^ Baroney, Nous la jugerons mieux ce soir... 

Marthe Bourin n'était pas beaucoup mieux renseignée sur 
elle-même que les Baroney de Filaine. Quand elle put enlin 
quitter le bras de Maxime et rentrer chez elle, elle monta tout 
droit dans sa chambre et s'y enferma pour pleurer à son aise. 
Tapie dans un grand fauteuil, témoin de toutes ses bouderies, 
de toutes ses colères enfantines, elle laissa échapper le flot con- 
tenu de son désespoir. Il lui était impossible d'enchaîner ses 
pensées qui s'entre-choquaientdans son pauvre cerveau fatigué. 
Une image se présentait obstinément à son souvenir : deux 
hommes, deux ombres, les poings menaçans, et, entre eux, une 
autre ombre toute vacillante et qui était elle-même, Marthe 
Bourin, fiancée déloyale. Du reste de la soirée elle ne se rap- 
pelait que la brûlure d'un baiser. Comment avait-on osé pro- 
fiter de son émoi.^ Pourquoi n'avait-elle pas crié.!* Pourquoi 
.s'était-elle laissé reconduire dans cette nuit fiévreuse, magni- 
fique et méchante tout à la fois.^ A aucune de ses questions, elle 
ne trouvait de réponse. Elle, elle, avoir laissé cette énormité 
s'accomplir, elle, Marthe Bourin, à jamais compromise, humi- 
liée. A quoi lui avait servi de tant s'appliquer en face de 
Rolande, de se figer dans cette réserve dont l'excès la gênait 
elle-même .^ Elle était la plus malheureuse des créatures. Elle 
n'était plus bonne qu'à pleurer, à pleurer, jusqu'à ce que fût 
tarie à jamais la source des larmes. 

Elle passa la nuit ainsi et, quand elle s'endormit de fatigue 
au petit jour, elle laissa échapper des soupirs et des gémisse- 
mens tout le long de ses rêves. Lorsqu'elle s'éveilla, la réalité 



16 REVUE DES DEUX MONDES. 

lui parut si alfrcuse qu'elle se jeta sur son lit pour essayer de 
dormir encore. Mais elle s'aperçut qu'elle n'y [)arviendrait pas. 
Il fallait coûte que coûte qu'elle réfléchit à sa situation nouvelle. 

Ce qui l'effrayait par-dessus tout, c'était d'alTronter la pré- 
sence de son père. Maitre Bourin ne parlait guère et n'avait pas 
pour habitude d'interroger; mais, sur toutes choses, il avait, im- 
médiatement, une opinion qu'il exprimait avec une netteté sans 
réplique. Qu'allait-il lire sur le visage ravagé de sa fille .^ Qu'al- 
lait-il deviner.^ Qu'allait-il décréter .'^ Que pourrait-elle ima- 
giner pour sa défense i* 

Elle voyait bien passer devant ses yeux le visage satisfait 
de Maxime, le visage anxieux d'Etienne et, puis, comme une 
ronde macabre, tourner autour d'elle, étonnés, courroucés, 
moqueurs, tous les Baroney de Filaine et M"'^ Anna Bouquet 
et la femme du docteur et M. l'abbé, si bon d'habitude. — 
Quelle honte! Quelle honte ! — Mais des heures, des jours peut- 
être les séparaient d'elle tandis qu'il allait falloir descendre 
déjeuner en face de son père, et c'était cela surtout qui la fai- 
sait trembler de tous ses membres... 

Maitre Bourin déjeunait à dix heures et demie, selon un 
usage qui persiste dans les petites villes du Bas-Berry. Les plus 
hésitans et les plus bavards de ses cliens n'ignoraient point ce 
détail et, de peur de mécontenter leur grave conseiller, ils 
n'avaient garde de le retenir dans son cabinet après l'aigre 
carillon qui tintait au fond du corridor quelques secondes avant 
la demie de dix heures. Maitre Bourin était redouté et admiré 
de tout le monde. Grand, mince, invariablement vêtu d'une 
redingote noire, il était cravaté d'un non moins inamovible nœud 
de reps noir, dont les pans et les boucles, également minces, 
formaient le signe de la multiplication. Une vie méthodique 
avait sauvé ses cheveux qu'il portait noirs, longs et rejetés en 
arrière, mais maitrisés et aplatis par un cosmétique qui n'était 
peut-être pas étranger à leur couleur uniforme. Ses courtes 
moustaches aussi étaient noires. Un teint un peu bistré accen- 
tuait encore sa gravité coutumière. 

Il portait les secrets des familles du canton à la façon des 
jeunes prêtres qui, avant leur sermon, restent enfermés en eux- 
mêmes et n'osent sourire par crainte de laisser échapper 
quelque bribe de ce dont leur mémoire est chargée. Il avait le 
respect de sa mission de confiance. C'était un notaire à l'an- 



LA VALLÉE BLEUE. 17 

cienne mode, qui s'occupait beaucoup moins d'échafauder sa 
propre fortune que de veiller aux intérêts de sa clientèle. Ses 
jeunes confrères souriaient de lui entre eux, puis l'élisaient 
président de leur Chambre à l'unanimité. 

Il avait été, deux fois, maire de Saint-Chartier et avait dé- 
ployé pendant ces huit années un tel zèle d'administrateur 
qu'une cabale s'organisa entre gens que cette paix contrariait. 
Un cafetier braillard lui avait succédé à la mairie, mais on 
continuait de venir consulter M. Bourin à la moindre diffi- 
culté. Sa vanité, certes, était flattée; son désir d'être utile et 
sa passion de « tirer les choses au clair » y trouvaient surtout 
leur compte. 

Ce matin-là. Maître Bourin fut, comme à l'ordinaire, ponc- 
tuel, il salua sa fille de son mot habituel : « Bonjour, petite, » il 
dénoua et déplia sa serviette avec ses gestes de tous les jours, 
il apetissa ses yeux pour son regard circulaire de vérification ; 
la jeune fille remarqua tout de suite le sourcil froncé de son 
père. Maître Bourin était préoccupé. Le trouble de Marthe s'en 
accrut. Le repas fut silencieux. Maitre Bourin n'était pas un 
très gros mangeur. Sans considérer les repas comme une corvée, 
— il était d'avis qu'on devait s'appliquer dans les moindres 
actes de la vie, — il n'aimait pas « les entr' actes entre les plats, » 
ni les conversations oiseuses qui « retardent la mastication. » 
Aussi répondait-il volontiers par des monosyllabes et réclamait- 
il les objets par leur nom sans se donner la peine inutile de 
construire une phrase : « Sel... Fourchette... Cornichons...» 

Marthe avait l'appétit de ses vingt ans; mais, aujourd'hui, 
sa gorge serrée, la fièvre qui martelle ses tempes l'empêchent 
de manger. Elle attend le regard de son juge, l'éclat, la scène, 
le verdict. Rien ne vient. Ce sera pour le dessert. 

M. Bourin frappe sur son assiette tandis qu'il pèle un fruit : 

— Café ! 

Comme il est pressé ! Il porte à ses lèvres sa tasse fumante, 
noue sa serviette rapidement. Le voici debout. Marthe toute 
blanche est reprise de son tremblement de la nuit. 

— M. Darmond m'a fait demander d'être à midi chez lui ; 
je pense être rentré à une heure. Si l'on me demande, que l'on 
fasse attendre. Adieu, petite. 

M. Bourin en trois enjambées fut à la porte. Il la tira der- 
rière lui bruyamment. Il était parti. Marthe respira profondé- 

TOME XI. — 1912. 2 



18 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment, et ses yeux en même temps s'emplirent de larmes. Elle 
était soulagée et vexée. Son père n'avait rien vu, rien deviné. Il 
n'était préoccupé que de l'acte que M, Darmond, un gros pro- 
priétaire des environs, allait lui faire rédiger. 

Tout à coup débarrassée de ce souci qui l'avait tourmentée 
toute la matinée, elle feignit d'être souffrante, demanda qu'on 
lui fit une tasse de tilleul et alla s'enfermer dans sa chambre. 
Là, les plus folles pensées se mirent à tourbillonner dans son 
cerveau. Tantôt elle se voyait devenir la risée du bourg, puis 
sans transition, elle s'avançait au bras de Maxime, plein d'at- 
tentions pour elle; il l'avait épousée, et ils partaient pour Paris, 
en auto. Mais son père entrait en coup de vent et dissipait ce 
beau rêve. Elle n'était plus maintenant qu'une loque qu'on 
regarde avec dégoût. 

Vers quatre heures, la domestique vint lui annoncer que 
(( M. Etienne était en bas. )> 11 fallait feindre et gagner du 
temps. 

— J'ai trop mal à la tète. Dites-lui que je le prie de m'ex- 
cuser. 

La porte refermée, son regard se durcit et elle haussa les 
épaules : « Que lui voulait-on si tôt.^ «puis tout de suite une 
bouffée de stupeur embruma ses yeux. Elle cacha son visage 
dans ses deux pauvres mains impuissantes à retenir les larmes. 

(( S'il savait! s'il savait! » murmurait-elle en songeant à 
Etienne qui s'en retournait, tète basse, vers Filaine. Elle se 
demanda comment elle pourrait jamais aborder son fiancé, lui 
parler. Dans son ingénuité, elle n'arrivait pas à se faire une 
idée exacte de l'importance de l'événement qui la bouleversait. 
Ce baiser reçu, subi, prenait tour à tour, dans sa mémoire, la 
figure d'une horrible blessure dont elle porterait la cicatrice sa 
vie durant, et la forme d'une fleur épanouie dont le parfum 
continuait de l'enivrer. 

Le marteau de l'entrée retentit à nouveau et, dans son 
désarroi, l'abandonnée fit les souhaits les plus insensés et 
les plus contradictoires : elle eût voulu voir arriver son frère, 
qui était aux Colonies, ou Rolande, ou sa tante Lucienne, de 
Chàteauroux. Elle eût voulu voir entrer quelqu'un à qui elle 
aurait pu tout dire ou tout cacher... C'était tout simplement 
Gabriel Baroney. 

La bonne lui avait répété la phrase qui avait déjà servi 



LA VALLÉE BLEUE. 19 

pour Elieniio, mais Gabriel Baroney avait passé outre et grimpé 
l'escalier sans façon. Il connaissait le chemin. Il savait que le 
salon et la chambre de Marthe étaient au premier, séparés par 
une porte à travers laquelle il allait pouvoir obtenir des nou- 
velles toutes fraîches. 

Du revers de sa main, il frappa deux fois, légèrement, la 
boiserie. Marthe, sans plus réfléchir, s'élança et ouvrit. A la 
vue de Gabriel Baroney, son visage, un instant détendu, se 
ferma. 

— Bonjour, Marthe, dit le visiteur inattendu; où voulez- 
vous que nous causions!' Chez vous, ou dans le salon.'' 

Il y avait une telle assurance dans son accent que la jeune 
fille comprit qu'il savait quelque chose. Elle n'osait le regarder 
en face et ne pensa pas un instant à parler de « sa migraine. » 
Elle répondit dans un souffle : 

— Où vous voudrez, père... 

Cependant Gabriel Baroney entendit, et cette confusion aug- 
menta son courage... Ils s'installèrent tout près l'un de l'autre, 
dans le salon, dont les volets étaient à demi tirés, mais cette 
pénombre ne déplaisait ni à l'un ni à l'autre. 

— Voyons, ma petite Marthe, parlez-moi franchement... 
Qu'est-ce qui se passe ? 

— Mais rien. 

— Si, mon enfant. Vous ne vous en rendez peut-être pas bien 
compte, mais il y a quelque chose. Interrogez-vous loyalement. 
Pourquoi n'avez-vous pas voulu recevoir Etienne.^ Il rentrait 
chez nous la figure décomposée quand je l'ai rencontré. Je sais 
qu'il y a eu, hier soir, entre vous, une petite querelle. Mais 
cela justifie-t-il l'affront que vous venez de lui faire ? Profitant 
de l'occasion qu'il vous offrait, vous auriez dû lui tendre la 
main, et, au contraire, vous avez défendu votre porte... Vous 
avez donc une autre raison de vous tenir enfermée. Dites-la- 
moi. J'ai habitué mes enfans à tout me raconter de ce qui se passe 
en eux. Je crois qu'ils s'en trouvent bien. Quand je suis entré, 
vous m'avez appelé (( père. » Prouvez-moi que vous êtes encore 
ma fille... ma petite Marthe. Un peu de courage. Vous verrez 
comme cela vous fera du bien. 

Marthe Bourin écoutait de tout son être les paroles à la fois 
fermes et conciliantes de Gabriel Baroney. Son mutisme se dé- 
tendait peu à peu; sa mauvaise humeur se dissolvait; cepen- 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

<lant les mots ne venaient pas : tout à coup, des larmes em- 
plirent ses yeux, roulèrent sur ses joues. 

— Mais vous avez peut-être déjà tout dit à votre père.^ 

— Oh! papa, dit la jeune fille à travers ses sanglots, papa 
ne s'inquiète pas de moi. II est trop occupé. Il est content do 
mon mariage. Mais il ne m'en parle guère... Je suis toute seule, 
ici, toute seule. 

— Oui, je vois, ma pauvre enfant... C'est votre mère qui 
vous manque... Aussi puis-je vous conseiller. ^^ Venez ici, plus 
près de moi. Il n'est rien de mieux pour dire la vérité. Qu'est-ce 
qui se passe .>^ Ma question est-elle trop vague. ^ Précisons. Si je 
vais trop loin, vous m'arrêterez... 

— Comme vous êtes bon ! J'ai tant, tant besoin qu'on 
m'écoute, qu'on me guide. Je ne sais ce qui se passe en moi. 
Je ne me reconnais plus moi-même. Je suis troublée, troublée... 

— Oui, je le sais. Et cela date déjà de quelque temps. Je 
l'avais remarqué... 

— Vous l'aviez remarqué.!^ 

— Oui, mon enfant. Vous n'aviez plus la môme façon 
d'écouter, de rire, de répondre. Vous n'étiez pas naturelle. Ce 
bon Etienne vous aime trop pour saisir ces nuances. Il a fallu 
cette altercation pour lui ouvrir les yeux. Et peut-être était-il 
trop tard } 

— Croyez-vous, père.^ 

— Nous allons nous en rendre compte, tous deux. 
Cabriel Baroney regardait Marthe alîectueusement, il l'écou- 

tait, mais il avait encore d'autres témoins de son émotion : ces 
mains si vivantes, si frémissantes, et qui s'abandonnaient entre 
les siennes. Gabriel Baroney savait tout avant le brusque aveu 
qui jaillit des lèvres de la jeune fille : 

— J'ai peur de ne pas aimer M. Etienne... comme il faudrait. 

— Tout est là, ma chère Marthe, et si vous croyez cela, c'est 
que vous en aimez déjà un autre. Ne dites pas non. Je ne serai 
pas indiscret. Votre secret vous appartient. A mesure que vous 
vous éloignez de mon fils, vous m'échappez davantage. 

— Oh! père, soyez bon jusqu'au bout. Ne m'abandonnez pas. 
Je voudrais pouvoir vous dire ce qui s'est passé hier soir, ai)rès 
que j'ai fui, pour ma perte, peut-être, M. Etienne... 

— Je sais qui vous a reconduit jusque chez vous... 

— Vous savez .^ 



LA VALLÉE BLEUE. 21 

— Oui. Quelqu'un vous a suivi. Oh! n'ayez crainte. Quel- 
qu'un qui ne nous est rien ni à l'un ni à l'autre... Alors, main- 
tenant, que pensez-vous iaire .!^ 

— Je ne sais pas, moi, je ne sais rien... 

Les larmes étaient prêtes à revenir. Gabriel Baroney sentit 
que la pauvre fille était sincère et aussi qu'elle n'était pas cou- 
pable ou, du moins, pas responsable de ce qui était arrivé. II 
était venu en père offensé et, peu à peu, il se transformait en 
protecteur. Son grand front blanc était comme un miroir sur 
lequel Marthe Bourin attachait ses regards... 

— Je ne sais pas, répéta-t-elle, mais vous allez me le dire. Ali ! 
si mon père m'avait parlé comme cela. Je n'en serais pas où j'en 
suis. Je saurais ce que j'ai fait. Je saurais à quoi cela m'engage. 

- — Ma chère enfant, prononça Gabriel Baroney après un 
instant do réflexion, l'importance d'un acte est en rapport avec le 
plus ou moins grand don de soi qui s'y trouve mêlé... Je devine 
de quoi vous voulez parler... On n'est pas maître des actions 
des autres... Mais il n'y a pas que ce... baiser subi. Il y a une 
situation nouvelle. Vous ne vous êtes pas assez... révoltée pour 
être considérée comme une victime. A mesure que vous me 
parlez et malgré vos réticences, je me persuade davantage que 
vous avez pris une voie autre et que vous ne pouvez plus 
retourner en arrière... Je vois qu'il ne peut plus être question 
d'Etienne, et cela, je le déplore et pour lui et pour vous. Vous 
auriez eu un bon mari ! L'espèce est assez rare... Vous aviez la 
sécurité, vous allez vers l'inconnu. Je fais des vœux pour que 
vous ne rencontriez pas trop de ronces sur votre chemin... 

— Si l'on ne veut pas de moi, je resterai fille, voilà tout. 

— Ce n'est pas si simple, même de rester fille. Et puis, qui 
sait si l'on se dérobera.^ Les Baroney sont tous des honnêtes gens. 

— Oui, je le sais... et c'est peut-être pour cela que j'ai été 
si faible. 

— Non, ça n'est pas pour cela, ne vous faites pas d'illusion. 
Vous n'avez rien calculé; aussi je vous conserve mon amitié... 

— Vous ne m'en voulez pas trop.!^ Je suis pourtant bien cou- 
pable après l'accueil qui m'avait été fait par tous les vôtres. 

— Je ne vous garde pas rancune parce que je sens que, si 
vous faites souffrir mon garçon, vous allez bientôt avoir à souf- 
frir. C'est certain. 

— Ce sera ma punition. Je l'accepte d'avance. 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Vous avez raison. Si vous obtenez un peu de bonheur, il 
sera centuplé par ces bonnes dispositions. Et voyez comme la 
vie est logique ; elle vous apporte l'amour peut-être.»^ et tout un 
cortège de tracas; puis, tout de suite, elle vous mûrit, elle vous 
arme pour que vous sachiez, à l'avenir, prendre mieux vos 
précautions. 

La voix de Gabriel Baroney s'était faite plus grave pour pro- 
noncer ces derniers mots. Il y eut ensuite un silence; il se leva, 
passa la main sur son grand front, saisit son chapeau qu'il avait 
posé sur un meuble en entrant, et se dirigea vers le vestibule. 
Avant de quitter Marthe, il se tourna vers elle, considéra un 
instant son visage que l'émoi embellissait et lui dit : 

— Mon pauvre Etienne, lui aussi, va beaucoup souffrir... et 
il n'a rien à se reprocher... Mais je ne suis pas fâché d'avoir eu 
cet entretien avec vous. Nous avons remis les choses au point 
et, grâce à votre franchise, gagné du temps. C'est très bien 
d'être franc dans tous les momens dramatiques de l'existence, 
surtout lorsque cette sincérité peut réparer, — ça n'est pas tou- 
jours possible, — les désordres qu'entraîne l'orgueil mal dompté. . . 
Ah! mon enfant! méfiez-vous de l'orgueil... De ce pas, je vais 
voir mon frère Jérôme. Et peut-être lui parferai-je de vous. 

Marthe Bourin rentra à petits pas dans sa chambre. Ses yeux 
pétillaient presque, à son insu. Tout son jeune corps flexible se 
redressait comme l'arbuste après l'orage. Elle n'avait point 
quitté de la journée le petit tablier écossais à bavette qu'aimait 
son père et qu'elle avait revêtu pour le déjeuner. Ses poings se 
caressaient aux poches comme des oiselets dans leur nid. Elle 
s'arrêta devant l'armoire à glace et se sourit. Pourquoi se sen- 
tait-elle comme délivrée de tout remords.!^ Et même ce n'était 
pas le passé seul qui lui apparaissait sous un jour favorable, 
l'avenir aussi s'ouvrait, pour elle, tout illuminé. 

Elle se permit alors de songer plus ouvertement à Maxime. 
Elle se souvenait de toutes ses paroles : « Laissez-moi vous 
reconduire... J'ai, du reste, beaucoup de choses à vous dire... 
Ce que vous avez fait est très brave et je vous en félicite d'au- 
tant plus que votre geste a été tout spontané... Vous ne pouvez 
pas aimer ce rustaud d'Etienne. Vous êtes trop fine pour lui. Il 
ne vous comprendra jamais. Il lui faut une fermière. Et, pour 
vous, je vois un jeune homme d'aujourd'hui qui sache s'habiller, 
causer, rire et surtout s'apercevoir que vous êtes charmante... » 



LA VALLÉE BLEUE. 23 

Elle répétait tout bas les mots, avec les inflexions câlines et elle 
revoyait, tourné vers elle, dans la clarté lunaire, le regard enjô- 
leur et les lèvres, si nettement, si joliment dessinées. 

Et parbleu, oui ! C'était Ma.xime qu'elle aimait. Il la ferait 
souffrir.!^ Pourquoi? et puis qu'importe! Qui est-ce qui ne souf- 
frait pas, ici-bas, par quelqu'un.^... Mais soufl'rir près de 
Maxime, souffrir par Maxime, quelle délicieuse perspective!... 
D'ailleurs Maxime saurait vite reconnaître qu'elle lui serait 
utile. Gomme contrepoids à sa désinvolture, à son égoïsme 
libéré de toute contrainte, elle apporterait toute la modération 
et la prudence héritée de son père et toute la sagesse ménagère 
que l'absente lui avait léguée. Ils feront un (( parfait » ménage. 

Comme Gabriel Baroney avait été bon pour elle, comme il 
avait su la confesser sans la froisser! Quel excellent liomme ! 
u Comme c'est dommage, se dit-elle ingénument à mi-voix, qu'il 
ne soit pas le père de Maxime ! » 

Gabriel Baroney n'était pas le père de Maxime, mais il en 
tenait l'emploi. 

Il était en face de son frère, dans son atelier d'Epirange, et 
cherchait à engrener une conversation : ce n'était point aisé. 
Jérôme, grimpé sur une haute chaise et à moitié couché sur les 
larges planches qui servaient de table, vérifiait des dessins: 

— Alors tu ne t'aperçois de rien.^ disait Gabriel. 

— Est-ce qu'il y a quelque chose à voir.*^ demandait sans 
enthousiasme Jérôme. Laisse-moi le temps de finir, nous cau- 
serons après tant que tu voudras... 

Et l'on n'aurait pas su dire s'il parlait de terminer quelque 
menu travail ou le château lui-même dont il avait entrepris la 
restauration. 

— Alors, ^je m'en vais. 

— Mais non, reste donc. Parle, je t'écoute. Je puis très bien 
entendre tout en calculant. Il y a entre les deux corps de bâti- 
ment de rOue.st et du Midi un changement de niveau presque in- 
signifiant, mais qui me tracasse. Il devait y avoir à c-ette 
anomalie une raison que je ne saisis pas. Ces diables d'hommes 
ne faisaient rien à la légère. Figure-toi... 

Gabriel Baroney poussait de gros soupirs, et, les bras dans le 
dos, se torturait les mains d'impatience. Il laissa son frère aller 
jusqu'au bout de son éloge des architectes de la Renaissance, 
puis, suivant son idée, lui aussi, et jugeant qu'il fallait frapper 



24 REVUE DES DEUX MONDES. 

un grand coup pour se faire entendre, il mit la main sur les 
papiers étalés devant Jérôme et, le regardant en face, il pro- 
nonça ces mots : 

— Mon cher Jérôme, je ne veux pas te déranger davantage, 
mon temps à moi aussi est précieux. J'étais venu simplement te 
dire que Maxime te prépare une surprise de sa façon et pas très 
jolie. 

-r- Maxime.»^ il est capable de tout. Je vois plus de choses que 
l'on ne croit. Et ce que je ne vois pas, je le devine. 

Jérôme repoussait peu à peu la main de son frère et alignait 
avec soin ses papiers, tout en parlant au hasard : 

— Je le connais, le gaillard ! Il m'en a déjà fait voir de plu- 
sieurs couleurs. Et quelle est sa dernière aventure ? Tu sais, 
avec lui, ça ne tire jamais à conséquence. Il flirte à la hussarde, 
puis il esquisse une belle révérence. Ne t'inquiète pas de lui! 

— Il n'y a pas que lui dans cette affaire, et sa facilité à dispa- 
raître, son méfait commis, ne peut que m'alarmer davantage. 

— Ah ! ah ! C'est si sérieux que cela. Alors, tu devrais lui en 
parler. Il t'écoutera mieux que moi. Le discours d'un père, c'est 
un peu pompier, aujourd'hui. 

— Celui d'un oncle, c'est encore pire. Toutefois, j'ai bien 
l'intention de lui glisser quelques mots... Auparavant, je vou- 
lais te mettre au courant. 

— Je te donne carte blanche. J'ai eu assez d'embêtemens 
avec lui à Paris. Ici, tu es chez toi. Tu es le maître. Mieux que 
cela, c'est toi qui nous a amenés ici. Tu es responsable de tout 
ce qui arrive ! 

Et Jérôme se mit à rire bruyamment, content de son bon 
mot. Il enleva ses lunettes bleues pour les essuyer, regarda son 
frère en face pour la première fois, puis les remit vite devant 
ses yeux. Gabriel écarta les bras en signe d'irrévocable impuis- 
sance : 

— Sacristi ! tu n'es pas curieux. 

— Ma foi, non. Ou plutôt, je suis un peu blasé. Que cela te 
passionne, rien de plus naturel : c'est nouveau pour toi! 

— Mais enfin, c'est ton fils, dit Gabriel qui ne put s'empê- 
cher d'exprimer son étonnement. Le travail, c'est très bien, 
mais ta famille... 

— Ma famille.^... Sans moi, ils n'en mèneraient pas large, 
tous trois. 



LA VALLEE BLEUE. 



25 



Jérôme était déjà recouché sur sa planche a dessin. Tout à 
coup, il s'écria : 

— J'ai trouvé... Parfaitement... C'est ça!... Comment n'y 
ai-je pas songé plus tôt.^ Ah ! les bougres!... Il faudra que j'aille 
conter cela au baron... Je crois qu'il sera satisfait... 

Mais Gabriel à son tour n'écoutait plus. Il venait d'aper- 
cevoir Maxime par la fenêtre. Voulant tout de suite achever la 
mission qu'il s'était donnée, il s'élança dehors. 

— Ah ! Maxime ! Viens donc l'asseoir avec moi sur un banc 
que je connais à l'entrée du bois. 

C'était une allée couverte qui menait aux bords de l'Igneraie. 
Quand ils furent installés, il ajouta : 

— J'ai à te parler sans témoins. 

— Sans témoins, mon oncle ! Est-ce que vous voudriez 
m'assassiner ? s'écria Maxime, ennuyé de rencontrer son oncle 
là où il comptait saluer le baron Malard. 

— Non, ni te couvrir de fleurs, — répliqua brusquement 
Gabriel Baroney. L'indifférence de son frère l'avait impatienté 
et l'accueil de Maxime achevait de le faire sortir de son carac- 
tère. — Je viens, en deux mots, te demander si tu es un 
honnête homme, ou un paltoquet. 

— Oh ! mon oncle, ni l'un ni l'autre, très probablement. En 
ceci du moins, je suis assez partisan du juste milieu. Je ne 
mérite ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. 

— A mon liumble avis, tu mériterais des gifles, tout bonne- 
ment. 

— Pourquoi me dites-vous cela? 

— Parce que je connais, minute par minute, l'emploi de ta 
soirée d'hier. 

— Eh bien! mais, mon cher oncle, cette soirée n'est pas toute 
à mon déshonneur. 

— Laisse-moi parler. Je ne veux pas te faire de discours 
ni de morale. Tu as grossièrement agi envers ton cousin Etienne 
et tu as compromis une jeune fille des plus honorables. 

— Compromis.^ 

- — Cinq personnes savent à quoi s'en tenir sur ta conduite 
<( chevaleresque » de Filaine au Chàteau-Neuf. Demain, quoi qu'on 
fasse, il y en aura vingt. 

— En voilà un pays ! 

Maxime fronça le sourcil. Il sentit tout à coup qu'il n'avait 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

plus le beau rôle. Il n'était pas, depuis le matin, très rassuré sur 
les conséquences de sa promenade nocturne avec la fiancée 
d'Etienne. On a beau se croire libéré des traditions, on n'en res- 
sent pas moins quelque malaise à l'examen d'un acte malpropre 
que l'on vient de commettre. Maxime, heureux d'un côté d'avoir 
joué un bon tour à Etienne, cherchait maintenant une issue à 
cette situation où il s'était jeté à l'aveuglette. 

— Tu as même fait pis que compromettre cette petite, tu l'as 
troublée. Je viens de la voir. Tant que tu restais dans la théorie 
ou dans le simple badinage, je voulais bien prendre plaisir à tes 
propos. Je sentais même pousser en moi la sotte vanité d'avoir un 
neveu spirituel... Mais c'est fini de rire. De la théorie tu es des- 
cendu aux réalisations. C'est du propre. Je croyais que, pour un 
jeune homme d'éducation chrétienne, une jeune fille était un être 
digne de respect et deux fois sacrée, lorsqu'elle était fiancée. On a 
changé tout cela, probablement. On ne respecte plus le mariage, 
comment garderait-on des égards pour une personne qui a 
engagé sa foi sur parole! Est-ce que cela compte, un serment?... 
Moi, je suis resté vieux jeu, et sais-tu le vrai nom qui te convient, 
depuis hier,... ne ricane pas d'avance! Tu es un voleur! 

Maxime se leva, piqué au vif. Ses lèvres étaient blanches et 
tremblaient. 

Gabriel ne lui laissa pas le temps de réfléchir. 

— Tu trouves le mot un peu précis.^ Il t'a ouvert les yeux„ 
Puisse-t-il l'obliger à la réflexion et te montrer ton devoir! 

Gabriel Baroney se tut. A son tour, il se leva du banc. Il 
croisa les bras et attendit, comme un juge, la réponse de son 
neveu. Celui-ci ne semblait plus pressé de parler. Il se livrait en 
lui un étrange combat. Son orgueil se regimbait, mais à son 
dépit se mêlait la honte. Il ne savait contre qui il avait le plus 
de colère, contre son oncle ou contre lui-même. Les mains dans 
les poches, les sourcils i-ejoints, il allait de long en large dans 
l'allée, devant Gabriel immobile. Tout à coup, il regarda son 
oncle en face et, haussant d'une saccade ses épaules, il dit : 

— J'avoue que j'ai agi comme un idiot. Seulement, vrai, cette 
petite semblait si peu tenir à Etienne, et Etienne avait l'air si 
godiche en face d'elle que... 

— Laisse Etienne tranquille. Est-ce que lu peux le com- 
prendre.^ Il est dix fois ton maître, entends-tu:' dix fois, en tout ! 
sauf dans l'art d'enjôler les filles! Godiche, si tu veux, mais c'est 



LA VALLÉE BLEUE. 21 

grâce aux gens de sa sorte que notre pays ne croulera pas de 
sitôt dans la fange de'finitive que nous préparent les « gigolos » 
de ton espèce. 

Le visage de Gabriel Baroney, si calme d'ordinaire, était 
pourpre. Les yeux eux-mêmes étaient injectés de sang. Maxime 
au contraire reprenait possession de ses moyens. II songea sou- 
dain à la fameuse scène de Musset et, prenant le ton ironique 
et l'air impertinent de Le Bargy, il s'écria, les mains tendues : 

— Mon oncle Van Buck, vous allez vous mettre on colère... 
C'était si imprévu, si blessant et si niais tout à la fois que 

Gabriel Baroney laissa tomber ses mains de découragement. Il 
n'y avait rien à tirer de cet insolent, de ce grimacier! Cepen- 
dant il ne voulait pas encore abandonner la partie : 

— Je dois t'avertir, pour ta gouverne, prononça-t-il, épuisé, 
que le père Bourin n'est pas homme à se laisser jouer. 

— Qui vous dit, mon oncle, que je veuille me moquer de 
lui et de sa lille.^ 

Gabriel était abasourdi. Avec sa loyauté coutumière, il se 
refusa à suspecter la sincérité de Maxime. Son visage s'éclaira 
d'un espoir et il s'écria : 

— Tu épouserais Marthe.^ 

— Pourquoi pas.^ répondit son neveu, impassible. Si elle 
est troublée, c'est qu'elle m'aime, et c'est le principal. 

— Ta main, Maxime. Si tu fais cela, je te rends toute mon 
estime! 

Maxime tendit une main un peu molle, — il fallait bien 
encore jouer la comédie de l'indifférence, — que son oncle serra 
de toutes ses forces. 

— Vous ne m'avez pas laissé le temps de m'expliquer, com- 
menta Maxime. 

Cependant, ils n'avaient plus rien à se dire et ils se sépa- 
rèrent bientôt. 

Gabriel Baroney remonta à Filaine par le plus long chemin. 
Le résultat de sa triple ambassade n'était guère satisfaisant au 
point de vue d'Etienne. Sans doute, son fils n'était point homme 
à se livrer à des excentricités. Il supporterait vaillamment 
sa mauvaise fortune. Mais il n'en souffrirait que plus. Et puis 
vraiment, c'était injuste... 

Et Gabriel Baroney marchait, le front bas, par le petit chemin 
à ornières et par les larges « traînes » herbues. Il ne regardait 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

ni ses champs, ni les arbres, ni sa chère vallée, ni le ciel. Il évita 
de passer par le champ de <( l'Oreille, » où vingt moissonneurs 
travaillaient depuis le matin. Il n'existait plus pour lui, en ce 
moment, que le désordre apporté par Maxime et que la douleur 
de son enfant. 



\'I. — LE BEL ARBRE 

D'un pas nerveux, serrant dans son poing la canne dont il 
décapitait sur son passage les fleurs et les pousses fragiles, les 
lèvres pincées, le feutre en bataille, Maxime Baroney remontait 
vers le Ghàteau-Xeuf. Il n'était pas du tout content de ce qu'il 
avait fait, pas davantage de ce qu'il venait de dire. Il sentait 
qu'il s'enlizait. Aussi convenait-il de prendre une rapide déci- 
sion. Rolande était de bon conseil, parfois. Il allait consulter 
Rolande. Gela ne le ravissait guère. Lui qui ne préparait jamais 
ses discours, il pesait les phrases par lesquelles il allait mettre 
sa sœur au courant de la situation. Besogne inutile : Rolande, 
assez négligée dans ses atours, quelque peu échevelée, était 
debout sur le perron et l'accueillit par ces mots : 

— Eh bien! tu en fais de belles. Écoute ce « rafïùt! » On 
parle de toi là dedans et dans des termes tout à fait coquets! 

Et d'un geste bref, elle indiqua la fenêtre de la cuisine. 

— De moi:' à quel propos.^ 

— Oh! tu sais, ça ne prend pas, ces airs-là. Si tu ne sais 
rien, je vais te renseigner : la petite Biard que tu as courtisée, 
— tu les prendras bientôt au biberon. — fait courir toute sorte 
de bruits sur ta conduite, et la Louise, la mère d'Ernestine, veut 
retirer sa fille d'une maison où habite un débauché tel que loi. 
La tante Anna est « aux cent coups. » La vois-tu perdant, et par 
ta faute, sa brodeuse de fin.^ Nous serions jolis. Avec cela que 
c'est gai ici, déjà! Vrai, tu aurais pu braconner plus loin!... 

— Je commence à en avoir plein le dos du patelin, et toi? 
Qu'est-ce que tu dirais d'une fuite prompte vers des rivages^ 
plus hospitaliers;' 

— Une fuite ? tu choisis bien le moment !... Et l'héritage de 
la tante Anna, qu'est-ce que tu en fais ? 

— L'héritage de la tante Anna! Dans cent un ans, merci... 
Je repasserai... 

La voix de la Louise se fit à ce moment-là plus stridente : 



LA VALLÉE BLEUE. 29 

— J'vous dis qu'c'est un saligaiid, ce'ch'ti fi-là. 

— Ça, c'est pour toi, dit Rolande, ses noirs sourcils froncés. 
Sérieusement, tàciie d'arranger ça. 

— Arranger! Tu ignores le principal, ma pauvre vieille. 
Cette sale gosse d'Artémise, il suffira de quelques louis à sa 
famille, pour la remettre au pas... Mais il y a autre chose. J'ai 
soufflé Marthe h la barbe d'Etienne ! Et il parait que cela se sait 
déjà. Artémise nous a épiés et dénoncés. 

— Qu'est-ce que tu dis .!^ s'écria Rolande, au comble de la 
surprise. Marthe et toi ! Toi ! toi! et... et... Marthe Bourin.^ 

Elle répétait ces mots comme si elle n'arrivait pas à com- 
prendre. Maxime traversait un pénible moment. Rolande était 
son égale et les exclamations de sa sœur l'atteignaient en plein 
orgueil. Il y eut un silence pendant lequel Maxime mesura 
mieux la profondeur de sa sottise et qui permit à Rolande de se 
sentir supérieure à son frère. 

— Marthe Bourin ! C'est à n'y pas croire! Cette mijaurée 
qui prenait des airs offusqués en aj)prenant que j'allais dans 
tous les théâtres... Mademoiselle choisit; elle tient, aux champs, 
l'emploi des Marguerites. Aux jeux de scène elle préfère les 
réalités. C'est à se tordre! Ah! la pureté provinciale! 

— Tu sais, interrompit Maxime, elle n'est pas venue toute 
seule dans mes bras. J'ai joué mon rôle... 

— Oui, oui, je m'y attends. Mais ça ne m'empêche pas de 
trouver qu'elle s'est conduite comme une poupée pleine de son 
ou comme une roublarde achevée. Ah! bien, je la retiens, celle- 
là. Etienne en verra de toutes les couleurs... Qu'est-ce que 
l'oncle Gabriel va penser de cette aventure si jamais il est mis 
au courant.^ 

— Il sait tout déjà... Je le quitte à l'instant... Il a été un 
peu dur... Et puis il s'est radouci... 

— Radouci.^... Alors.^^ 

— Il parait que la petite m'aime ! 

— Marthe .^.. et puis .^^ 

— Et puis... rien... ou tout. Qu'est-ce que tu veux que je te 
dise:' Attendons les événemens. Ne précipitons rien. Tiens, 
voilà la cloche du diner. J'ai une faim d'ogre... Los émotions 
me creusent, comme dirait l'oncle de Filaine... 

Rolande tourna le dos à son frère et rentra brusquement, 
sans ajouter un mot. Elle avait à se recoiffer, puis à préparer 



30 REVUE DES DEUX MONDES. 

ses desserts. Maxime attendit le second cou}) pour se diriger 
vers la salle à manger. (( Pourvu, se disait-il, que la tante 
Anna ne me fasse pas une scène ridicule! Je lui éclaterais au 
nez et Rolande serait furibonde. » 

Ce fut d'abord du désarroi. La vieille tante Malvina était 
installée à sa place d'honneur et attaquait déjà son potage. En 
face d'elle, la chaise de Jérôme restait vide. Comme d'habitude, 
l'architecte était en retard. Maxime s'assit à la droite de l'aïeule 
silencieuse, puis la tante Anna à la droite du couvert de Jérôme. 
M"'^ Jérôme Baroney avait sa migraine, et la scène de la Louise 
avait achevé de la décider à monter se coucher. Rolande arriva 
seule, un peu trop poudrée, et tout de suite elle parla pour 
rompre le mauvais charme qui semblait figer les hôtes du Chà- 
teau-Neuf. Mais personne ne lui répondit. Ernestine servait; 
toute rouge d'avoir été ainsi mise sur la sellette et jetant à la 
dérobée des regards d'envie et d'admiration étonnée vers^ 
Maxime qui, contre sa coutume, n'ouvrait la bouche que pour 
manger et boire. 

Au beau milieu du service, Jérôme arriva sur la pointe de 
ses gros souliers et souriant derrière ses lunettes. II était heu- 
reux. Tout allait bien sur le chantier. 

— Bonsoir, tante Malvina, bonsoir Anna. Ah I Fanny a sa 
migraine. Ça va, petite .!> Bonsoir, toi... 

Jérôme n'oubliait personne. Puis il se jeta sur la soupe quil 
avala brûlante. Il renaissait, littéralement, de jour en jour; 
même sa vue semblait s'améliorer. II avait plaisir à manger, 
plaisir à boire, plaisir aussi à voir davantage sa famille. 

— Ah ! bonnes gens, reprit-il à la dernière cuillerée, qu'on 
est au calme ici et qu'il fait bon ce soir dans la vallée! Le baron 
est toujours aimable. Il m'a adopté. II assure qu'il ne pourra 
plus se séparer de moi, qu'il vit les plus heureux jours de son 
existence. 

Mais on n'entendait guère le pauvre homme. On avait telle- 
ment l'habitude de ne point écouter ses ordinaires propos de 
bâtisse!... Maxime ruminait une sorte d'amende honorable pour 
la tante Anna, qui était plus cramoisie que nature et visible- 
ment agitée. Lorsque son père eut terminé son <( boniment » 
(ainsi que Maxime appelait ce plaidoyer pro domo), il se tourna 
vers elle : 

— C'est égal, matante, je crois que nous devenons un peu 



LA VALLÉE BLEUE. 31 

encom brans ot que vous seriez ravie de nous voir partir. Gela 
ne tardera pas, allez. 

— Oh bien! par exemple, commença l'intrépide tante. 

— Qu'est-ce que tu dis ? s'écria Jérôme en soulevant ses 
lunettes bleues, pour mieux voir son fils... 

— Je dis que nous n'allons pas nous éterniser à Saint- 
Chartier. Je ne parle pas pour vous, mon père, bien entendu. 

— A la bonne heure! xMoi, je me sens très bien ici. Et je ne 
me trouve pas encombrant. Qu'est-ce que tu en dis, Anna?... 

— Oh ! moi, Jérôme, tu penses bien... 

Les mots ne lui venaient pas. Ses yeux seuls sortaient de sa 
tête. 

— Enfin, tante, reprit Maxime, ayez encore quelques jours 
de patience. Rolande et moi avons comploté d'emmener mère 
faire une grande tournée en auto... 

La tante Anna, ne sachant que dire, gloussait par contenance. . . 

— En voilà une idée, dit Jérôme en haussant les épaules et 
en se replongeant dans son assiette. 

A ce moment, Ernestine rentra avec une enveloppe qu'elle 
porta à Maxime. Au dos, il lut : « Étude de M® Bourin, notaire 
à Saint-Chartier, Indre. » Il l'ouvrit d'un doigt rapide. Deux 
lignes seulement, d'une toute petite écriture, au milieu de la 
page. L'encre était à peine sèche, et les mots portaient encore 
des parcelles de poudre bleue : 

« Monsieur, 

<' Vous êtes prié de vous présenter à mon étude le plus tôt 
qu'il vous sera possible. Affaire urgente. 

(( J'ai l'honneur de A^ous saluer. u Bourik. » 

et en bas, cette indication précise : 

« M. Baroney (Maxime), chez M'"'' Anna Bouquet, au Ghà- 
teau-Neuf. » 

Maxime l'roissa brusquement le papier en maugréant : 

— Oh ! il m'embête, celui-là ! 

Rolande interrogeait son frère du regard. x\lors Maxime 
lança le nom de son correspondant, sans détail : 

— Bourin. 

D'un œil soupçonneux, Jérôme avait suivi tout le manège 
de son fils. A ce nom, il s'écria : 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Bourin t'écrit. Qu'est-ce qu'il peut bien te vouloir? 

— Je n'en sais rien, répondit Maxime, sèchement; puis se 
levant, il mit la lettre dans sa poche et sortit en murmurant : 

— Je veux en avoir le cœur net. 

La tante Anna était devenue violette : on la devinait près 
d'éclater ; Rolande jouait nerveusement avec une petite cuiller. 
Seule la vieille tante Malvina restait absente et mâchonnait les 
fruits qu'on lui avait servis. 

— Enfin, qu'est-ce qu'il y a.^ demanda Jérôme. Vous avez 
l'air d'être au courant, vous deux. Dis-moi, Anna... 

La tante Anna n'attendait que le moment de parler, mais elle 
avait attendu trop longtemps, les mots se précipitèrent au hasard : 

— Ah bien ! par exemple, oui, je suis au courant. Mais j'ai- 
merais mieux ne rien savoir, parce que... Ah! oui, c'est joli. 
Mon jardin... et puis Artémise tient bien ses promesses. Oui! 
par exemple, elle tient bien ses promesses!... Mais Ernestine 
ne peut pas s'en aller; non, elle ne peut pas s'en aller. 

Devant ce flot incohérent, la tante Malvina leva le front, 
s'étonna. Jérôme recula sa chaise et se tourna vers sa fille qui 
agita ses mains pour se récuser. 

— Moi.»^ Oh ! papa, ne compte pas sur moi. Je n'y comprends 
rien. Et puis, j'ai horreur de ces cancans de petit trou. S'il y a 
quelque chose d'important à savoir, Maxime nous l'apprendra à 
son retour. 

— Et où va-t-il.^ 

— Chez M. Bourin. Il l'a dit tout haut. 

— Maxime, chez Bourin, c'est du plus haut comique... 

— Tu trouves ? 

— Est-ce qu'il veut entrer dans son étude .^ 

— Non, je ne crois pas. 

— Enfin, vous ne voulez rien me dire, c'est parfait. 

Et tout son corps s'afïaissa, ses traits se tirèrent. 11 avait 
suffi de ce nouvel ennui pour le faire rentrer dans la peau du 
vieil homme des veillées parisiennes. 

— Je me demande, reprit-il, pour combien vous me comptez.!^ 
Pour un simple zéro. Un fournisseur de pièces de cent sous. 
Utile au dehors, mais toujours de trop dans les conversations. 
Eh! j'y songe. Gabriel est venu me voir cet après-midi et vou- 
lait absolument m'entretenir d'une chose grave. Je l'ai envoyé 
promener. J'ai eu tort. Il m'aurait tout dit... Maxime a commis 



LA VALLÉE BLEUE. 33 

encore une sottise. Ah! l'animal, il s'y entend à compliquer 
l'existence, sous prétexte qu'il ne faut pas se faire de bile... 
Bourin le demande. Quelque famille qui a à se plaindre de 
notre cher jeune homme... Un beau jour, on nous le rapportera 
avec une balle dans la tète... 

— Oh! papa, peux-tu dire des choses pareilles!... Tu n'as pas 
de cœur ! 

Et, sur ce beau mot, Rolande sortit. Elle brûlait d'aller 
au-devant de son frère, de connaître l'avenir. Elle aurait voulu 
pouvoir accompagner Maxime, combattre à son côté. Elle était 
dans un jour « Bernstein, » comme elle disait. Elle attendit une 
grande heure dans le jardin, l'oreille aux aguets, les yeux 
plongés dans la nuit, toute noire. 

Enfin, Maxime parut. Son allure n'était point celle d'un 
vainqueur. 

— Eh bien.'^ lui lança de loin Rolande. 
Maxime hâta le pas, puis à mi-voix : 

— Eh bien!... j'épouse. 

— Tu épouses.»^ qui.^quoi.*^ voyons, explique-toi. 

— J'épouse Marthe Bourin. 

Rolande partit d'un éclat de rire nerveux. 

— J'aurais voulu te voir à ma place, expliqua Maxime en 
colère. C'est un terrible homme que ce Bourin. Il m'a fait peur, 
je l'avoue. En voilà un qui ne transige pas sur les affaires 
d'honneur. Toute la conversation a eu lieu debout, dans son 
cabinet. Il a la tête de plus que moi et de grandes mains sèches.) 
Si j'avais fait le moindre mouvement pour me dérober, j'ai eu 
le sentiment très net qu'il m'étranglait. 

— Tu auras un beau-père agréable. 

— Il aura son bon côté. Pour le dégoûter de moi, je lui ai 
avoué mes dettes.. Il les payera! Mes défauts. Il m'en corrigera,... 
à ce qu'il prétend. Il va me faire entrer dans une étude à La 
Châtre et il l'achètera pour moi... dans quelques années... 

— Est-ce que c'est lui qui te couchera.!* 

— Oui, sur son testament. . . Et puis, tu sais, en mon honneur, 
il double la dot. 

— Le pauvre homme ! tu vas lui coûter cher. . . mais ce que fille 
veut... C'est bien ce que je pensais. Cette petite pensionnaire est 
une rouée... Elle t'a gentiment pris dans son filet à papillon... 

— Mais non, Marthe n'a eu qu'à avouer sous l'empire de 

TOME XI. — 1912. 3 



34 REVUE DES DEUX MONDES. 

la peur. Son père avait été renseigné par la rumeur publique, 

— Quel trou! Et c'est là que tu vas t'enterrer? 

— L'avenir nous dira cela. N'anticipons pas. 

— Il est joli, ton grand tour en auto... 

— Il colle toujours. Tu penses que je ne tiens pas à faire une 
cour officielle à Marthe, aux yeux des badauds. Un voyage 
s'impose plus que jamais. Nous emmenons la petite avec nous, 
voilà tout... 

— Nous emmenons, nous emmenons! on dirait que tu es le 
maître. Et Bourin, tu crois qu'il te laissera faire .^^ Il aurdt trop 
peur que tu ne détériores sa fille avant la lettre. 

— Tu es stupide. 

— Non, je vois clair... A propos, papa t'attend avec impa- 
tience. Tâche de lui dire quelque chose. Il n'est pas content. 

— ■ Bon. Rentrons. Du reste, il faut qu'il aille faire dès 
demain la « demande, » selon les règles en usage dans la 
contrée... Quelle tète il va faire, à l'annonce de cette corvée!... 

— Tu sais, il y a de quoi! 

Le jardin de latante Anna, qui s'étendait en partie derrière les 
maisons du bourg, était dessiné à la française. Maxime et Rolande 
s'étaient retrouvés sous un quinconce des tilleuls. La lune se 
levait et badigeonnait de blanc les murs et le tronc des arbres. 
Le frère et la sœur marchèrent vers la maison sans parler. Un 
peu avant d'atteindre le perron, Rolande s'arrêta, et, regardant 
Maxime, elle haussa à petits coups les épaules, puis : 

— Tu me fais rire avec tes Bourin, dit-elle à mi-voix. Sérieu- 
sement tu ne vas pas croupir ici.^ Et moi, qu'est-ce que je 
deviens dans toute cette histoire .i^ 

— Toi.»^ répliqua vivement Maxime, n'as-tu pas le baron.^ 
Ils se mirent, tout de suite en rentrant, à la recherche de 

leur père. On leur dit, à la cuisine, qu'il était allé se coucher. 

L'ouverture de la chasse se ressentit un peu, à Filaine,^de 
toutes ces secousses. Mais pour Gabriel Baroney, « l'ouverture » 
était une solennité que, pour rien au monde, il n'eût négligée. Il 
traîna de force Etienne hors de la maison après avoir rempli 
ses poches de cartouches et mis en état le fusil do son fils. 

— Il n'y a rien de meilleur pour balayer la mauvaise humeur 
qu'une dizaine de kilomètres de chaumes et de brandes dans les 
jambes, avec, de temps à autre, un lièvre qui déboule et une 



LA VALLÉE BLEUE. 35 

compagnie de perdreaux qui monte devant vous à grand bruit 
peureux... Ah! mon grand! nous ne sommes pas les maîtres du 
destin. Il y a des momens où il faut baisser la tête, accepter,. vr 
remercier! Plus tard, on comprend mieux... 

Gabriel, serré dans son veston kaki, avait sur la tête un 
feutre mou, rond, qui devait avoir reçu pas mal d'averses au 
long de sa carrière, mais qui était orné de trois plumes prises 
à l'aile de la première perdrix rouge tuée l'année d'avant. Il 
parlait à mi-voix : il voulait bien verser de bonnes paroles dans 
le cœur de son enfant déçu, mais il ne tenait pas à effaroucher 
le gibier. 

Gabriel Baroney chassait religieusement, avec une joie de 
néophyte, un zèle toujours neuf et une gravité qui n'admettait 
pas les plaisanteries. « Chasser : c'est une des grandes traditions 
humaines. » Aussi avait-il du dédain pour ceux qui faisaient de 
ce devoir une simple distraction, une promenade champêtre, 
destinée surtout à donner de l'appétit. Il chassait pour tuer, 
pour apporter des proies au logis ; il chassait, comme les hommes 
de l'époque des cavernes, pour nourrir sa famille. 

Et il avait une telle foi dans la vertu de cette sacro-sainte 
occupation qu'il cessa bientôt de parler à son compagnon pour 
se livrer tout entier à sa passion. Rip et Jap étaient de la partie, 
le jeune Jap obéissant k Etienne, la bonne Rip devant Gabriel. 

— Il n'est chasse que de vieux chien ! avait coutume de 
répéter son maître quand on l'interrogeait sur l'âge de Rip. 

Et de fait, Rip, un peu lourde à la maison, amie des paillas- 
sons et du coin du feu, se réveillait vers la fin d'août. Elle devi- 
nait que la grande fête approchait, qu'elle allait en être, et que 
son maître, toujours excellent, lui prodiguerait caresses , bons 
morceaux etcomplimens. C'était une chienne griffon, d'une cou- 
leur indéfinissable, à longs poils jaunâtres, roussàtres, auxyeux 
dorés capables d'exprimer tour à tour le contentement, la crainte, 
le doute, la reconnaissance. Parfaite en plaine, d'un arrêt impec- 
cable, elle se surpassait dans la chasse aux buissons, aux « bou- 
chures » comme on dit de ce côté-là du Berry. La minuscule 
truffe rose de son nez en guise d'éperon, ramassée sur ses pattes, 
elle entrait dans les ronces qui glissaient tout le long de son 
corps agile. Mais, Rip disparue, Gabriel Baroney devinait tout ce 
qui se passait et il s'apprêtait à tirer le lapin qui allait bondir. Au 
coup de fusil, Rip réapparaissait, contente, puis très vite humble.: 



36 REVUE DES DEUX MONDES. 

Gabriel Baroney ne se faisait jamais suivre d'un porte-car- 
nier. Il tenait à honneur de rapporter lui-même toute sa chasse, 
trop heureux si, la poche de derrière de son veston étant pleine, 
il était contraint de rentrer au logis... faire de la place, puis de 
repartir et de continuer ! Car il y a des heures pour rentrer 
définitivement de la chasse, onze heures, six heures! Et les jours 
où Gabriel Baroney chassait, il chassait. Age quod agis! Pour 
inculquer des principes à ses enfans, il prêchait d'exemple. 

Etienne, lui, n'était guère attentif. Malgré les brefs encoura- 
gemens de son père, il chassait sans conviction. Il marchait 
d'un pas lourd, (( butait » sur les mottes de terre, se trompait 
de direction, ratait tout ce qu'il tirait. Si distrait qu'il fût, il 
remarqua cependant plusieurs fois que son père haussait les 
épaules à ses maladresses, et il en fut sourdement irrité : « Vrai- 
ment, que lui importait la chasse, en ce moment.!^ Est-ce qu'il 
pouvait avoir sa tête à lui "^ Son père se consolait bien vite du 
chagrin de ses enfans 1 La chasse, la chasse! il ne mettait rien 
au-dessus de la chasse ! » Il résista à l'envie de rebrousser che- 
min, de fausser compagnie à ce père dont les travers prenaient 
vraiment trop d'importance. 

Gabriel sentait toutes ces nuances et, rapproché d'Etienne 
pour franchir une haie ou suivre un chemin creux, il ne man- 
quait pas de lui lancer quelque mot affectueux : 

— Et puis, vois-tu, mon pauvre ami, dans cette malheureuse 
histoire, ce n'est pas toi le plus à plaindre. 

Ou bien : 

— Tu auras ta revanche ! Car enfin tu ne méritais pas cela. 

Etienne n'avait point revu Marthe, ni M. Bourin, ni Maxime. 
Aux récits de son père, le pauvre garçon était entré dans un 
violent courroux, menaçant « d'arracher, à Maxime, ses oreilles 
de polisson. » Mais Gabriel Baroney avait remis les choses au 
point : 

— Laissons, à leur place, les oreilles de ce garnement. Il y 
a des chances pour que le sort se charge de les lui tirer. Ou il 
va, d'un coup, racheter toutes ses fautes passées, ou il va com- 
mettre la plus grande fourberie de sa carrière... Je me demande 
comment cette pauvre Marthe a pu songer tour à tour à toi, 
puis à lui... Vous êtes si loin l'un de l'autre, mon cher Etienne! 
Au milieu de son cynique triomphe, il fait bien piteuse figure. 



LA VALLÉE BLEUE. 37 

Continue à le dominer par ton caractère. Si j'avais le choix 
entre vos deux situations, je choisirais la tienne qui est nette, 
propre! Tu souffres: c'est peut-être une bénédiction. L'avenir 
nous le dira. L'avenir, mon bon Etienne, l'énorme et généreux 
avenir; travaillons à l'avenir. Quant au passé, mon pauvre 
enfant, avouons qu'il y a un peu de ta faute dans tout ce qui 
arrive. Tu as mal défendu ton bien. Par le temps qui court, il 
faut se méfier des enjôleurs et des charlatans. Il ne suffit plus 
d'être un honnête homme : il faut être malin ! Tu as été un peu 
bourru, surtout ces jours-ci. Tu as été trop effacé. Ta mère et 
moi, nous en avons convenu ensemble plusieurs fois... 

— Oui, peut-être! se contenta de répondre Etienne. Il faut 
bien que vous ayez raison. 

Et il résolut, mordant son frein, de se tenir coi. 

La chasse fut une heureuse distraction aux soucis des deux 
hommes, la chasse et les battages. 

Les récoltes étaient rentrées, seigles, avoines d'hiver, blés. 
Les battages commençaient au domaine : quatre batteuses, 
actionnées par une locomobile, ronflaient à la fois comme des 
orgues de cathédrale. Une poussière blonde montait, vapeur 
sèche, dans l'air chaud. Les cheveux et la chemise poudrés, les 
yeux clignotans, les mains agiles, cinq hommes, tous du pays, 
aidaient les Delage. 

Après les premières heures d'énervement et de pénibles 
réflexions, Etienne se donnait tout entier à son labeur habituel, 
comme un jeune veuf qui, son tribut payé à l'adversité, songe 
à l'avenir. Ses épaules se redressèrent, ses regards s'affermirent, 
sa voix reprit sa netteté coutumière. Ses fiançailles inattendues 
avaient développé en lui ses tendances à la timidité. Malgré ses 
efforts, il n'avait jamais pu parler vraiment d'égal à égal avec 
Marthe. Il savait bien que la jeune fille deviendrait une bonne 
épouse, sérieuse et capable de s'intéresser à la vie champêtre, 
mais il sentait, en même temps, une résistance qui le contrariait. 
Avec la certitude d'être dans la bonne voie, il souffrait de cer- 
tains silences un peu railleurs de cette quasi-citadine. Marthe 
avait beaucoup à apprendre et son orgueil qui la conseillait mal 
voyait l'ignorance d'autrui. Leur amour en somme n'était pas 
puissamment étayé, mais le mariage consoliderait tout. 

Etienne n'était donc pas absolument préparé au coup de 
théâtre du kiosque aux jeux, mais il n'était pas non [plus par- 



38 REVUE DES DEUX MONDES- 

faitement tranquille. Si bien que son épreuve, deux fois pénible, 
par elle-même et à cause du rôle joué par Maxime, comportait 
une atténuation dans un certain sentiment de soulagement. 
Plus de responsabilités ! Marthe, en manquant à la parole donnée, 
le dispensait de tout souci... C'était comme un opium bienfai- 
sant et provisoire qui s'imposait à lui. 

Et l'attitude courageuse qu'il adopta lui conserva toutes les 
sympathies. Les paysans, qui sont simplistes, donnèrent tous les 
torts à Maxime, dont la désinvolture dédaigneuse et les <■<■ sima- 
grées )) ne leur allaient guère. Quant à Marthe, ils ne l'acca- 
blèrent qu'à demi, car l'opinion générale fut qu'elle se repenti- 
rait de son coup de tête « avant les semailles de l'an prochain, » 

Personne ne s'avisa de trouver Etienne ridicule. Le pauvre 
garçon en eut l'impression immédiate et, au lieu d'être satisfait, 
il en souffrit : il eût préféré que ce fût lui la victime, et non 
celle qu'il avait appelée quelques jours sa fiancée. Et ainsi, la 
douleur, dominant la surprise, affina sa sensibilité. 

Il put donc affronter sans trop d'appréhension la curiosité de 
son frère Paul qui allait débarquer d'Epinal. 

La nouvelle du séjour prolongé des Jérôme à Saint-Chartier 
avait beaucoup ému Paul Baroney, et comme il n'avait pas 
encore « fêté ses galons, » il obtint une permission de quinze 
jours avant les grandes manœuvres. Il arriva à Filaine le sur- 
lendemain du drame. Il en voulut d'abord à Etienne de s'être 
laissé (( souffler )> sa fiancée: il lui semblait que le déshonneur 
rejaillissait sur lui. Puis il se débarrassa de ce « préjugé » et se 
moqua de son frère maladroit. D'ailleurs, il ne dit mot à personne 
de ces réflexions contradictoires. C'était uil homme à la volonté 
froide, ennemi du sentiment et qui ne supportait aucune con- 
trainte. Il avait pris son congé pour le passer auprès de Maxime 
et de Rolande. Aucune considération ni personne ne l'eût em- 
pêché de se rendre au Château-Neuf dès le lendemain de son 
arrivée. 

Il était grand, mince, brun, avec des moustaches coupées 
court, et portait avec aisance l'uniforme bleu clair de sous-offi- 
cier de chasseurs à cheval. Il venait d'être nommé maréchal 
des logis. Sa garnison d'Epinal ne lui permettait pas de venir 
souvent dans sa famille, mais il était bien noté et obtenait aisé- 
ment de plus longues permissions. 

Au Chàteau-Neuf, où l'on avait besoin de petits incidens 



LA VALLEE BLEUE. 



39 



extérieurs, son apparition eut un vrai succès. Rolande, qui n'avait 
conservé de lui qu'un très vague souvenir, poussa une exclama- 
tion dépouillée d'artifice. 

— Quelle surprise, Paul! Vous êtes un homme, et un fort bel 
homme ! 

— Ma cousine, vous allez me faire rougir. Et que vais-je 
dire de vous, moi ? 

— C'est bien simple. L'expression est courante. Dites-moi : 
Vous en êtes un autre ! 

La glace ainsi rompue, les deux jeunes gens se serrèrent la 
main à la bonne franquette. Ils étaient de la même espèce et, 
tout de suite, s'accordèrent très bien. Maxime qui s'était fait 
réformer et fréquentait à Paris un monde cosmopolite, antimi- 
litariste, était un peu gêné par cet uniforme « tapageur. » Mais 
l'esprit indépendant de Paul lui plut vite, et Maxime, toujours 
superficiel, eût été bien en peine d'expliquer les raisons de ses 
haines passagères et de ses emballemens. Et puis, il lui avait 
paru (c très chic » de se poser en amoureux fou de Marthe et, 
pour le moment, il ne pensait guère à autre chose. 

Les deux familles ne tenant plus à se voir quotidiennement 
comme les mois précédens, Paul et Rolande devinrent, entre 
elles, les intermédiaires tout naturels. Paul ne parlait pas volon- 
tiers. Gabriel, curieux, l'interrogeait. 

— Ma présence les gêne un peu, disait Paul des fiancés du 
Château-Neuf; cependant ils ont l'air de s'entendre. Marthe rit. 
Rolande l'instruit. Maxime fait la roue et raconte des histoires 
dont les trois quarts ont du arriver à ses amis et aux amis de 
ses amis, mais dont il fait parure sans vergogne. 

— Et Fanny ? 

— Tante, elle bâille. 

— Et Jérôme ? 

— Il est enchanté. Maxime lui a suggéré une idée qui ne 
pouvait que le flatter et qui a vite pris corps. Il s'agit tout bon- 
nement de construire à La Châtre, dans le quartier neuf, un 
petit hôtel moderne pour notre futur notaire. Maxime notaire à 
La Châtre ! Il faut que Bourrin soit complètement fou pour 
avoir songé à cela ! Mais pour l'oncle Jérôme, il ne voit que son 
cottage (( modem style, » avec panonceaux formant aigrette à 
l'auvent de l'entrée. Le plan est déjà esquissé! 

— Tu l'as \u? 



40 REVUE DES DEUX MONDES, 

— Bien entendu. Le baron a été appelé en consultation. II 
est ravi de voir les Jérôme s'installer dans le pays. 

— Les Jérôme ? 

— Mais oui, tous. 

— Alors, cette maison ? 

— Enorme. Conçue pour deux ménages... au moins... Tout 
le monde a l'air d'oublier Paris... 

— On voit qu'il fait beau. Vienne l'automne, et nos oiseaux 
trop vite apprivoisés s'envoleront vers d'autres rivages. 

Gabriel Baroney ne savait plus trop que penser de son œuvre 
de transplantation. Lorsqu'il avait engagé son frère à venir se 
reposer à Saint-Chartier de tous ses travaux parisiens, il s'était 
dit naïvement que Jérôme, libéré de ses multiples besognes, 
reprendrait la direction de son foyer. Mais il n'en devait 
rien être. On ne se fait pas impunément, pendant vingt ans, 
l'esclave de son métier. Jérôme ne voyait qu'à travers l'ar- 
chitecture, ce qui changeait la couleur du monde plus encore 
que ses lunettes bleues. Que lui importait l'avenir précis de sa 
famille .►^ Il avait une maison à construire, et pour lui-même! 

— Mais enfin, dit Gabriel à son fils Paul, Rolande ne doit 
pas, elle, être fort enthousiasmée de cette décision. 

Paul sourit. Il avait peur de trahir sa belle cousine. Il eut 
un geste vague : 

— Rolande n'en fait qu'à sa tète. Si elle veut bien rester 
provisoirement dans le pays, c'est qu'elle y trouve son compte. 

Le jeune sous-officier gardait pour lui certain épisode lyrico- 
comique qui l'avait bien renseigné sur les intentions de sa 
brillante cousine. C'était sur le chemin d'Epirange, au retour 
d'une amusante et fructueuse chasse au rabat. Paul Baroney, 
bon tireur, avait reçu des complimens. Tout émoustillé, il mar- 
chait aux côtés de Rolande, et ses propos cavaliers prirent peu à 
peu la forme d'une véritable déclaration. La jeune fille, le fusil 
en bandoulière, un doigt passé dans la ceinture de son cos- 
tume trotteur, le laissa parler quelques instans, flattée de cette 
impétuosité militaire, puis, quand il eut terminé, elle s'arrêta, 
et, les yeux fixés sur les yeux du jeune homme, elle répondit: 

— Mon cher Paul, vous perdez votre temps. Nous ne sommes 
plus des collégiens pour cousiner de la sorte ! Je vous ai trouvé 
joli garçon et je vous l'ai dit ; vous me trouvez à votre goût et 
vous ne me le cachez pas. C'est parfait. Mais, halte-là! J'ai vingt 



LA VALLÉE BLEUE. 41 

et un ans bien sonnés et je songe à m'établir. Vous, mon 
pauvre Paul, il vous faut encore attendre quelques anne'es. Si je 
ne m'abuse, un maréchal des logis touche soixante-cinq francs 
par mois. Nous ne pourrions pas entrer en ménage dans ces 
conditions-là. Ne froncez pas vos beaux sourcils. Je ne veux 
point me moquer de vous. Restons bons amis. La, donnez-moi 
votre main, et maintenant, marchons et écoutez-moi. J'ai 
encore quelque chose à vous dire et qui vous prouvera que 
vous vous étiez fourvoyé... J'ai des projets... 

— A Paris .^ 

— Non. Ici. 

— Aux environs. 

— Non. Ici. 

— Qu'est-ce que vous appelez « ici ? )> 

— Et vous .^ Sur quelles terres sommes-nous.^ 

— Sur les terres de Malard... Vous voulez épouser Malard .^^ 

— Oui. Qu'est-ce que vous en dites .'^ 

— Je dis qu'il aura rudement de la veine. 

— Bon. Mais je parle à mon point de vue ? 

— Eh! eh! Malard est un original; c'est aussi un homme 
de ressource. 

— Il est riche. Mais je le crois un homme de premier ordre. 
Il a un culte modéré pour l'élégance, c'est entendu : il est fort 
intelligent, ce qui vaut mieux. 

— Est-ce que vous savez que ?... 

— Oui, je sais que... comme vous dites. Je sais tout. Je ne 
crois pas l'obstacle insurmontable. Tout homme traverse sa 
période d'amourettes. Celle du baron a été plus longue par veu- 
lerie provinciale. J'en augure un avenir de tout repos. 

— Bravo ! bravo ! 

— Ça n'est pas le grand enthousiasme. 

— Ah! ma chère Rolande, donnez-moi le temps de me faire 
à cette idée. Il se passe tant d'événemens dans notre calme coin 
depuis quelques semaines que je m'y perds un peu. Etienne 
blackboulé : ça, c'est dans l'ordre. Maxime se fixant à La Châtre 
et épousant la petite Bourin : c'est tout de même digne de remar- 
que. L'oncle Jérôme quittant Paris pour réparer des châteaux : 
cela reste logique. Rolande Baroney, Parisienne, épousant le 
baron Louis-Napoléon Malard dit Bric-à-Brac, c'est le bouquet 
inattendu de cet invraisemblable feu d'artifice. 



42 REVUE DES DEUX MONDES. 

— C'est un mariage comme on en bàtil couramment. 

— Oh ! on a vu pire... 

— Mais il y a mieux, direz-vous ; cela se peut très bien. Je 
suis avant tout une fille pratique, mais pas à la manière antique 
qui consistait à se garder de l'argent pour ses vieux jours. Mon 
avis est qu'en fait d'argent, il faut en avoir dès qu'on entre en 
ménage... 

— Vous avez parfaitement raison, ma chèi'e Rolande, et je 
souhaite que tous vos désirs soient satisfaits. Est-ce qu'il y aurait 
indiscrétion à vous demander où vous en êtes ? 

— Aux préliminaires, tout au plus. Et si je vous en ai 
parlé, c'est qu'il me semble que vous pourriez... m'aider. 

— Vous aider .^ Je ne vois pas bien... 

— N'ayez crainte : je ne vous demande pas d'aller offrir ma 
main au baron. Soyez mon allié. C'est très important. Un mot 
placé à propos vaut mieux, parfois, qu'un long discours... 

Et ils scellèrent d'une poignée de main fraternelle un pacte 
d'alliance. Paul Baroney, grâce à son uniforme et aune certaine 
gravité élégante, était le plus brillant des Baroney de Filaine. 
Et cela plaisait à Rolande. Il était donc assez adroit de la part 
de Rolande de l'avoir choisi pour servir en quelque sorte de 
trait d'union entre la Parisienne et le célibataire campagnard. 

Il se tira très bien de sa première négociation. 

— Monsieur Malard, dit-il un jour au baron, vous allez peut- 
être me faire observer que je me mêle de ce qui ne me regarde 
pas. Cependant, voici : est-ce qu'il vous serait agréable de faire 
plaisir à l'oncle Jérôme ? 

— J'en serais enchanté. 

— Eh bien ! je crois que si vous consentiez à être garçon 
d'honneur de Maxime, ils seraient tous... 

— Moi, garçon d'honneur! grands dieux! quelle idée sau- 
grenue ! 

— Pourquoi.»^ 

— D'ailleurs, l'on ne m'a rien demandé ! 

— Par discrétion sans doute. J'ai cru saisir que ma cousine 
serait ravie de vous avoir pour cavalier. 

— M"^ Rolande.!^ Un gros pataud tel que moi.^ Allons donc! 
Vous voulez vous moquer.^ 

— Pas du tout. D'ailleurs vous avez fait sa conquête. 

Et, à l'étonnement de tous, le baron accepta de remplir le 



LA VALLÉE BLEUE. 43 

rôle qu'il avait toujours regardé comme une corvée ridicule... 
A quelque temps de là, on sut même à Filaine que la céré- 
monie aurait lieu dans la petite chapelle d'Epirange, fermée 
à la mort de la baronne. 

Depuis la rupture des fiançailles d'Etienne, l'auto ne venait 
plus que très rarement à Filaine. Une après-midi cependant, 
Rolande s'y fit conduire. C'était un samedi et, les samedis, 
Rolande ne tenait pas en place à cause des « absences » du jeune 
baron. Etienne était au marché de La Châtre et Gabriel était à 
la chasse. Elle joua avec les fillettes dans le jardin. Vers cinq 
heures et demie, Gabriel rentra, la tète basse, le sourcil froncé, 
l'air de porter le diable en terre. Il était bredouille. Les enfans 
le devinèrent et prirent tous des mines soucieuses. 

— Pauvre papa, murmura la petite Gabrielle. 
Rolande ne comprenait rien à ce changement de tableau. 

— Bonsoir, mon oncle, combien de pièces.!^ s'écria-t-elle. 
Gabriel leva la tête ; ses yeux bleus parurent plus foncés : 

— Bonsoir, prononça-t-il lentement. ïu permets que j'aille 
me changer.^ 

— Oh! mais je veux savoir, insista la jeune fille, et elle 
s'avança pour tàter le veston-carnier de son oncle qui se 
défendit les deux mains en avant : 

— Laisse, je te prie. Je n'ai rien tué! Es-tu satisfaite.^ 

— Rien, mais alors vous .n'êtes plus mon oncle et vous avez 
raison de prendre le deuil. Très réussie, la comédie. Vous me 
rappelez Footit à qui Chocolat, sans le faire exprès, a joué un 
méchant tour... 

— Merci, Rolande, tu es vraiment trop bonne. 

L'oncle Gabriel continua son chemin, d'un pas plus ner- 
veux, mais sans se dérider. Sa vieille chienne le suivait, penaude, 
à l'unisson. 

Rolande ouvrait de grands yeux et faillit éclater de rire. 

— Cousine Rolande, dit Solange, il ne faut pas se moquer de 
papa. Il a du chagrin. 

— Comment! il a du chagrin.^ 

— Oui, quand papa ne tue rien à la chasse, il a beaucoup 
de chagrin, répéta Gabrielle. 

Et les deux petites hochaient la tête ensemble, en regardant 
s'éloigner le chasseur malheureux. Rolande n'arrivait pas à 



44 REVUE DES DEUX MONDES. 

bien saisir la portée exacte de ces propos et de la conduite de 
son oncle. Elle se demandait si c'était touchant ou ridicule. 

Et tout en regagnant Saint-Chartier par les petits chemins 
verts, — elle avait renvoyé l'auto, — elle sentit en elle toute une 
floraison d'idées noires : « Non, décidément, ce pauvre oncle 
Gabriel était grotesque; on ne se met pas dans des états pareils 
parce qu'on rentre le carniervide! Mais, dans ce trou-ci, c'est 
bien simple, on ne sait rien mettre à son plan : on ignore, on 
dédaigne les grands événemens, — politique, art et littérature, 
— et on fait un sort au moindre incident journalier. Quelle 
petitesse ! Et je suis sur que tante va avoir le cœur gros de 
la désolation de son pauvre mari. Quelle vie! Et la solennité 
inlassable de Môssieur Bourin, de « maître Bourin, notaire, » 
un personnage d'Emile Augier. Et cette petite Marthe, — notre 
Marthe, — qui se déniaise, qui s'avise d'être heureuse. Heureuse. 
Ah ! la pauvre ! Mon Dieu ! que tout le monde est sot! Et tante 
Anna, le bouquet, c'est le cas de le dire. C'est la fleur même 
de notre sainte province, l'aboutissement logique, nécessaire. 
Est-ce que Maxime va se laisser enlizer.^ Gela me paraît tout 
de même impossible. Dieu ! quel avenir, ces 'gens sont bouchés, 
vraiment tous, le Bourin, l'oncle Gabriel, sa femme, tante Anna. 
Etienne, lui, bien entendu, ne peut rien faire, il est disqualifié. 
Mais vraiment les autres ne voient donc rien... que les conve- 
nances.!^ Les convenances ! parlons-en !I1 est convenable de marier 
ensemble le jour et la nuit sous prétexte qu'un soir, ils se sont 
rencontrés à la croisée d'un chemin. Il est pourtant fatal que, 
dès qu'ils seront libres, ils tireront chacun de son côté. Si bien 
que les convenances auront été satisfaites l'espace d'un crépus- 
cule. Mais, advienne que pourra, n'est-ce pas.^ ô cher oncle. 
Maxime aura épousé, l'honneur est sauf. Et moi, qui juge 
tout le monde, qu'est-ce que j'ambitionne ? Lier mon existence 
à un original qui, pendant que je lui fais la cour, s'en va.., 
dîner chez sa belle, chez son horreur! Tout cela n'est pas fort 
ragoûtant. C'est la vie. Il faut l'aider à s'arranger et non pas, 
comme a fait Maxime, se faire accommoder par elle. Louis-Na- 
poléon, qui, j'espère, voudra bien se laisser appeler Louis tout 
court, n'est pas sot. Dieu merci. Il y a de la ressource en lui, 
comme dit le cousin Paul, sans parler d'un certain bas de laine 
qui ne doit rien à personne... Et puis, vraiment, s'il m'épouse, 
je ne le plains pas! » 



LA VALLEE BLEUE. 45 

Ainsi Rolande se donnait à elle-même l'absolution qu'elle 
refusait à tout le monde. Sa de'marche se fit plus ferme, plus 
souple. Sa taille se cambra. Faute de public, elle se donnait en 
spectacle aux haies lourdes de mûres noires, aux chaumes 
rugueux, aux prairies qui la regardaient à travers les barreaux 
des clôtures, à la rivière fureteuse. Lorsqu'elle parvint à Saint- 
Chartier, elle continua de faire la roue pour un groupe de 
gamins, casquette au front, déjà bons appréciateurs de jolies 
filles ; pour le charron, qui resta un instant le marteau levé, 
tandis que le cheval qu'il avait à ferrer hennissait d'impatience; 
pour la mercière, qui sans gêne ôta ses lunettes, pour mieux 
juger la coupe de sa robe et sa façon de marcher. 

Elle était au beau milieu de la rue quand elle vit s'avancer, 
à sa rencontre, Etienne, à bicyclette. Sous le regard des gens 
du bourg, ils ne pouvaient pas s'éviter. Etienne, dès qu'il 
l'aperçut, à quelques pas de lui, « freina » et descendit pour lui 
serrer la main. 

Ils ne trouvaient rien à se dire, pas même de ces paroles 
banales qui partent toutes seules quand on a peur du silence. 
Etienne avait eu, vers sa cousine, un regard si ouvert et si 
grave ! Rolande avait serré la main d'Etienne avec une sympa- 
thie si spontanée que tous les deux restaient étonnés de se 
comprendre ainsi, tout à coup. Parce qu'ils s'étaient ignorés 
jusqu'à ce jour, ils avaient été plusieurs fois injustes l'un vis-à- 
vis de l'autre. Rolande n'était pas la simple poupée frivole 
qu'Etienne imaginait. Etienne n'était pas non plus tout d'une 
pièce, et la faculté de souffrir discrètement, que Rolande lui 
reconnaissait, à cet instant, le mettait en marge de la catégorie 
des rustres où elle l'avait rangé trop vite. Ce ne fut sans doute 
qu'une lueur, qu'un moment lucide, ils se sentirent très loin 
l'un de l'autre, sans doute, avec des aspirations presque oppo- 
sées, mais malgré tout, de la même race honnête et saine. Il 
suffit parfois d'un regard et d'une poignée demain pour éclairer 
deux consciences. Rolande et Etienne n'eurent pas besoin de 
s'interroger; ils se chargèrent mutuellement d'amitiés pour 
leurs parens et ils se séparèrent, réconfortés tous deux par cette 
rencontre fortuite. 

La petite crise de pessimisme que venait de traverser 
Rolande s'évanouit à la vue d'Etienne et de sa vraie soulïrance, 
noblement portée. Et son cousin sourit en songeant que si 



46 REVUE DES DEUX MONDES. 

Maxime était un paltoquet, Marthe aurait au moins près d'elle 
une femme de cœur et qui saurait panser ses blessures. 

Rolande avait raison de prévoir que M™^ Baroney compati- 
rait à la contrariété de son mari. Dans ces circonstances, très 
rares du reste, — Gabriel Baroney était le meilleur fusil du can- 
ton, — l'unique règle de conduite était le respect du mutisme 
du maître de la maison. Personne ne riait, on parlait à mi-voix. 
Les domestiques et les enfans avaient des prévenances inaccou- 
tumées. Cependant rien ne fut changé au programme de la 
soirée. Après la double lecture, les enfans montèrent se cou- 
cher, Etienne sortit dans le jardin, puis le père et la mère. 
Gabriel Baroney continuait d'être triste, mais la tristesse, si 
elle est le plus souvent un résultat, peut parfois devenir une 
cause. Gabriel Baroney savait se servir de ses chagrins. 

Il passa doucement sa main dans le bras de sa femme et ils 
marchèrent quelques instans sans prononcer une parole. 
Madeleine Baroney se laissait guider par son mari, mais elle 
savait d'avance où il la conduisait. Ils prirent une allée tour- 
nante qui dévalait vers un taillis de noisetiers et de coudriers. 
On traversait un court tunnel d'ombre glauque et l'on débou- 
chait dans un endroit découvert, large pelouse d'où s'élançait, à 
quelque distance et un peu en contre-bas, le haut fût d'un peu- 
plier argenté, de cette espèce qu'on nomme couramment « blanc 
de Hollande. » 

C'était un bel arbre. Non pas qu'il fût bien droit, ni régu- 
lièrement bâti : il avait ses défauts, mais il était harmonieux. 
Tout d'une venue jusqu'à cinq ou six mètres du sol, il se divi- 
sait à cet endroit en deux maîtresses branches, dont l'une se 
courbait presque horizontalement pour se relever en une fourche 
hardie et d'où naissaient plus loin vingt rameaux. L'autre 
branche-mère restait unique et ne donnait naissance qu'à de 
plus modestes ramures, mais variées à l'infini... Les feuilles de 
ce peuplier sont toutes petites, vert tendre et luisant d'un côté, 
elles présentent de l'autre un velours léger, blanc, qui s'argente 
par moment. On dirait des coquettes qui au moindre souffle 
s'agiteraient pour être vues à leur avantage. L'ensemble du 
feuillage est somptueux, le détail est familier et charmant. Ce 
géant a une figure de bon génie. 

Gabriel Baroney avait un culte véritable pour ce bel arbre. 
Et lorsque le cultivateur ou le chasseur avait mérité sa récom- 



LA VALLÉE BLEUE. 47 

pense, il allait, au moment de l'exode de ses enfans, passer 
quelques minutes en sa compagnie. Sous un tilleul, à la lisière 
du taillis, un banc avait été planté, un banc de bois cintré, 
peint en vert et sur lequel le tabac, à en croire le maitre du 
logis, devient un régal divin. En été, Gabriel apportait à cet 
endroit un seau d'eau fraîche, une bouteille de cidre, un verre 
et sa pipe. Quelles soirées! Après les travaux du jour, et ses 
fatigues, il buvait de longues gorgées, posait son verre douce- 
ment à ses côtés, puis tirant quelques bouffées, il songeait, en 
regardant son arbre, son ami fidèle, devenu comme le gardien 
de ses pensées les plus secrètes, de ses projets les plus élevés. 
Les soirs moroses, quand il retrouvait la parole, Gabriel 
Baroney employait volontiers des paraboles. Ses méditations 
solitaires, s'il avait quelqu'un avec lui, se changeaient en homé- 
lies. 

Arrivés au carrefour du banc, il fit asseoir sa femme, et tout 
de suite, après avoir jeté un coup d'œil vers son silencieux 
confident, comme pour en recevoir un encouragement, il dit : 

— Te souviens-tu, Madeleine, de cette année pluvieuse oîi 
toutes nos récoltes furent gâtées. L'Igneraie avait débordé sept 
fois et les ruisseaux du coteau, devenus torrens, avaient emporté 
notre terre. Nous ne pûmes pas même rentrer en foin de quoi 
nourrir nos bètes l'hiver suivant. Le blé, maigre et rare, ne 
put être vendu. Il n'y eut pas de fruits, et les pommes de terre 
elles-mêmes pourrissaient avant d'arriver à maturité. Une épi- 
démie se déclara dans nos étables. Et chez nous, notre Lucien, 
aujourd'hui le plus gai de nos enfans, faillit mourir. Lucien ne ' 
fut pas le seul qui guérit; notre terre, nos bètes, nos arbres, 
tout oublia, l'an d'après, la saison meurtrière. Et cependant, tu 
te rappelles nos transes et ces longues journées de décourage- 
ment. Il faut savoir regarder plus loin que l'heure qui sonne, 
plus haut que l'orage qui passe. 

Il se tut. Dans l'arbre, on n'eût pas su dire sur quelle 
branche, le rossignol commença son concert nocturne. Made- 
leine remuait la tête doucement, et elle sentit que ses yeux se 
remplissaient de larmes. Gabriel fumait silencieusement, les 
regards fixés sur le grand peuplier de Hollande. Puis il reprit: 

— Regarde. Là-haut, entre les deux maîtresses branches, 
une autre branche avait voulu pousser. Que lui est-il arrivé.!^ Je 
ne sais. Brisée par le milieu, il n'en reste plus là-haut qu'un 



48 REVUE DES DEUX MONDES. 

tronçon. La branche, pourrie, sert aujourd'hui de nid à toute 
une colonie de geais. L'arbre ne doit pas s'inquiéter de son 
rameau meurtri. La sève monte, de nouveaux rameaux poussent 
et, de printemps en printemps, tout l'arbre prospère. Même on 
dirait qu'il veut cacher sa blessure à laquelle le feuillage fait un 
habit décent. Je suis peut-être le seul être vivant qui connaisse 
ce défaut de mon cher arbre. 

Madeleine devinait que son mari voulait faire allusion aux 
ennuis d'Etienne qui passeraient; aux sottises de Maxime qu'on 
avait cachées le mieux possible aux regards des curieux et à 
cette tache familiale qui n'empêcherait pas les Baroney de 
continuer d'être de parfaits honnêtes gens... Quand elle parla à 
son tour, ce fut dans un langage plus direct, mais qui ne 
choqua point Gabriel. Car, au fond, tous les deux avaient les 
mêmes pensées. 

— Qu'allons-nous faire des enfans pendant les noces .!^ Ne 
serait-il pas bon de les conduire chez nos cousins de Valençay.!^ 
Ils y passeraient huit jours excellens. Nos cousins seraient ravis, 
et les enfans aussi, très probablement. 

— Oui, ma chère Madeleine, tu as raison. Protégeons nos 
petits. Nous ne sommes point les maîtres de l'avenir, et les des- 
seins de la Providence sont parfois incompréhensibles; mais 
notre devoir est d'agir dans le sens que nous croyons le bon. 
J'écrirai demain. Ils partiront lundi. Philippe seul restera avec 
nous ; il est assez grand pour comprendre et il convient que 
les enfans soient représentés au mariage de notre neveu. 

Ils rentrèrent à pas lents, dans la nuit claire. Parfois d'un 
même mouvement, ils se retournaient pour voir la vallée dont 
le recueillement silencieux est si émouvant. Puis ils reprenaient 
leur marche, serrés l'un près de l'autre, réconfortés et sourians. 

Dans le bel arbre argenté parla lune, le rossignol continuait 
son concert. 

Jacques des Gâchons. 
(La dernière parlie au prochain numéro.) 



PAYSAGES D'AMÉRIQUE 



33 avril. — Promptement, la mer a été mauvaise. Toute la 
nuit, le vent a poussé contre nous, droit sur l'avant, les longues 
barres de la houle. J'entendais comme des cloches qui appe- 
laient. Étaient-ce les lames faisant sonner les tôles .^^ Je disais : 
« Pas tout de suite, cloches de l'office dernier! Vous ne 
détruirez ni nous, ni cette France magnifique à son premier 
voyage et que toutes les nations regardent. » Je crois bien que 
chacun a pensé à la mort, chacun selon son âge, son éducation 
et l'habitude de son cœur. Non qu'il y eût danger : mais nous 
nous sommes embarqués au lendemain du désastre du Titanic, 
et le plus durable écho de ces pauvres appels, il est là, chez 
nous, qui succédons aux victimes sur la route. 

Cependant, aux flancs du bateau, ce matin, dans la poussière 
qui vole au-dessus des collines d'eau éventrées, un arc-en-ciel 
nous suit. Des nuages passent et l'effacent. Il renaît avec le 
soleil, et je regarde ce petit arc, où vivent et voyagent les cou- 
leurs des jardins, dans l'immensité bleue, d'un bleu de métal, 
bleu terni par le vent. Le chef télégraphiste frappe à la porte 
de ma cabine. Il me tend une enveloppe que je déchire. Je retire 
un papier plié en carré, je l'ouvre, je lis d'abord les mots qui 
sont là pour moi seul, et, ayant de remercier, afin de cacher 
peut-être mon émotion, je continue de lire, je parcours les 
lignes imprimées en tête de la feuille. Il y a ceci : « Radiotélé- 
gramme en provenance de Paris, reçu du poste extra-puissant 
de Poldhu (Angleterre), le 12 avril 1912, à 11 heures du soir, 
France étant à 1000 milles de ce poste. » Je venais d'apprendre, 
par les deux mots qui suivaient, que tout allait bien dans ma 

TOME XI. — 1912. 4 



50 REVUE DES DEUX MONDES. 

maison de Paris. merveille! Visite de la pensée maîtresse de 
sa route! On l'a jetée en l'air, cette pensée; elle a pris son che- 
min, non le long d'nn fil, mais comme elle a voulu, libre à tra- 
vers les espaces, et, comme elle passait, les antennes du bateau 
l'ont saisie au vol, et on me l'amène, vivante. Je vois, dans les 
mains de l'employé, un paquet d'enveloppes grises, pareilles. 
J'étudie ce travailleur d'un nouveau métier. Il est Anglais, 
long, mélancolique, de visage creusé, de regard planant. Ecou- 
teur d'océan! Il a si bien l'habitude d'écouter, là-haut, près de 
la passerelle, coiffé du casque et toute l'attention tournée en 
dedans, qu'il a l'air d'un contemplatif. Je lui demande : 

— Vous avez des navires en vue.^* 

— En vue, non, mais dans le voisinage : à moins de cent 
milles, dans le Nord-Ouest, un pêcheur qui se rend sur les 
bancs. Nous causons. 

Il « avait, » au delà de l'horizon désert, dans le champ d'ac- 
tion de son appareil, un petit vapeur terreneuvas, et, invisibles 
l'un pour l'autre, les deux bateaux s'étaient dit leur nom, et ils 
causaient. 

Quelques heures plus tard, je rencontre ce même chef télé- 
graphiste auquel j'avais remis le texte d'une réponse. Avec sa 
gravité et sa déférence coutumières, il s'approche. Je comprends 
qu'il a une communication d'ordre professionnel à me faire. 
Nous nous retirons à l'écart, et nous échangeons ces phrases : 

— - Monsieur, j'ai préféré, à cause de la distance, ne pas 
expédier à terre votre radiotélégramme. 

— Ah! tant pis! 

— Mais je l'ai confié à un bateau qui est derrière nous. 

— Et qui le transmettrai* 

— Qui l'a déjà transmis. 

— Gomment le savez-vous.^ 

— Monsieur, j'ai entendu le bateau qui relançait vos mots. 

Mercredi f24 avril. — Je suis réveillé par la sirène, mais non 
celle des anciens qui chantait. La nôtre meugle. Nous sommes 
dans la brume. Il fait chaud et blanc. Je cherche et ne trouve 
plus la douceur de respirer, la bouche ouverte au vent du ma- 
tin. Car le vent, dans ces fourrures mouillées, perd sa force et 
son goût. Je fais tout le tour du navire, par le pont couvert. 
Quelques passagères, étendues sur leurs fauteuils de toile, enve- 



PAYSAGES DAMÉRIQUE. 51 

loppées dans des manteaux et des châles, lèvent la tête, et cher- 
chent à voir si le jour a grandi. Mais le jour n'a pas grandi. Il 
n'est aucune heure. Une toute jeune femme, malade, énervée 
parce crépuscule, et par le meuglement de la sirène, murmure : 

— Ce Christophe Colomb! Quel besoin avait-il d'aller décou- 
vrir l'Amérique.'^ 

Je me penche au-dessus de la mer. Quelle redoutable puis- 
sance, cette poussière d'eau à qui le ciel appartient en ce mo- 
ment! Comme elle pèse! Comme elle nous enserre et comme 
elle change toute chose! L'énorme voix de la vapeur est pri- 
sonnière, elle aussi, elle ne va pas loin, on le devine, elle reste 
autour du bateau. Je me rappelle des brumes pareilles, sur les 
côtes de Norvège. Mais des voix nombreuses répondaient à notre 
appel. Nous étions entre les îles. On apercevait tout à coup, 
dans les déchirures que les grandes meules de brouillard ont 
entre elles, des profils d'iles, la cime d'une forêt, le sommet 
d'une roche plate et un chien courant dessus. Ici, nous sommes 
dans le désert, ou à peu près ; rien ne répond, pas même la 
petite corne, manœuvrée au pied, d'une goélette de pêche, partie 
de Perros ou de Saint-Servan. La mer, — l'étroite mer visible, 
sur qui le brouillard s'appuie et glisse, — n'a plus de crête, ni 
d'aigrette d'écume ; elle est d'un vert pâle, et sans cesse tra- 
versée, à toutes les profondeurs, par de longs rubans d'eau jau- 
nâtre, qui vont plus vite que les houles, et qui sont pareilles à 
des algues fuyant le long du navire, et pareilles à des bêtes. Je 
suis le manège inquiétant de ces lames-chattes, si longues, si 
souples. Souvent elles montrent la tête, leurs yeux s'épanouis- 
sent, leurs yeux qui sont tout, elles rient et elles plongent 
aussitôt. Je les ai vues aussi dans les nuits calmes, mais en 
nombre moins grand. Ce sont les mêmes. L'abîme en est plein. 
Nul ne peut dessiner la forme de ces yeux, mais leur regard va 
au cœur, parce qu'il est chargé de vie, et cruel affreusement. 
Comme tout cela nous guette, nous cherche, nous menace et 
nous revient après avoir fait un tour dans les grands fonds ! Ces 
formes enlacées montent de l'abîme, éclairent la mer de ce 
regard qui ne s'est pas trompé, et qui nous a tous vus, et elles 
s'enfoncent un peu au delà, comme si elles se perdaient dans 
l'ombre blanche qui arrête tout, la lumière et le son, tout ce 
qui nous ferait communiquer avec le monde. Vers neuf heures, 
je fais une seconde ronde. Toute la mer est dépolie, et l'air 



52 REVUE DES DEUX MONDES. 

aussi, le blanc jaune de la brume, d'où filtrent un peu plus de 
rayons non brisés. Quand apercevrai-je la première moucheture 
du soleil. ^^ A force de guetter, j'ai vu mon gibier d'or. C'a été 
d'abord à la pointe d'un màt. Vous n'étiez donc pas hautes, 
brumes qui nous teniez en prison! Peu à peu, l'or du ciel, par 
des chemins secrets, a glissé dans le brouillard. J'ai vu des sen- 
tiers de joie descendre dans le gris. Ah ! printemps de la mer, 
vous aussi, vous avez votre heure. Sur les labours de l'Océan 
mes yeux ont retrouvé le vert des jeunes blés. Et je n'ai plus 
peur d'apercevoir, devant l'étrave, là, porté sur nous, flottant, 
perdu, le long corps vêtu de noir et la tête coiffée de blanc d'une 
goélette bretonne. 

Jeudi 25 avril. — Voici la terre d'Amérique. Le beau 
bateau tout neuf a bien marché. A midi et. demi, en avant et à 
tribord, une terre s'élève au-dessus des eaux limoneuses. Elle 
est plate et pareille à un banc de sable où des enfans auraient 
bâti des tours carrées, une ici, l'autre là, toutes sans toit. C'est 
Long Island. Nous suivons un chenal que des dragues à vapeur 
ne cessent de dégager, rejetant en dehors la boue de l'Hudson. 
Une caille, effarée, rasant l'eau, file vers la terre où je suis sur, 
maintenant, que toute la moisson est drue et le nid des pies 
en échafaudage. Au loin déjà, très loin, dans la brume fine, 
j'aperçois le dessin de la baie de Nev^^-York, et les bateaux 
nombreux, qui viennent de toute la terre et vont à toute la terre. 
Ils sont presque tous dans la demi-lumière, gris sur l'eau jaune; 
leurs fumées, toutes ensemble, allongées dans le ciel, forment 
un nuage pas plus gros qu'un trait de crayon. Un rayon de 
soleil tombe sur une voile petite, qui devient comme un phare. 
L'étendue magnifique est mesurée par des points colorés. Devant 
nous la côte grandit. La couleur des rives commence à nous 
venir, traversant le brouillard; je vois le vert des pentes gazon- 
nées, des bois dont la ramille est encore mal vêtue, des villas 
en ligne sur les falaises. La France incline enfin pour entrer 
dans l'Hudson ; nous doublons une pointe qui nous cachait la 
ville, et, à grande distance dans la brume, mais de face, nous 
voyons New- York. J'avais redouté ce moment. Eh bien ! non. Je 
suis séduit. La brume nous favorise. A travers ce voile lumi- 
neux, les maisons à vingt et trente étages, coupées ras au sommet, 
les campaniles, les clochers et les toits ordinaires de la pointe 



PAYSAGES d' AMÉRIQUE. 53 

de Brooklyn semblent plus étroitement soudés les uns aux 
autres; la base est presque cachée; les plans s'effacent; il reste 
une dentelure irrégulière, une bâtisse très haute, d'une richesse 
inusitée de mouvement, hérissée de minarets et d'aiguilles, et 
toute cette industrie a l'air d'une cathédrale maigre et qu'on 
n'aurait pas faite exprès. Le voile de brume se déchire, et ce ne 
sont plus que des maisons de rapport, bâties sur le modèle des 
piles de planches, auxquelles il faut laisser des jours, afin que 
l'air circule et que le bois ne pourrisse pas. Mais tout le charme 
ne s'en va pas, parce qu'il y a la couleur variée de ces façades, 
et leurs diverses lumières. Quelques-unes sont d'un grenat 
foncé, d'autres jaunes. J'observe à gauche la fusée magnifique 
d'un toit vert d'eau. La plus haute bâtisse est blanche, d'un blanc 
de nacre avec campanile rose ; elle mène le regard jusqu'aux 
nuages étendus sur la ville. Nous nous arrêtons, pendant que 
(( la santé » monte à bord. Des journalistes croisent à tribord, 
sur un remorqueur, attendant l'autorisation d'embarquer sur la 
France. Le fort qui commande la rade a le pavillon à mi-mât, 
en signe de deuil, car les journaux, — déjà nous les lisons, — 
annoncent que plus de deux cents cadavres de passagers du 
Titanic viennent d'être retrouvés, flottant sur la mer. n La 
santé » apportait aussi les lettres. Parmi celles que je n'atten- 
dais pas, et qui m'émeuvent par leur âme vivante, l'une dit : 
« Cher monsieur René Bazin, nous avons appris que vous étiez 
à bord de la France, et cette nouvelle nous a comblées de joie. 
Nous sommes des religieuses chassées de France par la per- 
sécution ; nous aimons par devoir notre patrie d'adoption, mais 
nous ne pouvons oublier l'autre ! Tout ce qui nous vient d'elle 
nous fait l'effet d'un rayon de soleil. Vous nous trouverez peut- 
être indiscrètes, d'oser vous écrire; cependant, si vous deviniez le 
plaisir que nous y trouvons, vous nous pardonneriez tout de 
suite. Nous n'osons pas vous demander de nous faire une petite 
visite, bien que nous ne soyons qu'à quelques heures de New- York. 
Acceptez du moins nos souhaits de bienvenue en Amérique... 
Vos compatriotes et vos bien respectueusement dévouées in X'°. » 
Hélas ! j'ai reçu plusieurs invitations de cette sorte, toutes 
signées de noms français, en diverses villes des Etats-Unis ou 
du Canada. Et je n'ai pas osé compter, de peur d'être trop triste. 
Que cette apparition est loin de répondre aux descriptions 
qu'on m'avait faites des « gratte-ciel, » et mon émotion de res- 



54 REVL'E DES DEUX MONDES. 

sembler à tous les rires que j'ai entendus ! J'ai voulu renou- 
veler l'expérience, et étudier, non plus de la mer, mais du 
milieu de ses rues, le paysage de la grande ville. Avant le cou- 
cher du soleil, j'ai ouvert la fenêtre de ma chambre, située au 
11® étage de l'hôtel Vanderbilt. Me suis-je trompé.!^ Mais non. Je 
domine toutes les terrasses de l'autre côté de l'avenue, toutes 
les maisons qui s'élèvent au delà jusqu'à l'East River. Et je vois 
une étonnante, une superbe mosaïque décorative. Evidemment, 
chacun des élémens disparates dont elle est formée peut être 
discuté. Mais ce champ de couleurs a une beauté grande. Je suis 
sûr que New- York est affreux sous la pluie. Mais le soleil du 
soir, celui des rayons plus dorés et des ombres plus longues, 
peintre, sculpteur et grand costumier du monde, rajeunit les 
lignes des toitures, les arêtes des balustrades et des cheminées, 
et met en magnificence tout ce qui a un éclat, toute pierre et 
toute poussière. Les premiers plans, jusqu'au bras de mer qui 
coupe en deux le paysage, ont une violence de ton méridionale. 
Le grenat des briques et des enduits domine. Au delà de l'im- 
mense berge bâtie que j'aperçois de ma fenêtre, l'East River 
flambe d'un feu gris d'argent; elle est large, moirée, couturée 
de rides brillantes par le passage des bateaux de toute espèce. 
Au delà encore, la plaine bâtie s'enfonce dans d'incroyables 
douceurs de mauve et d'or. Deux ponts géans limitent à droite 
et à gauche ce vaste fragment de New- York qui appartient à nos 
yeux. Et tout cela n'est pas remarquable par le dessin. Il y a 
peu de formes belles, mais il y a une beauté singulière de cou- 
leur, dans ces zones successives de lumière, éclatantes d'abord, 
et peu à peu atténuées par les brumes du couchant. 

La nuit est venue. Un autre décor succède à celui du jour.. 
Toutes les rues, des milliers de rues que je ne soupçonnais pas, 
divisent en se croisant le double espace des ombres d'avant la 
rivière et des ombres d'après. Ni la tristesse, ni avec elle la 
grande paix des ténèbres n'ont pu s'emparer de la ville. La joie 
des grands feux de bois, l'étincelle, est partout. Les deux ponts 
mirent leurs puissantes lanternes dans les eaux sur lesquelles 
mille fanaux de barques et de navires tremblent et s'avancent. 
A l'extrême horizon, sur la terre, dans la nuit, je découvre des 
lueurs minuscules qui sont des groupes de lampes électriques, 
comme dans le ciel des étoiles toutes menues. Et le nombre est 
si prodigieux de ces lumières, l'illumination est si puissante que 



PAYSAGES d'amÉRIQUE. 55 

le grand voile, toujours flottant sur les villes, est clair au-dessus 
de l'East River, clair au-dessus des quartiers qui sont au delà, 
mais non d'une seule teinte, comme est la vapeur rouge au- 
dessus de notre Paris. Par endroits, en beaucoup de ces avenues, 
de ces rues et de ces carrefours étendus devant moi, les lampes 
sont bleues, ou orangées, ou d'un or très pâle, et je ne puis dire 
la douceur de ces ilôts d'une clarté de jour, d'une clarté matinale, 
dans la nappe couleur de nacre étendue entre la ville et la nuit. 
Mais que d'hommes doivent souffrir et mourir pour que 
New- York soit ainsi parée ! 

Washington, '29 avril. — Tn de ces hommes qui excellent 
à tout mettre en formules, et qui se donnent à bon compte une 
réputation d'originalité, m'avait dit : « Ils gâchent tout, la 
campagne d'abord; elle est cultivée quelquefois. » J'allais avoir 
l'occasion de juger ce jugement. Nous partions, hier, de New- 
York pour Washington, où la Délégation doit être reçue par le 
Président. Le pays est d'abord marécageux. La ligne des rails 
passe au milieu de bois inondés, futaies abandonnées, où la 
gelée et le vent bùcheronnent seuls, cassant par la moitié des 
baliveaux de chêne qui tendent leur perchoir mort aux aigles 
de passage. Beaucoup de bouleaux, signes d'un sol médiocre, 
quelques hêtres, et des pâtures sauvages, où les plantes à larges 
feuilles, les roseaux et des buissons crépus font des îles nom- 
breuses et d'un sombre vert parmi l'herbe nouvelle. Le vent 
était brutal, le vent de fin d'hiver qui secoue et déroule les 
bourgeons. Çà et là, des essais, non pas de culture, mais de 
villégiature : deux, quatre, dix villas posées dans une clairière 
sèche, et qui ne diminuaient point l'impression de solitude, 
et n'éveillaient pas même dans l'esprit le désir prompt à 
s'échapper, prompt à revenir: (( Si j'habitais ici! » Non, pas 
même un dimanche. J'étais las de regarder ces étendues sans 
mouvement, qui n'ont ni passé, ni avenir, semble-t-il, et qui 
ne sont que des déserts, et des filtres pour l'air et pour l'eau. 
Mais, à une heure environ de New- York, voici que la terre se 
met à onduler, d'un beau mouvement de houle atlantique, 
régulier et large d'épaule. Les forêts s'éloignent jusqu'à res- 
sembler à de l'herbe au sommet des dernières collines. Partout 
des pentes labourées, des fromens jeunes, des avoines, champs 
que rien ne sépare l'un de l'autre, ni haie, ni barricade, et que 



56 REVUE DES DEUX MONDES. 

dessinent seulement la couleur et l'humeur des e'pis. Au milieu, 
bien situées, de grandes maisons de ferme, bâties en planches, 
peintes en clair, et tout près, des granges goudronnées comme 
une coque de navire. Autant qu'il est possible de juger, quand 
on passe à quatre-vingts kilomètres à l'heure, les paysans ou 
plus exactement les entrepreneurs de ces vastes cultures sont 
des gens entendus. Puis la forêt reparaît, le train traverse un 
pont au-dessus d'une rivière; une ville toute en usines, en 
fumée, en tapage, enlaidit la rive droite d'un estuaire vaseux. 
Elle est déjà oubliée. Toutes les fenêtres du wagon reçoivent 
une lumière plus ardente. A gauche, aussi loin que les yeux 
peuvent voir, il y a des eaux qui emplissent l'horizon. 

Ce n'est pas la mer, et, si je ne le savais pas, je le devinerais 
aux rides du courant, aux sables qu'il entraîne et aux moires 
épanouies. Le vent non plus n'est pas marin. Il n'a pas le goût 
du sel, ni la jeunesse de ce qui n'a pas touché la terre. Mais ces 
larges eaux ne ressemblent point à celles d'Europe, à celles du 
moins qui me sont familières. Elles me rappellent seulement 
les fleuves débordés. On ne les voit point dominées par des caps, 
ou des collines, et les courbes des terres qui limitent leur cours, 
et les pointes de forêts qui s'y enfoncent, n'étant point d'un sol 
élevé au-dessus des eaux, semblent nager sur elles, et y mirer 
leurs arbres sans racine et sans herbe à leurs pieds. Ces grands 
fleuves enflés de lacs sont répandus encore sur des terres qu'ils 
abandonneront un jour, ils vivent leur période d'inondation per- 
manente. Si vite que passe le train, j'ai le temps d'éprouver l'im- 
pression de solitude magnifique de celui qui s'avancerait ici, dans 
un canot, dans la pleine lumière. Aucun bateau visible. Ces eaux 
inhabitées, immenses, venues à travers toutes les Amériques, les 
terres à blé et les bois, font des clairières de soleil, et les nuages 
au-dessus luisent. Déjà la terre monotone, des fermes, des 
bois, des herbages, a repris sa course aux deux vitres du wagon. 

Cette impression des eaux jaunes, prodigieuses, à la mesure 
de ces continens nouveaux, je l'ai éprouvée ce matin comme 
hier. A onze heures, la (( Délégation Champlain » était réunie 
sur le quai du Potomac, Nous avions avec nous le ministre de la 
Guerre, le chef de l'Etat-major général de l'armée américaine, 
l'ambassadeur de France, plusieurs autres personnages officiels. 
Un piquet de soldats rendait les honneurs ; dix-neuf coups de 
canon saluaient les couleurs françaises que venait de hisser la 



PAYSAGES d'amÉRIQLE. 57 

canonnière Dolfin, et la musique du bord jouait la Marseillaise. 
Nous allions visiter Mount Vernon, l'ancienne demeure de 
Washington. En peu de temps, nous perdons de vue les quelques 
usines à haute chemine'e, que cette ville des avenues, des jar- 
dins et des parcs a laissé bâtir sur la rive du fleuve, et nous nous 
avançons, toutes les fumées et les maisons étant restées en 
arrière, au milieu de ces grands espaces d'eau qui, n'ayant pas 
de montagnes pour les contenir, n'ont pas d'ombre sur eux et 
ne reflètent que du ciel. Le Dolfin suit un chenal à distance à 
peu près égale des deux rives. Celle de droite est relevée en 
talus. Tout e.st boisé, cette pente, l'autre bord qui est plat, les 
anses qui s'ouvrent et éclatent tout à coup, comme des bulles 
de lumière, et les petits caps de lagunes, très lointains, qui 
n'ont point de relief, et qui portent sans se montrer, aussi avant 
qu'ils peuvent dans le courant, la découpure nette d'une ligne 
d'arbres. Lorsque nous nous approchons un peu plus des rives, 
les diff'érentes et jeunes frondaisons apparaissent, et parmi elles, 
des fleurs blanches. Je crois d'abord que ce sont des aubépines. 
J'ai vu de si beaux aubépins, à Regent's park, et, qui feraient, 
dans une futaie, des taches pareilles à celles-ci. Mais non, pas 
pareilles, car l'aubépine est un buisson, un fouillis de bouquets 
d'étoiles, et fleuri jusqu'en dedans : ce que j'aperçois, sous les 
futaies, parmi les hampes jeunes, les baliveaux et les végéta- 
tions protégées, c'est un arbuste dont les branches en éventail, 
comme celles d'un hêtre, portent de larges fleurs, d'un blanc 
soyeux, un arbre qui a ses fleurs avant ses feuilles, il me semble, 
ce qui est une permission donnée à quelques-uns, pour notre 
joie. Je demande à une Américaine. « Nous l'appelons Dogwood, )) 
me dit-elle., Et je crois voir que les Dogwood se multiplient, à 
mesure que nous avançons vers Mount- Vernon. Ils blanchissent 
l'ombre bleue, quand la futaie se creuse, s'enfonce dans une 
faille, et fait un pli comme un livre entr'ouvert. Des mains se 
tendent vers cette pente forestière ininterrompue, fuyante, et 
désignent un point blanc, tout en haut. La canonnière ralentit 
sa marche, des fusiliers de marine, en armes, se rangent sur le 
pont, face à la terre. Les conversations cessent. Nous allons 
passer devant le tombeau de Washington, qui est là-bas, entre 
les arbres du parc. L'officier qui commande le piquet d'honneur 
tient son sabre levé. Tous les invités du Président et les marins 
de l'équipage sont deboutet découverts. La musique, à l'avant du 



58 REVUE DES DEUX MONDES. 

bateau, joue l'hymne américain. A peine la dernière phrase 
musicale a-t-elle commencé de courir sur les eaux, qu'un clairon, 
du milieu du bateau, derrière le piquet des fusiliers, salue à son 
tour le héros. Il l'appelle. Il jette aux collines d'en face, par deux 
fois, une plainte déchirante, et ces notes prolongées, d'une tris- 
tesse inattendue, m'émeuvent. J'admire ce peuple où se fait 
passionnément, en toute occasion, l'éducation du patriotisme. 
Je sais qu'il a une marine redoutable, dont les équipages, autre- 
fois très mêlés d'étrangers, sont aujourd'hui presque entière- 
ment américains. Je pense que ce salut au fondateur des Etats- 
Unis, il n'y a pas un grand ou un petit bateau passant en vue de 
Mount-Vernon, qui ne l'adresse à sa manière, chacun ayant à 
bord une sirène, un sifflet, un drapeau étoile, ou un marin 
levant son bonnet. C'est une chose émouvante de voir grandir 
un pays. Et nous qui avons tant d'ancêtres, tant de héros tombés 
pour la patrie ! Chaque colline et chaque plaine de France abrite 
un mort glorieux ou plusieurs inconnus qui ont peiné et mé- 
rité. Nous pourrions aller tête nue par nos chemins, et le clai- 
ron pourrait tourner dans tous les sens son pavillon. Tant 
d'amour qui servirait encore ! Passé précieux et gaspillé ! L'Amé- 
rique ne laisse pas perdre une parcelle du sien. Nous descen- 
dons dans des canots automobiles qui nous mènent à terre. Les 
groupes s'engagent dans les allées d'un parc en pente rapide, 
les unes décrivant des lacets à travers les bouquets d'arbres, et 
la plus grande, carrossable, montant presque droit, avec sa 
large banquette de briques posées sur champ. J'imagine les 
attelages et les lourdes berlines du seigneur qui habitait là- 
haut. A présent, cette avenue ne connaît plus le poids des roues, 
à moins que ce ne soit d'une charrette de feuilles mortes ou de 
foin ; le tombeau du maître est à mi-colline, chapelle rouge dans 
la verdure ; il ne vient plus que des visiteurs, par la voie du 
lleuve, et la maison est à jamais inhabitée. La maison, longue, 
plate et blanche, posée à la crête du plateau, regarde, par-dessus 
les pelouses, tout un pays, les eaux coudées du Potomac, et les 
forêts qu'en s'écartant elles enveloppent et limitent de leur 
lumière. En arrière, elle a son accompagnement obligé de 
dépendances et de communs, son village, ainsi qu'on peut le 
voir, aujourd'hui encore, dans les domaines seigneuriaux d'An- 
gleterre, cuisines, maisons du jardinier, boulangerie, et dix 
autres pavillons, y compris celui qui servait à fumer les jam- 



PAYSAGES d'amÉRIQUE. 59 

bons. Devant la demeure du jardinier, — quel poste enviable ! 
— des bordures de buis d'une authenticité certaine, des buis 
taillés en murets, en corbeilles, en pétales de lys, des buis dont 
on aperçoit la membrure tordue et dégarnie à moitié, vestiges 
encore somptueux, abritent des fleurs dont un curé du village 
ne voudrait plus, primevères, oreilles d'ours et pensées. Je n'ai 
pas vu le jardinier. Il n'est pas fonctionnaire. Il dépend de la 
<( Mount-Vernon ladies association, » qui conserve à l'admira- 
tion de l'Amérique le domaine du grand homme ; et je le crois 
assuré de ne point déplaire, s'il remplit bien son rôle de retar- 
deur de la mort et de défenseur des bosquets. Quels beaux mo- 
mens il doit connaître ! Lorsque la nuit d'été va commencer, — 
tous les visiteurs partis, et le petit pavillon d'accostage n'étant 
visé par aucune proue, — quelle splendeur pour lui ! La ville, 
au loin, mijote dans la chaleur humide de l'été. Les habitans 
riches ont tous quitté la capitale politique ; les mouches à feu 
traversent les avenues. Le jardinier de Mount-Vernon, debout 
au-dessus d'une contrée assoupie, regarde d'en haut les bateaux 
qui passent, et le premier souffle de vent est pour lui, que la 
brise se lève du fleuve, ou de l'océan invisible, ou des forêts 
qui l'ont gardée fraîche, tout le jour, parmi les mousses, et 
capable seulement d'un vol court. 

Washington, après une soirée. — Parmi les gloires améri- 
caines, il faut célébrer l'œillet rose et la rose qui a nom, équi- 
tablement, « american beauty. «Ce sont des fleurs de grande santé, 
d'une richesse de ton qui ne heurte pas et ne fatigue pas ; elles 
ont le parfum non pas subtil, mais d'une fraîcheur vive et 
durable; elles coûtent cher; elles meurent à profusion sur les 
tables et dans les salons ; on m'a dit qu'elles vivaient en serre, — 
du moins les premières de la saison, — et si j'en préfère d'autres, 
je ne veux pas le savoir, mais elles ont le droit d'être aimées. 

A la fin d'un de ces diners d'apparat qui ont groupé, chaque 
soir, les membres de la Délégation Ghamplain, j'ai posé cette 
question à mes voisins américains : « Ne pensez-vous pas que 
l'Amérique, qui a eu un bel éveil littéraire, avec Longfellow, 
Edgar Poë, Thoreau, Hawthorn, aura un jour sa grande période 
de littérature et d'art ? »_ Un citoyen considérable des [États-Unis 
a répondu fermement : 

— Non. 



GO REVUE DES DEUX MONDES. 

— Parce que ? 

— Nous ne faisons rien pour cela. Nous ne le désirons pas. 

— Les Barbares ont dû dire comme vous. 

— Pas tout à fait. Ils brisaient les œuvres d'art : nous les 
achetons. 

— Gomment pouvez-vous admettre que votre patrie pourra 
manquer, toujours, de génies créateurs .^ Vous acceptez qu'elle 
n'ait qu'une civilisation moindre.'^ Toute matérielle.'^ 

— Oui, surtout matérielle, nos profits nous permettant de 
jouir, comme d'un luxe, des arts qui n'auront pas fleuri chez 
nous. Nous buvons votre Champagne : c'est la même chose. 
J'accepte très bien l'idée d'une Amérique tributaire de quelques 
nations anciennes, pour les jeux de l'esprit. 

— Ce que vous appelez jeu, c'est la vie même. Je vais vous dire 
le rêve que j'ai fait. Je suis, pour vous, plus ambitieux que vous. 

Ma voisine. Américaine, écoutait de ses deux yeux où il y avait 
une mine d'or et une forêt mêlées ; tandis que mon interlocuteur, 
comme un taureau qui va charger, baissant un peu sa face 
carrée, coiiîée d'une lamelle de cheveux noirs, fixait sur moi 
des prunelles non habituées aux nuances, et qui ne cessaient 
de dire : <( Non, non, non. » 

— Pourquoi pas? Vous dites que l'éducation, l'exemple, la 
lecture des journaux, le besoin de luxe, développent jusqu'à la 
folie l'ambition de la richesse, et que toute la puissance des 
esprits américains est captée par les affaires. Vous faites de 
l'hyperbole, tout simplement, comme les poètes. Vous oubliez 
de quels élémens votre peuple est fabriqué. C'est un alliage où 
il entre de tout. Il n'est pas possible que, de tant de races qui 
se rencontrent ici, et se fondent, quelques hommes ne naissent 
pas, doués du génie qui fait les grands poètes ou les grands 
peintres. Je suppose qu'ils naissent. Que leur faut-il pour deve- 
nir illustres.^ L'admiration.!^ Ils auront celle des femmes améri- 
caines qui ont cent fois plus de culture que leurs maris. Elles 
proclameront que ce livre est très beau et que ce panneau déco- 
ratif est une merveille. Elles y mettront la passion de la décou- 
verte, et la ténacité de l'amour-propre. Et les hommes ne tarde- 
ront pas à les croire, et à répéter : u Nous avons de grands artistes, » 
non parce qu'ils goûteront le livre ou la peinture, mais par patrio- 
tisme, et parce que les Américaines l'auront dit. Alors, le monde 
sera averti et sommé de ne pas marchander son admiration à 



PAYSAGES d'amÉRIQUE. 61 

l'Amérique pensante, versifiante, romanisante, à l'Amérique 
décoratrice ou musicienne. Vous élèverez un palais à l'Art amé- 
ricain ; vous ferez faire, en or, la statue de vos poètes vivans, 
et vous mettrez un droit ad valorem, prohibitif, sur tout exem- 
plaire importé d'Homère, de Dante ou de Shakspeare. Vous pou- 
vez rire de mon rêve. Il est pour le bel honneur de l'Amérique. 
Ma voisine approuvait, et disait : 

— Oui, les femmes inventeront les génies. 
L'homme politique riposta, rudement : 

— Qu'elles les fassent donc : c'est beaucoup mieux leur rôle. 
Une grande dame, anglaise, resta droite, et dit : 

— Parce qu'ils commencent, ils s'imaginent que les autres 
finissent. La vérité est qu'ils commencent, et que les autres 
ne finissent pas. 

Je me souvenais de ce fragment de conversation, en rece- 
vant, à l'hôtel, et au moment où j'allais quitter Washington, la 
visite d'un Français. C'était un religieux, jeune encore, et que 
j'avais connu en France. Nous avions, à nous retrouver, cette 
joie et cette peine qu'on imaginera. La joie cependant dominait. 
Nous ne pouvions nous faire qu'un petit nombre de questions, 
car le temps pressait. Les premières furent : « Vous souvenez- 
vous? » La seconde : « Parlez-moi de la France. «Et, en finissant, 
mon ami me racontait sa vie en exil. Il professe à l'Université 
catholique de Washington. Je demandai : 

— Vos étudians ont-ils le goût de la philosophie et de la 
théologie .î* 

— Remarquablement, me répondit-il. J'avais été l'objet de 
grandes commisérations, le jour où l'on avait appris que je 
devais enseigner en Amérique. « Les Américains, me disait-on, 
ne vous suivront pas; ils ne sont pas doués pour d'autres sciences 
que les mécaniques et les mathématiques. » Or, cela n'est pas 
vrai. Vous pouvez le dire hardiment. L'esprit philosophique est 
répandu en Amérique ; je suis frappé du progrès rapide, de 
l'aptitude, de la vigueur et de la bonne volonté intellectuelle 
que je rencontre parmi mes auditeurs. Vous ne sauriez croire, 
au surplus, l'admiration de l'Américain, en général, pour 
toute intellectualité. 

S mai. Lac Champlain. — Nous avons, ces jours derniers, 



62 REVUE DES DEUX MONDES. 

assisté à un bal donné par la « Société des Cincinnati. » Les 
descendans de ceux qui ont combattu, dans la guerre de l'Indé- 
pendance, portaient, hommes et femmes, un bijou qui rappelle 
cette noblesse. A Philadelphie, on nous a montré la maison de 
r Indépendance, la cloche, aujourd'hui fêlée, qui sonna la liberté 
de l'Amérique, et, dansdes salles du premier étage, les portraits 
des Américains et des gentilshommes français qui se battirent 
pour la même cause. Il y a partout, ici, un respect du passé, 
une (recherche des moindres bribes d'histoire et de tradition. 
Les Américains réussissent, à force d'amour, à faire une grande 
histoire avec un court passé. Et nous.»^ Quels mauvais trésoriers 
de l'histoire de France nous avons eus ! Dix peuples pourraient 
se faire des ancêtres avec ceux que nous avons vu calomnier, 
oublier, effacer. La joie est vive, même si un peu de rougeur 
nous en vient ensuite, lorsque des étrangers célèbrent quelqu'un 
de ces Français d'autrefois, et nous rappellent la parenté. Nous 
avons eu cette joie, aujourd'hui, de l'aube à la nuit. 

Depuis hier soir, nous voyagions en train spécial, afin de 
gagner les rives du lac Champlain. Ce matin, à la première 
heure, la sensation d'immobilité m'éveille. J'ouvre la fenêtre du 
Pullman, et je reconnais qu'en effet nous sommes arrêtés, sur 
une voie de garage, en rase campagne. Le jour est levé, le soleil 
ne l'est pas, mais va paraître. J'ai devant moi, à droite de la 
ligne du chemin de fer, des terres baissantes, herbues, sauvages 
à la manière des pâtures délaissées ; au delà une maison grande, 
sous des ormes, et au delà encore les eaux du lac, dont le lui- 
sant ne m'arrive que par lames, entre les brouillards blancs 
qui voyagent et qui montent. Le silence est admirable. C'est la 
saison, — déjà passée chez nous, — où les merles, à l'aube, se 
posent sur la pointe des arbres. Ils n'y manquent point. La 
dentelure des collines, au delà du lac et au-dessus des brouil- 
lards, devient d'un bleu vif, et soudain le globe du soleil dépasse 
le bord de l'écran. Aussitôt, un gros héron butor, qui regagne 
les bois, arrive au vol, les pattes en gouvernail et franchit le 
remblai. J'entends le bruit de rames de ses ailes courtes. J'en- 
tends venir un ^train, de l'extrême horizon, et le bruit est si 
menu qu'il rend présente l'immensité du paysage oii il se dilue. 
La paix primitive est encore ici. Je sors, je vois, sur la gauche 
de la ligne, des plans successifs de collines boisées, dont les der- 
nières ont un air de montagnes. Ce sont les monts Adirondackse.. 



PAYSAGES d'amÉRIQUE. 63 

On les appelle montagnes vertes, dans le pays, mais elles 
regardent le matin, et des milliards de bourgeons, tout empâtés, 
les habillent de pourpre. Chênes peut-être, érables probablement : 
ce bel érable qui a deux saisons rouges. 

Vers huit heures, des automobiles viennent nous chercher. 
Je monte dans la première, avec Hanotaux et deux autres de 
nos compagnons. Nous n'avons pas un long chemin à faire : 
une côte entre des futaies claires, un palier de peu d'étendue, un 
tournant à gauche, une belle courbe descendante, jalonnée 
d'arbres verts, et nous voici devant le perron d'une grande 
villa, au bord de l'eau. Nos hôtes pour la matinée, Mr et 
Mrs S. H. P. Pell, s'avancent sous la véranda. L'automobile 
s'arrête, et, à ce moment, un petit coup de canon retentit en 
avant. Nous regardons dans la direction d'où le coup est parti, 
et nous voyons l'herbe de la prairie toute constellée de drapeaux 
tricolores. Une seconde automobile arrive ; elle est saluée comme 
la nôtre. Dans la belle maison très claire, très blanche, ornée de 
portraits de famille, et de gravures anciennes représentant les 
aspects d'autrefois de ce lieu tout ennobli d'histoire, nous 
sommes accueillis avec une grâce intelligente, et une science du 
monde qui laisse transparaître un cœur attentif et vrai- Il y a 
des minutes où de simples particuliers et de simples actions 
deviennent des argumens en faveur d'un pays. Et je ne pourrai 
plus entendre médire de l'esprit américain, sans me souvenir de 
l'hospitalité des Américains de Ticonderoga. Le nom est le nom 
indien de la forteresse qui fut confiée par Louis XV au marquis 
de Montcalm. Les Français disaient, disent et diront encore 
(( Carillon. » A Carillon, le 8 juillet 1758, le marquis de Mont- 
calm n'avait que 3 570 réguliers, 87 marins, 85 Canadiens et 
16 sauvages sous ses ordres, c'est-à-dire 3758 soldats; mais il 
était retranché dans les bois, et il avait un refuge, en cas de 
besoin. Abercromby commandait une armée de 16 500 hommes, 
et il s'avançait pour vaincre cet ennemi faible et pour établir 
définitivement la domination anglaise sur le Canada. L'heure 
n'était pas venue. Une fois de plus, bien que l'ennemi fût 
vaillant et obstiné, la France, à armes inégales, fut victorieuse. 
En entrant dans la maison de Mr Pell, nous nous rappelons cette 
date, ces chiffres, et tout leur bel honneur. Nous nous souve- 
nons que le matin, dans cette forêt où nous allons entrer tout à 
l'heure, Montcalm, enlevant sa veste et l'accrochant à une 



64 REVUE DES DEUX MONDES. 

branche d'arbre, dit à ses hommes, qui achevaient de garnir de 
pieux les retranchemens : « Enfans, la journée sera chaude. » 
Nous nous rappelons que, le soir, à cette même place, à la lueur 
longue du jour allongée par le reflet du lac, il écrivait : « Quelle 
journée pour la France ! La trop petite armée du Roi vient de 
battre ses ennemis... Ah ! quelles troupes que les nôtres! Je n'en 
ai jamais vu de pareilles. » 

En combien de lieux de la terre, chez les autres, notre 
mémoire ne pourrait-elle pas nous parler ainsi, tout bas, de la 
gloire de nos armes ? Mais ce qui est délicieux, c'est que la 
famille étrangère qui nous reçoit se souvient aussi, et qu'elle 
comprend, et qu'elle sait encore autre chose que de l'histoire. 
Tandis qu'on nous sert un premier déjeuner d'une ordonnance 
jolie et méditée, — il y avait jusqu'à des fruits de Californie 
ou de Floride jetés dans du vin aromatisé, — nos hôtes et les 
parens de nos hôtes nous parlent de cette France qu'ils con- 
naissent, et qu'ils aiment, de Jacques Cartier, de Roberval, de 
Champlain u père des sauvages, » des missionnaires, de Fron- 
tenac, de Vaudreuil, de Montcalm. Ces noms revivent, et ceux 
des adversaires. Nous apprenons que M. Pell a voulu acheter 
tout le territoire où se battirent, autour de Carillon, les Fran- 
çais et les Anglais, afin qu'on ne puisse y bâtir d'hôtel, et 
diminuer le caractère sacré de ce paysage. N'est-ce pas un joli 
trait, et appartient-il, par hasard, à cette « civilisation maté- 
rielle » dont on fait aux Américains, tantôt un reproche, 
tantôt un si lourd compliment.^ Nous sortons de la villa; nous 
traversons la prairie, et, le terrain se relevant un peu, nous 
sommes devant un fortin carré, en pierre, protégé par des 
fossés. Les propriétaires l'ont restauré, mais la plus grande 
partie de ces moellons sont véritablement des pierres de guerre, 
et les poutrelles noires des chambres ont bruni à la fumée des 
pipes que fumaient, dans l'hiver dur de ces climats, les enfans 
perdus et presque abandonnés des régimens de France. On 
pense à ces reproches qu'ils devaient faire, aux nouvelles 
apportées par les sauvages, au vent qui soufflait, à la tempête de 
neige, et au « quand même » qu'ils disaient tous, après avoir 
grogné. Le fort est pavoisé en notre honneur. Sur la façade, 
une plaque de bronze porte cette inscription : Germaiii redoubt, 
constriicted by captain Germain, régiment des Gardes de la 
Reine, in 1758, by order of the marquis de Montcalm, in com- 



PAYSAGES d'aMÉRIQUE. 65 

mand of the forteress of Carillon. Le long de l'ancien chemin 
couvert, tranchée aujourd'hui, nous montons vers l'intérieur 
des terres. Devant nous, à 500 mètres, de hauts glacis cou- 
ronnent la colline, et cachent, jusqu'à la toiture, une construc- 
tion qui devait servir de logement aux officiers. J'aperçois deux 
drapeaux claquant à la pointe de deux perches immenses, et 
plus bas, comme une corbeille de fleurs violettes, — mouvantes, 
car le vent est vif, — où ils auraient été plantés. Mais personne 
ne m'explique encore ce que nous allons voir. Et M. Pell, qui 
marche près de moi, se baissant, cueille la feuille laineuse 
d'une plante sauvage et me dit : « Gardez-la, en souvenir. Ici 
même, voilà quelques années, nous avons voulu faire une tran- 
chée. Aux premiers coups de pioche, les ouvriers ont découvert 
des corps couchés, revêtus d'uniformes galonnés. L'ordre a été 
donné aussitôt de reniveler et de n'y plus toucher. » L'émotion 
nous gagne. Je continue de gravir la colline. Il faut tourner un 
peu pour trouver l'entrée de la forteresse de Carillon. Une dou- 
zaine de canons, en dehors, sont encore braqués sur le lac et 
sur la petite montagne voisine, <■<■ le mont de France, » d'où tirait 
l'artillerie anglaise. J'entre dans l'enceinte de la forteresse. 
Elle est en atours de fête. Elle attendait la France. Ah ! la voici 
qui est venue, la France. Et elle voit, devant la façade du vieux 
logement de Montcalm, dix étendards de soie que le vent déplie et 
qui retombent, pesans, sur la hampe, carrés violets bordés de 
blanc, panneaux bleus barrés de rouge, panneaux multicolores, 
tous les étendards des régi mens de France qui furent repré- 
sentés à la bataille de Carillon. Les couleurs victorieuses 
revivent dans la lumière. Et, bien au-dessus, dominant les talus 
ei les toits, deux grands drapeaux protègent les autres, les com- 
mandent et les expliquent : le drapeau étoile de la jeune Amé- 
rique, et le drapeau de l'ancienne France, tout blanc, fleurdelisé. 
Mes yeux se sont emplis de larmes, et je crois bien que deux 
larmes ont coulé. Je suis sûr qu'elles disaient : « Vive cette 
Amérique-là, qui a le cœur profond 1 » Elles disaient autre chose 
encore, et je me sentais vivre dans la France d'autrefois, unanime. 
La maison du fort est devenue un musée. Des épées, des 
fusils, des balles, des lettres, des clés, des bêches qui se sont 
battues, elles aussi, en élevant des retranchemens, des gravures 
de plusieurs époques sont là, pendus aux murailles ou serrés 
dans des vitrines, jusqu'à une vieille montre que le journal de 

TOME XI. — 1912. 5 



66 REVUE DES DEUX MONDES. 

la forteresse, — conservé également, — disait avoir été perdue 
parmi les ruines. Nous nous attardons là, et je vois que nos 
compagnons de voyage parlent moins que tout à l'heure. Mais, 
lorsque nous faisons le tour des talus de Carillon, et que nous 
observons, dans la pleine clarté de dix heures du matin, toute 
la contrée que commande le vieux fort, les paroles reviennent, 
la joie aussi. Au delà des terres descendantes, au delà du lac, 
étroit en ce point, les collines s'étagent, et le bleu des loin- 
lains s'afifermit jusqu'à dessiner des lignes nettes sur l'azur pâle 
de l'horizon. Quelqu'un dit : 

— N'êtes-vous pas d'avis que cela ressemble à la plaine de 
Pau, vue de la terrasse.^ 

En effet, si j'efface de mon souvenir l'image des eaux bleues, 
que ne rappellent en aucune façon les eaux du lac Ghamplain, 
troublées par la fonte des neiges, et qui refusent le ciel, les deux 
paysages ont une parenté de mouvement. L'atmosphère même 
est transparente ici, et favorable aux architectures étagées des 
lointains. 

Un autre de nos compagnons, qui observe plutôt la forme 
longue du lac, et la couleur des arbres de premier plan, dit, 
presque au même moment : 

— Je crois voir les Vosges, avec Retournemer et Longemer. 
Tous d'ailleurs, nous reconnaissons ici des harmonies fran- 
çaises. 

Quelques heures plus tard, nous sommes sur une pointe de 
terre, loin déjà du fort de Carillon, au pied d'un phare de pierre 
blanche. Le phare domine un meulon de mauvaise rocaille, 
unique, debout parmi des lieux bas et des prairies, qui s'éten- 
dent en arrière. Quel désert ce doit être, et depuis l'origine du 
monde, cet éperon que bat la vague courte du lac Champlain! 
Mais aujourd'hui les gens des villages américains, ceux qui 
habitent dans les monts Adirondacks, ceux de l'autre côté de 
l'eau, mineurs, fermiers, et quelques industriels, ou des pêcheurs 
de truites venus pour préparer la campagne prochaine, sont 
accourus à Crown point. Des chevaux, au piquet, broutent dans 
les prairies; d'autres sont attachés aux branches d'un fragment 
de haie, reste peut-être d'une plantation faite par la main d'un 
vieux Français jalonneur et jaloux; des carrioles américaines, — 
un petit siège sur quatre roues légérissimes, — des chariots, vingt 



PAYSAGES d'aMÉRIQUE. 6T 

automobiles sont épars dans les herbes, tandis qii'autonr du 
phare, à tous les degrés du raidillon de pierre, assise sur des 
planches ou sur la terre, la population mélangée, familière, 
contenant mal les enfans qui trottent comme des cailleteaux, 
écoute, comprend ou fait semblant de comprendre les discours 
qui glorifient Ghamplain. Le médaillon de bronze qui représente 
la France, l'œuvre de Rodin, apportée par nous, est déjà posée 
dans sa niche, face au large. Le vent souffle. Il fait vibrer les 
dix cordes tendues depuis la lanterne du phare jusqu'à terre, en 
couronne, et claquer le grand pavois, tous les drapeaux qui les 
ornent. Et, comme j'ai de longues distractions lorsque le dis- 
cours est en anglais, j'entends ce que disent les drapeaux : 

— Les voyez-vous, ces hommes assis au premier rang.^ Ils ne 
sont pas d'ici. 

— C'est évident qu'ils ne sont pas d'ici! Vous parlez pour 
dire peu de chose : sont-ils tannés par le grand air.!^ Ont-ils 
rho*inète laisser aller du citoyen américain. î^ 

— Je suppose qu'ils sont de Paris. ^ 

— Vous avez un moyen bien simple de le savoir, mon cher. 
Ne faites pas tant de bruit! Écoutez! Quand ils sont de Paris, 
ils ne manquent jamais de le dire! 

— ... Justement, l'orateur vient de le proclamer : ils viennent 
de Paris. 

— Pas très étendue, la France? 

— Pas très redoutable? 

Un drapeau où il y avait de la fumée noire dit : 

— Pas très sérieuse? 

Alors, le drapeau anglais, qui n'avait rien dit, claqua d'un 
coup si sec qu'un fouet n'aurait pas mieux fait. 

— Très sérieuse, mon cher. J'ai connu les Français à une 
époque où vous n'étiez pas grand'chose, soit dit sans vous 
offenser. J'ai connu Ghamplain. Il avait l'air jovial. Il plaisantait 
volontiers. Les sauvages lui disaient : « Nous aimons que tu 
nous parles. Tu as toujours quelque chose de joyeux à dire. » 
Mais, croyez-moi, je m'y entends : c'était un colonial, et un 
rude adversaire. Je dis adversaire, parce que c'est le nom qu'on 
donne à ses anciens ennemis quand ils sont devenus nos amis, 
vous comprenez ? 

— A peu près. 

Je laisse les drapeaux s'agiter. Je pense à ce brave dont c'est 



68 REVUE DES DEUX MONDES. 

la fête, en ce moment, à sa petite ville de iirouage, endormie et 
ruinée dans les herbes, aux rêves de gloire qu'il y fit, tout 
jeune, semblable en cela à beaucoup d'hommes de son temps, 
et qu'il accomplit parce qu'il avait un cœur capable de souffrir 
pour son amour. Or il aimait la France ; il la quitta pour la 
mieux servir; il emporta d'elle, aux Indes Occidentales et plus 
tard au Canada, pauvre compagnon, une image parfaite et 
toute sainte. Presque seul parmi les sauvages, ayant chargé 
sur ses fortes épaules des rames, des provisions et la couver- 
ture où il se coucherait pour la nuit, éprouvé par le chaud, 
le froid, les moustiques, la longueur des exils et l'incessante 
trahison des hommes, il allait, sur les terres mêmes où nous 
sommes, à la découverte, voyant un monde nouveau se lever 
autour de lui, et le donnant à son maître du ciel en même 
temps qu'il le donnait au Roi, secrètement, à chaque heure, à 
chaque regard par quoi il prenait possession de ce monde 
inconnu. Car il disait : « Les rois ne doivent songer à étendre 
leur domination dans les pays infidèles, que pour y faire régner 
Jésus-Christ. » Le commerce n'était pas oublié. Mais quelle 
humanité supérieure ! Elle est encore vivante, méconnue seu- 
lement. Ghamplain a passé ici. Je songe que ce paysage a été 
reflété dans ses yeux comme il l'est dans les miens. Ce pay- 
sage .»* Est-ce bien sûr.!^ Où sont les témoins certains.»^ Ce n'est 
pas la prairie, qui est neuve. Ce ne sont ni les arbres, trop 
jeunes pour l'avoir pu connaître, ni les eaux qui ont changé, ni 
les nuages, ni les ancêtres même des spectateurs rassemblés sur 
cette grève : à peine peut-on dire que le mouvement du sol chan- 
tait comme aujourd'hui, le même vers dans l'hymne universel. 

...8 heures du soir. — Nous avons repris notre train spécial, 
et longé, aux dernières heures du jour, le lac Champlain. Il n'y 
a pas deux semaines que la débâcle des glaces a donné le signal 
du printemps. Déjà les bouleaux, au bout de leurs branches 
d'acier menu, ont des pendentifs 'd'un vert paie. Les eaux 
sont devenues, vers le Nord, extrêmement larges. Nous cher- 
chons, dans la camnagne où la lumière s'éteint, les clochers de 
chez nous. Les villages, à présent, sont presque entièrement 
habités par des Canadiens émigrés. Nous approchons de la fron- 
tière. Voici deux grandes fermes bâties sur le dos d'une longue 
et large vague de terre parallèle au remblai. Elles doivent voir, 



PAYSAGES d'aMÉRIQUE. 69 

dans les demi-ténèbres, la fumée, qui est rouge en dessous, de 
la machine, et les panneaux de lumière entraînés sur les « lisses. » 
Nous, le front appuyé aux vitres, nous voyons, car la distance 
ne doit pas être de trois cents mètres, des constructions nom- 
breuses, trapues, faites en planches et qui ont l'air d'être posées 
.sur le sol nu; puis des champs qui attendent la charrue. Un 
peu de neige dort et meurt en dormant dans le creux d'un sillon. 
« Ne trouvez-vous pas que les clôtures sont plus rapprochées.^ 
— Oui, besoin d'intimité : la famille et les champs sont comme 
chez nous, serrés autour des chefs. Voyez cette palissade qui 
clôt la jachère.»^ — Et la ligne de poteaux autour du pré! — Et 
la haie! Oui, une haie ! une clôture vivante! Ah! monsieur, 
qu'elle fleurisse seulement, et je me croirai à cinquante lieues 
de Paris! — Regardez l'homme, à présent! » Il rentrait, le der- 
nier, lent, balancé sur ses jambes, un peu courbé en avant et 
les bras dépassant la ligne du corps, comme s'il tenait la charrue. 
IMais je voyais bien qu'il causait avec sa terre, en marchant, 
et qu'il avait si profond dans l'esprit l'espérance et le souci du 
printemps, que le passage du train n'interrompit pas le songe. 
Il revenait. Il était une ombre dont la forme s'est promptement 
fondue avec les mottes et couchée dans l'universelle ténèbre, et 
il n'y eut plus, pour nous déjà bien loin, qu'une fenêtre éclairée, 
un point lumineux, dominateur et doux, sur la courbe invisible, 
et vers lequel lu fermier s'avançait. 

La nuit est venue. Le sommeil commence à nous prendre. 
Tout à coup je sursaute. Le train s'arrête. Nous sommes enve- 
loppés d'une foule qui crie. Le nègre se précipite pour empê- 
cher ces voyageurs d'envahir les wagons. Le bruit augmente. 
Hanotaux parait à l'extrémité de la voiture, et appelle à haute 
voix: « M. de Rochambeau .^ Général Lebon .î> Barthou .^^ Lamy.î^ 
René Bazin .^ Blériot?... » et tous les autres noms successive- 
ment. Il nous presse : (c Dépêchez-vous ! On veut vous voir ! Le 
train ne s'arrête que cinq minutes ! )> Nous accourons. L'un 
après l'autre, nous apparaissons sur les marches du petit esca- 
lier du Pullman : mille, deux mille personnes peut-être se 
pressent sur le quai de la gare ; hommes, femmes, enfans, tous 
nous tendent les mains ; tous essayent d'approcher ; tous crient : 
(( Vive la France ! Vivent les Français ! Parlez-nous ! Parlez- 
nous ! Vive la France ! » Je ne sais plus ce que j'ai dit. J'ai 
crié : « Vive le Canada ! » Je crois que j'ai promis de revenir ! 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

Déjà ! Les visages étaient de ceux que j'ai toujours connus. Les 
yeux brillaient d'une amitié sans étonnement, qui est celle de 
la race. Quand j'ai demandé : 

— Où sommes-nous ? 

— Saint-Jeaii ! Et vive la France! m'ont-ils répondu. 

... Le train s'est remis en marche. Les lumières de la gare 
de Saint-Jean sont menues comme un grain de poudre qui flam- 
berait dans la nuit. Nous serons bientôt à Montréal. 

Dimanche 5 tnai. Montréal. — Hier soir, les Montréaliens 
nous ont reçus d'une façon magnifique, dans la grande salle de 
l'hôtel Windsor. Et, quand mon tour a été venu, à la fin du 
diner, de saluer le Canada, je n'ai eu qu'à raconter mon émo- 
tion de l'après-midi et de la nuit d'avant-hier, de ce que je puis 
appeler « la nuit de Saint-Jean : ^> 

(( La courtoisie traditionnelle et si haute de l'Angleterre ne 
sera pas surprise si, venant pour la première fois dans ce pays, 
et y rencontrant de lointains et chers parens, c'est à eux que 
j'adresse mon salut. 

« Canadiens-Français, j'ai deviné à plus d'un signe, et long- 
temps d'avance, hier, que nous approchions de votre pays. 

« Dès le Sud du lac Champlain, j'ai commencé d'observer que 
les labours étaient bien soignés. Les mt)ttes s'alignaient droit, 
sans faire un coude, tout le long des guérets. A peine la neige 
avait fondu, que déjà de grands amis de la terre, de lins labou- 
reurs ouvraient les sillons pour la semence. Et j'ai pensé : C'est 
comme chez nous ; quand les hargnes de mars sont passées, la 
charrue mord les jachères. 

(( Un peu plus loin, j'ai vu des haies, des palissades plus 
multipliées qu'en pays de New- York. L'espace était immense, 
mais il était clos. Et j'ai pensé : Ce sont bien sur nos gens, qui 
aiment à être chez eux ! 

« En même temps, le caractère des paysages, par la culture 
qui fait une physionomie plus souple et plus vivante au sol, le 
caractère des paysages changeait. Quelques-uns de nous disaient: 
(( N'est-ce pas notre plaine "^ N'est-ce pas nos montagnes ^ N'est- 
ce pas la claire lumière "^ » 

« Dans un chemin, j'ai vu beaucoup d'enfans. Ils ont levé 
les yeux, et ils riaient à la vie nouvelle. Et j'ai dit : Nombreux, 
mutins, bien allans, ce sont leurs fils ! 



PAYSAGES D AMERIQUE. il 

(( J'ai aperçu, enveloppé d'ormeaux, un clocher fin, tout 
blanc, d'où partait l'Angelus du soir, et j'ai dit : Puisque mon 
Dieu est là présent, les Canadiens sont tout autour ! 

« Et, en effet, dès que le train se fut arrêté, nous vîmes une 
grande foule qui nous attendait, et des visages heureux, et tout 
à fait de la parenté. On se reconnaissait. On se disait : « Ah! les 
braves gens ! Les gens de chez nous ! » Le bruit des acclama- 
mations renaissait comme la houle. 

« Alors, chacun de nous a senti les larmes lui monter aux 
yeux, celles qui sont toutes nobles, celles qui effacent peut-être 
les fautes du passé. 

« Et j'ai résolu de saluer, ce soir, les Canadiens-Français, 
qui ont fait pleurer les Français de France. » 

Aujourd'hui dimanche, nous allons voir le parc de Mont- 
réaL II est au milieu et au-dessus de la ville, montagne boisée 
d'assez bonne hauteur. Les premières pentes sont couvertes de 
belles villas et de jardins, puis les routes montent en lacet parmi 
des futaies. Nos chevaux tirent à plein collier. Nous rencon- 
trons des groupes de cavaliers qui sont, certainement, des 
Anglo-Canadiens, car cette ville est mixte, partagée inégalement 
entre des races différentes. J'ai même traversé plusieurs fois un 
quartier où abondent les enseignes et les affiches en hébreu. Il 
y a peu de monde au parc ce matin, et, par momens, lorsque 
les érables, les chênes, les hêtres, forment muraille et font 
l'ogive, ou qu'une avenue transversale ouvre sur un petit pla- 
teau gazonr^é, mouillé et tournant, on se croirait loin d'une 
ville. Cependant, la ville nous enveloppe. Un caillou bien lancé 
retomberait sur une maison. Nous arrivons sur une vaste ter- 
rasse sablée, ménagée au sommet du parc, et protégée par une 
balustrade. De là, le jour étant limpide, et le paysage très plat, 
on a une vue géographique, étendue et précise. En bas, à une 
belle profondeur, apparait très net et presque sans relief le 
dessin de la ville, avec les rues, les avenues, les places, quelques 
clochers, quelques tours, et, à la périphérie, des cheminées 
d'usines. Elle s'infléchit à l'Ouest et à l'Est ; elle fera bientôt, 
nous disent nos amis Canadiens, le tour de la montagne, et elle 
sera une cité immense comparable aux plus grandes des Etats- 
Unis, dominée par une gerbe de futaies. Déjà son étendue et sa 
puissance me surprennent. Elle occupe tout l'espace entre la 
montagne et le Saint-Laurent, qu'on voit venir des brumes de 



72 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'extrême Ouest et se perdre dans les brumes de l'Est. Elle a ses 
manufactures au bord du fleuve, et un voile de fumée, qui parait 
mince parce que tout est grand ici, flotte sur les eaux jaunes. 
Au delà du fleuve, s'étend une plaine et, si je ne savais où je 
suis, je dirais le royaume des plaines. Il n'a point de limite dis- 
cernable. Les plus voisines de ces étendues sont à cette distance 
où déjà les couleurs des choses se fondent et renaissent en har- 
monie. A l'heure où nous sommes, le ton commun est un roux 
ardent, qui se mélange peu à peu de violet, et se perd dans cette 
pourpre qui unit le bas du ciel à la ligne invisible de l'horizon. 
Des montagnes pareilles à celle qui nous sert d'observatoire, des 
Laurentides isolées, se lèvent au Sud-Est ; elles ont la forme des 
meules de paille, les premières presque nettes, les autres, deux, 
trois, je ne saurais donner un nombre, si transparentes et d'un 
contour si léger qu'elle semblent des nuages pour un moment 
posés. 

Les campagnes autour de Montréal. — Je n'ai pas entre- 
pris de raconter le voyage de la Délégation Champlain, ni de 
nommer tous ceux que je me félicite d'avoir connus ou retrouvés, 
ni de décrire les réceptions qui nous furent faites, à Etienne 
Lamy et à moi, après le départ de la Délégation, par les principales 
œuvres de charité ou d'enseignement chrétien de Montréal. Je 
recevrai, bien sûr, à Québec, dans les grandes salles des maisons 
d'éducation, ce même accueil, délicieux et ancien, composé 
d'amitié, de menuet et d'éternité. Que de fois, en France, j'ai 
été ému par ces visages mêmes, cette politesse, cette révérence, 
cette grandeur et cette jeunesse ! Je n'écris pas un livre, mais 
des notes où le paysage a la plus grande part. Et je dirai quelque 
chose des campagnes, parce que je les ai vues mieux que tout 
le reste. 

Je suis invité à déjeuner chez un riche cultivateur du village 
de Saint-Laurent, frère d'un chanoine de la cathédrale. Et 
comme le chanoine fait partie de cette sorte de famille ecclé- 
siastique, vicaires généraux, secrétaires, économes, que préside 
l'archevêque, mon très honoré et cher ami Mgr Brucliési, c'est 
de l'Archevêché que nous partons. Il est de bonne heure. L'au- 
tomobile qui est venue nous chercher appartient à un cultiva- 
teur, frère aussi du chanoine et de mon hôte prochain. Nous 
passons au pied de la montagne-parc, dans ce joli faubourg 



PAYSAGES DAMÉRIQUE. 73 

d'Outremont où sont bâties des villas, parmi des verdures cadu- 
ques, en ce moment jeunes et fines. La route ne vaut pas les 
routes de France ; elle est seulement suffisante ; mais nous 
n'avons pas fait trois milles hors de la ville, que nous nous 
trouvons en pre'sence de l'obstacle le plus inattendu : une maison 
en voyage. Oui, une maison en bois, comme elles sont presque 
toutes à la campagne, de notable largeur, et compose'e d'un 
rez-de-chaussée, d'un premier étage et de deux mansardes. Elle 
a dû se mettre en marche à l'aurore. Elle est solidement assise 
sur des rouleaux ; les rouleaux peuventtourner sur des madriers 
qu'on a disposés sur le chemin, l'un à droite, l'autre à gauche, 
comme des rails, et l'énorme promeneuse est tirée par une 
chaîne, qui s'enroule autour d'un treuil, en avant. Quant au 
treuil, il a été planté, — pouvait-il l'être mieux .^ — droit au 
milieu de la couche de macadam, et un brave cheval, tranquil- 
lement, tourne autour du pivot. Notre chauffeur n'hésite pas ; 
il donne un coup de volant à droite, fait sauter l'automobile sur 
la banquette d'herbe, coule dans un caniveau, remonte, salue 
le cheval résigné qui haie la maison, puis il reprend la route 
et file à bonne allure. La campagne est de sol léger, propre à la 
culture maraîchère. Je n'aperçois pas une terre en friche, pas 
un buisson inutile. Mes compagnons me donnent quelques 
détails sur Saint-Laurent, dont nous approchons. 

— 500 feux, dont loO abonnés au téléphone. 

— A quoi sert le téléphone, dans les fermes.!^ 

— Pour les affaires, donc! Et en hiver, quand on ne peut 
pas sortir, on fait un bout de causette par le fil. Ce qu'on 
s'amuse, l'hiver! 

Cette note, cette allusion au plaisir de l'hiver, voilà dix fois 
que je l'entends, depuis le peu de jours que je vis au Canada. 
J'apprends aussi que la spéculation sur les terrains, qui détruit 
tout l'ordre des valeurs en abaissant le travail, se porte parti- 
culièrement sur cette région où nous sommes. Un nouveau 
chemin de fer, le Grand Nord, va la traverser. Les compagnies 
américaines n'acquièrent pas seulement, comme les nôtres, 
la largeur d'un trait de plume sur le plan cadastral : elles 
achètent des domaines considérables, qu'elles revendront s'il 
leur plaît. Presque toutes les fermes de la paroisse de Saint- 
Laurent ont été cédées ainsi, depuis quelques mois, soit au 
Grand Nord, soit à des compagnies financières. Tout autour de 



74 REVUE DES DEUX MONDES. 

Montréal, d'ailleurs, ce sont des centaines de familles qui se 
trouvent, volontairement, appauvries de leur maison et de leur 
terre, et chargées d'or. Des fermes de 5€ 000 francs viennent 
d'être payées 200000 francs, d'autres 500 000. La tradition 
rurale est ébranlée et la vocation des jeunes en grand péril. Je 
regarde les guérets sablonneux où demain seront bâties des 
usines. L'automobile s'engage dans un chemin transversal et 
médiocre, et s'arrête devant une très jolie maison, construite 
en bois verni, et précédée d'un petit pré clos. Tout le long de la 
clôture blanche, des drapeaux aux couleurs françaises, d'autres 
aux couleurs pontificales ont été plantés, et, çà et là, des ban- 
deroles portent écrit, en lettres d'or, le mot « Bienvenue, n La 
façade du cottage, les colonnes de la véranda qui tourne, selon 
la mode canadienne, autour du rez-de-chaussée surélevé, sont 
décorées de drapeaux aussi et de guirlandes. Toute la famille 
est là groupée, le père et la mère, des frères et des sœurs, des 
fils et des filles. On me reçoit comme un parent qui aurait long- 
temps oublié de venir en Amérique, et que l'on fêle, afin qu'il 
se souvienne et qu'il regrette sa négligence. Quelqu'un m'a dit 
hier, à Montréal, dans la rue : « Vous allez diner chez M. Adé- 
lard Cousin eau .►^ — Oui. — C'est un homme qui « vaut » un 
gros chiffre. » Il avait précisé. Mais ce n'est pas noire manière 
de compter. La richesse est ici évidente : il suffit, pour n'en pas 
douter, de pénétrer dans le salon où l'on me fait asseoir,' puis 
dans la salle à manger ornée de fleurs. Mais, en voyant mon 
hôte robuste, aux yeux clairs, au visage hàlé,je pense beaucoup 
moins à sa fortune qu'à ce qu'il « vaut » moralement, à son 
air d'honnête homme, de brave homme, et encore de pionnier 
qui a lutté. Il préside la table, autour de laquelle ont pris place 
des frères, des beaux-frères, des fils, des neveux; les jeunes 
femmes et les jeunes filles servent les plats innombrables, 
changent les assiettes, et ne cessent d'aller et de venir entre la 
salle et la cuisine; mais non pas toutes, car, dans le salon voi- 
sin, pendant le repas, une voix fraîche chante des chansons et 
des romances. Les souvenirs me reviennent en foule, surtout 
ceux des métairies de la Vendée, où les femmes, qui sont reines, 
et reines incroyablement, d'après l'usage ancien mangent après 
les hommes. Nous causons aisément, et sans chercher les mots, 
à cause des fraternités qui nous lient, et du goût de la terre que 
nous avons commun. Puis je vais visiter la ferme voisine, (( la 



PAYSAGES d' AMÉRIQUE. ' 75 

maison de Jasmin, » qu'on m'a dit être du vrai type français, 
et pareille aux anciennes. Elle date de 1808. C'est, en effet, en 
plus grand, un logement de fermiers français. Hélas! le do- 
maine a été vendu. Il va falloir quitter le sol défriché par les 
aïeux, voir détruire les plantations qui promettent et celles qui 
sont en plein remerciement. Le père me montre ses groseilliers 
et ses pommiers. La mère, — elle a eu dix-sept enfans, — me 
présente deux jeunes gars élancés, à l'œil timide et brillant, et 
me dit, avec fierté : « En voici deux, monsieur, qui seront culti- 
vateurs, comme nous. Ils ne veulent rien autre chose. N'est-ce 
pas.^ » Et les enfans confirment de la tète, gravement, la parole 
maternelle. 

Nous remontons en voiture. L'automobile achève de traver- 
ser la grande île sur laquelle est bâti Montréal. Je retrouve un 
de ces paysages fluviaux qui sont vraiment une des caractéris- 
tiques de la nature américaine : eaux débordantes, îles et rives 
boisées, terres à peine émergentes, solitude des forêts primi- 
tives, noyées dans les fleuves géans. Nous entrons alors dans la 
paroisse de Saint-Eustache. Les cultures reparaissent, puis les 
bois. Nous avons pris une belle route qui coupe un bois non 
exploité. Et je ne veux pas dire que des bûcherons n'y sont 
jamais venus couper un tronc d'arbre, mais la main de l'homme, 
la main ravageuse n'a pas travaillé avec méthode. Les essences 
les plus diverses sont mêlées, et j'admire le vert tout jeune des 
épinettes, et ces thuyas échevelés, qu'on appelle cèdres au 
Canada, et dont le bois n'est jamais attaqué par la vermine. Le 
regard est vite arrêté ; il ne fouille pas les profondeurs : mais il 
y a des clairières, aux deux bords de la route, et j'aperçois, au 
milieu des arbres qui font le rond, des fleurs d'une blancheur 
vive, que je ne connais pas. « C'est le lys des bois, » me dit un 
de mes compagnons. Je descends, et, marchant sur la très 
épaisse mousse, toute gonflée d'eau, j'approche du massif sau- 
vage. Non, je n'ai jamais vu ces trois pétales charnus, pointus, 
d'un blanc parfait, ouverts à l'extrémité d'une tige fine et haute 
d'un pied. Je cueille une gerbe de ces premières annonciatrices 
du printemps canadien. Nous repartons. Les terres de labour 
nous rendent l'horizon. Un peu de temps, nous suivons un vallon 
encaissé, fait en corbeille longue, et plein d'arbres qui ne dépassent 
les bords que du sommet de leurs frondaisons, et, quand nous 
sortons de là, nous sommes devant une ferme de belle appa- 



7b REVUE DES DEUX MONDES. 

rence, qui a ses étables à droite et, à gauche, ses hangars. 

— Je vous présente M. Philias Barbe. 

Je vois venir à moi un liomme encore jeune, maigre, roux 
de cheveux, qui me tend la main. Une chose m'étonne. Il 
ignorait, il y a une minute, qu'il dût recevoir une visite; 
nous sommes à la fin de la semaine : et cependant il est rasé 
avec soin, il porte une chemise blanche et un complet de drap 
noir avec lequel il pourrait faire son tour de ville. Je ne tarde 
pas à avoir l'explication. Nous montons l'escalier qui conduit à 
la salle de réception, bien ornée ici, de tapis, de fauteuils, de 
rideaux et de gravures. On m'a raconté, en chemin, que 
M. Philias Barbe, qui possède, par héritage, un domaine de 
deux cents arpens, en a acheté un second, de même étendue, 
dans le voisinage immédiat, pour établir son fils aine. Il est 
propriétaire, il est riche, la plupart des agriculteurs canadiens 
le sont, du moins ceux qui possèdent la vieille terre patrimo- 
niale : mais cela ne m'explique pas la barbe fraîche, un samedi 
à quatre heures, alors qu'il est de tradition lointaine, dans nos 
campagnes, de passer chez le barbier le dimanche matin, avant 
la grand'messe. Au moment où nous entrons dans le salon de 
la ferme, — aucun autre mot n'est exact, — deux grandes 
jeunes filles travaillent à des ouvrages de couture. L'une est en 
corsage blanc, l'autre en corsage rose. Je demande en riant si 
les fermières canadiennes s'habillent ainsi pour faire le ménage. 

— Non, bien sur, répond l'ainée : mais, le samedi après 
midi, c'est l'habitude que les pères, les mères et les jeunes 
filles fassent un brin de toilette. 

— Et qui achève l'ouvrage.*^ 

— Les garçons. Vous n'avez qu'à voir mes frères. 

En effet, un jeune homme entre, décidé et de mine intelli- 
gente, comme le père. Il est en habits de travail. La mère a dix 
enfans, cinq filles et cinq fils. Deux des filles sont religieuses. 
Les fils font valoir le domaine, et il n'y a pas besoin de valets 
de ferme, non! bien que l'ouvrage ne chôme pas. Il faut des 
spécialistes chez maître Philias Barbe. Tout le lait des vaches 
doit être expédié à la beurrerie. Et, pas de retards !... Beau temps 
ou mauvais temps, on est toujours pressé. La grande culture, 
à elle seule, occuperait bien six hommes qui n'auraient qu'une 
demi-bonne humeur au travail ; mais le père a entrepris de 
cultiver les fraises, les tomates, et autres bricoles, et tout doit 



PAYSAGES d'AxMÉRIQUE, 77 

arriver frais au marché de Montréal, à plus de sept lieues d'ici! 
Nous allons, entre hommes, visiter les terres. Elles sont 
jolies, plaisantes à l'œil, et fines de grain. Ce n'est plus tout à 
fait la plaine, mais une lente montée, qui fait voir toute la 
moisson au soleil, dès l'aurore, et au maître également. La meil- 
leure partie est labourée. Mais au sommet de la vague, loin de 
nous, et dans le bleu déjà des brumes d'horizon, il y a des bois. 

— A qui sont-ils ? 

— Ils sont à moi. Mais ceux de droite sont à l'aîné. 

J'ai pris congé de toute la famille rangée devant le perron de 
la ferme. La mère m'a offert un verre de (( chartreuse, » qu'elle 
avait faite avec des herbes puissantes. Et je suis parti, regardant 
derrière moi, tant que j'ai pu apercevoir la maison et les gens. 

J'ai parcouru, un autre jour, le chemin de Montréal à Sainte- 
Anne de Bellevue, qui côtoie le Saint-Laurent et les rapides de 
Lachine, et j'ai visité la ferme modèle du Bois de la Roche. 
Étables, écuries, bergeries, porcheries, poulailler, où vivent 
des bètes de races choisies, j'ai. visité toutes les dépendances de 
ce beau domaine qu'exploitent un régisseur et quatorze « en- 
gagés. » Mais je ne saurais pas juger l'agriculture de luxe. Je 
m'en tiens aux fermes conquises sur l'antique forêt, et trans- 
mises de père en fils, dans la même famille, presque toujours 
d'origine française et toujours cultivant elles-mêmes. Plusieurs 
études généalogiques ont été faites, sur les familles rurales de 
telle ou telle paroisse. On y relève des noms qui nous soïit 
familiers, parmi lesquels beaucoup de sobriquets, de seigneu- 
ries, comme on disait jadis. Il semble qu'on revoie, rien qu'à 
les prononcer, les anciens soldats des régimens de France, qui 
se firent laboureurs quand le Canada passa sous la domination 
anglaise. Je relève par exemple, dans le dictionnaire des 
familles de Charlesbourg, par le curé Gosselin, des Amiot, La- 
rosée, Brindamour, Aubry, Beaulieu, Bergevin-Langevin, Blon- 
dain, Bresse, Ladouceur, Latulippe, Lavigueur, Roy, Vandal, 
Malouin, Papillon, Provençal, Robitaille, Sansfaçon. Mais le 
document le plus intéressant est ce Livre d'or de la noblesse 
rurale canadienne-française , qui fut publié à l'occasion des 
grandes fêtes du troisième centenaire de Québec, en 1908. Un 
Comité des anciennes familles fut chargé de rechercher, dans 
la province, quels étaient les cultivateurs qui pouvaient justifier 



78 REVUE DES DEUX MONDES. 

de plus de deux cents ans de présence familiale sur la même 
terre. A chacun de ceux-ci, une croix de vermeil était promise, 
et un diplôme. Or, il y eut deux cent soixante-treize de ces 
nobles, et, assurément, le recensement ne put être complet. 
Qui étaient-ils, les chefs de la lignée? Après le traité de Paris, 
du 10 février 1763, il fut accordé aux Français un délai de dix- 
huit mois pour vendre leurs biens et retourner en France. Un 
grand nombre en profitèrent. Les historiens nous disent qu'il 
resta cinq cents soldats, quelques rares employés et artisans, et 
des laboureurs <( attachés au sol et qui ne le quittèrent point. » 
La plupart des prêtres, attachés aux âmes comme les, paysans à 
la terre, ne songèrent pas même à laisser les paroisses commen- 
çantes. Et ce fut le début d'un empire. 

Québec. — De la terrasse de Québec, où des habitués se pro- 
mènent, dans le vent du matin, j'aperçois le plus beau carre- 
four d'eau qui soit au monde. Quatre régions de plateaux, d'une 
hauteur à peu près égale et s'opposant deux à deux, s'avancent 
dans le fleuve : celle de Québec, élevée de plus de cent mètres 
au-dessus des eaux, la côte de Beauport à gauche, la pointe de 
Lévis à droite, en face l'ile d'Orléans. Je ne vois limpidement, 
avec tout l'amusement des reliefs et des couleurs, que la basse 
ville étendue au-dessous de moi. Les autres terres sont dis- 
tantes. Le paysage est immense. L'œil ne s'intéresse plus aux 
formes secondaires, mais aux longues lignes droites de ces 
terres hardies, qui enfoncent leurs falaises dans le courant. Les 
pointes sont brunes, les sommets d'un vert pâli par le lointain. 
Entre eux, il y a la lumière des eaux, qui e.st jaune aujourd'hui, 
et qu'un vieux Canadien m'assure avoir vue très bleue, et 
glauque, et violette, et quelquefois encore, au soleil descendant, 
toute tavelée d'or et de rouge, comme une forêt d'érables trans- 
parente. Cette lumière, au moment où je passe, n'a qu'une 
beauté médiocre. D'où vient donc mon émotion 1} Pourquoi mes 
lèvres, malgré moi, s'ouvrent-elles pour dire : Que c'est beau ! 
que c'est beau ! Pourquoi mes yeux se reposent-ils, avec une 
telle joie, sur ces étendues qui bâtissent, autour du Saint-Lau- 
rent, un dessin géométrique.^ Vers le Nord et vers l'Est, toute 
la côte de Beauport et de Beaupré est dominée par la chaîne des 
Laurentides. Elles suivent le fleuve; elles ont des mouvemens 
d'une souplesse parfaite ; elles font, au bas du ciel, une suite do 



PAYSAGES d'aMÉRIQUE. 79 

dentelures légères, dont la dernière, et d'un si grand dessin, celle 
du cap Tourmente, se perd, à d'inllnies distances, du côte où 
est la mer. Longtemps je les ai regardées, et j'ai regardé l'Ile 
d'Orléans, et la pointe de Lévis. Et je devine que la beauté du 
paysage de Québec est d'abord d'ordre architectural, conforme 
à un instinct mystérieux de l'esprit, et qu'elle procède de cette 
ordonnance où se mêlent les lignes droites des caps et les lignes 
courbes des Laurentides. 

Rien, en France, n'est plus français que ce Québec du 
Canada. Les gens et les maisons sont de chez nous. On ne voit 
pas de gratte-ciel. Les gamins, rencontrés dans la rue, flânent, 
jouent, rient, se disputent, s'envolent comme les nôtres. Lorsque, 
le soir, je rentre chez sir Adolphe Routhier, et que nous 
causons de toutes choses françaises, librement, il me semble que 
je suis en déplacement, aux environs de Paris, chez un confrère 
de l'Institut, qui a une belle maison et une famille fine. 

Les campagnes. Saint-Joachim. — Je vais voir, sur la rive 
gauche du Saint-Laurent, des terres qui appartiennent, ou ont 
appartenu au séminaire de Québec, en vertu du testament de 
Mgr de Montmorency-Laval (1680). Mon compagnon de route, 
le savant abbé Gosselin, me cite, de mémoire, les dates où 
quelques-unes des familles de Saint-Joachim s'établirent au 
bord du fleuve et défrichèrent le sol que les descendans n'ont 
pas quitté. « Il y a là, me dit-il, un Joseph Bolduc, dont la no- 
blesse remonte à sept générations, jusqu'à Louis Bolduc, pro- 
cureur du Roi, de Saint-Benoit, évèché de Paris, et qui vint ici, 
dans le comté de Montmorency, en 1697. Il y a un Féruce 
Gagnon qui descend d'un Pierre Gagnon, de Tourouvre en 
Perche, venu à Saint-Joachim en 1674. Les Fillion descendent 
d'un Michel Fillion, notaire royal, de Saint-Germain-l'Auxerrois, 
mais ils ne sont « habitans » que depuis 1706. Les Fortin ont 
commencé d'ensemencer la Grande Ferme en 1760, et les Guil- 
bault de cultiver La Fripone en 1757. Vous verrez combien sont 
prospères les familles, celles-là ou d'autres, que nous visiterons. » 

Le train s'arrête à la station de Saint-Joachim. Nous mon- 
tons dans une petite voiture à quatre roues, et traversons le 
village, puis un grand bout de plaine, où chaque champ est soi- 
gneusement clos, où, çà et là, bordant les chemins, se lève une 
double ligne d'ormeaux. Les terres plates où nous voyageons, 



80 REVUE DES DEUX MONDES. 

terres d'alluvions sans nul doute, s'étendent jusqu'au pied de la 
belle montagne qui porte le nom de Gap Tourmente Quelle joie 
ce serait, de vivre une semaine de chasse et de pêche dans ces 
Laurentides ! Je n'ai pas vu encore d'aussi belles futaies 
d'érables. Elles n'ont pas leurs feuilles, mais leurs ramilles, et 
sans doute aussi les bourgeons entr'ouverts, font de grandes 
tentures, ocellées et moirées, aux flancs de la montagne. Nous 
devons être à une lieue au moins, peut-être une lieue nor- 
mande, de cette forêt attirante. N'y pensons plus. Le chemin ne 
nous y mène pas. Il va, parallèlement au fleuve, et voici, devant 
nous, une longue habitation en bois, avec la vérandah coutu- 
mière. Le fermiei-, — par exception, le mot peut s'employer 
ici, — nous reçoit à l'entrée. Il est jeune, solide, haut en cou- 
leur, et il porte les moustaches, et ces demi-favoris que j'ai 
souvent vus en Normandie. La fermière, accorte, claire, pas très 
parlante, mais parlant bien, a préparé le déjeuner. Elle a jeté, 
sur sa robe grise, un tablier à broderies rouges, et, quand nous 
entrons, elle appelle, pour nous faire honneur, sa dernière ou 
avant-dernière : 

— Allons, viens dire bonjour, Marie-Olivine ! 

Les étables sont presque vides, car le temps est arrivé où 
les bestiaux vont dans les pâtures. Elles renferment d'ordinaire 
cent bêtes à cornes, et je pourrais visiter la laiterie modèle. Mais 
plus que la laiterie et que le déjeuner, le paysage m'attire. Nous 
avons dépassé l'ile d'Orléans dont j'aperçois l'extrémité boisée. 
D'autres iles, mais bien plus petites, tiennent le milieu de ce 
fleuve de douze kilomètres de largeur en cet endroit, et parais- 
sent disposées en ligne, comme des navires en manœuvre : ile 
aux Ruaux, la grosse ile, ile Sainte-Marguerite, ile aux Grues, 
ile aux Ganots, ile aux Oies. L'eau est basse, et la berge décou- 
verte. Devant moi, sur les vasières, ces choses immobiles, d'une 
éclatante blancheur, que sont-elles ? Elles couvrent de grands 
espaces. Je sais que ce n'est pas une prairie de fleurs de nénu- 
phars : il y aurait des feuilles. Des cailloux? Ils seraient roulés 
et ramenés sur les rives. Tout à coup, le vent souffle vers nous 
et m'apporte le cri des oies sauvages. Elles s'agitent. Quelques- 
unes étendent leurs ailes. En même temps, de l'extrême horizon 
au-dessus du fleuve, du fond de l'azur brumeux, d'autres oies 
sauvages, en troupes immenses et formées en arc, émergent, 
arrivent dans la lumière, l'étincelle au poitrail, tournent un 



PAYSAGES d'amÉRIQUE. 8t 

peu, s'abattent, et le bruit de leurs ailes passe comme une 
trombe. Les vasières sont entièrement blanches. 

Je les ai revues, une heure plus tard, du sommet du Petit 
Gap. C'est le nom d'une colline toute voisine du Saint-Laurent, 
et qui porte, parmi les bois, la vieille et vaste maison de cam- 
pagne, — bien française aussi, — du séminaire de Québec. Un 
sentier suit la crête de la falaise, et la splendeur des eaux, le 
vent tiède, le cri des oies sauvages, le rontlement d'un canot à 
pétrole qui paraît menu comme un scarabée, nous viennent à 
travers la futaie. Arbres verts, chênes, érables, frênes, tout 
pousse bien sur la butte. La saison du sucre d'érable est à peine 
terminée. La sève sucrée coule encore le long des troncs qui 
sont percés de deux ou trois trous d'un demi-pouce de diamètre. 
Je demande à mon guide combien produit un érable de taille 
moyenne. 

— Cinquante ou soixante litres d'eau, me dit-il, qui donnent 
une livre de sucre. 

Pendant que nous traversons de nouveau la plaine, il me 
raconte des traits de mœurs rurales. Je sens bien, au ton de la 
voix, que ce prêtre a le respect et l'amour de la profession de 
laboureur. Il me dit encore : 

— Mon père avait fait ses humanités jusqu'à la rhétorique. 
A ce moment, il se mit à cultiver la terre. Et il avait coutume 
de nous répéter : « Je n'ai jamais eu de regrets. » 

Ce pays de haut labourage me conquiert. En peu de temps 
nous gagnons la partie de la paroisse où commencent les pre- 
mières pentes du cap Tourmente, et les forêts merveilleuses ne 
sont plus très loin. Les cimes des érablières ont une grâce qui 
retient. Il me semble que le sol est plus pauvre. Mais les cultures 
sont toujours bien encloses. Des fossés bordés de saules suivent 
le pli des pâtures. Nous entrons un moment chez M. Thomassin, 
qui est propriétaire de Valmont, vieil homme, tout droit encore,. 
qui ressemble à un retraité de la marine. 

— Venez au moins dans la grand'chambre.!^ me dit-il. 

Et nous allons dans la grand'chambre. La mère de famille 
arrive : des cheveux très blancs, des yeux très bleus, un visage 
doux ; puis un gars de dix-neuf ans, géant magnifique et rieur, 
le torse serré dans un tricot de laine; puis une des filles, qui 
porte, — ce doit être la mode dans le comté de Montmorency, 
— un joli tablier brodé. La maison, dont nous visitons une 

TOME XI. — 1912. 6 



82 REVUE DES DEUX MONDES. 

partie, est double. Elle a trois belles pièces en avant, du côté 
opposé à la montagne. Dans la troisième, où est le poêle, il y a 
des provisions, la table à manger et des vaisselles. 

— Voulez-vous goûter la tire? 

La tire, c'est le sucre d'érable à l'état filant, une pâte brune 
dans le plat, dorée par transparence, où l'on pique la pointe 
d'un couteau. Je goûte la tire, et la déclare délicieuse, ce qui 
me vaut une demi-naturalisation canadienne. On cause de 
l'hiver, des terres qui sont encore bien froides pour le labour, 
et aussi de la race. En prenant congé de M. Thomassin, je ne 
puis me tenir d'observer tout haut, voyant l'homme au grand 
jour, à la porte de son royaume : 

— Avez-vous l'air d'un de nos marins ! 

— Eh ! monsieur, riposte-t-il, ça se peut bien : on est venu 
du comté d'Avranches ! 

Le cheval se remet à trotter, et nous conduit chez les Braun, 
qui ne sont pas plus prévenus de notre visite que ne l'étaient 
les Thomassin. La mère a eu dix-sept enfans; elle en a quatorze 
vivans. Sept ou huit sont autour de nous dans la première 
pièce, et le plus petit dort dans un berceau d'osier, posé à terre. 
Vraiment, il y a une distinction et une dignité singulières chez 
la mère canadienne. Celle qui nous reçoit a sûrement passé 
plusieurs années de son enfance dans un couvent, comme 
presque toutes les fermières qui prennent là un degré de culture 
et de civilisation que les hommes n'ont pas. Elle a un visage 
ovale, grave et bon, que la jeunesse n'a pas quitté. Plus jeune, 
elle a dû ressembler à un modèle du Pérugin. L'un après 
l'autre, elle me présente les grandes filles qui l'aident dans le 
ménage, les petits qui jouent autour d'une table, puis, regar- 
<lant le dernier, qui dort, elle me dit: 

— Je suis bien contente : je n'ai pas eu d'enfant cette année. 
C'est dur, voyez-vous, d'être toujours penchée sur le berceau 
et réveillée la nuit! A présent, on attend la récompense. 

De quelle récompense voulait-elle parler.^ De l'éternelle? De 
l'appui que prêtent, aux parens, les enfans devenus grands? 
Les deux pensées étaient sûrement dans son esprit. 

Que cela est admirable, divin et humain ! 

A peine a-t-elle achevé, que le dernier né se met à s'agiter 
dans le berceau. Elle fait un signe, du doigt. Et, aussilot, une 
petite de six ans, qui était là, jouant aux dés sur la table. 



PAYSAGES d'amÉRIQUE. 83 

mais attentive, et les yeux vers nous au moindre mouvement, 
saute à terre, court au berceau, s'assied sur un des bords d'osier, 
appuie sur l'autre sa main droite, et, prenant de l'élan, se balance 
en mesure, et rendort le nourrisson. 

Le père est d'origine écossaise. De la ferme des Coteaux à 
Saint-Joachim la distance est longue déjà. Je sais que, même 
dans le plus rude de l'hiver, quand il fait quinze ou vingt degrés 
de froid, les « habitans » ne manquent pas la messe du 
dimanche. « C'est du brave monde, » comme l'a dit l'un d'eux. 
Plusieurs font deux ou trois lieues pour se rendre au village. 
Mais les enfans, comment vont-ils à l'école.'^ Ceux des Coteaux .î> 
Le père répond : 

— N'y a-t-il pas les traîneaux à chiens? Le mien est grand : 
ils se fourrent cinq dedans. Et youp ! youp ! 

Je vois en esprit, sur la neige fraîche encore, le chien qui 
tourne brusquement, et les écoliers qui roulent, poudrés comme 
des moineaux. Le soleil baisse. Il faut repartir. Un jeune 
homme, à la barrière du premier champ, nous regarde, debout 
près d'une paire de bœufs de labour. Il reconnaît en nous la 
nation. 

— Voyez, dit-il, nos bœufs sont enjugués à la française 1 
En effet, tandis que, bien souvent, les bœufs ont un har- 
nachement, collier ou bricole, ici, je retrouve le joug en bois 
d'érable et la courroie de cuir qui le lie aux quatre cornes. 

Les campagnes, Montmagmj. — Nous sommes quatre qui par- 
tons pour Montmagny, deux Français et deux Canadiens-Fran- 
çais : Etienne Lamy, un sénateur, un médecin et moi. Le village 
étant situé sur la rive droite, il faut d'abord traverser le Saint- 
Laurent, de Québec à Lévis. Puis nousprenonsun train, qui longe 
la côte. Les paroisses ont des noms qui, pour nous, sont plaisans : 
Saint-Vallier, Berthier, Saint-François. Un lac, le lac Beaumont, 
fait une longue clairière dans une forêt pauvre, lande plutôt, 
oîi abonde la myrtille. Puis la terre ameublie succède aux éten- 
dues sauvages. Nous voyons nettement, car alors les arbres 
sont rares, les lignes successives d'habitations rurales et le 
dessin des propriétés. Celles-ci ont toutes la même largeur de 
cinq cents mètres, et la même longueur d'un kilomètre. A l'époque 
lointaine des concessions de terrains, les arpenteurs ont com- 
mencé à mesurer et borner les lots en partant du fleuve et remon- 



Si REVUE DES DEUX MONDES. 

tant vers l'intérieur. Les colons de la première ligne ont bâti 
leurs maisons a la limite extrême de leur domaine, c'est-à-dire 
exactement à un kilomètre du Saint-Laurent. Mais les conces- 
sionnaires de la seconde ligne ont pu bâtir, de même, la ferme 
et les dépendances au commencement de leur concession, de 
l'autre côté du chemin. On cherchait à se rassembler, à se 
porter secours en cas d'incursion des sauvages, ou d'accident, ou 
de grand travail. De telle sorte que les campagnes sont sillon- 
nées de rues parallèles, où les maisons, il est vrai, sont bâties 
à de longs intervalles, et que l'on vous dira, si vous demandez 
l'adresse d'un cultivateur : « Il habite dans le deuxième rang, 
ou dans le quatrième. » 

Je crois que Joseph Nicole habite dans le deuxième. Des 
automobiles nous attendaient à la gare. Ce Montmagny est le chef- 
lieu judiciaire de trois comtés, gros bourg ou petite ville, dont 
les maisons de bois sont bien peintes et qui a ses jardins, ses 
trottoirs et ses clubs politiques. Je remarque le goût des gens 
du pays pour la brave (( potée » tant aimée de nos pères, et qui a 
encore bien des fidèles. Ce géranium-lierre, ce bégonia, ce 
fuchsia, ce dahlia tuyauté, modèle 1850, ont péniblement poussé 
leurs premières feuilles dans la cuisine, peut-être dans la grande 
salle, où les <( cavaliers » viennent « voir la blonde, » et aujour- 
d'hui, ils s'épanouissent sur l'appui de la fenêtre. Les fermes 
en ont aussi, de ces belles potées, et, quand nous entrons chez 
M. Joseph Nicole, la première couleur vive que j'aperçois, c'est 
un géranium-lierre, en espalier, qui fait son petit Vitrail, vert 
et rose, devant une fenêtre. A la demande du père, une jeune 
fille d'une trentaine d'années, vive d'esprit et « bien disante, » 
va chercher le registre sur lequel sont notées l'histoire et la 
généalogie de la famille. Je copie ces premières lignes, concer- 
nant l'ancêtre, le premier de la race : « Voyageur, originaire de 
France, arrivé en Canada, acheta de Basile Fournier et de Fran- 
çoise Robin, son épouse, un certain terrain au Sud de la rivière 
du Sud, provenance de la seigneurie de Saint-Luc, qui fut cédée, 
par le roi régnant Louis XIV, à M. de Montmagny, premier 
seigneur, le 5 mai 1646. » 

Le souci, l'orgueil même de la tradition sont évidens. Mais 
le goût d'un progrès sage ne me parait pas manquer à l'habi- 
tant canadien. Je crois que le laboureur de vieille race demande 
à la nouveauté d'avoir fait ses preuves, mais sa défiance pre- 



PAYSAGES DAMÉRIQUE. 85 

mière n'est pas de l'entêtement. L'un d'eux, ces jours derniers, 
m'a dit : <( Toute machine nouvelle, qui fait du travail rapide, et 
qui n'a pas cassé aux mains des premiers acheteurs, je l'achète. » 
Aujourd'hui, je visite les étables de M. Nicole, avec le fils aine, 
qui vient d'acquérir le domaine voisin. Le plafond est bas, sans 
doute pour que les bêtes aient plus chaud pendant le long hiver. 
J'en fais la remarque. 

— Les nouvelles étables, chez moi, dit l'ainé, seront bâties 
un brin plus haut, mais les sociétés d'agriculture ne conseillent 
pas d'élever beaucoup plus la charpente. 

Il s'est informé; il connaît les méthodes et les plans recom- 
mandés. Les vaches mâchonnent un reste de foin dans le râte- 
lier, et, juste au-dessus de leurs cornes, il y a, pendues au mur, 
des boites à trois compartimens, et, dans les boites, une ou 
deux poules qui pondent. 

— Bah ! dit encore l'ainé, qui me voit sourire et qui 
retrouve un mot de la marine, bah! c'est le poulailler des an- 
ciens : à présent, ça se grée autrement. 

Et je no dirai plus qu'une des visites que j'ai faites à mes 
amis de la campagne : ma visite à Fortunat Bélanger. 

Il habile le troisième rang, par conséquent à trois kilo- 
mètres du tleuve, et tout au bord de la rivière du Sud. Pas plus 
que Nicole il n'a été prévenu. Nous le voyons au dépit qu'il ne 
dissimule pas, lors.que les premières politesses ont été échan- 
gées. Il dit au sénateur, il dit au médecin : 

— Ce que ça me fâche ! Si seulement vous m'aviez écrit ! 

La maison a six pièces au rez-de-chaussée et autant au pre- 
mier étage. Un calorifère la chauffe entièrement. Malgré les pro- 
testations de la ménagère, une maman de onzeenfans, — mince 
et de visage délicat, — qui assure que tout n'est pas en ordre, 
on nous ouvre les portes des chambres et des dortoirs de là- 
haut. Les lits sont faits, les courtes-pointes tirées, et le plan- 
cher est net. Je remarque deux penderies, fort bien garnies ; 
des armoires où sont entassés des cartons à chapeaux aussi 
larges que ceux de Paris ; des tuyaux qui amènent l'eau de la 
rivière à l'étage. En bas, le mari me montre les deux pièces de 
réception, tout à fait élégantes, et la (( chambre nuptiale, » 
devenue chambre d'apparat. Les oreillers et les draps du lit 
sont brodés ; une belle commode, des chaises légères, un miroir. 



86 REVUE DES DEUX MONDES. 

le bénitier, des chromolithographies ont encore leur air de jeu- 
nesse et d'étalage. Nous revenons dans la salle à manger, où le 
couvert était mis quand nous sommes entrés. 

— Vous prendrez bien une bouchée avec nous .^^ 

Je reconnais les mots, l'accent, la politesse de la France 
rurale non diminuée. Et tout de suite l'hôte ajoute, en hochant 
la tète, et regardant avec tristesse les deux Français : 

— Vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. Nous 
avons l'œil sur la France, toujours. 

Il est jeune ; il a le type conventionnel du Gaulois, et la phy- 
sionomie sans repos d'un homme des villes. Tandis que nous 
goûtons au pâté en croûte, doré et délicieux, que la ménagère 
avait préparé pour le diner de midi, M. Fortunat Bélanger 
reprend : 

— Je n'ai pas toujours été tel que vous me voyez. Il a fallu 
travailler, et même voyager... 

— Oui, interrompt sa femme : pensez qu'il a fait deux 
séjours au Yukon, de dix-huit mois chacun, l'un avant son ma- 
riage, et l'autre après ! 

— Comme mineur ? 

— Prospecteur et mineur, répond le Canadien. Il fallait 
dégrever le bien de mon père. J'y suis arrivé, et j'ai même 
gagné plus. 

Lamy l'interroge sur la vie dans l'extrême-Nord. Nous écou- 
tons. La causerie dure trop peu à mon grés, Nous quittons la 
ferme et retournons au village, chez le docteur Paradis. 

Nous étions là depuis une heure peut-être, quand on sonne 
à la porte. Le docteur va ouvrir, et revient tenant une lettre à 
la main. 

— Il n'a pas voulu entrer ! J'ai insisté : rien à faire ! 

— De qui parlez-vous ? 

— De Bélanger: dès que nous l'avons eu quitté, ce matin, 
— vous vous souvenez que notre arrivée à l'improviste l'avait 
chagriné, — il s'est mis à écrire. Voici la lettre. 

Cette lettre était adressée à Etienne Lamy, qui me l'a 
donnée. Je la transcris fidèlement : 

.Rivière-du-Loup, Montmagny, mai 1912. 

« Cher monsieur, 
(( Pardon de venir vous relancer, mais, si je comprends bien 



PAYSAGES d'aMÉRIQUE. 87 

votre visite, vous venez étudier l'àme française en Amérique, et 
je crains bien que, pendant votre courte visite sous mon toit, je 
n'aie pas eu le temps de vous la montrer dans toute sa vivacité. 
Pour bien la comprendre, il vous faudrait entendre nos enfans, 
quand ils sont tous réunis, dérouler leur répertoire de vieilles 
chansons de France et nous questionner sur votre beau pays. 

<( Vos malheurs, vos succès, vos gloires, trouvent un écho 
dans nos cœurs, et cet attachement profond à la vieille mère 
patrie ne nous empêche pas d'être de loyaux et fidèles sujets 
britanniques. Expliquez cela si vous le pouvez, 

« Merci à vous et à vos compagnons de voyage pour l'hon- 
neur que vous m'avez fait de visiter mon humble toit. Je com- 
prends que c'est le paysan canadien-français que vous avez 
honoré en ma personne, et je vous remercie au nom de tous. 

« Croyez-moi, cher monsieur, votre bien dévoué 

(( F. Bélanger. » 

Si on me demandait, maintenant, quelle est mon opinion sur 
les Canadiens-Français en général, je me récuserais, n'ayant pas 
eu le temps d'étudier chacun des groupes humains dont le 
peuple est composé. Mais si on limitait la question à la popula- 
tion rurale, d'origine française, de la province de Québec, je 
n'hésiterais plus. D'autres ont célébré et préféré l'audace du 
<îolon américain, ou la méthode de l'Ecossais, ou la patience de 
l'Allemand. Mais, si l'on juge à la fois les trois élémens qui font 
l'homme de labour, la famille, l'àme, le goût du métier, le 
Canadien-Français n'a pas de rival. On pourrait lui en trouver 
pour le métier : il n'en a pas pour l'àme. On la sent enveloppée, 
menacée, attaquée déjà par plusieurs ennemis, la richesse, 
l'alcool, la politique, la mortelle Révolution. Mais, si elle 
résiste, quelle grande nation, bientôt, elle animera! 

René Bazin. 



LES « MEMOIRES » 



SIR ROBERT MORIER 



Mrs Rosslyn Wemyss a entrepris la publication des Mémoires 
et lettres de son père, sir Robert Morier, et les deux premiers 
volumes qui comprennent la période de 1825 à 1874 sont du 
plus haut intérêt (1). 

Sir Robert Brunett David Morier, fils unique de David 
Richard Morier qui fut attaché à l'ambassade de lord Aberdeen 
en 1815 et devint consul général, est né à Paris le 31 mai 1826. 
Les Morier étaient d'origine française. Leur famille, au lende- 
main de la révocation de l'édit de Nantes, émigra dans le Valais. 
Une branche de la famille se fixa en Orient. En 1806, Isaac 
Morier fut naturalisé sujet anglais et nommé consul d'Angle- 
terre à Gonstantinople. La grand'mère de sir Robert Morier eut 
plusieurs sœurs dont l'une devint la marquise de Chabannes la 
Palice. Sir James Morier, secrétaire d'ambassade à Gonstanti- 
nople avec lord Elgin, puis ministre en Perse, auteur de romans 
connus, Zohrab le prisonnier et Ayeska, était l'oncle de l'auteur 
des Mémoires que nous allons étudier. 

Sir Robert Morier, comme son père, choisit la carrière diplo- 
matique où il devait laisser les meilleurs souvenirs. En 1853, 
il était attaché à l'ambassade de Vienne et en 1858 à celle de 
Berlin. Dans son premier voyage en Prusse, il avait fait la 

(1) Loiidon, chez Edwartl Arnold, 2 vol. in-t>, avec porlraits. 



LES <( MÉMOIRES » DE SIR ROBERT MORIER. 89 

connaissance du juriste Samwer et du publiciste Roggenbach 
qui prirent une part importante aux luttes pour la constitution 
de l'unité allemande et eurent sur la carrière du jeune diplo- 
mate une influence décisive. Robert Morier se lia également avec 
le baron de Stockmar qui lui témoigna une fidèle et profonde 
amitié. En octobre 1860, Morier mandait à lord John Russell 
que l'alliance anglo-prussienne était fort difficile à conclure, 
en raison de la faiblesse ou de l'ignorance des ministres de l'An- 
gleterre et de l'hostilité de l'opinion publique allemande contre 
tout ce qui était anglais. Morier attachait le plus grand prix à 
cette alliance, car il rêvait d'unir l'Angleterre libérale à la 
Prusse libérale, partageant à cet égard les idées de son ami le 
baron de Stockmar (1). 

En mars 1865, Morier fut envoyé, à Vienne, comme second 
secrétaire d'ambassade et commissaire anglais pour signer une 
convention commerciale avec l'Autriche. Dans le courant de 
septembre de la même année, il remplit les fonctions de seoré- 
taire de légation à Athènes et, le 30 décembre, il fut transféré, 
avec le même titre, à Francfort-sur-le-Mein. En 1863, il suivit 
de près la grave affaire du Schlesvig-Holstein et en relata les 
curieuses phases dans un journal anglais. C'est à ce moment 
qu'il accentua sa liaison avec François de Roggenbach, lequel 
lui fit connaître le prince royal dont il conquit bientôt l'amitié. 
En juillet 1866, Morier retourna à Vienne négocier un nouveau 
traité de commerce, puis revint à Francfort et de là à Darmstadt, 
dont il dirigea la légation. Le 8 juillet 1871, il passa à la légation 
de Stuttgart, puis à celle de Munich le 30 janvier 1872, et se 
rendit en 1876 à Lisbonne comme ministre plénipotentiaire. En 
1881, il fut nommé ambassadeur à Madrid, puis en 1884 à Saint- 
Pétersbourg. Là, il fît preuve d'une habileté exceptionnelle dans 
les relations de l'Angleterre avec la Russie, spécialement au 
sujet de l'incident du Pendjab, et il contribua fortement au 
maintien de la paix entre les deux pays. 

Durant trente-trois années de diplomatie active, il avait 
acquis des connaissances variées et une expérience qui furent 
employées utilement par lui au service de sa patrie. Il n'était 

(1) Ernest-.VIfred-Christian de Stockmar, jurisconsulte et historien des plus 
estimés (182.3-188tV. était le fils du célèbre baron Christian-Frédéric de Stockmar, 
homme d'État allemand, ami du roi Léopold, conseiller très habile et très sage de 
la reine Victoria et du prince Albert. 



90 REVUE DES DEUX MONDES. 

pas de ceux qui consentent à se réduire au rôle de « drogman 
télégraphique, » et il ne s'en remettait pas uniquement aux 
ordres donnés. Malgré la fièvre de vitesse qui a gagné aussi 
bien les chancelleries que les autres administrations, il prenait 
le temps de réfléchir, de méditer les instructions reçues et de 
peser les termes de ses réponses. Il était, pour tout dire, de la 
vieille et bonne école. On le prisait fort. On l'écoutait. Sa phy- 
sionomie était attrayante. Son front vaste, ses yeux clairs et 
francs, sa bouche finement arquée, un ensemble de bonté et de 
gravité douce parlaient en sa faveur. La sincérité de son langage, 
la droiture de son caractère l'avaient rendu populaire à Saint- 
Pétersbourg. Il n'en fut pas de même en Allemagne où ses- 
allures indépendantes avaient déplu à M. de Bismarck qui 
aurait voulu trouver en lui un instrument docile et non un 
collègue habile et réservé. Sa popularité en Russie avait été 
augmentée par les attaques de la presse allemande excitée à cet 
effet par le chancelier, lequel avait répandu contre lui des bruits 
calomniateurs. Ainsi, on avait accusé sir Robert Morier d'avoir 
transmis au maréchal Bazaine des renseignemens sur le passage 
de la Moselle par les Prussiens en 1870. Or, cela était complè- 
tement faux. Et lorsque Herbert de Bismarck, le fils aine du 
chancelier, osa faire répéter ces bruits par la Gazette de Cologne, 
l'ambassadeur anglais envoya un démenti formel qui ne fut pas 
inséré dans la feuille allemande. Alors Morier publia sa corres- 
pondance qui le dégageait de toute compromission. Les lettres 
que donna le Times en 1875 furent à cet égard d'une netteté et 
d'une portée décisives. Roggenbach, qui avait été mêlé injuste- 
ment à ces fâcheux incidens, disait avec raison de ses calom- 
niateurs : (( Le temps est mal choisi pour un tel déploiement de 
sottises et un pareil sport de persécution ! » 

Le tempérament impulsif de sir Robert Morier, joint à une 
parfaite rectitude d'esprit, tranchait sur l'attitude gourmée des 
autres diplomates^. Tant de naturel et d'autorité déplut à la 
coterie allemande et augmenta les rancunes de Bismarck. Celui- 
ci connaissait son intelligence et son savoir. Il n'ignorait pas 
que, dans les questions compliquées de la politique allemande, 
le Foreign Office avait souvent recours aux lumières de Morier. 
Mais, malgré les attaques incessantes des reptiles excités contre 
lui, Morier vit son crédit s'accroître à Saint-Pétersbourg, tandis 
que celui de Bismarck et de ses agens diminuait d'autant. Le 



LES <( MÉMOIRES » DE SIR ROBERT MORIER. 91 

bruit de son savoir-faire se répandit partout, et ce ne fut pas 
sans plaisir qu'un jour Morier entendit un chef de gare, pendant 
qu'il traversait la France, le désigner ainsi à haute voix : « C'est 
le grand ambassadeur qui a roulé Bismarck ! » 

Le rude climat de la Russie et un labeur assidu fatiguèrent 
sa constitution pourtant fort robuste. Sur les instances du tsar 
Alexandre qui lui témoignait une amitié et une estime parti- 
culières, il consentit à rester quelque temps encore à Saint- 
Pétersbourg, mais la mort prématurée de son fils unique Victor- 
Albert-Louis, frappé en 1892 à l'âge de trente-six ans, l'affecta 
profondément. Un an après, il succombait à Montreux, entouré 
de toute sa famille. Il s'était marié en 1861 avec la fille du 
général Joachim Peel et avait trouvé joie et consolation dans 
cette union parfaite. Ces quelques lignes tracées pour donner 
immédiatement une idée de la personne et du caractère de sir 
Robert Morier seront sur certains points complétées par des 
renseignemens précis que nous trouverons dans les Mémoires 
dont nous allons nous occuper. 



Les divers chapitres de ces Mémoires portent sur les parens 
de Morier, son enfance, ses études à l'Université d'Oxford, ses 
voyages en Suisse et en Allemagne, ses premiers essais de diplo- 
matie à Vienne et à Berlin, le conflit constitutionnel soulevé 
dans la Hesse électorale et les affaires du Schlesvig-Holstein, le 
traité de commerce austro-anglais, la guerre de 1866, la léga- 
tion de Darmstadt, la guerre de 1870, les légations de Stuttgart 
et de Munich, les rapports de la Prusse avec le Vatican et l'Alerte 
de 1875. Des écrits littéraires et politiques, des aperçus sur la 
diplomatie, complètent la physionomie attrayante du politique, 
du diplomate et de l'écrivain qu'était sir Robert Morier. 

Je n'ai point la prétention de donner au lecteur le détail de 
tous ces sujets qui les uns et les autres offriraient un réel intérêt, 
mais j'ai fait choix des pages où il est question de la guerre de 
1870, de l'Alsace-Lorraine et de l'Alerte de 1875, questions tou- 
jours actuelles et qu'on ne saurait trop étudier. On y verra que, 
surtout au début de la guerre, les sympathies de Morier n'étaient 
pas pour nous, mais que, à mesure qu'elle continuait, il perdit 
quelques-unes de ses illusions sur les vainqueurs et même sur 
la politique de son propre pays. Le lecteur trouvera peut-être 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

çà et là quelques contradictions qui proviennent des fluctua- 
tions auxquelles est soumis, lui, un diplomate, même très avisé, 
mais l'ensemble des vues demeure d'une gravité et d'une 
importance considérables. 

Deux mois avant la guerre de 1870, Morier écrivait de 
Darmstadt à lord Giarendon que Bismarck pensait à faire pro- 
clamer l'Empire allemand, mais qu'en présence des nombreuses 
difficultés soulevées par ce dessein, il se cassait la tète pour 
découvrir quelque deus ex machina qui l'aidât à sortir d'em- 
barras. Il avait retenu ces mots du prince royal à Roggenbach : 
« Nous courons au-devant d'une grande guerre. » Le prince 
croyait cependant que l'Angleterre empêcherait cette guerre 
d'éclater. Il ne se doutait pas qu'elle conserverait, à son propre 
détriment, une imprévoyante neutralité. 

« La France, écrit Morier avec un certain humour, se tenait 
sur le seuil du salon impérial dans lequel Bismarck voulait 
faire entrer la Prusse, et elle barrait l'entrée comme l'Ange à la 
porte de l'Eden, en disant: a Messieurs, l'entrée est interdite... » 
« L'Angleterre, ajoute Morier, aurait pu alors intervenir comme 
médiatrice, mais elle préféra le rôle de spectatrice. Nous avons 
choisi la meilleure place pourvoir la grande course de taureaux. 
Nos sympathies vont tantôt aux taureaux, tantôt aux matadors. » 
Les craintes de Morier furent trouvées inopportunes par son 
gouvernement. Le sous-secrétaire d'État au Foreign Office, lord 
Hammond, croyait pouvoir affirmer, à la veille de l'orage, que 
jamais l'aspect de l'Europe n'avait été aussi pacifique. 

Le 15 juillet, Morier prédit que la guerre serait effroyable 
et que la France serait vaincue. A son avis, une alliance anglo- 
allemande eût pu empêcher les hostilités, car jamais Napoléon III 
n'aurait osé affronter les deux nations unies. Le 20 juillet, le 
diplomate anglais qui semblait avoir changé d'opinion sur le 
succès immanquable des Allemands, déclarait qu'ils n'étaient 
pas prêts, et qu une partie de fAllemagne serait occupée par les 
Français avant le premier choc qui aurait lieu au cœur de l'Al- 
lemagne même. Et le 28, il s'étonnait fort que les Français n'eus- 
sent pas encore fait la moindre démonstration. « S'ils avaient 
eu besoin, dit-il, de quelques jours de délai pour se préparer, ils 
auraient pu envoyer 30000 hommes, qui n'auraient rencontré 
aucune opposition et auraient pu détruire les ponts, les chemins 
de fer et rendre impossible la concentration des troupes aile- 



LES « MÉMOIRES » DE SIR ROBERT MORIER. 9â 

mandes. » Morier ne savait pas que la mobilisalion était si défec- 
tueuse, le commandement si mal pourvu, les plans et les ordres 
si contradictoires, les préparatifs si confus, que nous étions au 
20 juillet dans l'impossibilité de détacher de la masse désor- 
donnée de l'armée un corps spécial de 30000 hommes qui eût 
pris les devans et se fût jeté, au delà du Rhin. 

Venant ensuite à l'intrigue Hohenzollern, Morier affirme 
que cette affaire fut conduite par le Roi avec légèreté et insou- 
ciance, et par Bismarck avec son audace accoutumée. Or, le roi 
Guillaume savait fort bien ce dont il s'agissait, puisque, le 
15 mars, il avait lui-même présidé le Conseil où fut décidé le 
choix du prince Léopold dans l'intérêt de l'Allemagne. La pré- 
sence de Bismarck, de Moltke et de Roon à ce Conseil donnait 
à l'affaire la gravité qu'elle devait avoir. Seulement, le roi se 
ménageait une habile retraite au cas oii tout eût mal tourné. 
Prudent et réservé de nature, il attendait le moment favorable 
et se montrait aussi disposé à s'effacer, si l'adversaire eût été de 
taille à lui disputer le terrain, qu'à avancer s'il n'y avait eu aucun 
obstacle redoutable. En ces terribles circonstances, il a secondé 
l'action du chancelier, mais en prenant toutes les précaution» 
pour sauvegarder sa dignité et les intérêts primordiaux de la 
Prusse. Dire qu'il fut léger et insouciant, c'est émettre un juge- 
ment hasardé, car les faits ont exactement prouvé le contraire. 

Les Mémoires affirment que, la guerre une fois déclarée, une 
grande animosité se manifesta en Allemagne contre l'Angleterre 
que l'on croyait hostile. Morier avait dit que si l'on avait extrait 
de la blessure d'un Prussien une balle provenant de Birmingham, 
il se fût soulevé une tempête de haine qui eût duré plusieur.s 
générations. Aussi, suppliait-il le ministère anglais de cesser 
toute importation d'armes en France. Le 3 août, il était allé 
saluer le prince royal à son quartier général à Spire et il n'avait 
pu s'empêcher d'exprimer son admiration pour ce prince qui, 
ayant blâmé la guerre, se préparait néanmoins à y prendre part,. 
« ayant maintenant confiance dans la justice de sa cause. » 

Le cabinet anglais n'avait pas encore manifesté ses vues et 
déjà on l'accusait de prendre parti pour la France. Le duc 
de Cobourg croyait que l'attitude équivoque de l'Angleterre 
au début des hostilités était due aux sympathies de lord Gran- 
ville pour l'Empereur et l'Impératrice, quoique Gladstone et 
les autres membres du Cabinet britannique fussent mieux dis- 



94 REVUE DES DEUX MONDES. 

posés pour rAllemagne. Morier attribuait cette information 
à Bismarck « qui aimait toujours, dit-il, à cliercher midi à 
quatorze heures, » et il ajoutait : <( Lord Granville est absolu- 
ment neutre et incapable de se laisser diriger par des sym- 
pathies personnelles dans une affaire d'intérêt public. » Morier 
ne cachait pas ses propres dispositions. Elles étaient alors favo- 
rables à l'Allemagne et il raillait « l'invention fantastique » 
des Français qui avaient cru effrayer les Teutons en plaçant 
les turcos en avant- garde. N'en déplaise au chargé d'affaires de 
Darmstadt, ces trois bataillons de turcos causèrent un très grand 
effroi aux Prussiens, et nul n'a oublié leur panique à Wissem- 
bourg. Pour excuser cette panique, Morier dit que l'Allemagne, 
fort calme au début, est devenue furieuse à h suite des atro- 
cités commises par les turcos. Il appelle « atrocités » une 
défense désespérée de vaillans soldats contre des forces dix fois 
plus nombreuses. « Les pauvres diables, remarque Morier qui a 
cru aux inventions de la Presse allemande, les paient cher 
maintenant et on ne leur fait aucun quartier. Cela rendra la 
paix plus difficile, car la nation entière crie vengeance. » On 
le vit bien à Bazeilles où les cruautés commises par les Bava- 
rois sont restées inoubliables. Mais cette vengeance féroce ne 
devait pas suffire. « Elle se manifestera davantage, prédisait 
Morier, sous la forme d'une demande de territoire en Alsace- 
Lorraine. » Il ajoute le 8 août, — et ceci fait honneur à son 
jugement : u Ce sera la pire faute que puisse commettre 
l'Allemagne ! » 

Il s'étonne de l'ignorance des journaux anglais qui suppo- 
saient qu'après une bataille décisive Napoléon III et Bismarck 
se donneraient une poignée de main et prendraient, l'un la 
Belgique, l'autre la Hollande. <( Ne savent-ils pas, s'écrie-t-il, 
que l'Allemagne doit battre la France, car elle a tiré l'épée, non 
pour assurer comme la France sa prépondérance politique, 
mais pour assurer son existence nationale.^ » Il écrit ensuite à 
son ami Stockmar : (( Je suis corps et âme avec l'Allemagne, 
mais j'ai d'abord craint les conséquences de la victoire plutôt 
que la possibilité de la défaite. Ces conséquences seraient la 
demande de l'Alsace et de la Lorraine; car prendre deux grandes 
provinces dont les habitans sont plus Gaulois que les Gaulois eux- 
mêmes, et devenant Allemands seraient obstinément plus Français 
que les Français, cela créerait un état de choses que je n'aime- 



LES « MÉMOIRES » DE SIR ROBERT MORIER. 95 

rais pas poiirlos débuts de l'Empire allemand au xix*^ siècle. Ceci 
est le coté sentimental de la question. Voici le côté pratique. 
Une telle occupation hostile demanderait un état de paix armée 
et rendrait tout désarmement impossible. J'aurais voulu voir 
l'armée des citoyens allemands, remettant au fourreau son épée 
sanglante, proclamer le vieux roi Empereur sur le champ de 
bataille et montrer au monde qu'elle avait combattu pour l'unité 
de l'Allemagne et pour vivre en paix avec ses voisins. » 

Voilà bien plutôt le côté sentimental!... Depuis des siècles on 
avait mis dans la tête de tous les Allemands que Strasbourg et 
Metz devaient leur revenir comme des propriétés dérobées, et 
le professeur d'histoire et le maître d'école avaient pénétré les 
générations de cette nécessité inéluctable. L'orgueil allemand 
exigeait l'Alsace et la Lorraine... 11 les a eues et il commence 
seulement à comprendre que ce n'était pas tout de conquérir et 
qu'il fallait encore assimiler. Or cette assimilation, cette germa- 
nisation tant prédites et tant désirées ne se font pas, comme 
l'a reconnu tout récemment le chancelier Bethmann-Hollweg 
lui-même, et les prévisions de Morier sur une paix armée, aussi 
coûteuse qu'une guerre, se sont réalisées. Quant à l'attitude 
effacée de l'Europe au lendemain de la guerre de 1870, on sait 
ce qu'elle a coûté à cette même Europe. 

Se tournant vers son pays qui avait retenu dans une inertie 
calculée la ligue des Neutres, Morier mandait à Stockmar : « Je 
n'ai pas besoin d'ajouter combien je suis honteux de l'attitude 
du lion britannique. Pauvre bète! Au début, ses instincts furent 
justes. Mais aujourd'hui, s'il sent qu'il devrait combattre pour 
la Belgique, il ne sait pas contre qui. Quant à son gardien, on 
ne vit jamais une telle maladresse, une telle incapacité, une 
imbécillité aussi absolue! » Voilà qui n'est guère conforme à la 
réserve diploçnatique ; mais, une fois lancé sur cette pente, 
Morier ne s'arrête pas : <( Les gens s'attendaient, dit-il, à trouver 
plus de moralité sur la rive gauche que sur la rive droite du 
Rhin. » Il fait allusion ici à la révélation subite du piège tendu 
par Bismarck à Benedetti au sujet de la réunion de la Belgique 
à la France : « Le chancelier aurait dû attendre pour faire ses 
révélations, d'avoir battu définitivement les Français; car c'est 
une rude épreuve pour la confiance publique de savoir qu'un 
homme d'Etat allemand a pu être parmi les conspirateurs. » 
Cependant, on peut croire que lord Granville n'a pas dû être 



96 REVUE DES DEUX MONDES. 

étonné d'apprendre que Bismarck, dans ses intrigues avec Napo- 
léon III, faisait bon marciié des États d'autrui. Morier semblait 
ici trop novice en subtilités et en roueries diplomatiques. Quand 
il sut que Gortchakov avait envoyé aux puissances une circu- 
laire pour les informer que la Russie ne se considérait plus 
•comme liée par le traité de Paris au sujet de la Mer-Noire, il 
manifesta sa tristesse et son indignation contre le cabinet 
anglais qui perdait son temps en grimaces et n'osait élever la 
voix. Il se plaignait hautement, et ses plaintes étaient répétées 
au chancelier qui ne les lui pardonnait pas. 

Une autre circonstance allait exciter la méfiance et la colère 
~de Bismarck contre lui. La princesse royale Victoria et la reine 
Augusta, d'accord avec la grande-duchesse de Bade, prévoyant la 
•capitulation prochaine de Paris, avaient demandé à Morier son 
concours gracieux pour faire réussir un projet d'approvision- 
nement rapide de la capitale. Les vivres nécessaires devaient 
•être concentrés dans les ports d'Angleterre et à Ostende, à proxi- 
mité de la France. Bismarck en fut averti et témoigna publique- 
ment son indignation contre une générosité aussi surprenante. 
'Cette indignation s'accentua, quand il s'aperçut que le retard 
■du bombardement de Paris était dû aux mêmes influences fémi- 
nines. Moritz Busch nous a conservé à ce sujet des propos du 
■chancelier, aussi cruels que significatifs. 

Morier ne cessait de déplorer l'inaction politique de son pays. 
(( Le rôle de l'Angleterre, écrivait-il le 5 janvier 1871, a été nul. 
Elle aurait pu appliquer le vieux remède du cordon sanitaire, 
si elle avait conservé son ancienne position en Europe. Elle ne 
l'a malheureusement pas conservée. Elle est fort embarrassée 
par les derniers événemens. » La manière brutale dont l'Alle- 
magne conduisait les hostilités lui aliénait peu à peu les sym- 
pathies qu'elle avait eues dès l'origine en Angleterre. Morier 
lui-même était outré des actes violens et des excès commis par 
les troupes allemandes, tout en conservant une opinion favo- 
rable aux résultats politiques de la guerre. On s'étonnait autour 
de lui de la prolongation des hostilités et on ne comprenait 
pas comment le chancelier n'y avait pas encore mis fin. 
« Bismarck, écrivait Morier, est Bismarck et non pas Daniel. 
Il est donc tout naturel qu'il fasse durer la guerre jusqu'à ce 
•que la France épuisée demande la paix. » Et se livrant alors à 
une comparaison bizarre : « Les vrais coupables, disait-il, sont 



LES (( MÉMOIRES )> DE SIR ROBERT MORIER. 97 

les maîtres du ballet qui pre'parèrent la mise en scène mélodra- 
matique dont l'Europe fut régalée quand le rideau se leva sur 
la France républicaine... Les coupables sont aussi les bandits 
de la pièce qui organisèrent le spectacle de Paris sanglant, 
ruiné, affamé ! Il faut accuser enfin la galerie anglaise qui applau- 
dit ces sataniques maîtres de ballet et leur offrit le public 
devant lequel ils voulurent se pavaner. Je ne puis cacher mon 
indignation pour les hommes qui, sachant que l'Angleterre 
n'interviendra pas en faveur de la France et que la France devra 
se soumettre en fin de compte à l'Allemagne, ne trouvent rien 
de mieux que d'applaudir aux efforts désespérés de la pauvre 
victime! » Aussi, lorsque l'Angleterre interviendra en 1875, — 
comme on le verra dans cet article, — Bismarck raillera ses 
efforts pacifistes et écrira à Hohenlohe cette phrase ironique : 
(( C'est en 1870 que ces efforts auraient été à leur place ! » 

Les troupes allemandes entrent enfin à Paris. « Cette entrée, 
remarque Morier, fut une affaire des plus ridicules et en fait 
une humiliation. » Il ne s'extasie pas, comme l'a fait son col- 
lègue des Etats-Unis, sur la gloriole des Allemands. Il remarque 
qu'ils se sont contentés de peu, puisqu'on les a parqués dans les 
Champs-Elysées et qu'un seul échelon de 30 000 hommes y est 
venu. Il constate que cette entrée a eu pour effet de hâter le vote 
des préliminaires de paix par l'Assemblée de Bordeaux et il 
ajoute : « Pour ma part, je n'aurais jamais eu le courage de 
soumettre l'armée allemande à cette épreuve. » Singulier juge- 
ment!... S'il y a eu épreuve, l'épreuve a été pour nous.] 

On voit que, tout en blâmant les excès de l'Allemagne et 
l'inertie de l'Angleterre, Morier ne dissimulait pas ses sympa- 
thies allemandes, avouant lui-même que ces sympathies l'avaient 
fait considérer par beaucoup de gens à Londres « comme une 
sorte de démon. » A son retour à Darmstadt, le grand-duc lui 
exprima ses regrets de n'avoir pu le décorer, le gouvernement 
anglais ayant décliné sa proposition à cet égard. « J'aurais aimé 
cependant, dit-il, vous pendre quelque chose au cou. — J'espère 
en tout cas, répondit gaîment Morier, que ce ne serait pas une 
corde ! » 11 n'eût certainement pas fait la même réponse à 
Bismarck. Mais il recevait d'autres marques de sympathie qui 
le flattaient particulièrement, comme celles qui lui vinrent du 
roi et de la reine de Wurtemberg. Celle-ci était aussi belle 
qu'aimable et tenait la beauté de son père, l'empereur Nicolas 

TOME XI. — 1912. 7 



98 REVUE DES DEUX MONDES. 

auquel, rapporte JVIorior, une « cocotte » française avait dit un 
jour avec enthousiasme : « On voit bien que tu es le ïsar, car 
tu as le physique du métier! » 

Un grave incident, survenu le 9 décembre 1870, inquiéta 
fort Morier. A cette date, le gouvernement du grand-duché de 
Luxembourg reçut une note menaçante de Bismarck. Le chan- 
celier lui faisait savoir que le roi de Prusse ne se croyait plus 
tenu de respecter la neutralité du grand-duché, parce que la 
population avait maltraité des fonctionnaires allemands et parce 
que le gouvernement avait ravitaillé, par des convois venus de 
Luxembourg, la place de Thionville et permis à des officiers et à 
des soldats français, échappés de Metz, de passer librement sur 
le territoire pour aller reprendre du service en France. C'était 
tout simplement une menace contre tous les États secondaires, 
ce qui jeta la consternation dans le monde diplomatique, facile 
d'ailleurs a émouvoir. Un fait aggravait l'incident. A la suite 
du traité de Londres de 1867, le premier ministre d'Angleterre 
avait déclaré que la neutralité du Luxembourg était placée sous 
la sauvegarde des co-signataires du traité, mais que, si un seul 
des contractans refusait de combattre en faveur de cette neu- 
tralité, il déliait tous les autres. Bismarck avait retenu cette 
déclaration et en profitait pour accentuer son hostilité contre le 
Luxembourg. Le 15 décembre, Morier écrivit à Stockmar : « J'ai 
le cœur brisé. Je suis dans le désespoir quand je vois l'état de 
l'horizon politique. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour obtenir qu'en 
échange de nos bons services en faveur de la Russie à propos des 
affaires d'Orient, cette puissance concliit avec nous une entente 
cordiale et agît en quelque sorte comme un Polizei Ordnung 
(règlement de police). Et voici qu'au milieu des pourparlers, 
bang! éclate la bombe luxembourgeoise ou l'exacte contre-partie 
du manifeste russe I » Morier voulait dire ainsi que la note du 
chancelier allemand avait une analogie frappante avec la récente 
circulaire du cabinet de Saint-Pétersbourg relative au traité 
de 1856. 

« Jamais, ajoute Morier, plus grand acte de stupidité n'a été 
commis, si l'objet en est l'acquisition du Luxembourg qui aurait 
pu être obtenu tout aussi aisément par des moyens honnêtes et 
respectables. J'ai quelques raisons de savoir que c'est la prépa-i 
ration et l'exécution d'un plan formé depuis longtemps, ayant 
pour but la restauration de Louis-Napoléon avec la partie fran- 



LES « MÉMOIRES )) DE SIR ROBERT MORIER. 99 

^aise de la Belgique comme Morgengabe (corbeille de mariage) 
et la Hollande réunie à l'Allemagne. » Je remarque qu'ici 
Morier est plus affirmatif qu'au mois d'août où il critiquait à cet 
égard les dires de la presse anglaise. « Ces résultats, déclare- 
t-il, peuvent être désirables en eux-mêmes, mais s'ils doivent être 
octroyés à l'Europe par la seule volonté de M, de Bismarck au 
mépris de toute loi, de toute justice et de l'honnêteté internatio- 
nale, alors je voudrais voir l'Angleterre dépenser son dernier 
homme et sa dernière cartouche pour s'opposer à une si damnable 
restauration des pires périodes de l'histoire moderne. J'ose dire 
que nous serions battus, mais nous combattrions assez pour 
fatiguer de la guerre l'Allemagne elle-même. Je crois que 
l'ambition de la gloire allumée comme elle l'est maintenant en 
Allemagne y brûlera d'une manière plus terrible qu'elle ne brûla 
jadis, même, dans la grande Nation, comme le charbon une fois 
enflammé brûle plus vivement que la paille. » 

Le ministre du grand-duché, Servois, répondit avec calme 
et dignité aux accusations du chancelier et releva ses erreurs. 
Il fît remarquer que plus d'une fois des uhlans et des détache- 
mens prussiens avaient pénétré sur le territoire luxembourgeois 
sans avoir été désarmés et que des milliers de wagons apparte- 
nant à l'exploitation luxembourgeoise étaient retenus en Alle- 
magne où ils servaient au transport des troupes et de leur 
matériel. M. Servois ajoutait que l'on ne pouvait toucher à la neu- 
tralité du grand-duché sans réunir préalablement les puissances 
pour modifier l'accord de 1867. Bismarck, que cette réponse 
dérouta quelque peu, se borna à déclarer qu'il se réservait pour 
l'avenir de réclamer certaines indemnités pour les dommages 
dont l'Allemagne avait à se plaindre. Mais l'incident suffit pour 
faire comprendre combien l'indépendance du Luxembourg et 
des petits Etats était chose fragile devant l'audace et les appétits 
de l'Allemagne. Et cependant, l'Angleterre ne dit rien, con- 
trairement aux désirs de Morier, pas plus que la Russie, 
l'Autriche et l'Italie. Tout était abandonné aux caprices du 
vainqueur et le silence de l'Europe était comme une abdication 
dont elle allait bientôt se repentir. Bismarck s'en étonnait lui- 
même. « La possibilité d'une intervention européenne, a-t-il 
dit plus tard, était pour moi une cause d'inquiétude et d'impa- 
tience. Je redoutais que la participation de la France aux con- 
férences de Londres relatives aux clauses du traité de Paris ne 



100 REVUE DES DEUX MONDES. 

fût utilisée pour greffer, avec l'audace dont Talleyrand avait fait 
preuve à Vienne, la question franco-allemande sur les discus- 
sions prévues par le programme. C'est pour ce motif que j'ai 
mis en œuvre les influences du dehors et celles du pays pour 
empêcher Jules Favre d'assister à cette conférence. » L'idée de 
coalitions possibles donnait de mauvais rêves à Bismarck. Ni 
l'Angleterre, ni l'Autriche, ni la Russie n'osèrent transformer 
ces rêves en réalités. 

Quant à croire que le chancelier allemand préparait la res- 
tauration de Napoléon III en lui offrant pour gage de réconcilia- 
tion la Belgique et en se réservant la Hollande, c'est le bruit 
qui a couru à l'époque, mais rien de probant no l'atteste. 

La délégation de Bordeaux fit remarquer à l'Angleterre la 
portée considérable des menaces de Bismarck contre le Luxem- 
bourg. Elle montra l'Allemagne prête à saisir les bouches du 
Rhin et à détruire d'un geste le système des ports neutres; mais 
le gouvernement anglais ne s'émut pas. Lord Granville se borna 
à pressentir le gouvernement allemand sur la réunion d'un 
Congrès. Bismarck répondit qu'il serait inutile, car on ne 
pourrait y parler ni de l'armistice avec ravitaillement, ni de la 
paix sans cession de territoires. Il ne laissait voir aucune des 
inquiétudes qui le tourmentaient, et on fut assez aveugle pour 
ne pas les deviner. L'Angleterre avait cru tendre la perche à 
la Défense nationale en l'invitant à la conférence de Londres, 
mais le gouvernement français ne le comprit pas. Obéissant à 
une sentimentalité inopportune, Jules Favre, malgré l'avis de 
Gambetta et les conseils de Chaudordy, demeura à Paris pour 
partager les périls de ses habitans, et le dernier espoir d'une 
intervention possible en notre faveur s'évanouit. Après six mois 
de résistance acharnée, la France allait payer une colossale 
indemnité de guerre et céder l'Alsace et la Lorraine. 

Morier reconnaît que ces deux provinces ont toujours été le 
prix convoité par la Prusse en cas de victoire. Il croit pouvoir 
affirmer, d'après l'opinion des divers cercles politiques de Berlin, 
que si l'Europe s'était opposée à cette conquête, les Allemands 
auraient violé la neutralité de la Belgique et échangé plus tard 
avec la France les provinces de langue française, Namur, Liège, 
Hainaut, contre l'Alsace et la Lorraine. Morier se dit très cho- 
qué, — much schoked, — par ces révélations qui lui avaient été 
faites le 17 septembre 1870. Il convient que cette annexion des 



LES (( MÉMOIRES )) DE SIR ROBERT MORIER. 101 

pays de langue française à la France était la meilleure carte à 
jouer des pangermanistes, mais il redoutait que cette (( combi- 
naison » n'amenât la guerre navale avec l'Angleterre « qui a 
toujours eu un sentiment particulier pour la Belgique. » Quelle 
que soit ici l'exactitude, plus ou moins grande, des informations 
de Morier, — auxquelles, pour mon compte, je ne crois nulle- 
ment, — la Prusse aurait pu prendre la Belgique et même la 
Hollande, sans que*rEurope, qui n'était pas prête à la lutte, eût 
fait entendre autre chose que des gémissemens ou des approba- 
tions. Certes, Bismarck connaissait bien sa force, mais il aurait 
pu être encore plus audacieux. S'il avait étendu ses conquêtes 
en Belgique et en Hollande, tout en capturant l'Alsace et la 
Lorraine, il eût désintéressé les uns par des promesses et effrayé 
les autres par des menaces. Mais il était homme à ne prendre 
que ce qui lui était indispensable, et il l'a prouvé. 

Morier voulut, pendant la guerre, sonder les sentimens 
des Alsaciens-Lorrains au sujet de leur annexion à l'Allemagne. 
Il se mit en rapport avec diverses notabilités. Causant d'abord 
avec le docteur J... de Mayence, il entendit celui-ci formuler 
ainsi les sentimens de la Prusse à l'égard de l'Alsace : « La 
France a autrefois volé l'Alsace à l'Allemagne. C'est pour celle- 
ci un souvenir douloureux, une épine enfoncée dans le côté. La 
France lui a pris la cathédrale de Strasbourg et lui a laissé en 
échange les ruines d'Heidelberg. n Faut-il faire observer qu'au- 
cun pays envahi n'a tiré un parti aussi fructueux d'une vio- 
lente mesure de guerre ? L'Allemagne a fait des ruines du 
château d'Heidelberg, non seulement un « leit motiv )> de res- 
sentiment qui dure depuis plus de deux siècles et alimente chez 
des générations d'étudians une haine inextinguible contre 
nous; mais elle en a fait encore une attraction pittoresque qui 
amène au pied des ruines, aménagées et truquées avec art, une 
foule de touristes qui viennent y dépenser leur or et satisfaire 
une banale curiosité. Que n'a-t-elle conservé aussi les ruines 
de Strasbourg ? On eût vu de quel coté avait été la plus déplo- 
rable violence et comment les Allemands avaient souhaité la 
bienvenue au retour de frères égarés! 

Le docteur J..., qui ne pouvait « sans frémir » passer sur le 
pont de Kehl, n'était pas suspect de sympathie à notre égard; 
il avouait cependant que le sentiment national des Alsaciens- 
Lorrains « était français à un degré exagéré. » Cela tenait, 



402 REVUE DES DEUX MONDES. 

suivant lui, à ce que l'Alsace avait été incorporée à la France 
« au moment où celle-ci touchait au zénith de sa gloire. » 

Morier voulut savoir du docteur J... si l'assimilation n'exi- 
gerait pas la durée de plusieurs générations. Le docteur répon- 
dit que cela irait beaucoup plus vite à cause de l'identité 
de langage et du caractère de la race, mais que d'eux-mêmes 
les Alsaciens ne s'y prêteraient guère. Cependant, il croyait 
que les sentimens de chaude bienvenue, — on venait de bom- 
barder Strasbourg ! — qui se manifestaient partout en Alle- 
magne à l'égard des infortunés habitans de l'Alsace, ne pour- 
raient rester sans effet. <( Les Allemands, disait-il, entrent en 
Alsace, non avec l'orgueil des vainqueurs, mais avec les senti- 
mens provoqués par le souvenir de leur ancienne amitié, et, 
quels que soient les sentimens hostiles manifestés actuellement 
par le parti anti-annexionniste, quand l'annexion sera un fait 
accompli, ces sentimens se modifieront et deviendront ceux de 
la satisfaction pour un régime qui accordera aux Alsaciens la 
liberté religieuse aussi bien en pratique qu'en théorie. » On 
sait quelles libertés leur ont été données et où en est, après qua- 
rante et un ans d'annexion, l'assimilation rêvée! 

Le grand-duc de Bade, auquel s'adressa ensuite Morier, 
croyait qu'il n'y avait pas de parti annexionniste en Alsace et 
que les sentimens de la population étaient aussi français que 
possible. En ce qui le concernait, il avait toujours désapprouvé 
l'idée de l'annexion. Il paraîtrait que le Kronprinz était du 
même avis, mais que le gouvernement, l'eùt-il partagé, eût 
rencontré mille difficultés insurmontables. « Si des considéra- 
tions géographiques ne l'eussent exigé, disait Bismarck, — ce 
propos a été rapporté par Maurice Jôkai, — nous n'aurions 
jamais annexé à l'Allemagne un empan de terre habité par des 
Français. Ce sont des ennemis irréconciliables et sauvages! )> 
A Metz et aux environs, Morier n'osa même pas consulter les 
Lorrains à ce sujet, de crainte que ses questions ne fussent con- 
sidérées comme des injures. A la suite de son enquête, il pensait 
que la paix pourrait se conclure facilement si la France cédait 
Strasbourg et l'Alsace à l'Allemagne qui renoncerait à la Lor- 
raine. Morier ne connaissait pas encore les Français. 

Revenant sur cette question si délicate, au lendemain 
de la guerre, Morier croyait qu'il aurait mieux valu établir 
une union intime entre l'Alsace et la Lorraine, et en faire un 



LES « MÉMOIRES » DE SIR ROBERT MORIER. 103 

duché séparé de la couronne allemande, gouverné par un vice- 
roi, et cela bona jide. Il estimait que plus on développerait le 
particularisme en Alsace-Lorraine, plus ce particularisme se 
tournerait contre la France. Nous dirons cette fois que Morier 
ne connaissait pas les Alsaciens-Lorrains. Les événemens ont 
prouvé en effet que, quelle que soit la tactique des Allemands 
à l'égard do l'Alsace-Lorraine, violente ou modérée, rigoureuse 
ou insinuante, rien ne leur ramène ni les esprits ni les cœurs. 
Il y a littéralement un abîme entre les deux peuples, et rien 
ne pourra le combler. Morier rapporte un curieux entretien qui 
eut lieu entre le dernier maire de Strasbourg, M. Klein, et 
Bismarck. Aux argumens que le maire donnait au chancelier 
contre le service militaire prussien imposé à nos compatriotes, 
Bismarck répondait : « La Prusse a une immense expérience 
des résultais qu'on obtient en faisant porter aux conscrits l'uni- 
forme prussien. Au bout de trois ans, celui qui le porte devient 
non seulement un bon soldat, mais un fidèle citoyen. «M. Klein 
reconnaissait que ce serait fort simple si les conscrits alsa- 
ciens se laissaient mettre l'uniforme prussien, mais il croyait 
que beaucoup s'échapperaient en France. « Et alors, vous 
n'aurez ni soldats ni citoyens ! » En moins d'un an en effet, 
douze cents jeunes Alsaciens s'étaient fait inscrire sur les 
contrôles français à Nancy, et l'exode continuait et continue 
toujours. Aux exigences du recrutement allemand, Morier ajou- 
tait le manque de tact des autorités et s'irritait de tant de rigueurs 
inutiles. Examinant un jour avec le docteur Brandis, secrétaire 
de l'impératrice Augusta, quelles devraient être les armes du 
nouvel Empire, Morier dit ironiquement : « Vous prendrez sans 
aucun doute le lion de Juda. — Pourquoi cela } — Parce que 
vous combattez comme des lions et faites la paix comme des 
Juifs ! » Cette boutade cruelle montre qu'à la longue Morier avait 
senti décroître sa sympathie pour le gouvernement allemand. Il 
laissait entendre d'ailleurs que tous les moyens étaient bons 
aux yeux de Bismarck pour arriver à ses fins. C'est ainsi que le 
chancelier détermina, par le comte Hohnstein, le roi de Bavière 
à accepter et à préparer lui-même le rétablissement du titre 
impérial en faveur du roi de Prusse, non seulement en flattant 
l'amour-propre bavarois, mais en offrant à Louis II accablé de 
dettes, une somme considérable à titre de libéralité officieuse. 
Le fait est peu connu, et cependant il est certain. 



104 REVUE DES DEUX MONDES 



Une (les parties les plus importantes des Mémoires de sir 
Robert Morier est consacre'e à l'Alerte de 1875. Elle mérite 
d'être étudiée avec soin. 

Dès le mois de février 1874, Morier écrivait que le chance- 
lier allemand s'efforçait de faire admettre à l'opinion publique 
la possibilité d'une nouvelle guerre avec la France, et le diplo- 
mate anglais regrettait à ce propos l'attitude effacée de son pays 
en 1870. Le conseiller Geffcken, qui était en relations ami- 
cales avec lui et possédait la confiance du Kronprinz, l'avertis- 
sait qu'une crise extérieure pourrait bien sortir des embarras 
causés à Bismarck par sa lutte contre les catholiques. 

Le prince impérial vint à passer à ce moment par Munich 
et eut avec Morier un long entretien. Il s'efforça de rassurer le 
diplomate sur l'imminence d'une guerre et l'autorisa à répéter 
ses paroles au ministre français, Lefebvre de Béhaine. Cepen- 
dant, tout en affirmant que l'idée de nouvelles hostilités lui était 
odieuse, il paraissait se préoccuper, lui aussi, des armemens de 
la France. L'empereur Guillaume avait dit à Hohenlohe qu'il ne 
doutait pas que les Français ne se préparassent à attaquer à 
la première occasion. Morier affirmait que leurs armemens 
n'étaient que purement défensifs. Mais les bruits de guerre s'ac- 
centuaient à Berlin. Le monde financier s'inquiétait. L'Empereur 
aurait demandé au chancelier d'où venaient tous ces bruits, et 
celui-ci en aurait rejeté la responsabilité sur le maréchal deMoltke, 
dont le Kronprinz disait lui-même : « C'est un grand génie mi- 
litaire, mais il est absolument dépourvu d'idées politiques. » A 
ses intimes, le chancelier affirmait que l'impératrice Augusta 
était plus responsable encore et l'accusait d'avoir elle-même 
inquiété Gontaut-Biron. Cependant, il était certain que Bis- 
marck, devant l'échec du Kulturkampf, cherchait une diversion. 
Il attribuait la résistance des catholiques non seulement à leur 
fanatisme, mais à des encouragemens venus de l'étranger. Il 
s'irritait de voir les catholiques français applaudir aux nobles 
efforts des catholiques allemands pour défendre leur foi et leurs 
intérêts. Il voyait des ennemis partout. Sa politique tracassière 
était surtout soupçonneuse. N'a-t-il pas fait lui-même cet aveu si- 
gnificatif dans ses Souvenirs : <( Si, après le traité de Francfort, un 
parti catholique, d'opinion soit royaliste, soit républicaine, était 



LES (( MÉMOIRES » DE SIR ROBERT MORIER. 105 

resté au pouvoir en France, il eût été impossible d'ajourner la 
guerre aussi longtemps que cela a eu lieu. Il aurait fallu redou- 
ter dans ce cas le rapprochement de deux puissances voisines, 
que nous avions combattues : l'Autriche et la France, rappro- 
chement opéré sur le terrain de la commune religion catho- 
lique. » 

Bismarck détestait Gontaut-Biron qui était allé, en mars 1874, 
passer quelques jours à Saint-Pétersbourg, où il avait de nom- 
breuses et hautes relations, Gontaut s'était efforcé d'enlever tout 
caractère politique à ce voyage. A la vérité, il y vit Gortchakof, 
et celui-ci le prévint que le chancelier allemand lui cher- 
cherait chicane, mais il ajouta qu'avec de la patience et de la 
modération on pourrait se tirer d'affaire. « Il ne peut vous 
faire la guerre, dit-il, en ayant contre lui l'opinion morale de 
l'Europe et, remarqua-t-il énergiquement, il l'aurait. » Le tsar 
confirma la déclaration de Gortchakof et reconnut que le prince 
de Bismarck était un personnage « entreprenant, entier, pas 
commode. » Il espérait bien toutefois que la paix ne serait 
pas troublée. Mais il résultait du voyage en Russie que l'am- 
bassadeur français n'avait combiné aucune intrigue avec le 
chancelier russe contre le chancelier allemand. Le seul fait 
d'avoir été à Saint-Pétersbourg avait excité les soupçons de Bis- 
marck. Furieux de trouver en Gontaut un diplomate averti et un 
catholique convaincu, mécontent de sa campagne du Kultur- 
kampf qui tournait mal, cherchant une diversion nécessaire, 
il jugea habile de faire croire aux Allemands que les Français 
se préparaient à fondre de nouveau sur eux. Il fallait donc les 
prévenir et en finir avec ce peuple aussi incorrigible que témé- 
raire. C'est là tout le secret de l'Alerte de" 1875. 

D'après une légende, dont le major général Braccia di Mon- 
tone s'est fait récemment l'éditeur, Bismarck n'aurait cherché 
la guerre que parce que Mac Mahon voulait fortifier Nancy, 
contrairement à une promesse secrète de M. Thiers. On aurait 
donné comme prétexte le renforcement de l'armée par les qua- 
trièmes bataillons, pour ménager l'amour-propre des Français, 
Je dois dire que jamais M. Thiers, ni dans ses écrits, ni dans 
ses discours, ni dans ses conversations, n'a fait la moindre 
allusion à une semblable promesse. Jamais il n'est venu du 
côté de l'Allemagne, comme voudrait le faire croire le major 
général Braccia, une interdiction dans n'importe quelle forme, 



106 REVUE DES DEUX MONDES. 

de fortifier Nancy. Il n'y a pas à cet égard de veto mystérieux 
à chercher o^u à rappeler. Ce qui est vrai, c'est que Bismarck 
a donné pour prétexte de l'Alerte de 1875 la création par 
l'Assemblée nationale de nouveaux bataillons destinés à augmen- 
ter l'armée française. Ce fait est indéniable. Il a trouvé, même 
chez nous, des écrivains qui, ajoutant plus de foi aux paroles 
du chancelier qu'à celle de LeFlô et de Gontaut-Biron, ont sup- 
posé que l'Alerte n'était qu'une invention « de la France 
monarchiste de Mac Mahon qui voulait montrer qu'elle n'était 
pas à confondre avec la République de M. Thiers et pouvait 
trouver des alliés. » N'en déplaise aux sceptiques, l'Alerte, 
comme le prouve péremptoirement Morier, était une réalité. 

Voici comment s'exprimait le journal allemand, la Post, le 
8 avril 1875, sous ce titre : Der Krieg im Sicht? — la guerre est- 
elle en wxa'è — (( Depuis quelques semaines l'horizon politique 
s'est couvert de nuages. Le gouvernement français a fait acheter 
de nombreux chevaux auxquels le gouvernement allemand fut 
forcé d'opposer un arrêt qui en interdisait l'exportation (1). 
L'attention publique fut ensuite excitée par l'augmentation con- 
sidérable des cadres de l'armée française, décidée par le vote 
de l'Assemblée nationale à Versailles, et qui fut volontairement 
dissimulée pendant qu'on discutait les questions relatives à la 
nouvelle Constitution... On ne peut douter que l'organisation 
nouvelle de l'armée ne soit plutôt un instrument destiné à une 
guerre prochaine qu'une réforme prévue, durable et justifiée... 
La préparation de cette guerre a été la raison de l'union des 
républicains et des orléanistes dans le dernier vote de la Consti- 
tution. Si donc nous devons répondre à cette question qui sert 
de titre à cet article : La guerre est-elle en vue ^ nous pou- 
vons dire : « Oui, certes la guerre est en vue, » ce qui n'em- 
pêche pas cependant que les nuages puissent se dissiper. » Cette 
menace non déguisée frappa Gontaut-Biron.. Depuis deux ou 
trois ans, il savait que Bismarck disait ouvertement : « Si la 
France s'identifie avec Rome, elle devient parla même l'ennemie 
jurée de l'Allemagne. Une France qui se soumettrait à la direc- 
tion de la théocratie pontificale serait incompatible avec la paix 
du monde. » II savait que le chancelier l'accusait de pactiser 

(1) Le 26 février 1875, le prince de Bismarck priait le prince de Hohenlohe 
d'examiner avec l'attaché de Biilow ce que l'on en pensait à Paris, « avant de faire 
les démarches nécessaires. » 



T,ES <( MÉMOIRES » DE SIR ROBERT MORIER. 107 

avec les ultramontains et de chercher, comme d'Aniim, à 
l'écarter du pouvoir. Il savait que Bismarck disait n'être pas 
disposé à laisser aux Français le temps de renforcer leurs 
effectifs et de devenir menaçans. Il savait enfin que le prince 
de Hohenlohe avait dit le 25 mars au grand-duc de Bade : 
(( Il est possible qu'on évite la guerre, mais ce n'est pas pro- 
bable. » D'autre part, notre chargé d'affaires à Munich, Lefebvre 
de Béhaine, croyait que l'attitude arrogante du cabinet de 
Berlin était calculée pour fournir en France et en Italie des 
armes aux partis révolutionnaires, en leur offrant le prétexte 
de se présenter aux populations comme seuls capables de sauve- 
garder la paix compromise par les conservateurs et par les clé- 
ricaux. 

La crise était due à l'impulsion donnée par Berlin à l'Em- 
pire pour le maintenir dans un véritable système d'entraine- 
ment militaire et satisfaire au besoin fiévreux des Allemands 
d'affirmer leur prépondérance en Europe. Lord Derby le disait 
à Charles Havard, notre chargé d'affaires à Londres : « La 
nation allemande a conscience depuis ses succès qu'elle inquiète 
tous ses voisins, et elle est poursuivie de l'idée qu'ils s'apprê- 
tent à se coaliser contre elle. » Cette idée n'a pas changé depuis 
quarante et un ans, et le cauchemar des coalitions hante tou- 
jours le sommeil des diplomates allemands. Enfin, Biilow avait 
confié à Le Flô cette nouvelle menace de Bismarck : « La France 
se réorganise trop vite, mais nous nous donnerons une garantie. 
Nous occuperons Nancy. » Lorsque Hohenlohe partit pour prendre 
possession de l'ambassade allemande à Paris, le chancelier lui 
dit en propres termes : « Nous sommes intéressés avant tout à 
ce que la France ne soit pas assez puissante à l'intérieur et assez 
estimée au dehors pour avoir des alliés. Une République et des 
troubles intérieurs sont une garantie de la paix. Une forte 
République est un mauvais exemple pour l'Europe monar- 
chique. » Gontaut-Biron était averti de toutes ces menaces, et 
il crut bon d'eu donner connaissance à son ministre, le duc 
Decazes qui, comme on le sait, montra en ces graves circon- 
stances autant d'énergie que de sang-froid. 

Radowitz, àme damnée de Bismarck, était parti en mission 
spéciale pour Saint-Pétersbourg afin de hâter les dispositions 
de la Russie, au cas où l'Allemagne serait obligée de riposter 
par le fer aux dispositions hostiles de la France. Il avait fait 



108 REVUE DES DEUX MONDES. 

entendre aux Russes que l'Allemagne était prête à les laisser 
agir en Orient s'ils lui laissaient les mains libres en Occident. 
C'est ce que Gortchakof fit connaître lui-même à Morier aux 
eaux de Wilbad. « Ceci, remarque Morier, me donna l'occasion 
de lui faire observer que c'était un dogme de la politique 
prussienne de chercher à empirer les relations anglo-russes en 
Asie pour améliorer d'autant la situation allemande. Et sans 
nommer personne, je lui donnai, comme provenant d'un émi- 
nent homme d'État prussien, la substance de confidences qui 
m'avaient été faites par Schweidnitz. Je vis clairement qu'elles 
n'étaient pas choses nouvelles pour lui, mais il parut s'amuser 
de la naïveté des aveux faits à un diplomate anglais. Il dit 
seulement : « C'est une ficelle si facile à voir qu'on ne s'y 
laisse pas prendre ! » Et Morier conclut que Bismarck en aver- 
tissant la France de ne pas s'associer aux menées ultramon- 
taines, ne cherchait qu'un prétexte pour fondre sur elle. 

Déjà, le 19 mai 1874, Morier, conversant avec Hohenlohe, 
regrettait l'attitude rogue du chancelier à l'égard de la France, 
et émettait l'espoir que le nouvel ambassadeur à Paris saurait 
calmer les esprits inquiets. Hohenlohe reconnaissait lui-même 
que Bismarck semblait vouloir une guerre nouvelle, mais il disait 
que le danger disparaîtrait le jour où les Français cesseraient 
de crier a la revanche. Quelques jours auparavant, lord Russell 
avait interpellé le Cabinet britannique à la Chambre des Lords 
sur les difficultés apparentes des relations franco-allemandes 
et sur la possibilité de maintenir la paix. On avait, à Berlin, fait 
la plus grande attention à ce débat et on avait accusé Morier 
d'avoir excité Russell à interpeller. Bismarck se défiait de plus 
en plus du diplomate anglais et le faisait observer par ses agens 
et attaquer par les publicistes à sa solde. Morier ne se préoccupait 
pas outre mesure de cette animosité, et continuait tranquille- 
ment ses relations avec les personnes que le chancelier détes- 
tait le plus : Gefïcken était du nombre (1). Ce conseiller, très au 
courant de la politique allemande, le renseignait sérieusement. 
On en jugera par cette lettre, datée de Strasbourg le 27 mai 1875. 

(1) Le docteur Henri GelTcken appartenait à la iVaction conservatrice du parti 
libéral et jouissait de la confiance du Kronprinz. Ancien ministre résident hanséa- 
tique, il avait de profondes connaissances philosophiques, politiques et littéraires. 
Il écrivait dans nombre de journaux et Revues et était très opposé. à la politique 
de Bismarck. 



LES (( MÉMOIRES )) DE SIR ROBERT MORÏER. 109 

(( ... Quand Bismarck fut convaincu que tous ses efforts pour 
internationaliser sa politique religieuse étaient vains, il eut pen- 
dant un moment l'idée de jeter le ministre des Cultes Falk par- 
dessus bord et de faire la paix avec les catholiques. Un peu 
avant Pâques, je causais avec un homme qui le voit beaucoup 
et qui me demanda, tandis que je l'entretenais de la folie des 
procédés actuels, comment on pourrait sortir de cette impasse.!^ 
Je répondis à cette question par un long exposé dans lequel je 
montrais que ce serait possible sans reculade, et je présentais 
trois esquisses de lois aux moyens desquelles la chose pouvait 
être réglée. Un mois après, vint cette courte réponse : « Mes 
bonnes intentions étaient vivement appréciées, mais les bles- 
sures béantes ne pouvaient être fermées avec un emplâtre. » 
La phase de conciliation était passée et le chancelier avait résolu 
de sortir des complications intérieures par une action à l'étran- 
ger, de frapper un grand coup dont la Belgique serait l'objet. 

« Je ne puis dire qu'il soit déterminé positivement à faire la 
guerre, car il serait obligé de créer d'abord une situation où 
l'Allemagne semblerait être l'offensée... Ceci ne serait pas aisé, 
car les Cabinets sont méfians et il n'y a plus d'aveugle camarilla 
française ou autrichienne pour penser à la guerre. Mais il est 
déterminé à annihiler la Belgique qu'il déclare être le foyer 
des conspirations. Il consentirait aisément au partage de ce pays 
entre la Hollande et la France, et voudrait désintéresser cette 
dernière de manière à lui faire accepter définitivement la perte 
de r Alsace-Lorraine. Il parle avec mépris de l'Angleterre qui 
ne serait pas capable de donner une aide militaire effective à 
la Belgique. Il méprise le gouvernement actuel, mais dit qu'il 
serait content de voir Gladstone au pouvoir... Il ne craint rien 
de l'Autriche; tous ses efforts sont concentrés sur la Russie. Ce 
fut l'objet de la mission de Radowitz (fév. 1875), et il remue- 
rait ciel et terre pour gagner Gortchakof et le tsar pendant 
leur visite à Berlin. Il leur dira que c'est le moment d'accom- 
plir leurs projets en Orient et que l'iVngleterre, absorbée par 
l'affaire belge, est incapable d'y opposer une résistance effective. 
Mais il faut qu'il agisse cet été. Andrassy peut être renversé; 
les élections bavaroises peuvent être défavorables; l'Empereur 
Alexandre peut mourir; mais surtout, en supposant que la 
France refuse le marché, l'armée française n'est pas encore 
organisée, tandis qu'elle le sera dans quelques années. Au 



110 REVUE DES DEUX MONDES. 

contraire, l'armée allemande a son eft'ectif complet et ses nou- 
veaux fusils, de sorte que les chances d'un conflit ne deviendraient 
que moins favorables en attendant. L'exécution de ce plan com- 
mença par la note à la Belgique. L'article de la Post suivit, 
puis la seconde note. La Gazette de Cologne déclara que le même 
siècle, qui avait vu naître la Belgique, la verrait disparaître. 
Bismarck essaiera de faire de cette question un réel conflit. Je 
ne sais pas si notre gouvernement se rend compte de la gravité 
de la situation. Je ne crois pas que le gouvernement belge s'en 
rend compte, car, autrement, il ne commettrait pas l'impru- 
dence de célébrer Deschamps (1), ce qui est de l'eau pour le 
moulin de Bismarck. Vous voyez que nous allons avoir un 
été assez chaud, mais il faut savoir quelles forces pourront être 
opposées à ce fou furieux qui va hasarder l'avenir de l'Alle- 
magne par sa politique aveugle. Il y a d'abord l'Empereur lui- 
même qui, à son âge, n'aimera pas à risquer dans une nouvelle 
guerre ce qu'il a gagné. Le jeu de Bismarck est de l'acculer à 
une position où la guerre deviendrait inévitable, et il faut 
tout faire pour empêcher cela. Votre Reine ne pourrait-elle lui 
écrire, lui dire nettement le but de Bismarck et déclarer que 
l'Angleterre n'abandonnera jamais la Belgique.^ Je ne puis 
concevoir le paisible langage de vos ministres. Mais la chose 
la plus importante est d'empêcher une entente de Bismarck 
avec la Russie. Je puis à peine penser que Gortchakof, qui 
désapprouve la politique religieuse de Bismarck et qui a réso- 
lument refusé de marcher avec lui, puisse prêter la main à une 
entreprise qui, si elle réussissait, ferait de Bismarck le maitre 
de l'Europe. » 

Cette lettre est assez nette, je crois, pour que désormais on 
ne traite plus de roman l'Alerte suscitée en 1875 et pour qu'on 
n'accepte plus les démentis intéressés de Bismarck. Mais il y a 
mieux encore. Au retour d'un petit voyage à Innsbruck, Morier 
trouva une lettre de Blowitz, parue dans le Times an 6 mai 1875, 

(1) Adolphe Deschamps, homme d'État helge, chef éminent du parti catholique 
(1807-1875), se plaignait de la pression exercée par l'Allemagne sur le ministère, et 
disait que sa tâche devenait impossible. « La déclaration faite à Perponcher le 
11 mai que la démission du Ministère mettait en danger l'indépendance même de 
la Belgique, dit Hohenlohe, donne, aux yeux de Bismarck, une très petite idée de la 
vitalité (lu pays. Pour nous, nous ne pouvons en aucun cas nous réjouir de voir 
la Belgique gouvernée par des ministres appartenant au parti qui nous fait la 
guerre. Tout ce qui est ultramontain gravite autour de la France. » (Mémoiî'es, 
t. H, p. 321.) 



LES « MÉMOIRES » DE SIR ROBERT MORIER. 111 

qui avait répandu dans l'Europe entière une émotion considérable. 
Cette lettre, dont on connaissait la source diplomatique, n'attri- 
buait pas les inquiétudes nouvelles à l'imagination surexcitée 
des Français. Elle en affirmait la réalité. Le parti militaire alle- 
mand estimait que l'indemnité de cinq milliards avait été trop 
minime; qu'on avait eu tort de laisser Belfort à la France et 
que celle-ci se préparait à une guerre de revanche. Ses arme- 
mens, peu dissimulés, motivaient des hostilités nouvelles qui 
auraient pour but de lui reprendre Belfort et de lui imposer une 
seconde indemnité de dix milliards. La lettre de Blowitz recon- 
naissait bien que la France conservait l'espoir d'une revanche, 
mais que ce n'était pour le moment qu'un rêve qui ne devait 
pas troubler l'esprit d'un homme aussi rétléchi que l'était le 
prince de Bismarck. L'Assemblée nationale était d'ailleurs aussi 
pacifique que la Chambre des Communes. Mais certains Alle- 
mands pensaient que le meilleur moyen de protéger l'Alle- 
magne et ses conquêtes, c'était d'écraser la France. « Raison- 
nement aussi faux qu'odieux 1 » s'écriait le Times. Le grand 
journal anglais ne pouvait croire qu'un dessein aussi cynique 
existât dans la masse du peuple allemand. Il lui paraissait im- 
possible que le prince de Bismarck put sérieusement préparer la 
guerre et qu'un souverain, tel que l'empereur Guillaume F', 
consentit à la sanctionner ; enfin que la nation allemande put 
accepter la proposition de détruire un Etat voisin, tout sim- 
plement parce qu'il pourrait devenir agressif. Le Times affir- 
mait que l'origine de ce bruit néfaste provenait des fanfaron- 
nades de l'état-major prussien et peut-être aussi « des vagues 
menaces qu'avaient laissées tomber des hommes d'Etat alle- 
mands qui attribuaient à la tactique de l'intimidation une 
valeur diplomatique efficace. » En résumé, d'après le Ti)nes qui 
faisait sienne la lettre de Blowitz, la situation et les intentions 
de la Prusse pouvaient se résumer ainsi : Même avec les cinq 
milliards, l'Allemagne n'était pas plus riche qu'avant la guerre. 
Elle ne pouvait, sans épuiser ses ressources, défendre ses con- 
quêtes devant une puissance qui ne voulait pas les oublier. 
Aussi, fallait-il en finir avec la France et réparer les bévues du 
traité de Francfort qui avait laissé à ce pays la faculté de 
réparer ses ruines et de recommencer la lutte un jour ou 
l'autre. Le moment était favorable. L'Angleterre, l'Italie, l'Au- 
triche laisseraient faire. La Russie seule pourrait présenter 



112 REVUE DES DEUX MONDES. 

quelques objections, mais on lui démontrerait qu'il fallait à 
tout prix se débarrasser de cette nation gênante pour tous... Le 
Times faisait l'Europe juge de tels desseins. Qui dès lors pouvait 
être sûr de sa propre indépendance.!^ Que ne devait-on pas 
attendre de ceux qui déclareraient une nouvelle guerre dans de 
semblables conditions .^^ Il fallait dissiper l'angoisse générale. 
C'était à l'Allemagne de rassurer par une déclaration formelle, 
non seulement la France, mais tout le monde civilisé, car des 
théories aussi sauvages mettraient en péril le droit des gens. 

Au moment où allait paraître le premier article du Times, le 
prince de Hohenlohe s'était présenté au quai d'Orsay, porteur 
d'une note du chancelier qui visait les arméniens exagérés de 
la France. Cette note, je puis l'affirmer d'après ce que m'en a 
dit autrefois Albert Sorel, qui avait reçu les confidences du duc 
Decazes, ressemblait à un ultimatum et jeta le plus vif émoi 
dans le monde officiel. Aussi, cet émoi gagna-t-il bientôt les 
diverses chancelleries. Si l'on traitait ainsi la France, quel était 
le sort qui attendrait prochainement les autres puissances .»> 
« Telle est, ajoutait la lettre envoyée au Times, la considération 
qui devrait faire sortir l'Europe de son indifférence et lui rap- 
peler cette recommandation peu flatteuse, mais ingénieuse, 
d'une paysanne qui, en laissant ses enfans seuls à la ferme leur 
disait : <( S'il vous arrive quelque chose, ne criez pas : Au 
voleur ! Personne ne viendrait, car vous seriez seuls en danger 
d'être volés... Criez au feu! si vous voulez faire accourir les 
voisins, car le feu peut brûler tout un village? » 

A la suite de la lettre de Blowitz, le journal anglais appré- 
ciait en ces termes la théorie attribuée au parti militaire alle- 
mand : u Elle serait plus digne d'un conquérant barbare que 
d'un État civilisé. » Le lendemain, 7 mai, le Times consacra à 
cette grave affaire un second article aussi impressionnant que le 
premier. « Qui peut croire, disait-il, que des hommes d'État, 
comme le prince de Bismarck et ses collègues, ne se préoccupe- 
raient pas de l'irritation que causerait en Europe un procédé 
inconnu depuis le premier Empire .^ Il semble presque impos- 
sible que l'empire allemand entreprenne l'effroyable tâche de 
ruiner la France sans amener le rapprochement de ses voisins 
et leur réunion en une ligue hostile contre lui.^ » Puis, dans un 
troisième article, il ajoutait : « Il est inadmissible que les 
craintes des Français se réalisent. L'Allemagne n'osera pas ou- 



LES (( MiÉMOIRES )> DE SIR ROBERT MORIER. 113 

trager le sens moral de l'Europe en attaquant une nation qui ne 
lui fait aucun mal et qui cherche à garder la paix. C'est alors 
que tous les États européens considéreraient l'Allemagne comme 
leur ennemie et que l'Allemagne verrait se former une ligue 
internationale qui mettrait en pe'ril son Empire à moitié 
constitué. » 

Il importe de rappeler, — et c'est ce qui fit impression sur 
Morier, — que le 21 avril précédent, dans un diner chez l'am- 
bassadeur d'Angleterre, le comte de Radowitz avait, à propos des 
bruits de guerre répandus en Allemagne, manifesté de l'inquié- 
tude sur la formation des quatrièmes bataillons en France. Le 
vicomte de Gontaut-Biron avait essayé de le rassurer en lui 
jurant que c'était une simple question de réorganisation mili- 
taire et nullement le désir do préparer des hostilités nouvelles. 
« Vous nous rassurez sur le présent, répliqua Radowitz, mais 
l'avenir, en répondez-vous.»^ Pouvez-vous affirmer que la France, 
ayant repris son ancienne prospérité et réorganisé ses forces, ne 
retrouvera pas alors des alliances qui lui manquent aujourd'hui, 
et que les ressentimens qu'elle conserve très naturellement pour 
la prise de ses deux provinces, ne la pousseront pas à déclarer 
la guerre à l'Allemagne.^ Si la revanche est la pensée intime de 
la France, pourquoi attendre pour l'attaquer qu'elle ait repris 
des forces et qu'elle ait contracté des alliances.»^ Convenez en 
effet que politiquement, philosophiquement et même chrétien- 
nement, ces déductions sont fondées et que de semblables préoc- 
cupations sont bien faites pour guider l'Allemagne! » 

C'était la pensée même de Bismarck que divulguait Radowitz. 
Il la divulguait un peu trop, car après l'échec de la menace, le 
chancelier irrité s'écria que, suivant son habitude, après le troi- 
sième verre, Radowitz avait exagéré son langage. Et plus tard, 
il dit à Hohenlohe : «/Quant à Radowitz, même s'il s'est impru- 
demment avancé, Gontaut a eu tort de le rapporter. Le conseiller 
du bureau des Affaires étrangères n'est pas le ministre. » On 
comprend cependant que, devant la déclaration du diplomate 
allemand, Gontaut-Biron éprouva une indignation bien natu- 
relle qu'il eut quelque peine à réprimer. Ayant repris son calme, 
il se borna à répondre que ce que l'on disait au sujet de la 
France, on pouvait le concevoir pour les autres puissances. « Vous 
êtes en paix avec la Russie, dit-il. Cependant, vous pouvez avoir 
des raisons de la redouter un jour et à vos yeux ce serait un 

TOME XI. — 1912. 8 



114 REVUE DES DEUX MONDES. 

motif suffisant pour l'attaquer ? — Oh ! ce ne serait pas la même 
chose ! Pourquoi penserions-nous à faire la guerre à la Russie 
avec qui nous n'avons cessé d'entretenir des rapports excellens? 
Il n'en est pas de même pour la France. Trop souvent nous avons 
été en guerre avec elle. Il y a deux cents ans qu'elle a ravagé 
le Palatinat et enlevé l'Alsace à l'Allemagne ! » Gontaut-Biron 
répliqua qu'il pourrait relever à son tour les incursions des 
peuples allemands en Gaule et qu'il ne s'agissait pas de rappeler 
les injures du passé. Pour le moment, la France était tout 
entière à ses alïaires et avait grand besoin de la paix. « Vous 
me donnez cette assurance pour cette année, objecta Radowitz, 
mais me la donneriez-vous pour l'année prochaine.^ — Oui, cer- 
tainement et pour plus encore ! » Mais les affirmations du diplo- 
mate français ne convainquirent pas le diplomate allemand et 
la persistance de son attitude rogue et ironique redoubla les 
inquiétudes de Gontaut. 

Morier avait lu avec attention le numéro du Times qui venait 
si à propos appuyer ses propres sentimens. Il l'envoya au Kron- 
prinz et y joignit la lettre suivante sur laquelle j'appelle tout 
particulièrement l'attention du lecteur : 

« Monseigneur, en rentrant chez moi la nuit dernière, j'ai 
trouvé le Tvnes de jeudi arrivé en mon absence. Il contient une 
lettre importante de Paris et un remarquable leading article, 
tous deux sur le sujet dont j'ai essayé de parler à Votre Altesse 
Impériale hier dans le train ; et, comme ils confirment, d'une 
manière vraiment extraordinaire, l'anxiété dont j'ai parlé à Votre 
Altesse Impériale et qui oppresse des personnes bien informées, 
je prends la liberté de les joindre à ma lettre, au cas où ils 
auraient échappé à l'attention de Votre Altesse Impériale. Le 
point le plus important me parait être que cette chose alar- 
mante venant apparemment de Paris, je l'ai entendue, il y a au 
moins trois semaines, comme provenant des sources purement 
allemandes de Berlin ; et puisque l'alarme causée en France n'est 
que la fumée d'un feu allumé en Allemagne, puisque, au lieu 
d'être, comme le dit le Times, une alerte française ou le résultat 
de la maladive imagination française, cette alarme est causée 
directement par une personne ou quelques personnes officielles 
de Berlin, qui ne pourrait reconnaître qu'il y a intention de la 
part de l'Allemagne d'attaquer la France, maintenant qu'elle 
est affaiblie.^ Nous sommes en face d'un fait d'une importance 



LES « MÉMOIRES » DE SIR ROBERT MORIER. 115 

si ^rave et si périlleuse pour l'avenir de l'Europe et même 
de la civilisation humaine, que je confesse le déchirement de 
mon cœur quand j'y songe, et que je me rappelle, au moins 
vingt fois par jour, les paroles de Votre Altesse Impériale en 
1868, me disant qu'une guerre entre la France et l'Allemagne 
reculerait la civilisation d'un siècle et que vous feriez tous vos 
efforts pour prévenir une telle calamité. Je n'ai jamais songé 
que, si cette catastrophe avait lieu, ce même danger serait 
renouvelé par l'Allemagne ayant appris et exagéré le tort du 
peuple qu'elle avait vaincu. Car il ne faut pas se dissimuler que 
la maladie dont souffre maintenant VEurope est causée par le 
chauvinisme allemand, type nouveau et plus formidable de la 
maladie que le chauvinisme français, car, au lieu d'être spasmo- 
dique et indiscipliné, il est méthodique, calculé, de sang-froid et 
en pleine possession de soi-même... Si la doctrine qui déclare 
qu'un danger abstrait, hypothétique, complètement différent 
d'un danger immédiat et concret, est une raison suffisante pour 
qu'un voisin plus fort attaque le plus faible et y voie un casus 
belli, si une telle doctrine se traduisait par des actes officiels, 
comme une sommation de désarmement adressée à la France 
en ce moment, j'ose prophétiser à Votre Altesse Impériale que 
l'Allemagne ne se laverait jamais de la tache qu'un tel retour à 
un pur Faustrecht imprimerait sur elle. 

(( ... Si un individu peut le faire sous une impulsion dia- 
bolique, une nation ne peut s'offrir le luxe du cynisme et ne 
peut risquer de se placer au ban de l'opinion publique, parce 
qu'une nation ne meurt pas... Ce ne fut pas Gain mort, mais 
Gain vivant qui fut maudit, comme meurtrier de son frère. Nous 
avons tous été élevés dans la haine du nom de Napoléon 1°'; 
mais j'ose dire que si l'Allemagne attaquait et écrasait la France 
maintenant, sous quelque prétexte que ce soit, son nom éveille- 
rait plus de haine encore dans l'histoire future. Aucune des 
circonstances, qui peuvent excuser Napoléon, n'existe dans le 
cas présent... Plonger l'Europe dans une nouvelle guerre pour 
satisfaire la conscience scientifique de professeurs militaires 
serait une action marquée de férocité pédante, de cynisme scien- 
tifique, de cruauté académique, une action que l'histoire n'ou- 
blierait jamais et que l'humanité serait longue à pardonner... 
Sans doute, les armemens de la France sont exagérés, mais ce 
sont les armemens du désespoir, les armemens d'un peuple qui 



116 REVUE DES DEUX MONDES. 

a la mort dans rame... Un Français bien informé me disait, il y 
a quelque temps : « Nous savons qu'en Allemagne les autorités 
militaires invoquent sans cesse la nécessité d'une nouvelle 
guerre... Nous devons être prêts contre un coup de main. Nous 
savons qu'aucun de nos préparatifs ne peut nous assurer la 
victoire, mais nous devons être capables de mourir avec 
dignité... » L'émoi des Français est indicible et même exagéré, 
ajoutait Morier. Le danger réel contre la paix se trouve : 1° dans 
la doctrine des professeurs militaires allemands qui déclarent 
a priori qu'une guerre est nécessaire d'après des principes 
scientifiques ; 2° dans les idées personnelles de certains hommes 
d'État qui voient dans une guerre étrangère le moyen de sortir 
des difficultés intérieures. 

(( Comment parer à ce danger.'^ J'y ai songé toute la nuit et j'en 
suis venu à conclure qu'il faudrait surveiller les arméniens 
français et non protester fortement contre ces armemens, ce 
qui amènerait la guerre et inaugurerait un nouveau principe 
de droit international contre lequel s'élèverait le monde entier. 
Il faudrait proposer le renouvellement de la ligue des Trois 
Empereurs uniquement dans le dessein de maintenir la paix de 
l'Europe... Je dois réclamer l'indulgence et le pardon de Votre 
Altesse Impériale pour lui avoir écrit si longuement, mais Elle 
sait combien j'ai profondément à cœur la cause de l'Allemagne 
et le profond intérêt que je prends à tout ce qui concerne Votre 
Altesse Impériale et la Princesse Royale... J'ai l'impression que 
si cette crise de chauvinisme réussissait à venir znm Durch- 
bruch, (par violence,) fùt-elle couronnée de succès, l'avenir de 
l'Allemagne serait compromis au moins durant nos vies res- 
pectives. » 

Le Kronprinz savait que Morier lui avait dit la vérité et 
ses derniers mots, en le quittant, avaient été : « Souvenez-vous 
que je garde tout ce que vous m'écrivez parmi mes archives 
les plus secrètes et les plus précieuses. Vous ne pouvez trop 
m'écrire. » On reconnaîtra toute la gravité de cette lettre qui 
dénonçait en Allemagne un état de choses qui, malheureuse- 
ment, n'a pas encore cessé. 

A la même date, Morier disait à Lefebvre de Béhaine : « Je 
sais qu'on se promet d'obtenir de grands résultats du prochain 
séjour de l'empereur Alexandre à Berlin. Le prince de Bismarck 
persiste à se montrer préoccupé de vos armemens. A quelle 



LES (( MÉMOIRES )) DE SIR ROBERT MORIER. 117 

résolution cela le conduira-t-il? C'est ce que je ne suis point par- 
venu à connaître. Mais qu'il se prépare quelque chose, c'est ce 
que je puis vous affirmer. Lord Derby m'a dit qu'il était inquiet. 
Le chancelier a toujours eu cette idée que vous ferez une 
guerre de revanche et il veut la prévenir. Il a eu récemment 
la pensée de vous forcer à prendre la moitié de la Belgique et 
d'octroyer l'autre à la Hollande. Dans ce cas, il donnerait carte 
blanche à la Russie, en Orient, aux dépens de l'Autriche et il 
voudrait vous obliger, bien entendu, à entrer dans une ligue 
contre la Papauté. » Il y avait quelque vérité dans ces asser- 
tions, provenant de Geffcken, mais les desseins de Bismarck 
sur des modifications possibles en Europe étaient tellement 
mystérieux et changeans qu'on ne peut y ajouter une sincère 
créance. Vers cette même époque, les Mimchene?' Nachî'ichten 
traitaient la Belgique de « nid de Jésuites, » et accusait ce pays et 
la France de s'être ligués avec le Vatican pour faire rouler la 
petite pierre qui devait ébranler l'Europe. Le journal bavarois 
exprimait l'espoir que la Russie et l'Autriche dégoûteraient le 
coq gaulois de son envie de chanter et il appuyait sur la pensée 
conçue par Bismarck de grouper les trois Empires dans une 
triple alliance contre la France et le Saint-Siège. Mais les espé- 
rances fondées sur la Russie surtout devaient s'évanouir rapide- 
ment, et la politique aventureuse du chancelier allemand allait 
subir un rude échec. 

Tout confirme les intentions brutales de Bismarck, malgré 
ses dénégations répétées, lorsque le coup, préparé par lui, fut 
manqué. Dans une conversation qui eut lieu entre Gortchakof et 
Morier pendant le mois de juin, Gortchakof faisait semblant de 
rejeter la responsabilité de l'Alerte sur le maréchal de Moltke 
et sur son état-major. Morier fit alors allusion à la célèbre 
phrase de Radowitz : « Pour des raisons philanthropiques, mo- 
rales et chrétiennes, c'est le devoir de l'Allemagne d'attaquer la 
France. » En entendant cela, Gortchakof parut s'émouvoir 
et, après un long silence, fit cette grave déclaration : <( Puisque 
vous en savez tant, je vais vous raconter un fait qui vous inté- 
ressera. » Et il apprit à Morier que la phrase citée par lui avait 
été envoyée à Radowitz à Saint-Pétersbourg de Berlin même, 
dans un rapport confidentiel. Gortchakof en avait eu connais- 
sance, l'avait copiée lui-même et montrée au tsar. Quelque 
temps après, se trouvant à Berlin, il parlait de l'Alerte avec le 



as REVUE DES DEUX MONDES. 

chancelier, lequel rejeta naturellement tout le blâme sur les 
militaires. Mais Gortchakof ajouta tranquillement : (( Après 
tout, il y a des hommes d'une tout autre importance que de 
petits lieutenans qui ont tenu un langage similaire, » et il répéta 
la phrase de Radowitz. Sur ce, Bismarck jura que cette phrase 
était controuvée, que Radowitz lui-même lui avait rapporté sa 
conversation, ipsissimis verbis, et que rien dç pareil ne s'y trou- 
vait. Pour le mieux prouver, le chancelier envoya quelques jours 
plus tard à Gortchakof un long mémorandum de Radowitz qui 
relatait son entretien avec Gontaut-Biron (mémorandum visi- 
blement écrit ad hoc) et dans lequel non seulement la phrase 
incriminée ne figurait pas, mais où il n'y aurait pas même eu 
possibilité de l'introduire. Cette démonstration si habile n'em- 
pêcha pas le chancelier russe d'exprimer à Morier sa conviction 
absolue de la parfaite correction de Gontaut-Biron, homme trop 
loyal pour s'être permis des afiirmations mensongères. Ceci 
explique encore l'animosité de Bismarck contre l'ambassadeur 
français auquel il ne pouvait pardonner ce fait que Gortchakof 
avait plus de confiance en ses dires qu'en ceux des Allemands. 
Il avait à diverses reprises fait demander son rappel par Hohen- 
lohe, en prétendant « qu'il était impossible dans l'intérêt de la 
paix, d'entretenir à Berlin de bonnes relations, tant que le poste 
d'ambassadeur serait occupé par un légitimiste ultramontain 
avec lequel le prince de Bismarck n'avait pas sa liberté de 
parole et qui ne possédait pas une connaissance suffisante des 
ailaires. » La vérité, c'est qu'il les connaissait beaucoup trop! 



La haine de Bismarck contre Gontaut-Biron s'était portée sur 
Morier, et depuis longtemps. En 1858, Morier qui débutait dans 
la carrière, avait été envoyé, sur la demande du prince Consort, 
à Berlin comme secrétaire d'ambassade. L'ambition du jeune 
diplomate était d'amener une alliance politique et intellectuelle 
entre l'Allemagne et l'Angleterre. Lié, ainsi que je l'ai dit, avec 
le baron de Stockmar, il avait foi dans les hautes destinées de 
l'Allemagne et croyait « qu'elle serait la lumière qui éclairerait 
les Gentils et aurait un avenir plus magnifique que celui des 
autres nations. » De cette époque date son amitié avec le prince 
héritier et la princesse Victoria, auprès de laquelle il eut une 
situation privilégiée. Ses relations et ses sentimens libéraux lui 



LES (( iMÉMOIRES » DE SIR ROBERT MORIER. 119 

attirèrent bientôt à la Cour des jalousies et des inimitie's. Dès que 
Bismarck arriva au pouvoir, il s'inquiéta de voir Morier en si 
bonne position auprès du prince Frédéric-Guillaume, le fit pres- 
sentir et le trouva trop indépendant à son gré. Il lui reprocha 
bientôt d'influencer le roi Guillaume par l'entremise de la Reine, 
du prince héritier et de sa femme. Quand Morier occupa à 
Darmstadt une situation où il croyait n'avoir rien à craindre, 
le chancelier fit tous ses efforts pour l'en déloger et lui faire 
quitter l'Allemagne, en le dénonçant comme un agitateur anti- 
prussien, et cela même au moyen de lettres anonymes. Dès 1867, 
le baron de Stockmar avertissait Morier qu'il était accusé de 
nouer des intrigues contre l'Allemagne et que le chancelier avait 
adressé à lord Napier une plainte formelle contre lui. Morier 
avait les preuves de toutes ces menées et connaissait le dénon- 
ciateur, un diplomate prussien, qui avait servi d'espion contre 
certains habitans de Darmstadt et contre le prince Waldemar de 
Holstein lui-même. Voici comment Morier expliquait la persé- 
cution de Bismarck contre lui : « Je ne crois pas être injuste 
envers le prince en affirmant que la politique se<présente à lui 
d'une manière moins abstraite que concrète ; en d'autres termes, 
bien moins en rapport avec les principes qu'identifiée avec les 
personnes. Il réagit contre l'idéalisme de ses compatriotes. C'est 
ce qui fait sa force et aussi sa faiblesse ; c'est ce qui a donné à 
sa méthode politique un caractère si accusé, pour ne pas dire 
violent, contre les personnes. L'arène politique est pour lui, au 
sens littéral du mot, une sorte de jeu de bagues, dans lequel 
l'homme le plus fort l'emporte sur le plus faible et ramasse 
sans cesse l'enjeu. Il méprise cette politique et juge inutile toute 
action fondée sur des principes moraux, ou sur tout autre fait 
que l'action personnelle. On pourrait lui appliquer ce passage 
concernant Napoléon : (( Cet homme comprit tout, excepté une 
seule chose, le scrupule en matière de morale ; quant à ceux 
qui avaient des principes moraux, il les brutalisa, il les ridi- 
culisa; il ne les comprit jamais. » 

Morier insiste sur cette conduite habituelle à Bismarck : « Le 
résultat naturel de l'oubli des principes moraux comme levier de 
l'action politique, est de les remplacer par l'intrigue personnelle. 
Or, l'intrigue personnelle a joué dans la carrière de Bismarck 
un rôle immense. Aux yeux du chancelier, les personnages qui 
occupent la scène politique sont uniquement de deux sortes: ses 



120 REVUE DES DEUX MONDES. 

amis et leurs cliens, ses ennemis et leurs cliens. Dès qu'il voit 
un homme doué de quelque influence, il essaie de le mettre 
dans la première catégorie par cajolerie ou par force, et il réussit 
à convertir ainsi ses propres ennemis en instrumens actifs. Mais 
quand il n'y réussit pas, oh I alors, il n'est satisfait que lorsqu'il 
a écrasé ceux qu'il n'a pu séduire, et rien, rien ne peut surpasser 
la persévérance et la violence de son animosité. 

« Les personnes qui lui font l'opposition la plus obstinée et 
qu'il aurait voulu passionnément convertir à sa politique pour 
en faire ses instrumens, sont le prince héritier et la princesse. 
Cette opposition date des premières tentatives faites par Bis- 
marck pour détruire la Constitution prussienne. Elle est fondée 
sur le simple principe que la Constitution existante étant un 
contrat solennel passé entre la dynastie et la nation, l'héritier 
présomptif est, d'une façon spéciale, obligé de la respecter. Mais 
ceci était une considération qui n'entra jamais dans le cerveau 
de Bismarck. Il était persuadé que ce n'était là qu'une affaire 
personnelle et que le prince lui était hostile. « Le prince royal, 
dit-il, doit agir sous l'influence de la princesse royale; celle-ci 
sous l'influence de la Reine, et la Reine sous l'influence de lord 
Palmerston et de lord John Russell. Enfin, il doit se trouver 
quelque part un agent secret au courant de ces intrigues, et 
cet agent ne peut être que sir Robert Morier. » Aussi, vu la 
résistance du prince royal à la politique du chancelier, des 
intrigues misérables surgirent, et Morier aurait pu en révéler 
plusieurs. Il se contente de citer ce seul fait pour donner une idée 
de l'animosité de Bismarck. « Son but, dit-il, a été et est encore 
d'isoler le prince royal de toute autre influence que la sienne. 
Il sait que le prince est nerveux et que l'isolement le déprime; 
mais étant littéralement aveugle en matière de principes, il ne 
sait pas qu'il a affaire à un homme de l'esprit le plus élevé, qui 
agit par conviction et qui continuerait à agir de la sorte, même 
s'il devait rester seul dans l'univers. » Pour qui connaît bien 
le caractère dominateur et jaloux de Bismarck et son esprit de 
rancune formidable, il n'est pas de meilleur portrait que celui 
qui vient d'être tracé par Morier. Le chancelier le détestait 
tellement qu'il fit tous ses efforts pour l'empêcher de rentrer à 
Berlin. Aussi, en 1884, lorsque mourut lord Ampthill, Bismarck 
s'opposa au remplacement de cet ambassadeur par Morier, (( à 
cause de ses tendances anti-germaniques bien connues. » 



LES « MÉMOIRES » DE SIR ROBERT MORIER. 121 

Quand la paix fut assurée grâce à l'intervention du tsar 
Alexandre et de la reine Victoria, Bismarck changea son fusil 
d'épaule. Il accusa le maréchal de Moltke d'avoir voulu troubler 
la paix et, comme le constate Morier, Moltke devint le bouc 
émissaire. Furieux de sa déconvenue, le chancelier s'en prenait 
à tout le monde. Tantôt, il affirmait gravement à lord Russell 
que la presse berlinoise était entre les mains des Jésuites et 
échappait à son action. Tantôt, il reprochait au prince de Poli- 
gnac, l'attaché militaire français dont il demandait le rappel, 
d'avoir osé (( parler des tendances agressives des généraux prus- 
siens. » Tantôt, il accusait Gortchakof d'avoir ourdi d'accord 
avec les Français une odieuse intrigue contre lui et d'avoir fait 
semblant de croire à des hostilités qui n'étaient que le fruit de 
ses propres chimères. Il lui reprochait, avec une ironie lourde, 
d'avoir donné à ses dépens une représentation de cirque et 
d'avoir voulu paraître devant la société française comme un 
ange gardien en robe blanche et avec des ailes, au milieu d'un 
beau feu de Bengale. Tantôt, il s'emportait contre la reine Vic- 
toria qui avait pris au sérieux de faux bruits transmis à Vi^indsor, 
car s'il y avait eu quelque émoi en Europe, la faute en était 
au Times en particulier. Il se plaignait que la Reine eût, dans 
sa lettre à l'empereur Guillaume, fait allusion à des déclarations 
inquiétantes de l'ambassadeur allemand à Londres, le comte de 
Munster. Et tout en les niant, il les avouait ainsi : « Le comte 
de Munster peut, tout aussi bien que le comte de Moltke, avoir 
parlé à un point de vue théorique, académique, de l'utilité d'une 
attaque opportune à diriger contre la France, quoique je n'en 
sache rien... On peut dire que ce n'est pas un gage de paix que 
de laisser à la France la certitude qu'elle ne sera jamais atta- 
quée, quelles que soient les circonstances et quoi qu'elle fasse... 
Mais il n'est pas utile de donner à l'adversaire l'assurance que 
de toute façon on attendra qu'il vous attaque. Aussi, ne suis-je 
pas disposé à infliger un blâme à notre représentant, s'il a 
parlé occasionnellement dans ce sens. » Bismarck reconnais- 
sait indirectement le fait, et ses intentions hostiles contre la 
France s'étaient manifestées aussi bien par les paroles de Rado- 
witz que par celles du comte de Munster. Il ne pardonnait pas 
à la reine Victoria, qu'il appelait « la dame exaltée, » d'avoir fait 
faire par son gouvernement des démarches peu bienveillantes 
envers le gouvernement allemand et d'avoir fait exercer sur lui 



122 REVUE DES DEUX MONDES. 

une pression par d'autres puissances. Il traitait avec moquerie la 
lettre où la Reine avait dévoilé à l'empereur Guillaume ses 
vives appréhensions contre une guerre injuste et inexplicable 
et l'avait conjuré de ne pas se charger de nouvelles et lourdes 
responsabilités, à la veille peut-être de rendre des comptes au 
tribunal de Dieu. Enfin, il se rejetait sur les ultramontains qui 
l'avaient accusé de vouloir la guerre à bref délai, et sur l'am- 
bassadeur français qui, vivant dans ces milieux, avait transmis 
des mensonges de Paris comme nouvelles sûres et certaines. 

Ces récriminations faites, il paraissait se calmer et se ré- 
jouir des démonstrations pacifiques de l'Europe, disant qu'il 
n'oserait pas engager son maître à faire la guerre immédiate- 
ment par le seul motif que l'adversaire n'était pas prêt, 
« car on ne pouvait jamais, en pareille matière, prévoir avec 
assez de certitude les voies de la divine Providence ! » 11 se 
déclarait très heureux de l'alliance de l'Angleterre avec la Russie 
et faisait les plus amicales déclarations. Mais il avait de la 
peine à dissimuler son dépit. Devant ses intimes, il manifes- 
tait sa colère contre ceux qui l'avaient déjoué et notamment 
contre lord Derby qui avait, devant le Parlement anglais, con- 
firmé officiellement l'Alerte et l'intervention amicale des puis- 
sances. Gomme chancelier de l'Empire, il essayait de tenir la 
chose pour peu importante, u mais, disait lord Russell, derrière 
notre dos il s'emportait et jurait comme un damné. Il affir- 
mait qu'il prendrait sa revanche contre ceux qui avaient fait 
échouer son plan. » 

Bismarck tint parole. Il se vengea de Gontaut-Biron en obte- 
nant de la France le rappel maladroit de cet ambassadeur qui 
avait pénétré et déjoué ses intrigues. Il se vengea de Gortchakof 
au Congrès de Berlin en faisant réduire les avantages remportés 
par la Russie dans sa guerre contre la Sublime Porte. Il se 
vengea de Morier en faisant diriger contre lui une campagne 
de presse des plus violentes, au moment où Morier occupait le 
poste d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Il l'accusa de ma- 
nœuvres anti-allemandes et de sympathies ultra-françaises, lui 
attribuant le rôle d'informateur aux dépens de l'Allemagne. On 
sait que Morier se disculpa nettement de ces accusations, mais 
la haine de Bismarck n'en demeura que plus opiniâtre contre 
lui et tous les siens. Le chancelier se vengea aussi de Geffcken 
en le faisant arrêter et traduire devant la Haute-Cour de Leipzig 



LES « MÉMOIRES )) DE SIR ROBERT MORIER. 123 

pour avoir publié le Journal du prince royal. « Ce journal, 
affirmait Bismarck, avait été complété à l'aide de phrases par 
lesquelles les ambitieux de la Cour cherchaient à rendre le 
fond plus vraisemblable. J'ai exprimé, dans le rapport (du 
23 septembre 1888) à Sa Majesté, mon opinion que ce journal 
avait subi des altérations, et j'ai exprimé en même temps 
l'indignation que j'éprouvais à voir des intrigans et des déla- 
teurs s'imposer à un caractère loyal et noble comme l'était 
l'empereur Frédéric. En écrivant ce rapport, je ne doutais pas 
qu'il fallait chercher le faussaire dans Geffcken, le guelfe han- 
séate que sa haine pour la Prusse n'avait pas empêché autrefois 
de briguer la faveur du prince royal pour pouvoir nuire à sa 
personne avec plus de succès, à sa Maison et à son État, tout en 
jouant lui-même un certain rôle. Geffcken était de ces ambi- 
tieux aigris depuis 1866, parce qu'ils se croyaient méconnus, 
eux et leurs talens. » 

Or, la Haute-Cour de Leipzig acquitta Geffcken à la grande 
colère de Bismarck, et la Russie répondit aux procédés du Con- 
grès de Berlin par une alliance avec la France, alliance qui, se 
resserrant de jour en jour, inquiète et exaspère le parti pan- 
germaniste, héritier des rancunes du chancelier. Les Mémoires 
de sir Robert Morier ont contribué à éclairer tous ces faits. 
Nous espérons que les derniers volumes offriront à leurs lec- 
teurs autant d'intérêt que les deux premiers. 

Henri Welschinger. 



ESQUISSES MAROCAINES 

SOUVENIRS 



I. — LA CUEILLEUSE D IRIS 

A Tanger, après les longues et désespérantes pluies du 
tardif automne, tout d'un coup, un matin, le ciel est lavé, pur 
et rajeuni. Alors, de la terrasse où je suis venue tant de fois 
essayer de percer l'obscurité du ciel et le triste voile de gri- 
saille uniforme qui enveloppe la terre, je revois enfin la forme 
et la couleur des choses. 

C'est une impression qui fait penser au mot de la Bible : 
« Et Dieu sépara la terre des eaux. » Sous la tempête, nous 
n'avons vu et senti pendant une si longue série de jours que 
deux forces : le vent et l'eau ! On ne savait plus, au bas des 
falaises de sable, où finissait la mer et où commençaient les 
côtes. La pluie éternelle et souvent furieuse tombait sur les 
toits plats et sur les terrasses des jardins avec un crépitement 
monotone de petites balles qui frappent la pierre. Aujourd'hui 
nous revoyons la terre. Au delà du détroit les monts d'Espagne 
se révèlent en vapeurs bleues ; les sables de Tarifa étincellent 
comme des gemmes dans la lumière du matin; la mer, dans 
le détroit, sur ses deux bords, dessine les côtes. Les vagues 



ESQUISSES MAROCAINES. 125 

jouent, bondissent et jappent comme de jeunes chiens en venant 
mordre le ruban d'or des plages. 

En rade, à l'arrière de nos bateaux de guerre, s'éploie dans 
l'espace vide et clair le pavillon aux trois couleurs : sur la 
hampe invisible, le bleu, le blanc, le rouge transperce's de la 
flamme du soleil ressemblent à trois colonnes de lumière, debout 
dans le ciel. Je les vois, immobiles et fulgurantes, comme le 
signe d'un impérieux message inscrit dans le bleu divin du 
matin. 

Et, — je n'ai pas besoin d'y aller voir, — je sais que dans 
notre jardin, toute droite contre la petite maison des Algériens 
au burnouss bleu, soldats de garde, bien voilée, bien cachée 
dans son haïk, dont elle retient le bord entre ses dents pour 
qu'on ne voie pas son visage, m'attend, m'attendra, obstinée, 
confiante en ma venue et mon accueil, la marchande de fleurs, 
la cueilleuse d'iris des champs : Lialali! 

Lialah! je ne sais qui nous dit son nom, ou si peut-être 
nous le lui avons donné. Elle n'a pas plus l'air d'avoir un 
nom à elle que la régulière hirondelle qui vient, à peu près au 
même moment, voleter autour de la maison. Lialah porte 
sur sa tète une charge qui ferait plier son cou robuste, si elle 
ne se tenait si droite, appuyée contre le mur blanc, les bras 
un peu écartés pour mieux assurer l'équilibre de ce poids si 
lourd : une gerbe tassée, faite des grands iris sauvages tout 
gonflés des pluies récentes qu'on voit hauts et droits dans les 
champs. 

C'est comme si on disait que le beau temps va revenir. 
Cette Lialah! de tout le torride été passé, de toute la saison 
grise des pluies, on ne l'a pas .seulement aperçue. Jamais on ne 
la rencontre, avec les femmes, aux fontaines, jamais on ne la 
devine parmi les groupes familiers des indolentes qui s'attar- 
dent le soir à rêver ou à babiller, assises sur les pierres 
blanches dans le champ désolé du cimetière. Mais une fois que 
nous avions laissé nos chevaux courir à l'aventure dans la 
campagne sauvage, le soldat algérien, le caïd Achmet m'a 
montré une minuscule hutte de terre au toit de chaume tressé. 
Elle était cachée sous les épineux remparts des cactus et des 
aloès. Par le trou ménagé dans le toit pointu passait la fumée, 
deux autres trous faisaient les fenêtres, un quatrième faisait la 
porte. Et le caïd Achmet, penché sur sa selle, me dit tout bas 



126 REVUE DES DEUX MONDES, 

avec son rire fin : (( Ç'i là qu'y demeure si qu't'y aimes bien : 
ta Lialah. » 

La petite hutte! elle ressemblait bien à un nid d'hirondelle, 
bâti brin à brin. Elle était un peu branlante au vent, malgré 
les grands aloès et les cactus bleutés. Un bel amandier sauvage, 
unique dans la campagne, faisait pleuvoir la neige rosée de ses 
fleurs sur le toit pointu. L'ingénieuse hirondelle comptait sur 
l'amandier pour l'ombrage de l'été et les rudes remparts de 
cactus, qui présentent leurs raquettes plates au vent, l'abri- 
taient des tourbillons si froids de l'Est, des tempêtes venues 
<le l'Atlantique qui font courir au ciel ces rouleaux de nuées 
noires, grosses des pluies torrentielles. 

C'est là, dans les champs de la solitude, que vivait Lialah, 
celle qui apportait au premier printemps, avec les gerbes d'iris 
bleutés, le rayon du matin. L'œil embrasse un horizon circu- 
laire de terre nue, un peu vallonnée, où un seul bouquet 
d'arbres au-dessus du village des Beni-Macada fait une tache 
d'ombre. En été, c'est le désert : le soleil appelle à lui et 
dévore toute l'eau, brûle les brousses, les fougères, les len- 
tisques; c'est comme le ravage d'un incendie oii ne restent 
debout, comme des murs démantelés, que les indestructibles 
cactus. Quand la brousse brûlée craque et crépite sous le pas 
des chevaux et que la cendre de la terre vole dans les yeux, on 
a soif. Mais aux premières pluies, la terre se ranime. Alors, 
le paysan marocain amène ses bœufs, vient dans les murs 
de cactus repérer ses champs méconnaissables, ouvrir avec 
sa charrue l'écorce de cette terre durcie et morte, pareille à 
une pierre calcinée. Péniblement, le soc de bois l'ouvre enfin 
aux semailles. 

Et quand les grandes pluies sont passées, que le blé pointe, 
que les acanthes, dans les espaces non cultivés, se lèvent et 
couvrent le sol de ces grandes feuilles lustrées et découpées 
qui font toujours penser au couronnement des pilastres dans 
les temples, alors, c'est l'heureux temps de Lialah, de l'hiron- 
delle; elle sent venir le printemps, on la voit tresser des 
chaumes pour réparer les brèches faites dans son toit par les 
intempéries d'hiver, et un jour, au matin, une petite faucille à 
la main, elle sort de sa hutte où elle est restée blottie, effrayée, 
grelottante, toute la mauvaise saison. On la voit alors, seule et 
blanche, dans les champs. 



ESQUISSES MAROCAINES. 127 

J'aimais la surprendre ainsi dans son royaume. Quand elle 
n'est plus voilée de son grand haïk, elle est comme délivre'e 
d'une majesté mystérieuse : elle apparaît si mince et petite, 
dans l'étroit caftan rose, pâli sous le caftan blanc. Sa figure 
est toute brune, lisse et sèche comme une châtaigne dorée; 
le fichu à ramages éclatans qui lui serre la tête et les 
tempes, pend sur sa nuque en franges de soie vive ; la lumière 
y joue et chatoie comme sur un plumage d'oiseau. A chaque 
mouvement du cou, c'est un éclair bleu comme sur un cou 
de colombe. Juste au-dessus des sourcils s'échappe du ban- 
deau de .soie une onde de cheveux noirs. Sous les yeux, le 
grand trait noir du kohl, et sur le menton, trois raies de 
tatouage bleu nous disent que Lialah ne néglige pas les secrets 
de beauté. 

Dans ce triste Islam, où, pour l'étranger, la femme est ab- 
sente, un sourire féminin, deux yeux gais et confians qui se 
posent sur vous sont chose si rare ! Il faut guetter Lialah d'un 
peu loin, comme on regarderait un oiseau qui attend la sécurité 
de la solitude pour chercher son grain ou le brin de paille de 
son nid. Si elle entend le pas des chevaux ou si, surprise, elle 
voit un cavalier surgir tout près d'elle, derrière les murs 
d'aloès, d'un geste instinctif elle cache sa figure ou bien elle 
disparaît dans sa hutte pointue, et le paysage, animé de cette 
unique créature vivante, semble tout d'un coup immobile et 
vide. Mais, si elle reconnaît une femme, elle n'a plus peur et 
salue d'un beau : u Psal'rherr » sonore. C'est son bonjour. On 
sent alors tout l'accord rythmique de cette créature simple et 
sans beauté avec cette campagne nue dont le charme impérieux 
et pauvre, à la longue, prend le cœur. C'est un accord secret 
des êtres et des choses. La vie humaine est à peine séparée de 
la nature. Rencontrer Lialah toute seule, qui moissonne avec 
sa petite faucille les fleurs des champs, c'est comme apercevoir 
de loin l'amandier sauvage, aussi solitaire qu'elle, qui fait nei- 
ger ses fleurs là où il puise sa vie modique, dans cette terre 
misérable où les blés ne montent jamais plus haut qu'une 
petite coudée. 

Lialah cueille dans les champs les iris violets au cœur d'or. 
Ils se dressent lisses et brillans comme des cierges dans toute 
la plaine. Ce n'est pas le champ de fleurs ou toutes les têtes 
pressées s'inclinent ensemble sous la houle du vent. Non, les 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

grands iris poussent un peu séparés les uns des autres, chacun 
sort royalement de la toufïe de feuilles lamées, arrondies en 
arc, et monte seul au soleil. Les six pétales qu'un ciseau tran- 
chant a découpés, s'évasent, s'irradient régulièrement et se 
recourbent, striés de jaune et de violet, fermes et lumineux. 
C'est la précision et l'éclat des émaux. Vraiment, quand les iris 
des plaines sont dans leur splendeur debout dans la campagne 
on croit voir un luminaire immense porté sur ces tiges, hautes 
et droites comme des chandeliers. La voilà, la moisson de Lialah ! 
C'est pour ce jour de printemps précoce qu'elle a subi les 
ardeurs de l'été, et langui pendant la saison des pluies mono- 
tones. Depuis bien des jours, elle guette au ciel inquiet le ma- 
tin qui sera celui de la première éclosion des fleurs sauvages. 
Ces champs vides sont à elle, les grandes fleurs rigides dans 
lesquelles la lumière met d'abord sa gloire lui appartiennent, 
et sous le ciel limpide qui révèle à nouveau sa beauté elle 
marche, elle cueille, elle moissonne aussi fière qu'une Sémira- 
mis en ses jardins. Aujourd'hui les iris, demain les grandes 
asphodèles légères, rayées de noir comme des ailes d'abeille, 
puis la gentiane bleue, et la petite fleur pourpre qui fait sur le 
sol une trainée rouge comme la trace d'une blessure et qu'on 
appelle lau goutte de sang, » lescystes impalpables qui meurent 
sous les doigts en y laissant une poussière de soie blanche 
comme font les ailes des papillons. Lialah est heureuse; j'en- 
tends de loin son chant du matin, sa mélopée hésitante comme 
l'appel plaintif d'un oiseau et puis le trille aigu qui bat dans sa 
gorge et par où sa voix s'élance. Penchée, elle coupe sa moisson 
tige à tige; elle en fait une gerbe que ses deux bras peuvent à 
peine étreindre et puis, un peu plus tard, enroulée dans le 
grand haïk blanc dont elle mord un pan entre ses dents blanches 
pour cacher une moitié de son visage, la voilà, son fardeau lié, 
ajusté sur sa tête, en marche, les pieds nus dans la poussière, 
sur la route de Tanger. 

La route! ce sont les champs ravinés de sillons noirs où 
pointe le blé nouveau, les grands espaces informes, les allonge- 
mens de terre inculte revêtue des brousses courtes ou des tapis de 
fleurs qui s'épanouissent au ras du sol et brillent avec des 
reflets métalliques. Les bœufs dans ce demi-désert trouvent 
encore à paître. On les voit qui cheminent lentement et 
ruminent, chacun d'eux religieusement suivi du grand oiseau 



ESQUISSES MAROCAINES. 129 

blanc qu'on appelle « l'oiseau des bœufs. )> Cet oiseau, on ne le 
voit jamais voler, mais toujours marcher lentement derrière le 
bœuf dont il épouse tous les pas, comme un page attentif qiii 
suit un maître solennel et indifférent. C'est que le bœuf à 
chaque coup de queue se débarrasse de moucherons que l'oi- 
seau guette et happe de son grand bec qui s'ouvre et se referme 
avec un claquement régulier. Ces processions lentes de bœufs 
et d'oiseaux blancs caudataires ressemblent à un rite secret de 
la nature qui s'accomplit avec ordonnance. 

Après les champs, c'est la large sente, éternellement battue 
sous les pieds mous et pesans des chameaux. Les longues cara- 
vanes couleur de terre ondulent à l'horizon, comme des rou- 
leaux de sable mouvant ; les mules patientes se suivent en longues 
files mornes sous les vociférations des muletiers. Elles passent... 
et puis plus rien que le grand silence. Et dans ce renouveau du 
silence, Lialah, toute mystérieuse sous. son haïk, qui porte sur 
sa tête les fleurs éblouissantes, c'est le printemps qui marche et 
vient vers nous. Aux buissons de genêts blancs elle s'arrête pour 
arracher et couper, avec ses dents s'il le faut, les longues 
grappes folles, souples, qu'elle enlace autour des iris, les grappes 
blanches comme la neige, légères comme des lianes, caprices 
d'un matin de printemps, fleurs éphémères qui s'émiettent déjà 
et font un chemin blanc sous les pas de Lialah en répandant 
leur odeur un peu sucrée. Et puis, ce sont autour de Tanger les 
premiers jardins d'orangers où, sur le feuillage dense et lustré, 
les boutons de cire blanche se gonflent sans s'ouvrir encore, 
où les dernières oranges se chauffent et se sucrent, et puis les 
sables dorés qui montent et descendent en grandes vagues au 
bord de la mer, sur lesquels, l'éperon prêt à mordre, il faut que 
le cavalier passe vite parce que les chevaux, dans ces sables 
si doux à leurs pas et qui fléchissent sous eux, sont tentés 
de jeter d'un coup d'échiné impatient le cavalier de côté. 
Alors, avec jubilation et des hennissemens fous, les quatre 
jambes en l'air, ils se roulent dans la vague chaude. Enfin voici 
la mer, la plage lis.se, le luisant noir sur lequel glisse le flot, 
et où les chevaux aiment courir. Les pieds nus de Lialah se 
reposent et se rafraîchissent quand l'ourlet blanc de l'écume 
les touche. Tanger est là, qui ferme la plage et dévale comme 
une seule coulée de roches, lavées de pluies, dans la mer 
bruissante. 

TOME XI. 1912. 9 



130 REVUE DES DEUX MONDES. 

C'est le terme de la course matinale de Lialah: la petite 
ville basse, aux terrasses plates, d'où fusent seulement les deux 
minarets de faïence verdie et un seul dattier très haut sur 
sa colonne mince. Vite Lialah a grimpé les ruelles tortueuses 
où l'hiver a laissé sa boue fétide; la voilà au socco au milieu 
des petits marchands accroupis sous les tentes en lambeaux ou 
sous les grands parapluies de coton délavé fichés en terre, qui 
les abritent aussi bien de la pluie que du vent et du soleil. Les 
chameaux encore assoupis mugissent sous les grands coups de 
trique des chameliers et font effort, balançant leurs têtes endor- 
mies, pour se relever gauchement sur les genoux; la colle des 
dattes confites se mêle à la boue séchée sur leurs flancs. Vite 
Lialah passe, elle n'a rien à faire ici, c'est pour les madames 
roumis qu'elle cueille ses fleurs; elle reçoit bien quelque alga- 
rade et quelque quolibet des vendeurs de légumes, d'oranges, 
de ferrailles, de vaisselle cassée. Ils se perdent da-ns la rumeur 
assourdissante des ânes qui braient, des femmes qui se dis- 
putent, des cimbales qui sonnent, du charmeur de serpens qui 
harangue le monde et du sorcier qui vend ses amulettes. C'est 
la pauvreté brutale et vraiment misérable. Vite Lialah passe; 
elle sait où on l'attend depuis bien des jours et où chaque matin 
une piécette blanche assurera son modique pain quotidien. Et 
par le petit chemin parfumé, bordé d'acacias où pendent les 
gTa;ppes, le petit chemin familier où s'alignent patiemment 
sur le passage des roumis les mendians, les estropiés, les 
aveugles supplians, elle enfile l'allée de sable fauve au fond 
de laquelle est la maison aux volets gris, au toit pareil à 
ceux de France qui porte à son sommet un pavillon à trois 
couleurs. 

Et là Lialah se repose : elle sent l'accueil prochain, elle ne 
demande rien et vient en silence, toute droite, s'appuyer contre 
la petite maison des soldats algériens. Ils jouent aux dés sur le 
seuil et ne lèvent pas seulement la tête pour la voir. Elle 
attend, patiente, cachée dans son haik qui a la blancheur terne 
des marbres bruts, et tombe en plis rigides depuis la tète jus- 
qu'aux pieds. C'est une statue : les lourdes tiges des fleurs sont 
stables sur sa tête comme un fragment d'architrave. Seulement 
elle mord toujours le bord du haïk pour respirer et voir clair. 
Son œil mobile renvoie en éclairs noirs la lumière du matin et 
.suit tous les mouvemens du vieux petit jardinier le rifain, le 



ESQUISSES MAROCAINES. 131 

^nome toujours courbé à terre, qui balaye toujours avec une 
verge de brindilles mortes toutes les feuilles et les aiguilles des 
pins qui tourbillonnent. Quand il a lini, il attend et recom- 
mence. Lialah attend, les soldats algériens attendent. Pour ces 
humbles de la vie primitive, tout est attente et habitude. On 
attend toujours, et rien ne suspend l'attente que la mort. Peut- 
être qu'il se passera des heures avant qu'une fenêtre s'ouvre. 
Mais alors une voix française dira :<( Ah ! voilà Lialah. » Et Lialah 
s'avancera, elle écartera son voile, je la verrai debout dans 
l'allée, ses lèvres avec leurs blessures de tatouage me souri- 
ront. Son visage fin, un peu vieilli déjà, se plissera de plaisir. 
Elle montrera sur sa tête les gerbes des iris, restés raides et lui- 
sans dans la floraison humide des genêts blancs. Et baissant la 
tête, elle me la présentera comme une offrande. 

Quand la tempête marocaine a soufflé trop longtemps, quand 
les jeunes eucalyptus ont tracé sur le sable, du bout de leurs 
tiges ployées sous la force du vent, des demi-cercles comme 
font les roseaux sur nos plages, quand on a vu pendant de 
longs jours, sur la mer, les vagues fouettées par le vent mono- 
tone accourir toutes ensemble avec leurs crinières d'écume 
blanche comme une chevauchée guerrière, quand la maison 
légère a tremblé sous les grondemens du vent, quand les cour- 
riers de France ont apporté tous les jours la rumeur nostal- 
gique des vies chères dont le devoir sépare, ou bien quand ils 
ont manqué parce que la côte était trop inhospitalière, il y 
a des matins, au réveil, où le cœur fléchit sous un poids de 
mélancolie : malheureux celui qui n'a jamais connu le mal du 
pays ! Une religieuse qu'une obédience avait retenue toute sa vie 
en Palestine montrait un jour de la terrasse de son couvent de 
Sion, à Jérusalem, l'horizon bleu où l'on devinait les monts 
de Moab, la vallée, creusée plus bas que la Méditerranée, au 
fond de laquelle la Mer Morte roule ses eaux lourdes, et comme 
on -lui disait, regardant l'accord de ses yeux mystiques avec 
ce paysage où chaque nom lui était sacré : « Ma sœur, vous 
êtes heureuse ici, sous ce ciel, au milieu de ces souvenirs, » 
elle répondit : (( Oui, mais on regrette parfois les orages de 
France. » 

Les orages de France! Lequel de ceux qu'une autre obédience 
retenait, il y a quelques années, dans une de ces villas blanches 
qui cherchent l'air et la lumière hors du vieux Tanger, lequel 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

(le ceux-là ne les a regrettés durant les beaux êtes arides? Et 
(|uand s'apaise sur le détroit la tempête, et que, déchirant tous 
les voiles, le soleil brusquement sépare de sa volonté impé- 
rieuse « la terre des eaux, » lequel ne regrettait aussi les longs 
Irémissemens incertains des printemps de France? 

Mais en ces jours de mélancolie, deux visions toujours rani- 
maient le cœur. Sous la fenêtre, j'aimais voir Lialah relever son 
haïk et montrer ses fleurs transpercées de lumière oîi le violet, 
le jaune, le blanc avaient des éclats de verrières. C'était comme 
après l'orage, un prisme soudain d'arc-en-ciel qui promet la 
clémence, les bourgeons, les fleurs, les moissons, les parfums 
dans les jardins. 

Et derrière Lialah, au bas des jardins et des vagues de sable, 
on voyait sur la mer deux grands vaisseaux à tourelles, immo- 
biles sur la houle qui faisait danser les barcasses. A l'arrière, 
les pavillons haussés sur les hampes invisibles se déployaient. 
Le vent les ouvrait tout grands. Ils se détachaient avec une pré- 
cision lumineuse sur l'infinie coupole bleue où les monts d'Es- 
pagne ne sont que des ondulations de vapeurs. C'était comme 
une apparition. Les couleurs de France barrant trois fois en 
trois colonnes l'espace sans fond semblaient y inscrire un mes- 
sage. 

Alors le cœur inquiet des orages de France et de tous les 
orages croyait entendre la voix qui rafïermit un jour un espoir 
incertain, la voix qui dit : « Hoc signo vinces. » 

Lialah! maintenant que les temps s'accomplissent, que peu à 
peu les ombres se lèvent devant le signe qui vole sur ta terre 
d'Lslam, tu es le premier être auquel je songe. Tu m'apparais, 
fantôme blanc, muet, un doigt sur la bouche. Je me souviens 
du jour où, te trouvant belle et singulière, une jeune fille voulut 
avec son pinceau de sépia faire ton portrait. Je me souviens de 
l'air sauvage et timide avec lequel, hirondelle, un matin de prin- 
temps, tu passas notre seuil , et de la curiosité effrayée avec laquelle 
tu observais ton image à mesure qu'elle se dessinait sur le grand 
papier bleuté. Tes lèvres étaient muettes, mais tu semblais nous 
aimer et, petit à petit, tu savais nous révéler le mystère de ta vie 
simple et de ton àme solitaire. Rien qu'avec des signes et l'éclair 
de tes yeux, tu nous disais, en touchant tes joues creusées : « Ma 
jeunesse est finie. » Et une fois qu'on voulait avancer sous ton 



ESQUISSES MAROGAI^ES. 133 

bandeau de soie une onde de tes cheveux, tout d'un coup, tu 
fis avec tes bras le geste de dessiner un grand manteau qui te 
couvrait les épaules, abritait ta pudeur et te descendait jus- 
qu'aux genoux. El la tristesse passant soudain dans tes yeux, 
nous comprimes que tu pensais à la belle chevelure que les 
années t'avaient prise dont il ne restait plus qu'une toison 
amincie, encore noire, et qui retombait un peu sur ton front. 
Enfin un jour, faisant semblant de bercer dans tes bras un enfant 
que tes yeux couvraient d'amour, tu nous contas ta maternité 
douloureuse. « C'était une fille, » semblais-tu dire en montrant 
la jeune fille qui te dessinait, « grande comme elle, pareille, toute 
pareille, )> disait ton doigt qui montrait ses yeux et ses cheveux 
noirs. Et puis, l'expression d'horreur crispant soudain ton 
visage, tes bras retombèrent et sur les dalles noires et blanches 
où tu t'affaissas agenouillée, ton doigt farouche dessina une 
tombe. 

Pauvre mère, devenue fille solitaire de cette invincible nature 
qui prend paisiblement possession de nous quand elle nous a 
tout repris, tu semblas, en nous voyant, ranimer ton cœur 
mort et l'ouvrir à l'amitié des étrangères. Et quand un jour on 
te montra le vaisseau qui allait les emporter de l'autre côté du 
détroit, quand tu compris qu'elles allaient disparaître dans ces 
vapeurs qui représentent pour toi des régions aussi lointaines et 
aussi mystérieuses que celles au-dessus de ta tête derrière les 
nuages, quand tu vis qu'elles allaient partir, des larmes rou- 
lèrent en silence dans tes yeux. Tu leur donnas les dernières 
fieurs de tes champs et de petits anneaux d'argent qui me 
remuent le cœur lorsque, touchant les choses du passé, j'entends 
leur petit bruit de sonnailles. 

Tu ignores encore pourquoi les roumis vont, partent et 
reviennent, toujours plus nombreux et plus forts. Tes champs 
sont libres et pour toi rien ne sera changé si longtemps que 
les iris sauvages dresseront dans la campagne leur grand lumi- 
naire. Tu ne sais pas... mais moi qui sais, je t'aime d'un cœur 
deux fois fraternel, ô femme innocente, ô mère sœur de toutes 
Jes mères, fille incarnée de cette nature élémentaire, si belle et 
.si pauvre, qui s'imposait a nos cœurs, ô Lialahl 



134 REVUE DES DEUX MONDES. 



II. — LE RAKKAS 



Le rakkas, au Maroc, c'est ou c'était (hàtons-nous de nous 
souvenir) le courrier, le vrai courrier qui va sur ses jambes, 
porte et rapporte les lettres d'une ville à l'autre, traverse la 
dangereuse Montagne Rouge pour aller de Tanger à la côte 
Atlantique, fait la navette à travers les premières ondulations 
de l'Atlas, de Tanger à Fès et de Fès à Tanger. Il n'y a pas de 
cheval, pas de mule qui soutienne aussi longtemps que le rakkas 
une marche régulière et rapide. Sur les deux cent quarante kilo- 
mètres qui séparent Tanger de Fès le rakkas qui marche, s'il 
le faut, jour et nuit, gagne un jour sur le cavalier. 

De tous les rakkas que nous voyions indéfiniment aller et 
venir, celui que j'aimais le mieux était Hadj' Ali. C'était un grand 
Berbère mince. Son visage jeune avait la régularité des types 
intacts qu'aucun jeu de pensée ou de sensibilité n'a modifiés. Il 
avait l'air d'un Adam éveillé à la vie avec le soleil du matin. 
Mais, au lieu d'être modelé dans le limon de la terre, le visage 
d'Hadj' Ali semblait avoir été sculpté dans un beau bois de foret 
encore tout brillant de sève, un bois fin qui s'évide bien aux 
angles, et un peu doré. Toutes les lignes en étaient si parfaite- 
ment nettes ! L'arête mince du nez descendait si droite sur les 
lèvres bien dessinées ! Les cheveux tondus ras ne faisaient 
qu'une ombre bleue sur la tète, el on voyait toute la structure 
du crâne long qui brillait comme une boite d'ivoire. On y 
suivait le chemin bleu des veines, toutes les saillies et les 
creux des os, on croyait voir jouer toute l'horlogerie intérieure 
d'une tête d'homme jeune et saine et qui ne pense pas. Hadj' Ali 
était habituellement grave et indifférent. Mais quand il nous 
voyait, il riait subitement. Alors il avait l'expression d'un chien 
intelligent qui regarde son maître avec ses yeux tout pleins des 
ténèbres de l'ignorance et tout criblés de petites flammes jaunes, 
qui s'alimentent de la joie de vivre. Ai-je besoin de le dire.i^ 
Hadj' Ali ne savait pas lire, mais ses yeux lisaient dans les nôtres. 
Quand nous étions gais, il souriait. Un des rares assemblages de 
mots français qu'il eût appris était celui-ci : « Quand toi conn'- 
tent, moi conn'tent, » et quand il était conn'tent, la raie blanche 
de ses dents illuminait son visage.»^ Il ne savait pas écrire, mais 
ses pensées simples s'inscrivaient toute seules dans ses yeux 



ESQUISSES MAROCAINES. 133 

mobiles et rapides, — des yeux qui voient, des yeux qui devinent, 
qui enregistrent, des yeux qui ne lisent pas dans les livres, mais 
dans les autres yeux et dans les choses. 

Hadj' Ali n'était pas un rakkas ordinaire. Il ne faisait que les 
courses de « rakkas spécial,» c'est-à-dire que, pour une somme 
spécifiée à l'avance, et dans un délai convenu, il devait porter 
un pli et souvent rapporter la réponse sans s'arrêter comme les 
rakkas ordinaires aux étapes, aux repas, aux routes défoncées 
par les pluies, au fleuve Sebou trop grossi pour être passé h 
gué! Il s'agissait de marcher vite, de manger peu, de dormir 
moins encore. Tant pis pour les pluies, les routes, le soleil, le 
gué 1 Si le fleuve est trop gros, il passe à la nage, tout nu en 
nageant d'un bras, l'autre tenant la djellab repliée sur la tête. 
Le ta/eb qui envoyait Hadj' Ali, rakkas spécial, inscrivait sur 
l'enveloppe l'heure du départ, le délai prévu pour la marche, 
la somme fixée. Et pour chaque heure d'avance, c'étaient des 
pesetas supplémentaires qui le faisaient rire de plaisir. 

Quand une lettre était importante ou pressée, on disait dans 
un certain cabinet de travail : « Ah ! il faut s'assurer de Hadj' 
Ali. ). 

Et quand on voulait s'assurer de Hadj' Ali, le soldat algérien, 
le grand caïd Achmet dont le burnouss bleu était décoré de mé- 
dailles, homme de ressources, et qui savait tout, disait en riant 
toujours: « Un quart d'heure, et je vas te l'amener. » Et, selon 
l'heure, on trouvait Hadj' Ali endormi au sol&il sur les pierres 
blanches du cimetière ou bien assis sur ses talons au socco, les 
coudes ramassés sur les genoux, le menton dans ses mains, les 
yeux brillans comme des escarboucles, absorbé devant le con- 
teur d'histoires qui, tous les jours, le marché fini, les petits cam- 
pemens volans levés, tisse et retisse, brode et rebrode pour un 
quadruple cercle d'auditeurs les aventures du grand Haroun al 
Rachid. 

Ls caïd Achmet touchait Hadj' Ali à l'épaule et lui disait, 
toujours avec son rire un peu narquois : « Viens-y, c'est pour 
aujourd'hui, » et Hadj' Ali, levé d'un bond, venait à la légation. 
Pour commencer, il n'avait qu'à attendre. Il se tenait immobile 
et silencieux, tout droit contre le mur, ou bien il dormait 
accroupi sur ses talons, le capuchon rabattu sur la tête, quelque- 
fois des heures, pendant que les dépêches se terminaient, se si- 
gnaient, se scellaient. Quand elles étaient prêtes, le caïd Achmet 



136 REVUE DES DEUX MODES. 

paraissait sur le grand perron. Il avait l'air d'un rajah avec 
SOS grands burnouss, ses décorations, son énorme turban et les 
gestes impérieux qu'il avait pour parler au petit monde. Il frap- 
pait trois ibis dans ses mains. 

Alors, c'était fini, plus d'attente, plus de sommeil, plus de 
langueur, le rakkas bondissait, et, les yeux fixés sur le grand 
pli, couvert d'écritures pour lui hiéroglyphiques et de cachets, 
il écoutait les instructions que lui transmettait, avec une 
autorité royale, le caïd qui venait lui-même 'de les recevoir 
avec autant d'attention et de respect que lui en témoignait 
maintenant le rakkas. J'ai toujours admiré et aimé chez les 
Arabes la souplesse, l'intelligence instinctive des rapports 
sociaux qui les font tour à tour, selon l'heure et l'occasion, 
maîtres ou serviteurs. Ils plient et se redressent avec leur 
aisance grave. 

Quand le caïd avait, avec l'approbation du taleh, passé le 
marché, fixé le prix, le temps, Hadj' Ali recevait avec une gra- 
vité religieuse le pli spécial enveloppé de toiles imperméables. 
Il l'enfermait dans la djellab blanche que recouvrait l'autre 
djellab en laine de chameau à petites bouffettes de soie vertes, 
bleues et rouges. On lui disait : « Pour chaque heure que tu 
gagneras, c'est un douro. » Il répondait par un geste brusque 
de la tête qui voulait toujours dire: « Oui... oui... oui, j'ai com- 
pris, » et les mains vides, les pieds nus dans ses babouches 
jaunes, sans autre bagage qu'un morceau de beurre enveloppé 
dans une feuille de chou et du papier gommé, il partait aussi 
léger, aussi insouciant qu'un chien qui porte et rapporte, 
doux comme un mouton, prêt pourtant à découdre le premier 
qui viendrait en travers de son but. On le voyait obliquer à 
droite, d'un pas rapide, mais sans courir, les bras ballans, sur la 
grande piste de Fès battue des caravanes où les seigneurs aux 
voiles blancs montés sur les belles mules trottinantes, l'avaient 
vite dépassé. Il allait, sachant bien que le soir, pendant que les 
belles mules et leurs seigneurs se prélasseraient au camp, il 
serait, lui, le rakkas, le courrier, le coureur, blotti peut-être 
sous une mauvaise hutte, mais bien en avant d'eux sur la route 
de Fès. 

Car il ne s'arrêtait plus guère, il marchait toujours du 
même pas, qui n'est pas du tout rythmé comme le pas de 
course, un pas plus glissant : les pieds peuvent à peine quitter 



ESQUISSES MAUOC\INES. 137 

le sol à caus(3 des babouches ballantes. Ils vont, c'est comme 
une pierre qui roulerait toujours du même train, épousant les 
moindres petits accidens du sol. Où mangeait Hadj' Ali ? où dor- 
mait-il .^^ je ne l'ai jamais bien su, car il ne répondit que par un 
bon rire à nos questions le jour où il arriva, ayant franchi les 
deux cent quarante kilomètres en quarante-sept heures. 11 avait 
à compter non seulement avec les heures, mais encore avec les 
pluies, le vent, le soleil. Rien de fixe. Si la nuit est tranquille 
et claire, on marche. Si, le matin, la pluie tombe à rafales, on 
dort, Dieu sait où ! dans un creux de rocher, sous une hutte hos- 
pitalière dans un village, ou sous une tente, au campement 
d'un personnage en voyage ; on dort, la tête sur le bras replié, le 
grand capuchon pointu rabattu sur le visage. Quand on voit 
ainsi un Arabe couché à terre, écroulé, sous la djellab et le 
grand capuchon, on croit toujours frôler un mort. Manger ! il y 
a les vieilles dans les villages, celles qui restent à la maison, 
pendant que les jeunes sont aux champs, les vieilles qui fa- 
briquent les sorts, les amulettes, qui vitupèrent, bénissent et 
maudissent, qui surveillent et dispensent le lait caillé. Le rakkas 
les connaît, les bonnes et vieilles sorcières qui font sonner leurs 
boucles d'oreilles. Elles sont rudes ou caressantes selon l'heure. 
Elles lui rient de leurs bouches édentées, lui tendent le bol de 
lait caillé, si doux au gosier. Il rit, et les grumeaux blancs lui 
restent au coin des lèvres. Quelquefois, avec les pièces hassani, 
il achète un peu de riz cuit, un morceau de mouton et, si 
c'est l'été, dans les champs séchés un feu flambe vite. Le riz 
sechaufïe, le mouton se cuit et se recuit et, ouvrant sa djellab, 
le rakkas retire le petit morceau de beurre ranci, enveloppé 
dans la feuille de chou et qui voisine avec le pli marque des 
sceaux de France. Ce pli, quand il arrive, sent de si drôles 
d'odeurs : le beurre, le chou, le poil de chameau et la sueur 
humaine, — et l'on y voit toutes les empreintes des doigts qui 
ont déchiré le mouton, et puis assujetti sur la poitrine la 
grande enveloppe lourde, le repas fini, avant de reprendre la 
route interminable. 

Quand Iladj' Ali était parti depuis cinq ou six jours et qu'on 
attendait de Fès quelque réponse, celui qui l'avait envoyé était 
tenté souvent de tromper l'éternelle impatience qu'engendre un 
pays où tout est attente et incertitude. La journée finie, il ne 
pouvait se retenir d'aller faire sa promenade sur la route de Fès 



138 REVUE DES DEUX MONDES. 

et de lancer son cheval au galop dans cette plaine que traver- 
sait la sente et dont un léger vallonnement fermait l'horizon. 
Dans ces champs où les arbres sont si rares, les blés si bas, où 
les buissons sauvages, les rhododendrons et les lentisques 
habillent si chichement le sol de leurs fourrés courts, une 
silhouette qui surgit sur le ciel vide se voit de si loin et semble 
si grande ! Et il arrivait que le caïd qui savait tout et devinait 
l'attente et l'impatience dont on ne parlait pas, tenant ses yeux 
perçans tendus sur l'horizon, disait : « Le rakkas là-bas. » On 
voyait un point noir grandir et suivre la pente douce, <( une 
pierre qui roule. » Le rakkas descendait la côte de son pas 
glissant et dérythmé. Le Caïd lançait son cheval dans un 
nuage de poussière au galop de fantasia; le vent enflait son 
burnous bleu. Nous voyions le rakkas s'arrêter net, ouvrir sa 
djellab, en tirer religieusement le pli caché sur sa poitrine 
comme un scapulaire et puis s'asseoir tranquille sur ses talons, 
les yeux perdus dans la grande rêverie morne qu'apportent au 
Marocain le flamboiement du couchant, ses gloires d'or et ses 
crépuscules où l'incendie du soir se fait si vite cendre froide et 
grise, où l'homme primitif, immobile dans une sorte d'extase 
triste, a l'air, avec la nuit qui descend, d'entrer lui-même dans 
la mort. 

Un jour, nous étions nous-mêmes en voyage sur cette route 
de Fès, au delà de ce Sebou qu'on avait passé laborieusement 
la veille dans les grandes barcasses. La matinée avait été si 
mauvaise, la pluie si rude, qu'on avait décidé de ne pas lever 
le camp. Il fallait attendre. Ah! ce pays d'attente, ce pays de 
Belle au Bois dormant, qui touchait à la fin de sa longue 
léthargie, dont on guettait toutes les respirations, chaque bat- 
tement de cœur faible et irrégulier, avec la certitude que l'en- 
chantement triste et séculaire allait se briser aujourd'hui, 
demain, au son des fanfares françaises, et qu'il allait vivre. On 
attendait, ce n'était qu'un jour, maison ne savait plus attendre. 
Des rumeurs inquiétantes venues des villages étaient arrivées 
au camp : les tribus en mouvement, des troubles à Fès, la route 
coupée peut-être, les Zemmours en campagne, le rakkas qui 
portait le courrier allemand, dévalisé et laissé pour mort la 
veille. On. n'avait d'autre certitude que celle des crépitemens de 
la pluie sur les toiles. Tous étaient à table, un peu mornes, 
dans un de ces silences où le cœur se ronge d'impatience. Tout 



ESQUISSES MAROCAINES. 139 

à coup un pan de la tente se releva. Un soldat algérien parut cl 
dit : « C'est le rakkas. » Et nous vîmes Hadj' Ali qui se pliait en 
deux pour passer sous les cordages et la porte basse. Il avait 
l'air d'un gnome, d'un être aquatique, tout ruisselant de pluie, 
tout sale, tout rapetissé dans la djellab de toile imperméable 
que l'eau et la boue avaient raidie et qui luisait sur lui avec les 
reflets irisés comme des écailles, qu'y jetait notre petite lampe 
incertaine. Il entra presque en rampant, il était méconnais- 
sable. On le fit interroger sur l'état des routes, sur les ren- 
contres qu'il avait faites. Il répondit très vite avec beaucoup de 
gestes, il riait, je voyais l'éclair de ses yeux et de ses dents 
blanches. 

Le soir, tard, comme le déluge cessait, nous voulûmes res- 
pirer un peu dans le camp l'air froid de la nuit de janvier. 
Notre promenade était embarrassée dans les cordages, les 
piquets et les petits fossés circulaires que l'on creuse autour 
des tentes par les mauvais jours, pour que la pluie, glissant sur 
les toiles, s'y écoule. C'est toujours une impression singulière 
que de sortir de la tente le soir, à l'heure où le camp s'endort, 
où les rumeurs une à une s'assourdissent jusqu'au moment où 
on n'entend plus que les hennissemens espacés des chevaux et 
les cris lointains et réguliers des gardes qui veillent autour de 
la petite ville de toile et se jettent ces appels stridens qui sont 
la sécurité du voyageur et aussi son tourment, son insomnie. 
Les petites portes de toile s'étaient toutes rabattues et les 
lumières qui font ressembler les tentes à des lanternes allumées 
dans la nuit s'éteignaient une à une. Mais un dernier et persis- 
tant grattement de guitare résonnait encore et une flamme à 
l'extrémité du camp nous attira. Hadj' Ali était là, devant une 
petite tente encore ouverte, avec deux soldats algériens, tous 
trois assis sur leurs talons. Ils avaient fait un feu avec des 
racines de figuier, ces sarmens noueux et biscornus qui brûlent 
avec des flammes fantastiques, des crépitemens de fusillade et 
des étincelles qui sautent avec fracas et retombent comme des 
fusées. Hadj' Ali "délivré de ses écailles se chauffait, grattait sa 
guitare, grignotait des dattes. Il faisait à son tour le conteur 
d'histoires, nos soldats l'écoutaient. Il contait avec ces intona- 
tions gutturales, cette ardeur et cette gesticulation un peu 
démoniaques qu'ont entre eux les Arabes qui ne se savent point 
aperçus. C'est une passion sans cesse traversée de gaités d'en- 



î tO REVUE DES DEUX MONDES. 

J'ans, (le brusques colères, de longs silences, pendant lesquels la 
main inhabile cherche sur la guitare un accord, un commence- 
ment de chanson, trois notes brèves, tristes comme un cri d'oi- 
seau de nuit, qui ne s'achèvent pas. Ils faisaient tous trois un 
étrange tableau, serrés les uns contre les autres, les visages 
éclairés d'en bas par ces flammes aux éclats saccadés qui tour- 
noyaient avec le vent et semblaient par momens leur entrer 
dans les yeux. 

Nous étions à peine rentrés dans le silence toujours grandis- 
sant, sous le ciel tragique, que nous entendîmes le pas connu 
et régulier du caïd Achmet qui faisait une sorte de ronde autour 
de nos tentes. Et quand le grand caïd se promenait ainsi très 
tard, d'un pas solennel, on savait bien que c'était dans l'espoir 
de faire part des bruits venus au camp, des histoires de pillage, 
de révoltes, de mouvemens de tribus et de leurs conciliabules. On 
connaissait l'air confidentiel du caïd, ses pas prudens, ses tous- 
séries discrètes, et le taleb algérien, docile à l'indication du 
loyal serviteur, ne manquait jamais d'apparaître alors au seuil 
de la tente et de prêter l'oreille à ces rumeurs, qui volent en 
terre d'Islam et bourdonnent dans l'air à toute heure, véri- 
diques parfois, toujours incertaines comme des présages. 

Ce soir-là, le caïd dit au taleh, toujours avec son rire amusfj 
<le vieux finaud : « Tu sais pas, quand le rakkas a passé chez les 
Zemmours, ils y ont tiré dessus avec leurs remingtons. Hadj' Ali, 
il m'a montré le trou dans sadjellab. La balle... Mais Hadj' Ali, 
y s'en fiche. » Le lendemain, je voulus voir Hadj' Ali. Il venait de 
partir; au petit matin on lui avait remis des plis tout prêts pour 
Fès. Je pus tout juste, sur la large sente dont les deux bords se 
perdaient dans les champs d'asphodèles, apercevoir un point noir 
qui montait la côte sans hâte, sans effort. Le caïd dit avec son 
sourire de vieil enfant rusé qui aime les niches : « Y est content, 
y va passer encore chez les Zemmours. » 

Il y a quelques jours, au coin d'un bon feu de France, nous 
l'appelions avec un ami ces souvenirs; ils ont, pour ceux qui les 
ont vécu-i, l'attirance et le charme triste des ombres. 

Les jeux rapides de la politique et de l'hi.stoire les feront 
reculer demain dans la nuit des temps. L'ami qui nous parlait 
avait subi le siège de Fès. Il nous le contait avec la sobriété tra- 
versée de ce petit sourire propre à tant de Français qui ont 



ESQUISSES MAROCAINES. 141 

appris, clans la lutte, dans ia vigilance perpétuelle, dans le 
danger quotidien, à se garder du pathétique. 

J'écoutais X... et croyais le voir encore à Fès, dans la mai- 
son mauresque oîi nous l'avions connu et sur la terrasse de 
laquelle nous avions si souvent, le soir, essayé d'imaginer la 
destinée proche et mystérieuse de la ville du silence, toute 
blanche dans ses murailles, sous le cirque de monts et de forets, 
d'où montait, à l'heure où sonne chez nous l'Angelus, la voix 
stridente du muezzin. 

Je dis à X... : 

« Ainsi, vous et les autres Européens, vous désespériez d'èti-e 
secourus.»^ » 

Il répondit : 

«Oui, nous n'avions aucune nouvelle, la pression des tribus 
autour des vieux murs qui serrent la ville était toujours plus 
forte, plus serrée, le Maghzen ne se défendait pas, nous ne 
savions rien de la marche de la colonne de secours, nos rakkas 
ne passaient plus. » 

Il se tut, hésitant un instant, et dit: « Savez-vous quand nous 
avons perdu espoir ? Un jour j'ai fait venir Hadj' Ali. C'était son 
tour. Je voulais tenter de communiquer avec Tanger. Je dis au 
rakkas : « Quand peux-tu être revenu ? » il me dit en arabe : 
« Si je ne suis pas là dans huit jours »... et il fît avec ses deux 
mains le signe de se trancher la tête. On savait que des têtes de 
rakkas avaient été vues hissées au sommet des tentes des chefs 
de tribu. Il prit ma lettre et la colla dans la semelle d'une de ses 
babouches. Il partit avec son air de chien en quête qui flaire la 
route, le gibier, les trous, les pièges, il partit de son pas glis- 
sant. Vous souvenez-vous, madame, de ce que vous disiez: « une 
pierre qui roule. » 

Un silence se fit, je compris et dis : « Et Hadj' Ali n'est pas 
revenu.!* » 

« Hadj' Ali n'est pas revenu, » dit notre ami de sa voix brève. 
Quand on prit le camp des révoltés, sur la tente du chef, la 
tête de Hadj' Ali fut reconnue piquée au poteau du centre. » 

X... se tut: les tlammes dansaient dans la cheminée, et cha- 
cun de nous y lisait ses pensées et ses souvenirs en silence. 

Et, tout d'un coup, j'eus la vision triste des grandes plaines 
nues, incendiées de soleil ou ravagées des pluies et des vents 
<le l'Atlantique, la vision des larges sentes incertaines que le 



142 REVUE DES DEUX MONDES. 

pauvre rakkas a tant de fois battues de ses pieds fidèles quand 
il allait insouciant, d'une maison de France à une autre mai- 
son de France, montant et descendant ces échines de montagne 
qui font l'une derrière l'autre des vagues bleues. Je revis dans 
les flammes dansantes les paysages indigens, les villages de 
huttes sordides, le campement inquiet du soir d'hiver sous la 
pluie glacée, et puis les beaux vieux murs crénelés de Fès qui 
semblaient prêts à s'écrouler, à la fin de l'enchantement triste, 
et mortel au son d'une trompe victorieuse. Je revis tout le Maroc 
vétusté qui meurt pour renaître, enfant barbare, aux bras de 
la France. Je revis l'humble Hadj'' AH et tous les aspects des 
choses avec la même nostalgie qu'on a là-bas en pensant aux 
hautes moissons dorées, aux beaux villages serrés autour des 
clochers dans nos plaines, la même nostalgie qu'on a, les jours 
d'hiver, devant les diaboliques feux de racines de figuier, en 
pensant aux' grandes flammes tranquilles qui brûlent aux 
foyers de France. 



Le vizir n'est pas content. 

Ah ! non, il n'est pas content. Un grand pli barre son front 
de vieux Fasi, son front presque rose. Sa bouche s'abaisse aux 
coins sous la floconneuse barbe blanche. Et les pommettes 
vermillonnées de ses joues pâlissent. Il tourne autour de son 
doigt l'anneau d'argent où luit le rayon vert d'une éme- 
raude. Il tortille, d'un air contrarié, le pan de son burnous 
blanc qui flotte aérien sur le caftan couleur d'azur. Si son visage 
de vieillard citadin, doucement rosé dans la neige des mousse- 
lines et des laines, n'avait cette ombre de maussaderie, il aurait 
l'air, le vizir, du patriarche des anges. Mais, hélas ! il n'est pas 
content ! 

Quoi ! des embarras, des soucis dans ces yeux, d'habitude 
rians, de vieillard débonnaire, sous ces voiles liliaux.!^ 

Hier encore, quand il a quitté les roumis après une longue 
palabre, le vizir n'était que sourires. C'étaient la grâce pliante 
des salutations, le miel des lèvres, les bénédictions qui s'en 
remettaient à toute la nature de nous épargner tous les maux 
et de nous combler de bienfaits. Il remontait lentement avec 



ESQUISSES MAROCAINES. 143 

ses pas de velours la longue salle étroite où se captent l'ombre 
€t la fraîcheur. Arrive' sur le seuil, il prit longuement le jardin, 
les fleurs, les oiseaux du ciel, et le jour à témoin de sa ten- 
dresse. Il salua, le dos ployé, égrenant ses mystérieuses litanies 
de politesse. On le vit remonter sur le dos de sa mule et partir 
au pas, sous l'abri des grands chasse-mouches. Les blancheur.^ 
de ses burnous, quand sa silhouette s'est estompée au bout de 
l'allée d'orangers, dans la grisaille du jour finissant, se mélan- 
geaient à celles des nuages. Il avait l'air d'un enchanteur de 
conte qui s'envole dans la fumée blanche, laissant derrière lui 
une douceur, un bien-être, une vertu d'espérance, un baume 
odorant d'amitié. 

Alors, les roumis qui prenaient congé de lui se sont regar- 
dés. Leurs bouches étaient graves, mais un sourire rehaussait 
le coin de leurs yeux. Ils ne parlaient pas. 

Et aujourd'hui le vizir n'est pas content! C'est que les rou- 
mis l'attendent encore pour les palabres : et le ciel de printemps 
est si limpide ! l'air si léger ! Les citronniers dans la cour carrée 
du palais ouvrent leurs cœurs parfumés ; des pousses nouvelles 
sur les amandiers rosissent; des trilles d'oiseaux vibrent 
dans la joie du matin. Le vizir fronce le sourcil : son pied gras 
bat d'impatience dans la babouche jaune. Faut-il vraiment 
encore aller parler d'affaires avec ces roumis qui s'obstinent à 
dire <( aujourd'hui » au lieu de « demain .!> » Autrefois, les 
roumis, c'était tout plaisir ; ils venaient avec leurs cortèges de 
mules toutes chargées de joujoux splendides et ingénieux. Ils 
en vendaient, ils en donnaient. Et maintenant, il vient d'autres 
roumis, non pour vendre les joujoux magnifiques, mais pour 
discuter très sérieusement pendant de mortelles heures. Ils ne 
veulent plus qu'on « prenne le bien de Dieu sur sa route, » ni 
•qu'on dise : Inch Allah : « La destinée est comme un oiseau que 
l'on porte au cou et qui n'est pas libre; » ils parlent comme si 
la volonté d'Allah ne tissait pas à son gré tous les jours et 
toutes les heures et ne réglait pas à elle seule la plénitude 
du trésor chérifien : Que Dieu le remplisse ! 

Oui, que Dieu le remplisse, car le vizir aide puissamment à 
le vider. 

Et le vizir, rabaissant ses paupières, pousse un grand soupir. 
Il entend dans la cour carrée les rires des petites esclaves qui 
font voler avec leurs souffles et se jettent à la figure les pétales 



144 REVUE DES DEUX MONDES. 

qui tombent des orangers ; il luime par la porte étroite, découpée 
en trèfle dans le haut, l'air chaud chargé de parfums, il voit le 
jet d'eau qui bruit sur la mosaïque. Il appelle le taleh, — il le 
regarde et dit seulement: « Boukra. » 

Et le taleb a très bien compris. Car boukra, c'est le mot 
que tout le monde aime, le mot magique qui délivre du travail, 
des soucis, des peines et des roumis. Boukra veut dire : de- 
main. C'est le mot cabalistique qui s'est prononcé il Y a des 
siècles quand a commencé le sommeil léthargique, le som- 
meil de l'enchantement dont la fin s'annonce à mille présages 
et que le vizir voudrait prolonger quelques heures, ses yeux 
clos, ses narines ouvertes aux parfums, aux fumées de ben- 
join et de nard qui montent des cassolettes, en croisant ses 
mains blanches l'une sur l'autre et en disant : Boukra..., boukra. 

Et le taleb, ayant entendu ce mot chéri de boukra, arrive 
avec son encrier de terre verte aux sept trous, sa plume de 
roseau. Il écrit aux roumis les excuses du vizir, des excuses 
douces comme la myrrhe : « roumi, — que Dieu t'accorde ses 
félicités, — impatient comme le cerf qui s'approche des fon- 
taines, je m'approcherai de tes sources de sagesse, j'y tremperai 
mes lèvres altérées de tes conseils. Permets seulement dans ta 
générosité qui s'épand sur le pays d'Allah comme le rayon du 
matin sur la terre encore tout épeurée des ténèbres, permets 
que ce ne soit pas aujourd'hui, mais seulement demain : 
boukra. » 

Et le taleb se retire à reculons avec ces pas silencieux qui 
laissent toute leur amplitude aux sonorités des eaux fraîches. 
Les eaux montent et retombent dans la cour en pluie de cris- 
tal. La fleur d'eau s'épanouit sur le jet mince, s'arrondit comme 
un calice et se soutient éternellement jeune et vivace, secouant 
sa rosée comme un trop-plein de vie importune. 

Le matin s'avance et s'alanguit. Avant que le cruel midi 
jette la mort de feu sur les sentes, le vizir, délivré encore un 
jour des roumis, ira dans ses jardins. Il fait un signe et les 
esclaves noirs plient la tente, assemblent les soies couleur de 
lune et de soleil qu'on jettera sur les divans minces ; les 
petits vases de bronze où brûlera le benjoin, les théières poin- 
tues, les bouquets de menthe fraîche. Les musiciens arrivent 
avec les cithares, les tambourins, les longs pipeaux et les cor- 
nemuses. Sur les guitares déjà les cordes résonnent. 



ESQUISSES MAROCAT^ES. 14:) 

Et dans les longues salles sans fenêtres, où les divans recou- 
verts de tapis s'alignent sous les haïtis bariole's, les femmes du 
vizir, épouses ou concubines, font tourner, dans leurs petites 
mains inhabiles, les grandes clés des coffrets rouges cloutés 
de cuivre. Elles tirent les mouchoirs de soie, les caftans jaspés 
de fleurs d'or, les énormes ceintures de brocart qui se tournent 
six fois autour des hanches et les emprisonnent comme une 
gaine. C'est jour de fête; les femmes s'étirent de la longue pa- 
resse et, pour se parer, se raniment: elles rient, en tirant des 
grands coffrets les colliers à boules d'or, les anneaux barbares 
d'or serti d'émail, qui pendent avec un fil aux oreilles; les 
ëcheveaux de perles s'enroulent tout embrouillés autour des cous 
et des épaules et retombent en cascades sur les seins. Pour les 
bras et les chevilles, il y a des bracelets d'or souple où pendent 
de grandes émeraudes toutes striées de fêlures ; le rayon de 
lumière s'y brise comme dans des yeux blessés qui ne voient 
plus. Les jeunes femmes reçoivent les avis de leurs aînées, les 
vieilles épouses assagies devenues maternelles et qui vont, les 
reins épais, les hanches roulantes, les seins ballans, apostro- 
phant de leurs gronderies verbeuses les petites créatures minces 
tour à tour triomphantes et timides, les petites mariées d'hier 
ou de l'an passé. Le kohl s'allonge sous les yeux noirs un peu 
stupéfiés, le carmin arrondit la bouche en un trou saignant, et 
des dessins bleus font sur les joues comme des lignes symé- 
triques de blessures volontaires. Est-ce un mystère de volupté 
qui donne à ces femmes prêtes pour l'amour une apparence de 
suppliciées.*^ Mais, avec leurs grands yeux attristés de kohl et 
leurs visages blessés, elles rient et jacassent : c'est le ramage 
d'une volière où il y a des roucoulemens et des cris que suivent 
des coups de bec et d'ongles. 

Et puis, quand elles sont toutes parées avec les beaux caf- 
tans, les ceintures rutilantes, les mouchoirs de soie bien collés 
sur la tête, les franges qui pendent comme des plumages, les" 
émeraudes, les écheveaux de perles aux reflets dorés, quand 
tout luit et chatoie sur elles comme les frissons nacrés sur des 
corps de sirènes, le grand et rugueux haïk blanc, le masque de 
soie noire percé de deux trous viennent subitement, comme un 
sortilège triste, tout éteindre. Elles sont comme changées en 
pierre. Tout le ramage cesse. Quand les épouses sont hissées à 
califourchon sur les larges mules, ce n'est plus qu'une file de 

TOME XI. — 1912. 10 



146 REVUE DES DEUX MONDES. 

petites pyramides blanches. Mais leurs yeux brillent comme 
ceux des chauves-souris sous l'ombre des masques noirs. On 
dirait un cortège de criminelles vouées au silence, privées à 
jamais de la lumière du jour, qu'on mène, au train du deuil, à 
la potence. 

Le vizir (qu'Allah l'inonde de ses béatitudes!) est debout 
dans la grande cour intérieure dallée de marbre. Il commande 
et il attend, les yeux perdus sur les arabesques des murs où se 
mêlent le bleu, l'or et le rouge. Sur les piliers engagés qui 
coupent les murailles aux angles, il peut lire des versets du 
Coran. Pour coupole au-dessus de la grande cour, il voit le 
ciel indigo d'où tombent, quand le soleil est haut, comme d'une 
batterie meurtrière, des flèches de feu, et où passent, le soir, 
dans le train régulier des nuits transparentes, les légions d'é- 
toiles. 

Un grand esclave noir vient s'incliner devant le maître. 
Tout est prêt. Alors le vizir passe sous l'ogive qui s'ouvre sur 
le jardin, il suit l'allée d'orangers au fond de laquelle est une 
petite porte basse. Il lui faut baisser la tète, ramasser autour de 
lui ses voiles blancs. C'est comme s'il s'échappait par une trappe. 
Et le voilà dans la ruelle étroite où la mule l'attend, les larges 
flancs couverts des neuf tapis de feutre qui portent la haute 
seridja de velours. Les larges étriers d'argent ciselé, où le pied 
chaussé de babouches s'engage tout entier, pendent. Un esclave 
plie le genou et le vizir monte en selle. Il prend la tête du petit 
cortège de fête qui s'ordonne à grands cris et à coups de trique, 
dans la mince ruelle où deux mules ne se croisent que si, sous 
le bâton, l'une se colle au mur. 

Vers les jardins ! Passé la porte de Bab Segma et la grande 
Kasbah des Gherarda, la procession blanche, d'une allure reli- 
gieuse, va son chemin, précédée des joueurs de luth. La der- 
nière enceinte franchie, c'est tout de suite la campagne, la 
vraie campagne, comme en Europe, comme en France par les 
jours d'été. Sur les montagnes, il y a de vraies forêts vivantes 
que l'eau des torrens arrose, des toisons touffues qui se dorent, 
se plissent, se sèchent et meurent à l'automne, revivent au 
printemps en frondaisons vertes pointillées de fleurs. Ah! oui, 
c'est beau! et le Fasi sait goûter l'enchantement des eaux des- 
cendues des neiges de l'Atlas et qui ont fait surgir la ville 
sainte comme le miracle de la grande oasis. Il sait bien que 



ESQUISSES MAROCAINES. 147 

tout près c'est déjà la plaine aride. Il fait bon se reposer de la 
fatigue et du souci de vivre ; il fait bon dire boukra aux Fou- 
rnis, être porté au balancement tranquille des mules, dans les 
effluves des arbres en fleurs. Sur le ciel sans tache les aman- 
diers s'épanouissent en bouquets blancs : la nature célèbre 
encore une fois ses noces éternelles dans la musique du vent 
qui frémit sur les oliviers et les saules. Les feuillages bruis- 
sent et se retournent avec des miroitemens d'argent. On se 
laisse envahir par cette griserie tranquille où s'exalte le simple 
plaisir d'être, de respirer, d'ouvrir et de fermer les yeux à la 
palpitation de la lumière. C'est le grand silence des grandes 
voluptés : le vizir, les esclaves, les épouses, tout est muet. 
Seul le petit serin jaune chante dans sa cage. Car il est de la 
fête, bien arrimé, tout en l'air sur un bat au-dessus de tout 
l'attirail des tentes, des piquets, des bouilloires et des théières 
pointues qui dansent au pas des mules avec un bruit de cym- 
bales. 

Et voici, entre ses murailles, le jardin clos, la retraite par- 
fumée, l'abri sacré des doux sommeils, des longues rêveries 
oisives que berce le jasement de l'eau, l'eau qui court dans les 
canaux de faïence, et baigne à gros bouillons froids les pieds 
des orangers. La tente se dresse, et le sol s'adoucit, sous les 
tapis de haute laine verte, diaprée de rouge et de blanc, qui 
ressemblent aux prés où s'étirent les marguerites au cœur jaune 
et les coquelicots. Les divans, les coussins, brodés à petits points 
serrés par les jeunes filles, au fil des longues heures, derrière 
les murs inviolables, tout se prépare pour le repos du vizir. Le 
triste voile noir tombe du visage des épouses, et de leurs corps 
les grands haïks où elles étaient enfermées comme dans des 
gangues. 

Et l'on voit à nouveau dans l'ombre dense, sous les branches 
lustrées, le chatoiement des perles, les rayons brisés des éme- 
raudes barbares, les frissons de feu sur les têtes serrées dans 
les mouchoirs à ramages, et la paresse voluptueuse des corps 
qui s'allongent, des membres qui s'étirent, des yeux qui brillent 
avec de longs éclairs noirs, et s'éteignent subitement dans la 
langueur des paupières closes. 

Beauté ! Sommeil ! Silence ! « El Kessel Kif el Assel, » le 
repos est pareil au miel. Les abeilles bourdonnent, enivrées par 
les fleurs de cire dont le parfum met dans l'air une pesanteur. 



148 REVUE DES DEUX MONDES. 

Elles oublient leurs aiguillons. Heureuses, bienveillanles, elles 
tournent inlassablement, et tracent dans l'ombre avec leurs 
corps jaunes, leurs ailes brillantes, de minces cercles de 
flamme. 

« Chante, " dit le vizir. 

Les musiciens déjà sont assis les jambes croisées, en file, 
près de la rivière qui traverse les jardins, y dessine deux 
méandres bleus, où cheminent des processions de tortues, dont 
on voit affleurer les tètes branlantes. Guitaristes et batteurs de 
tambourins cherchent le rythme, l'accord, essais gémissans 
qui passent au ras de l'eau comme des plaintes d'oiseaux 
blessés. 

Musique arabe ! charme des jours d'Orient, simple et mono- 
tone, et pourtant intraduisible comme sont les cris de l'àme, 
élémentaire comme les premières syllabes que balbutièrent les 
hommes pour sortir des ténèbres du silence, et manifester les 
uns pour les autres l'obscure mélancolie de leur être, leur 
émerveillement devant la beauté des choses ! musique arabe, que 
l'on reconnaît dès qu'on a mis le pied sur la terre musulmane, 
la même aux rives d'Asie et au cœur delà sainte cité d'Afrique, 
signe personnel de l'Islam qui ne saurait tromper, pas plus que 
les bourdonnemens d'abeilles, les crissemens de cigales, ou les 
cris d'oiseaux dans les bois, musique naturelle de l'être ignorant 
qui ne sait qu'un rythme : le battement de son cœur troublé 
toujours des mêmes angoisses et des mêmes espérances : joie 
incertaine de vivre, d'aimer, de combattre, certitude triste 
de mourir ! musique arabe, qui ne varie qu'un thème : 
l'élan impatient de la vie, qui se précipite à l'amour, et puis 
s'arrête en soupirs tristes suivis de longs silences : soupirs 
pareils au souffle suprême de ceux qui meurent sans avoir 
tout dit !...• 

Le chanteur s'est levé. Pâle dans sa gandoura blanche, la 
tête renversée, le bras tendu, ses yeux semblent se retourner 
pour voir derrière lui dans le fond du passé. Qui ne connaît, 
chez le conteur ou le chanteur arabe, cette facilité apparente de 
l'extase, la mort vivante où il pénètre comme dans l'infini des 
siècles et où le suivent, comme pour une commémoration glo- 
rieuse et funèbre, ceux qui l'écoutent immobiles, les prunelles 
dilatées. Le chanteur a touché le thème éternel de victoire et 



ESQUISSES MAROCAINES. 149 

de deuil : la conquête sarrasine, les architectures fabuleuses 
aux palais des Khalifes et puis la perte de Grenade, les larmes 
de Boabdil. Le vizir, les femmes, les esclaves, tout le cercle 
muet entre dans la contemplation de la beauté invisible, de la 
gloire incroyable. Ce sont les Paradis qui s'ouvrent ; les rêves 
passent, magnifiques et funèbres dans le bourdonnement confus 
des guitares dissonantes et l'humble battement des tam-tams. 
Chaque minute célèbre un siècle et meurt extasiée, emportée 
au fil des petits flots limpides qui se séparent de la rivière 
pour courir par les canaux de faïence, aux arbres altérés. Les 
Heurs de grenade y tombent dans la langueur du jour et y font 
comme des taches de sang. 

Grenade ! Le Paradis perdu ! Le chanteur la voit-il avec ses 
yeux de visionnaire ? Son chant devient rauque quand la vieille 
rhapsodie rituelle qui descend du fond des âges évoque les 
combats, et puis, il s'adoucit, roucoule dans la gorge comme 
un chant d'amour quand il dénombre les noms des glorieux 
Khalifes, les jours de victoire, les trésors, les lions pacifiques, 
rangés en cercle, dont les gueules versent des eaux froides 
dans les bassins de marbre, les pierres précieuses qui brillent 
dans l'ombre savante comme des yeux toujours llamboyans, les 
galeries ajourées en dentelles où la lumière éclatante, rose le 
matin, bleue à midi et couleur d'incendie le soir, se tamise et 
se refroidit : et la salle des » bachadors » où, dans la joaillerie 
de mosaïque des murs, neuf ouvertures découpent sur trois 
pans, entre les colonnades, les Sierras, les vallées, les vignes 
et les jardins où, comme des colonnes funèbres, les cyprès se 
<lressent. 

J'ai vu un soir le silence passionné des lèvres closes, des 
yeux tendus, et la léthargie des corps stupéfiés d'extase. Un 
vizir entouré de son peuple, de ses femmes, de ses serviteurs, 
entrait dans le rêve séculaire. Dans ses yeux passaient des 
lueurs comme celles qui font flamber les prunelles d'or des 
chats lorsque, roulés en boule à nos foyers, ils ont l'air de se 
souvenir des pompes égyptiennes, et des siècles où l'esprit des 
dieux les habitait. 

Alors plus do mensonges, plus de grâces rusées. L'artifice 
des sourires se détend en gravité noble. Ce qu'il aime, le vizir, 
ce sont ces musiques discordantes où tous les cris et les fréné- 
sies se mêlent, et c'est ce chant ténébreux écouté dans les jar- 



150 REVUE DES DEUX MONDES. 

clins où l'eau ëpand sous les ombres sa fraîcheur. Alors il est 
comme devant l'être qu'on aime, et devant qui l'on ne saurait 
mentir. Son ^^sage pâle, impassible, dit enfin la vérité, tandis 
que les rheïtas battent plus vite, que le vieux rêve monotone 
divague et s'exalte dans cette incantation de gloire et de dou- 
leur où renaît l'orgueil de domination et la passion des guerres. 
L'âme barbare et voluptueuse se repait du rêve efirené qui 
s'apaise dans la douceur du ciel, la blancheur des lys, l'arôme 
de leurs cœurs ouverts, le bruissement des eaux aux pieds des 
orangers. Le visage pâle dit la vérité comme un visage pâle 
aux lèvres scellées sur lequel on lit l'amour. 

(( Assez, )) dit le vizir. 

D'un seul geste de la main il suspend le vacarme heureux 
des guitaristes et des batteurs de tambourins qui subissent la 
contagion spasmodique. Les instrumens criaient sous les batte- 
mens dérhytmés de leurs doigts tremblans. 

Et c'est le silence de nouveau. Toute la vision de gloires 
éteintes passe dans le cerveau du vizir, comme les fumées 
montent des cassolettes et s'évanouissent. Avec le dernier grin- 
cement des rheïtas s'enfuit l'ombre des splendeurs mortes : le 
vizir songe, il se reprend, son regard oblique, ses paupières 
clignotantes ressaisissent la réalité, des choses... Il revoit ces 
(( roumis » tenaces auxquels il a échappé un jour et qui le 
reprendront demain. Il leur a dit houkra. Le jour s'apaise, le 
soleil penche : 

Et quand houkra s'est annoncé, qu'as-tu vu, ô vizir, qu'as- 
tu entendu "^ la plainte et la révolte de ton peuple : le cri de 
« ceux qui ne sont pas morts dans leur jour, » le lugubre chant 
de misère qui monte dans la fumée des gourbis. Tu as vu le 
cercle fatal des tribus hostiles. Elles sont venues dressar leurs 
tentes et faire une seconde enceinte autour des vieux murs à 
créneaux. Elles ont battu comme un ras de marée les neuf 
portes de la cité sainte, et tu as tremblé aux cris de guerre des 
menaçans chefs de tribus, les chefs aux pommettes saillantes, 
aux longs yeux cruels, aux nez recourbés comme ceux des 
oiseaux de proie. Ils ont des boucles noires pareilles à des 
cheveux de femme qui donnent à leur barbarie une sorte de 
douceur astucieuse. 

Alors tu n'as pas dit boukra. Tu as appelé au secours. Tu 



ESQUISSES MAROCAINES. 151 

as couru éperdu dans les enceintes vides du Dar El Maghzen 
où l'on vous voyait, toi et tes frères les vizirs, aussi épeurés 
que les vanneaux innombrables qui viennent à la fin du jour 
tournoyer dans le désert des parvis. Ils battent des ailes et 
tracent de grands cercles affolés, comme si, les rayons froids 
du soir leur annonçant la fin du monde, ils voulaient échapper 
à la terreur des ténèbres mortelles qui descendent. 

Pour toi aussi, c'était la fin du monde. Les grands coups des 
hordes révoltées battaient sur les neuf portes, sur les vieux 
murs que seule la main sacrée des siècles avait touchés. Alors, 
tandis que tes bras dans leurs voiles blancs suppliaient, appe- 
lant au secours, un bruit a retenti, un bruit régulierde colonnes 
en marche. C'est comme une respiration de la terre qui grandit : 
tu trembles d'espoir, tu montes sur les terrasses d'oia tu ne 
contemplais jamais que le vol pacifique des cigognes et les 
Paradis du soir. Tu vois maintenant une nuée grise qui vient 
vers toi. Les pas qui font battre la terre font battre aussi ton 
cœur. Tu entends des voix inconnues, des fanfares claires. Tes 
sentinelles aux portes ont appris de «■ roumis » au dolman 
bleu le cri d'alarme. A Bab Segma, à Bab Ftou, à Bab-Djdid, 
leurs gorges rauques ont crié : « Qui vive ! » 

Et une voix répond, une voix que ne couvrent ni les cris des 
hordes fuyantes, ni le vent des forêts, ni l'éternel roulement 
des eaux qui font la ceinture miraculeuse de la cité sainte : une 
voix pacifique et victorieuse. Ses timbres clairs sonnent comme 
une trompette d'archange sur les vieux murs où des siècles de 
soleil ont laissé des rayons dorés. 

Tes sentinelles ont crié : « Q'uivive.^ » Et la voix a répondu : 
« France! » Tes neuf portes se sont ouvertes. 

vizir, boukra est arrivé. 

Claude Boringe. 



LA MONARCHIE DE JUILLET 



L'EXPANSION COLONIAr.E 



C'est une opinion commune de voir dans le récent essor 
colonial de la France un brusque réveil succédant à une longue 
indifférence : en matière d'expansion lointaine, il n'y aurait eu 
de notre part, dans toute la première partie du xix^ siècle, 
que des velléités hésitantes, et partout, fût-ce en Algérie, le 
hasard des circonstances ou des initiatives locales aurait cons- 
tamment primé la volonté fluctuante des gouvernans. La sim- 
plicité même de cette vue historique suffit presque à la faire 
soupçonner d'inexactitude. De fait, l'œuvre coloniale de la 
troisième République qui demeurera toujours admirable, ne 
saurait être tenue pour un glorieux accident. Son ampleur 
et sa soudaineté résultent, en bonne partie, de ce qu'elh; 
s'était trouvée systématiquement, encore qu'obscurément pré- 
parée, car bien avant qu'on songeât aux grands partages du 
globe, il y eut constamment chez nous des fonctionnaires ou 
des hommes d'État qui surent considérer l'ensemble du monde 
pour suivre, dans toutes ses parties, des projets persistans 
et parfois très logiquement coordonnés. Montrer l'influence de 
ces vues générales comme la suite ou l'enchaînement de ces 
traditions exigerait des développemens assez longs. Les limites 
d'un article permettent tout au plus de fournir quelques 
exemples typiques et quelques preuves partielles : je voudrais 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET LEXPANSION COLONLALE. lo3 

♦'ssayer de le faii-e ici en considérant la seule période de la 
Monarchie de Juillet et, durant cette période môme, une partie 
s(!ulement de l'œuvre alors accomplie. Malgré son importance 
qui lui mériterait une étude distincte, l'Algérie^ en effet, peut 
être laissée en dehors, puisqu'elle s'est développée à part et dans 
des conditions spéciales. Mais on sait qu'elle n'absorba pas 
tous les efforts du gouvernement de Louis-Philippe qui, dans le 
temps même où il entretenait une armée pour combattre Abd-el- 
Kader, trouvait le moyen de s'occuper aussi de la Guinée, de 
Madagascar et de l'océan Pacifique. Je ne songe[ point à raconter 
par le menu ces diverses affaires dont certaines [péripéties, l'in- 
cident Pritchard, par exemple, sont du reste bien connues. 
Mais, utilisant des documens inédits, je souhaiterais dégager 
quelques-uns de leurs caractères et montrer la façondont elles 
se rattachèrent les unes aux autres, comme jla mesure où elles 
engagèrent l'avenir. Et ceci conduira à résumer d'abord les 
projets ou entreprises poursuivis du [lendemain de la Révolu- 
tion de |1830 jusqu'en 1843, pour voir ensuite comment, en 
<'ette année qui fut encore à maints égards décisive, les vel- 
léités un peu éparses se fondirent en un plan d'ensemble dont 
la réalisation demeura très incomplète, mais dont l'application 
fut pourtant sérieusement commencée. 

1 

Pour résumer tout d'abord les entreprises ou tentatives un 
peu éparses qui se produisirent entre la Révolution de Juillet et 
le début de 1843, le mieux sera de considérer séparément les 
différentes régions du globe. La clarté de l'exposé y gagnera et 
pareille division demeurera, d'autre part, complètement légi- 
time. Car, si nous retrouvons partout les mêmes tendances et un 
égal souci des intérêts nationaux, ces intérêts varieront, et les 
mêmes causes ne détermineront pas nos interventions sur la côte 
occidentale d'Afrique, dans l'océan Pacifique ou dans l'océan 
Indien. I 

Après avoir occupé sur la côte occidentale d'Afrique un 
certain nombre d'établissemens échelonnés, la France n'y déte- 
nait plus qu'Albréda dans la Gambie, l'ilot de Gorée, enfin, dans 
le Sénégal propre, la ville de Saint-Louis d'oîi dépendaient trois 
ou quatre postes espacés sur le fleuve et séparés par des terri- 



154 REVUE DES DEUX MOiNDES. 

toires soustraits à notre autorité. Un dessein conçu sous la 
Restauration pour transformer le Sénégal en colonie de culture 
aurait pu nous rendre les maîtres efîectifs du pays ; mais le 
succès ayant été médiocre, on venait précisément d'y renoncer et 
de ramener nos établissemens à leur ancien rôle de comptoirs 
strictement commerciaux. Pour que nos négocians pussent 
commercer avantageusement avec les indigènes qui leur four- 
nissaient la gomme, il fallait toutefois que les roitelets locguux 
ne les molestassent pas et qu'une paix suflisante régnât; pour 
imposer cette paix et faire respecter nos ressortissans, force 
était de ne pas se cantonner dans les postes, mais de s'immiscer 
de plus en plus dans toutes les affaires de la région. Ainsi 
se développa rapidement, au Sénégal même, une politique 
d'influence, extrêmement curieuse à plus d'un titre. Mais comme 
elle ne visait nullement des accroissemens territoriaux, elle ne 
saurait nous retenir ici. Passons donc immédiatement aux entre- 
prises que les mêmes ambitions commerciales tirent poursuivre 
sur la côte, au Nord comme au Sud du Sénégal. 

Assez loin de celui-ci, immédiatement au Sud du Maroc et 
dans le voisinage de l'Atlantique, nos cartes actuelles font 
figurer sous le nom d'Oued Noun une région aux confins incer- 
tains. Au temps de Louis-Philippe on l'appelait Wad Noian ou 
Awad Noun et l'on ne possédait sur elle que des notions extrê- 
mement vagues. Or, en 1831, un cheik de ce pays pratiquement 
inconnu s'aboucha avec M. Dalaporte, notre consul à Mogador, 
et parut vouloir rechercher un appui du côté de la France. 
C'était, semble-t-il, à la suite de la mort d'un voyageur anglais, 
Davidson, assassiné dans ces parages où il passait pour chercher 
à créer un établissement. Quoi qu'il en soit de ce fait et 'des mo- 
biles qui pouvaient pousser le cheik, le ministère des Affaires 
étrangères estima l'incident sans intérêt. Mais en 1839, le 
même cheik revenait à la charge, et cette fois, ses demandes 
parvenaient, au ministère de la Marine, jusqu'à la Direction des 
Colonies. Avec l'esprit d'entreprises et l'enthousiasme que nous 
lai verrons affirmer en chaque occasion, celle-ci ne partagea 
point le scepticisme indolent d6s Affaires étrangères. Si nous 
n'intervenions pas, pensait-elle, d'autres profiteraient 'des dispo- 
sitions du cheik et ce ne sauraient être que nos perpétuels 
rivaux, les Anglais ; un établissement étranger dans la région 
pourrait, en outre, drainer une partie du commerce de l'inté- 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET l'eXPANSION COLONIALE. 1 .^ 



OO 



rieur que nous cherchions à capter pour le profit du Sénégal. 
Pour parer à de tels inconvéniens, le plus simple comme le plus 
sur était de profiter de l'occasion offerte et d'en profiter sans 
délai. Cette façon de voir fut adoptée par le gouvernement et 
ainsi s'engagea une affaire assez curieuse, maintenant bien 
oubliée, quoique des événemens tout [récens lui aient donné 
un petit regain d'actualité. Mais l'Oued Noun était tenu, non 
sans raison, pour indépendant du Maroc, et une négociation 
n'avait, d'autre part, chance d'aboutir qu'en empêchant les 
immixtions marocaines : notre agent à Mogador ne pouvait 
donc servir de seul intermédiaire, sans compter qu'il n'était 
pas: qualifié non plus p©ur procurer les indications géogra- 
phiques indispensables. Il fut donc décidé qu'un officier de 
marine partirait de France en mission spéciale. En consé- 
quence, dans l'automne 1839, un lieutenant de vaisseau de 
rare mérite, Bouët-Willaumez, reçut l'ordre d'explorer avec 
le brick la M.aiouine, la région côtière de l'Oued Noun et de 
se mettre en relations avec le cheik. La Malouine arriva en 
novembre devant Mogador où Bouët-Willaumez devait, comme 
de juste, se renseigner plus complètement auprès du consul. 
Les choses commencèrent alors à se préciser. Surpris, semble- 
t-il, voire un peu inquiet, de la suite donnée à ses propres 
communications, Delaporte spécifia que le cheik songeait sim- 
plement à la fondation d'un port, nullement à une cession 
de territoire, et fit remarquer que la saison était très peu lavo- 
rable pour une exploration. C'était aussi l'avis des marins. 
La Malouine gagna donc le Sénégal et la suite des opérations 
fut remise à plus tard. Mais, dès le mois de février 1840, le mi- 
nistère ordonnait de les reprendre, témoignant ainsi d'une hâte 
significative. Bouët repartit. Cette fois, il put procéder à une 
étude hydrographique en règle, nouer d'autre part des négocia- 
tions et, au mois d'août, il adressait à Paris un rapport et un 
traité dûment signé. Le rapport qui visait les ressources au 
pays côtier et les conditions de la navigation, était peu encou- 
rageant ; le traité, en revanche, était formel. Le cheik s'engageait 
à créer un port avec l'aide de la France; il en demeurerait le 
souverain, mais, en cas de besoin, recourrait à la protection que 
la France promettait de lui fournir. La France, d'autre part, 
entretiendrait un consul dans la ville à fonder et y jouirait 
d'un monopole commercial. Ces clauses, qui nous semblent 



456 REVUE DES DEUX MONDES. 

assez bizarres, lëmoignent de l'inexpérience qu'on avait encore 
de ces sortes d'affaires : elles ne nous en assuraient pas moins 
des droits politiques éventuels, droits dont il pouvait être aisé 
de tirer grand parti et, immédiatement, les avantages commer- 
ciaux que l'on visait surtout. Elles étaient, en outre, certaine- 
ment conformes aux vues du gouvernement. Les x\ffaires étran- 
gères, en effet, se bornèrent à formuler, au sujet du monopole 
commercial qui leur sembla peu en harmonie avec les principes 
modernes, quelques objections toutes théoriques ; quant à la 
Direction des Colonies, elle ne dissimulait point sa satisfaction 
et insistait pour qu'un avancement rapide vint récompenser 
Bouët-W illaumez de son succès. L'approbation du Roi, formel- 
lement réservée par le négociateur, fut donc accordée sans 
hésitation, encore que sous une forme un peu conditionnelle, et 
comme une indiscrétion locale avait fait connaître la conclusion 
de l'accord, toutes les mesures furent prises, afin de hâter 
l'exécution. Dès la fin de 1840, des instructions précises partaient 
pour Mogador et, dans le courant de i841,Bouët retournait sur 
place. Ce qu'il y constata modifia la physionomie de l'affaire. 
Une nouvelle exploration conduite par lui-même et par un autre 
officier, M. de Kerhallet confirma les difficultés que présentait 
la navigation. Le cheik, d'autre part, n'arrivait pas à fixer ses 
idées. Toujours désireux de voir créer le port, il hésitait sur 
l'emplacement, et le gouvernement français ne trouvait pas dans 
les rapports reçus des indications suffisantes pour lui en im- 
poser un. Dans ces conditions, il devenait bien difficile d'aboutir. 
Il n'y eut pourtant pas abandon officiel ; la France ne renonça 
pas aux droits immédiats ou éventuels que lui assurait son traité, 
mais les choses demeurèrent en suspens et, en 1843, notre inter- 
vention au Nord du Sénégal n'avait conduit à rien de positif. 

Au sud du Sénégal, en revanche, les résultats étaient très 
nets, car nous prenions pied dans deux régions distinctes. — Dans 
le bassin de la rivière Gazamance tout d'abord, où nous entraî- 
nait cette association de marchands, dite Compagnie de Galam, 
qui absorbait au Sénégal tout le trafic avec les indigènes et à 
laquelle le gouvernement français renouvelait périodiquement 
un privilège exclusif. En 1836, lors d'un de ces renouvellemens, 
les négocians sénégalais avaient présenté des statuts prévoyanl 
une extension du champ de leurs affaires : à la a traite » de la 
gomme dans les « escales » traditionnelles du fleuve ils voulaient 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET l'eXPANSION COLO.MALE. 157 

ajouter maintenant des opérations analogues dans la région de 
la Cazamance. Leur demande accueillie sur des ordres formels 
venus de Paris, une série de traités furent passés de 1837 à 1839 
avec les chefs indigènes et nous assurèrent quelques privilèges 
commerciaux en même temps que diverses parcelles de terri- 
toires situées le long de la rivière. Les récriminations anglaises 
ou portugaises nous empêchèrent de tirer grand parti des privi- 
lèges commerciaux; de la plupart des petits territoires nous ne 
primes pas non plus immédiatement possession. Sedhiou cepen- 
dant fut occupé militairement dès 1838, et la France se trouva 
ainsi réinstallée, et définitivement cette fois, dans des parages 
qui l'avaient attirée déjà au cours des siècles précédons. 

Ce fut, surtout, on vient de le voir, grâce aux sollicitations 
des négocians sénégalais : ceux-ci se trouvèrent satisfaits de ce 
fait, les régions plus méridionales ne les intéressant pas. Ces 
régions commençaient au contraire à attirer l'attention de com- 
merçans métropolitains. Depuis quelque temps, en effet, des 
maisons de Marseille, celle notamment de MM. [Régis frères,, 
avaient noué des relations avec la côte du Bénin dont elles 
tiraient des bois de teinture, de l'ivoire, de la poudre d'or, enfin 
de l'huile de palme, utilisée da.ns la savonnerie. Les négocians 
de Bordeaux, de leur côté, entendaient ne pas se laisser distancer,, 
et ils demandèrent alors une exploration officielle, à la fois géo- 
graphique et économiaue, de toute la contrée. Toujours désireux 
de protéger les intérêts du commerce, le gouvernement consentit 
et confia la mission à l'officier et au bâtiment qui devaient 
être désignés peu après pour l'affaire de [l'Oued Noun : Bouël- 
Willaumez fut ainsi chargé de visiter sur la Malouine les côtes 
du golfe de Guinée. Il partit en 1837 et revint en 1839, rappor- 
tant des échantillons variés, des renseignemens géographiques 
et deux traités. Par le premier, des chefs du pays de Garroway, 
près du cap des Palmes, cédaient une partie de leur territoire à 
la France; par le second, Denis, principal chef de la rive gauche 
du Gabon, contractait une « alliance offensive et défensive » 
avec le roi des Français dont il acceptait la protection et auquel 
il cédait d'autre part, en échange de marchandises, une bande 
lie deux lieues de terrain. Les échantillons furent immédiate- 
ment mis à la disposition des Chambres de commerce, et les ren- 
seignemens géographiques groupés dans un travail autographié 
sans grand délai; en revanche, un peu d'incertitude se produisit,- 



158 REVUE DES DEUX MONDES. 

OU tout au moins quelques atermoiemens, touchant l'utilisation 
des traités. 

Non pas que le gouvernement se désintéressât maintenant 
de ces régions. Son désir persistant d'y stimuler le commerce 
s'affirmait par des ordonnances modifiant les tarifs douaniers en 
faveur de leurs produits. De même, il était entendu, et dès la 
fin de 1839, que les territoires obtenus par Bouët-Willaumez 
serviraient à fonder des établissemens. Seulement, la décision 
de principe ainsi prise, deux ans s'écoulèrent sans nulle mesure 
d'exécution. Songeant à l'exemple de la Cazamance, on aurait 
souhaité l'intervention d'associations commerciales, et celles-ci 
étaient évidemment difficiles à organiser, puisqu'elles finirent 
par ne se pas constituer. Les graves préoccupations diploma- 
tiques de l'année 1840 durent aussi détourner momentanément 
l'attention; peut-être enfin, la prudence traditionnelle de notre 
administration lui fit-elle désirer trop d'études et d'informations 
complémentaires. Cette dernière excuse, que le ministère de la 
Marine invoqua lui-même un jour, est une des plus vraisem- 
blables, car l'exploration de la côte se poursuivait sans inter- 
ruption. Bouët-Willaumez, devenu commandant de la station 
navale d'Afrique, continuait de s'en occuper, et, en 1842, il signait 
six traités nouveaux nous assurant encore des parcelles territo- 
riales, notamment à Grand-Bassam et au Gabon. 

Tous ces traités ne pouvaient naturellement demeurer secrets, 
ni toutes ces explorations rester inaperçues. Les Anglais com- 
mencèrent donc à s'en préoccuper, et une enquête parlementaire 
qu'ils ordonnèrent alors parut témoigner chez eux du désir de 
nous devancer. Gomme ils venaient précisément d'y parvenir 
dans une région du globe dont nous allons parler dans un' 
instant, la direction [des Colonies s'émut et parvint à brusquer 
les choses. Les mesures arrêtées vers le mois de novembre 1842, 
une ordonnance çlu 29 décembre ouvrit les crédits nécessaires 
et, en janvier 1843, les ordres étaient expédiés au Sénégal pour 
procéder à l'installation de postes militaires à Garroway, à Assinie 
et sur la rive du Gabon. Sur la côte de Guinée donc comme en 
Cazamance, la France, tout en réservant les droits qu'elle tenait 
de ses divers traités, se bornait à l'occupation d'une partie des 
parcelles qu'elle s'était fait céder. Comme en Cazamance, aussi, il 
s'agissait d'établissemens modestes : quelques magasins protégés 
par des blockhaus, pareils à ceux utilisés en Algérie, semblaient 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET LEXPANSION COLONIALE. 159 

suffire aux besoins commerciaux dont on se préoccupait uni- 
quement. Pourtant la fondation de ces diverses dépendances du 
Sénégal ne [pouvait manquer d'avoir une importance politique. 
La France reprenait pied dans des contrées qu'elle avait totale- 
ment abandonnées et s'y installait plus solidement qu'elle n'avait 
fait jamais. En outre, l'estuaire du (iabon dont nous nous trou- 
vions pratiquement les maîtres, otï'rait aux navires un abri très 
sur et pouvait dès lors devenir un excellent port de ravitaillement. 
C'est ^cette dernière considération qui devait rattacher bientôt 
le nouvel établissement, et partant les entreprises sur la côte 
occidentale d'Afrique, aux entreprises poursuivies dans d'autres 
parties du monde, et qu'il nous faut considérer maintenant. 

Sur la côte d'Afrique nous n'avons guère rencontré que des 
visées commerciales : dans l'océan Pacifique commej dans les 
mers avoisinantes des intérêts d'ordres divers entraient en jeu. 
Les négocians {proprement dits, qui envoyaient des^navires dans 
ces parages, les dirigeaient à peu près exclusivement vers les 
iles de la Sonde, la Chine ou les côtes de l'Amérique [du Sud, 
négligeant les archipels [peu civilisés de la Polynésie. Mais ces 
archipels précisément étaient visités par les bàtimens balei- 
niers ou cachalotiers qui poursuivaient les cétacés au cours de 
campagnes durant parfois plusieurs années. Enfin, dans les iles 
éparses du plus lointain Pacifique, comme dans celles qui 
avoisinent l'Asie ou sur le continent asiatique lui-même, des 
Français étaient installés, qu'aucun désir de lucre n'y avait 
attirés. Après la fondation de la Société pour la Propagation de 
la Foi qui marqua, comme on sait, un renouveau de notre zèle 
apostolique, de nombreux missionnaires s'étaient dirigés vers 
rOcéanie, jusqu'alors assez négligée, et on avait vu ainsi des 
Pères de Picpus aux iles Sandwich en 1827 et aux Gambier en 
1834, des Maristes aux Wallis]comme aux Foutouma en 1837, 
puis, en 1838, en Nouvelle-Zélande, tandis que d'autres prêtres 
français, ceux notamment de la Société des Missions étrangères, 
s'efforçaient de prendre pied en Corée ou de se maintenir en 
Chine et en Annam. 

Le gouvernement ne se désintéressait ni des missionnaires, 
ni des baleiniers, ni des négocians. Favoriser ces derniers faisait 
partie de cette politique d'expansion économique dont nous 
avons vu déjà des exemples, et qui, dans le cas présent, parais- 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

sait d'autant plus facile que des avantages de tarifs, inscrits dans 
les lois de douane, semblaient un stimulant suffisant. Les 
longues campagnes des baleiniers passaient, d'autre part, pour 
une des meilleures écoles où se pussent aguerrir des marins, et 
c'était un motif 1res suffisant pour les encourager. Ici, toutefois, 
impossible de se contenter de combinaisons financières ou de 
primes. Il fallait que baleiniers ou cachalotiers trouvassent, 
le cas échéant, l'aide et [la protection qui leur seraient néces- 
saires ; il fallait aussi que leui's équipages ne perdissent pas à la 
longue toute discipline au itoint, par exemple, de se livrer, 
lors des relâches, à des violences regrettables. Pour exercer une 
surveillance comme pour accorder la protection, [point d'autre 
jnoyen que de faire effectuer des croisières dans les régions de 
pèche. C'est dans ce dessein qu'à la fin de 1836 le futur amiral 
Dupetit-Thouars était nommé au commandement de la Vernis et 
chargé d'une mission de surveillance, d'enquête et d'exploration 
dans les archipels du Pacifique. En ce qui concerne enfin les 
missionnaires, le gouvernement de Louis-Philippe appréciait 
leurs efforts et, comme jadis le gouvernement de Charles X, les 
tenait pour capables de contre-balancer l'influence britannique ; 
mais son affectation d'indépendance religieuse le condamnait 
^n même temps à quelque réserve. De là des contradictions, au 
moins apparentes, et ce qui put sembler parfois un certain 
manque de franchise. A ma connaissance, nulle pièce osten- 
sible n'affirme, durant les dix premières années du règne, l'inten- 
tion de se servir des missionnaires, ni le désir de les protéger. 
De même, si un vicaire apostolique écrit au ministre de la Marine, 
celui-ci ne répond pas : il fait cependant répondre par un direc- 
teur, en même temps qu'il tient grand compte des renseigne- 
mens envoyés. Il parle aussi quelquefois des missionnaires dans 
-<les instructions « très secrètes » qu'il remet à des commandans 
de navires. En outre, — et cela seul serait déjà caractéristique, 
— ce sont très fréquemment des bàtimens de l'État qui amènent 
les missionnaires dans les lieux d'évangélisation et qui les 
visitent ensuite systématiquement. Enfin, quand les missions 
sont en butte aux vexations des indigènes, le premier comman- 
dant de croiseur informé intervient [pour exiger réparation et 
garanties : c'est ainsi, notamment, que des traités pour la pro- 
tection du culte catholique furent conclus en 1837 et 1839 avec 
les souverains des iles Sandwich et de Tahiti. 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET LEXPANSION COLOMALE. 161 

La protection des missions avait déterminé les premières 
relations politiques avec les petits peuples du Pacifique : les 
intérêts du commerce et de la pèche, joints peut-être à des 
considérations administratives, provoquèrent la fondation des 
premiers établissemens. 

L'idée de prendre pied dans ces parages n'était d'ailleurs pas 
nouvelle et, sans remonter aux projets du xviii^ siècle sur l'Indo- 
Ghine, sous la Restauration, le capitaine Philibert avait été 
chargé d'étudier l'acquisition d'une ile dans les mers d'xVsie, 
tandis que M. Thierry de Ville-d'Avray offrait de céder au Roi 
les droits qu'il prétendait avoir à la souveraineté de la Nouvelle- 
Zélande. Rien n'avait pu résulter des explorations du comman- 
dant Philibert. En revanche, Thierry, nullement découragé par 
la fin de non recevoir qui lui avait été opposée, s'occupait encore 
de réunir les capitaux nécessaires à une exj)édition et assié- 
geait maintenant les ministres de Louis Philippe des mêmes 
sollicitations qu'il adressait naguère aux ministres de Charles X. 
Exactement dans le même temps, Mgr de Pompailler, évèque 
de Maronée, débarquait en Nouvelle-Zélande comme vicaire 
apostolique. Au courant, semble-t-il, des espérances de Thierry, 
persuadé d'autre part que la fondation d'un établis.sement 
serait chose aussi profitable que facile, il écrivait de son côté 
à Paris, et le gouvernement se trouvait ainsi, par deux voies 
différentes, saisi de la même question. Au ministère de la Marine, 
l'occasion semblait bonne et la hâte nécessaire, car les journaux 
anglais commençaient à parler des visées de Thierry. Mais une 
entreprise de ce genre ne pouvait se décider sans entente avec 
le ministre des Affaires étrangères, surtout si celui-ci détenait 
la présidence du Conseil, et c'était alors précisément le ca'^. 
A trois reprises, de juin 1837 à janvier 1839, la Marine écrivit 
donc à Mole. Comme nous aurons occasion de le constater en- 
core, le ministère des Affaires étrangères de cette époque n'ai- 
mait, en pareille matière, ni la rapidité, ni même les décisions. 
Il commença par ne pas répondre. S'il répondit ensuite, ce 
qui n'est pas certain, ce dut être de façon peu topique et les 
desseins sur la Nouvelle-Zélande demeurèrent effectivement sus- 
pendus. Mais une société d'armateurs et de banquiers qui se for- 
mait pour exploiter le territoire qu'un capitaine au long cours, 
émule de Thierry, M. Langlois, prétendait avoir obtenu des 
indigènes néo-zélandais, sollicita bientôt la coopération du gou- 

TOME XI. — 1912. M 



162 REVUE DES DEUX MONDES. 

vernement. Celui-ci, pris dans son ensemble, fut heureux peut- 
être d'arriver à faire quelque chose, sans toutefois s'engager 
aussi directement que dans la combinaison Thierry. Un 'accord 
intervint : assurance fut donnée d'une protection efficace, et, à 
la suite d'un accord signé le 11 octobre 1839, l'Etat équipait 
deux bàtimens pour favoriser la compagnie Nanto-Bordelaise, 
dont l'entreprise fut dès ce moment poussée très activement (1). 
Il était malheureusement trop tard. Quand la corvette V Auhe, 
précédant les émigrans, arriva en Nouvelle-Zélande, ce fut pour 
recevoir notification de l'annexion par la Grande-Bretagne. 
Ainsi que le faisait remarquer peu après un fonctionnaire des 
Colonies, les Anglais avaient agi pendant que nous délibérions. 

Quoique mortifié par cet échec, le ministère de la Marine ne 
se découragea pas. Dès l'année suivante, en 1841, il proposait, 
d'accord avec le ministère du Commerce, l'acquisition de l'ile de 
Poulo-Condor qu'il venait de faire explorer et qui pouvait oiTrir 
un point de relàclie sur la route du Pacifique et de la Chine. 
Celte fois encore, les Affaires étrangères témoignèrent peu 
d'enthousiasme et firent écarter le projet. Les divergences de 
vues entre les ministères et la lenteur de leurs discussions sem- 
blaient donc devoir faire abandonner toute idée d'installation 
dans ces mers lointaines quand brusquement, dans le cours de 
cette même année 1841, une autre alTaire aboutit. 

Elle est partout racontée, et cependant certains détails de son 
élaboration demeurent encore impossibles à démêler. Le récit 
qu'en a donné M. Guizot, dans ses Mémoires pour servir à l'His- 
toire de mon Temps, doit d'une manière générale être tenu pour 
exact. Le désir de réparer l'échec essuyé en Nouvelle-Zélande 
fut certainement un des motifs déterminans ainsi que le désir 
d'assurer un point de relâche aux baleiniers qui parcouraient le 
Pacifique comme aux croiseurs chargés de les surveiller; rien 
n'empêche non ])lus d'adjnettre que le gouvernement songeât 
à créer un lieu de déportation pour se débarrasser des forçats 
dont l'entassement dans les bagnes de France passait depuis 
longtemps pour un danger. Il est évident au.ssi que les ren- 
suignemens recueillis par Dupetit-Thouars, au cours de la mis- 
sion de la Véiiiis, servirent à fixer les idées et à guider dans le 
choix d'un archipel. Mais divers documens provenant de la 

(1) Voyez à ce sujet, dans la Revue du 15 janvier 1882, l'étude d'Emile iUanchard. 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET LEXPANSION COLONIALE. 163 

Marine s'arcordont mal avec certains points du récit de M. Giiizot, 
et rien en outre ne permet encore de préciser la date à laquelle, 
l'idée prit corps, non plus que les personnes ou les services qui 
en eiu-ent l'initiative. Ces détails, heureusement, peuvent sem- 
bler ici négligeables. Il nous suffit, en effet, de relever les faits 
suivans. Nommé au commandement de la station navale du 
Pacifique, l'amiral Dupetit-Thouars reçut, le 17 septembre 1841, 
des instructions générales qui ne prévoyaient aucune acquisition 
territoriale. Le 15 octobre, des instructions complémentaires 
lui prescrivirent d'occuper, au nom du Roi, l'archipel des Mai-' 
quises. Ces dernières instructions étaient qualifiées de secrètes; 
de fait, le souvenir de la Nouvelle-Zélande et la crainte de donner 
encore l'éveil aux Anglais conduisirent à un luxe extrême de 
précautions. Les ordres à l'amiral furent discutés verbalement 
entre les ministres des Affaires étrangères et de la Marine dans 
le cabinet de ce dernier, et le texte n'en fut pas transmis do 
ministère h ministère. Rien ne transpira jusqu'à la réalisation. 
Celle-ci s'opéra, comme on sait, très tranquillement, au mois 
de mai 1842. La nouvelle en parvint à Paris en décembre. Le 
Moniteur la publia aussitôt et, le 8 janvier 1843, en ouvrant la 
session des Chambres, Louis-Philippe confirma, dans son dis- 
cours du trône, que la France possédait désormais aux antipodes 
une colonie nouvelle. 

Tout paraissait ainsi réglé, quand, peu après, des dépêches 
arrivaient du Pacifique relatant des incidens complètement 
inattendus. Pour comprendre leur portée et apprécier l'attitude 
du gouvernement, il faut toutefois considérer d'abord les desseins 
parallèles poursuivis dans l'océan Indiens 

Après le traité de paix de 1814, la France ne détint plus dans 
l'océan Indien que la Réunion, naguère l'ile Bonaparte, et qui 
recouvrait maintenant son vieux nom de Bourbon. Héritière 
des traditions de l'ancien régime, la Restauration voulut alors 
reprendre pied à Madagascar, pour trouver surtout un port qui 
remidacerait celui de l'Ile de France passée aux Anglais : Bour- 
bon, on le sait, n'en possédait aucun. L'ilot de Sainte-JVIarie 
avait donc été occupé dès 1821 et, en juillet 1830, une expédition 
s'équipait à Brest pour aller châtier les Hovas qui ne cessaient 
de nous harceler. Dès son avènement, le gouvernement de Juillet 
jugea plus prudent de ne point disperser nos forces : les prépa- 



1G4 REVUE DES DEUX MONDES. 

j-iilifs furent contremaiulés et l'ordre donné d'évacuer Sainte- 
Marie. Cet ordre ne fut toutefois pas exécuté, car les ministres se 
heurtèrent à la ténacité des bureaux. La Direction des Colonies, 
(|ue l'on invitait depuis dix ans à préparer une installation à 
Madagascar, ne pouvait voir dans la chute d'un régime un motif 
suffisant pour changer une habitude maintenant prise, et cela 
d'autant moins que le port jugé nécessaire dans l'océan Indien 
continuerait à nous manquer après comme avant. Elle fit donc 
maintenir l'occupation « provisoire » de Sainte-Marie. Elle était 
ilécidée à ne l'abandonner que si elle trouvait, dans la région, 
un ('tablissement plus avantageux, et, conservant, d'autre part, 
ses projets d'extension, guettait l'occasion de les remettre au 
jour. 

Cette occasion ne tarda pas. Dès le début de 1832, le ministre 
de la Marine se trouva conduit à déclarer à la Chambre, dans la 
discussion du budget, que la France défendrait ses droits sur 
Madagascar. Il ne souleva nulle protestation. Profitant aussitôt 
(hi fait, la Dii'ection des Colonies adressa au gouverneur de 
Ijdurbon des instructions spéciales : il importait, lui disait- 
on, de ne pas laisser s'éteindre nos droits positifs; ordre était 
en outre donné d'explorer, en vue d'un établissement éventuel, 
une certaine baie sur laquelle des rapports nautiques avaient 
d(mné quelques renseignemens intéressans : et c'est là l'ori- 
gine de notre installation à Diégo-Suarez qui devait finir par se 
réaliser grâce à l'inlassable obstination des services coloniaux, 
mais seulement cinquante-trois ans plus tard. 

Aussitôt, en effet, que l'idée prit officiellement corps, des 
oppositions surgirent. -L'exploration prescrite avait fourni des 
indications telles que le gouverneur de Bourbon fit immédiate- 
ment étudier les fortifications à élever par la suite sur la baie, 
puis adressa à Paris un plan détaillé d'occupation. Mais ce plan 
dut être soumis au Conseil d'amirauté. Celui-ci émit un avis si 
nettement défavorable que, tout en refusant les argumens in- 
vfMjués, la Direction des Colonies ne put que s'incliner. Supposer 
toutefois qu'elle se tint pour battue serait mal connaitre ses 
habitudes d'alors : dix-huit mois ne s'étaient pas écoulés qu'elle 
trouvait un moyen de revenir à la charge. Un certain M. Garrot, 
capitaine au long cours, qui passait pour jouir 'd'un certain 
crédit h Madagascar, avait été alors chargé d'examiner officieu- 
sement la possibilité de conclure avec les Hovas un traité de 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET l'eXPANSION COLONIALE. 165 

commerce et de bon voisinage : or, en novembre 1836, une lettre 
(le lui parvenait à Paris, annonçant de Tananarive qu'il rentrait 
en Europe avec une ambassade liova chargée de visiter Londres 
et Paris. La nouvelle intéressa le ministère de la Marine, et les 
Affaires étrangères elles-mêmes s'émurent à la venue d'ambas- 
sadeurs. Toutes les mesures furent donc prises pour en profiter. 
Tandis qu'à Londres, au début de 1837, les Malgaches étaient 
successivement reçus par Palmerston et par le Roi, les Affaires 
étrangères se faisaient informer de leurs faits et gestes par notre 
chargé d'affaires; la Marine, de son côté, obtenait de Garrot 
quelques renseignemens et les deux départemens, enfin, se 
concertaient au sujet de la négociation à engager. 

On commencerait, bien entendu, par proposer un arrange- 
ment commercial ; mais ce ne serait qu'une sorte d'entrée en 
matière, voire de prétexte. Ici, en effet, reparurent les ambi- 
tions persistantes des services coloniaux. Ils tenaient la situation 
de Sainte-Marie pour beaucoup moins bonne que leurs affirma- 
tions officielles ne le donnaient à croire, et, sachant aussi que la 

-colonie do Bourbon s'en désintéressait, commençaient à penser 
que force serait un jour d'abandonner la petite île; ils enten- 
daient toujours, d'autre part, venir à leurs fins touchant Diégo- 
Suarez : ils lièrent donc très habilement les deux questions et 
firent décider qu'on proposerait aux Hovas de nous reconnaître 
la possession de Diégo-Suarez qu'ils n'occupaient du reste pas 

effectivement, en échange de la rétrocession de Sainte-Marie, 
dont ils nous avaient à diverses reprises contesté la propriété. La 
France aurait ainsi la baie tant convoitée, et sans recourir à une 
expédition de conquête dont la seule idée effarouchait beaucoup 
d'hommes politiques. Malheureusement, les prétendus ambassa- 
deurs n'avaient que des pouvoirs fort limités : ils passaient pour 
n'avoir rien fait à Londres ; il semble qu'à Paris ils se bor- 
nèrent aussi à des conversations sans portée. Heureusement, 
Garrot était là, toujours serviable et toujours optimiste. On le 
munit d'instructions précises et, au début de l'été 1837, conti- 
nuant d'escorter ses Malgaches, il repartait pour Tananarive, afin 
d'y préparer la conclusion d'un accord officiel. L'affaire parais- 
sait décidément en bonne voie, et, dans son désir de la voir 
aboutir sans retard, le ministre de la Marine proposait même de 
procéder à l'occupation sans attendre la signature. Avec une 

-prudence que l'événement justifia, les Affaires Etrangères vou- 



166 REVUE DES DEUX MONDES. 

laient au contraire un traité préalable pour pouvoir, le cas 
échéant, l'opposer aux Anglais. Cette divergence entre les deux 
Ministères arrêta pendant plusieurs mois toute décision. Pour 
regrettables qu'elles fussent en principe, ces lenteurs hésitantes 
n'exercèrent nulle influence sur la suite des événemens : on 
apprenait, en effet, bientôt que le crédit dont se targuait Garrot 
était imaginaire et que tout espoir devait être abandonné d'arriver 
à l'accord projeté. L'affaire de Diégo-Suarez échouait une fois 
de plus; mais cette fois encore, la Direction des Colonies allait 
la faire renaître et, qui plus est, singulièrement amplifiée. 

Le gouverneur de Bourbon était alors le contre-amiral de 
Hell, qui, de son propre aveu, s'était proposé comme objet prin- 
cipal de son activité, la mainmise sur Madagascar. C'est dire les 
soins tout particuliers qu'il donna aux explorations qu'on lui 
avait prescrit de faire exécuter dans la région de Diégo-Suarez. 
Il y avait notamment employé, dans les premiers mois de 1839, 
un officier de son état-major, le capitaine Passot, qui étudia 
toute la partie Nord-Ouest de Madagascar et constata les vexa- 
tions intligées par les Hovas aux Sakalaves habitant la région^ 
Visitant aussi les îles voisines, Nossi-Bé en particulier et Nossi- 
Mitsou, il y trouva d'autres Sakalaves établis avec leurs chefs 
pour fuir les Hovas, et très disposés à bien accueillir quiconque 
offrirait de les protéger. Il remarqua de plus qu'avec leurs res- 
sources forestières et leurs mouillages sûrs, ces îles pouvaient 
offrir des points de relâche. C'étaient là des indications intéres- 
santes à plus d'un titre. Avec son intelligence très avisée, le gou- 
verneur de Bourbon fut le premier à les bien apprécier. Essen- 
tiellement homme d'initiative, il résolut d'en tirer un parti 
immédiat et de sauvegarder tout au moins l'avenir en attendant 
les ordres sollicités à Paris et les mesures définitives. Dès le 
mois d'avril 1840, il renvoya donc à Nossi-Bé et dans les îles 
voisines une mission qui, sous couleur d'y chercher des bois, 
devait, en réalité, les mettre à l'abri d'un coup de main éventuel 
des Hovas et préparer leur occupation par la France. Dans le 
courant de l'été le ministère de la Marine recevait ainsi, presque 
à la fois, les renseignemens réunis par la mission Passot sur 
les îles du canal de Mozambique et l'annonce de mesures déjà 
prises pour y faire prédominer notre infiuence. Or, la Direction 
des Colonies regrettait toujours de voir ajourner l'occupation de 
Diégo-Suarez, et la menace d'un confiit avec l'Angleterre rappo- 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET l'eXPANSION COLONIALE. 167 

lait en outre, à ce moment, la ne'cessité de s'assurer des abris 
dans l'océan Indien. La conduite de M. de Hell fut donc complè- 
tement approuvée et, dès le 25 septembre^ ordre lui fut envoyé 
de poursuivre sans délai ce qu'il avait si bien entrepris. Inu- 
tile d'ajouter qu'il n'hésita point. En vain l'iman de Mascate 
lui adressa des protestations en tant que suzerain du Sultanat 
des Gomores dont aurait dépendu Nossi-Bé : Passot repartit 
encore et prit possession de Nossi-Bé, après avoir en mars et 
juin 1841, passé des traités réguliers reconnaissant à la France 
Nossi-Bé, Nossi-Cumba et Nossi-Mitsou,plus la côte Nord-Ouest 
de Madagascar, côte dont la reine de Nossi-Bé affirmait avoir 
hérité de ses ancêtres. C'était l'exécution intelligente et com- 
})lète des instructions venues de Paris. Mais entraîné par les cir- 
constances locales, le capitaine Passot les dépassa. Le sultan de 
Mayotte n'éprouvait pas moins que la reine de Nossi-Bé le besoin 
d'être protégé. Repousser ses avances et laisser d'autres Euro- 
péens s'établir dans son île risquait d'ôter par avance toute 
valeur à la position qui venait d'être occupée. A l'instigation 
peut-être de M. de Hell et, en tout cas, avec la quasi certitude 
de n'être point désavoué de lui, Passot conclut un traité par 
lequel le sultan de Mayotte déclara céder son pays à la France. 
En même temps qu'il apprenait l'exécution de ses ordres, le 
ministre de la Marine se trouvait dès lors en présence des pré- 
paratifs d'une annexion supplémentaire et imprévue. La Direc- 
tion des Colonies applaudit sans réserve et souhaita rinstallation 
immédiate; le ministre de la Marine peut-être, et, certaine- 
ment, le Conseil des ministres témoignèrent moins d'ardeur, et, 
en avril 1841, la question fut réservée. 

Ceci n'était pas pour plaire aux bureaux, et d'autant moins 
que, toujours d'accord avec le gouverneur de Bourbon, nos 
postes du canal de Mozambique n'étaient à leurs yeux que des 
étapes préparatoires. Ils guettèrent donc l'occasion d'imposer un 
nouvel examen de l'atïaire et comme de juste ne tardèrent pas 
à la trouver. On a vu nos opérations sur la côte du Bénin sti- 
muler les ambitions britanniques : peut-être en allait-il de même 
touchant Madagascar, et d'autant plus aisément que notre exces- 
sive prudence administrative multipliait des missions prépara- 
toires impossibles à dissimuler, tandis que les interminables 
}>ourparlers interministériels reculaient constamment les résolu- 
tions. Toujours est-il que, dans le courant de 1841, une série d'avis 



168 REVUE DES DEUX MONDES. 

parvenaient de Bourbon, de Maurice, de l'Inde et d'Angleterre qui 
tous s'accordaient pour signaler l'imminence d'une intervention 
anglaise à Madagascar : des journaux s'occupaient de l'ile d'une 
façon significative, une société se constituait à Londres pour y 
entreprendre de grandes opérations commerciales, et des notices 
étaient répandues qui vantaient les ressources du pays, énumé- 
raient ses titres à devenir une colonie britannique et mention- 
naient particulièrement des points auxquels nous-mêmes por- 
tions un intérêt spécial : Fort-Dauphin par exemple, où nous 
avions eu un établissement, et la baie de Diégo-Suarez chère à 
la Direction des Colonies. Celle-ci estima, vers le début d'oc- 
tobre, qu'il y aurait péril dans le moindre délai nouveau, et 
son chef, Filleau Saint Ililaire, prépara d'urgence un long 
mémoire qu'il adressa au ministre avec une note extrêmement 
vive et qui lui fait honneur, en même temps qu'elle honore le 
service dont il suivait simplement les traditions. La note débu- 
tait par l'affirmation d'une vérité que beaucoup de fonction- 
naires et beaucoup de ministres ont trop souvent méconnue : 
(( S'il y a une responsabilité d'action, il y a aussi une responsa- 
bilité d'inaction. » Le mémoire concluait à une action rapide, 
en rappelant la mésaventure toute récente de la Nouvelle- 
Zélande : il fallait devancer, celte fois-ci, les Anglais, compléter 
l'encerclement du Nord de Madagascar en occupant Mayotte 
sans délai, enfin examiner et régler une bonne fois, en Conseil 
des ministres, la question même de Madagascar. Il semble tou- 
tefois que les ministres n'en délibérèrent pas. Le travail de la 
Direction des Colonies fut envoyé aux Affaires Etrangères où 
Guizot e.verçait en fait la présidence du Conseil, nominalement 
dévolue au maréchal Soult. Or, comme nous en aurons la preuve 
dans un instant, Guizot était alors peu soucieux des grandes 
entreprises lointaines et les visées anglaises ne s'étaient d'ail- 
leurs pas précisées : les choses furent donc encore laissées en 
suspens et l'idée d'une intervention à Madagascar semblait de 
nouveau écartée, quand l'inlassable Direction parvint à la res- 
susciter une fois de plus. 

L'amiral de Hell était rentré en France et prenait un congé 
dans son château familial d'Oberkirch, en Alsace. Le H juin 1842, 
on lui demanda un rapport sur la situation de Madagascar et 
les conditions d'une intervention éventuelle. L'amiral répondit 
dès le 25 juillet par un travail développé. Il insistait sur les inap- 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET LEXPANSIOiX COLONIALE. 169 

préciables avantages de la position de Nossi-Bé et sur la néces- 
sité de s'installer aussi à Mayotte pour en écarter les Anglais. 
L'occupation des petites iles n'était toutefois qu'un achemine- 
ment. C'est à Madagascar même qu'il fallait aller, à Diégo-Suarez 
bien entendu, mais non pas seulement là : la France devait 
faire valoir ses droits sur toute la grande ile et substituer sa 
domination à celle des Hovas. Ceux-ci ayant exaspéré une bonne 
partie des populations, le moment se trouvait favorable. Il fallait 
recruter parmi les Sakalaves, dont nous avions fait déjà nos 
protégés, les élémens d'une petite armée. Dans un délai de 
cinq ans, dix mille hommes bien entraînés seraient disponibles : 
renforcés par un bataillon d'infanterie de marine, un bataillon 
de volontaires de Bourbon et un demi-bataillon d'artillerie de 
montagne, ils suffiraient pour marcher sur Tananarive. L'iti- 
néraire, enfin, était déjà indiqué, et c'était précisément celui qui 
devait être suivi un demi-siècle plus tard : on partirait, disait 
l'amiral, de la baie de Bombetoke, c'est-à-dire, en fait, de 
Majunga. Un pareil projet était l'aboutissement logique de 
toute la politique de M. de Ilell pendant son gouvernement de 
Bourbon ; il s'accordait, en outre, à merveille avec les visées 
ambitieuses de la Direction des Colonies; il semble bien, enfin, 
qu'il séduisit aussi le ministre de la Marine du moment, 
l'amiral Duperré. Celui-ci résolut donc de le soumettre à ses 
collègues, et ceux-ci furent a[)pelés à en délibérer dans les pre- 
miers jours de 1843, très vraisemblablement le samedi 7 janvier. 
Mais cette délibération ne se limita point à l'objet particulier 
({ui la provoquait et les résolutions qui la terminèrent eurent 
un caractère assez général. Ce Conseil des ministres de jan- 
vier 1843 établit en ell'et un lien entre les entreprises poursuivies 
sur la cote d'Afrique, dans l'océan Pacifique ou dans l'océan 
Lidien, et c'est alors que se précisa le dessein de systématiser 
notre expansion. 

M 

En ce temps déjà lointain, les bàtimens à voiles, plus nom- 
breux que nos navires actuels, naviguaient plus constamment 
et, la fièvre des partages n'ayant pas encore sévi, on rencontrait 
sur tout le globe maints territoires réputés sans maîtres. Aussi 
ne se passait-il guère d'année sans que des rapports d'officiers 



no REVUE DES DEUX MONDES. 

ne vinssent suggérer à Paris l'occupation de quelque île ou la 
fondation d'un poste sur telle côte écartée. Et ces insinuations 
commençaient généralement par être bien accueillies. La Direc- 
tion des Colonies avait un peu de l'esprit aventureux des 
marins avec lesquels elle voisinait sans cesse. Qu'elle fût diri- 
gée, de 1826 à 1842, par un vieux fonctionnaire de carrière, 
M. Filleau Saint-Ililaire, ou, après celui-ci, par un parlemen- 
taire tel que M. Galos, député de la Gironde, elle se considérait 
toujours comme la gardienne attitrée de nos ambitions sécu- 
laires d'expansion et rêvait de les faire aboutir toutes. Aucun 
des multiples plans qui s'entassaient dans ses cartons ne lui 
paraissait complètement négligeable, et comme elle apportait 
dans ses desseins la persévérance obstinée dont j'ai fourni des 
exemples, le ministre de la Marine se trouvait toujours prêt 
à prôner quelque projet d'installation lointaine. Mais si c'était 
incontestablement au chef de la Marine que revenait le soin de 
présenter de pareils projets, puis, le cas échéant, de les exécuter, 
l'ordre d'exécution ne pouvait émaner de lui seul. Le Conseil 
des ministres devait en connaître, car on sait qu'il était devenu, 
sous Louis-Philippe, un véritable corps délibérant, et le chef 
d'un autre département avait, en outre, des droits particuliers à 
se faire écouter. Toute expédition qui immobiliserait des forces 
militaires, toute acquisition territoriale qui susciterait peut-être 
des jalousies, risquait de rompre l'équilibre général des puis- 
sances et d'entraîner des complications internationales : aussi 
appartenait-il aux Atfaires étrangères de s'en préoccuper. Or, 
dès qu'il s'agissait d'entreprises coloniales, les vues du ministère 
des Affaires étrangères s'accordaient peu avec celles du minis- 
tère de la Marine. Les incidens relatés ont permis d'apercevoir 
la divergence : peut-être convient-il de préciser ses causes. 

De toute évidence elle ne provenait pas simplement de ce 
que l'un des départemens témoignait plus de hardiesse, l'autre 
plus de défiance prudente; de ce que l'un envisageait exclusive- 
ment les intérêts français, tandis que l'autre songeait aussi aux 
appétits des rivaux. N'étant point un département politique, la 
Marine, dans le genre d'affaires qui nous intéressent ici, se sou- 
ciait peu des conceptions d'ensemble. Sans doute quand on lui 
parlait des vieilles colonies, elle demeurait assez attachée, par 
respect ou par habitude, au système trop logique qu'avait légué 
l'ancien régime; mais en présence d'affaires nouvelles, elle 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET l'eXPANSION COLOMALE. 171 

subissait la complète intluerice des hommes d'action et des pra- 
ticiens, au point d'afficher un empirisme presque absolu. Des 
commerçans voulaient être protégés sur la côte de Guinée? elle 
leur donnerait quelques postes copiés sur ceux de l'Algérie. Des 
navigateurs réclamaient un point d'appui dans le Pacifique.^ elle 
leur procurerait quelque archipel, sans songer à en rattacher 
l'acquisition aux principes qui dictaient la fondation des postes. 
Forcée de s'occuper, au même titre et de la même manière, 
des bateaux qui naviguaient dans les mers d'Asie ou de ceux 
(|ui parcouraient la Méditerranée, elle était aussi habituée à 
considérer constamment toutes les parties du globe avec un 
soin égal, sans estimer qu'en raison de leur proximité, les ques- 
tions méditerranéennes, par exemple, dussent nécessairement 
primer celles qui se rapportaient aux mers de Chine. Aux 
Affaires étrangères il en allait différemment. Le prestige dont 
les entreprises y jouissaient variait suivant leur théâtre ou leur 
nature, et toutes devaient, en outre, se coordonner en système. 
Car le temps se trouvait encore proche où, dans l'Europe de la 
Restauration si savamment hiérarchisée, le but suprême était de 
maintenir un ingénieux équilibre entre les puissances diri- 
geantes, ou encore, dans les momens d'ambition, de remporter 
sur telle d'entre elles quelque victoire d'amour-propre. Les 
situations de fait avaient maintenant changé ; les traditions 
demeuraient. Pour les diplomates de race, la grande politique 
consistait toujours dans des évolutions savantes entre l'Angle- 
terre, la Russie et l'Autriche, à propos de révolutions espa- 
gnoles ou de prépondérance morale en Ralie. Les avantages 
matériels n'étaient pas tenus pour les plus grands et s'en trop 
]»réoccuper passait même volontiers pour une politique un peu 
mesquine. Or, le plus souvent, les affaires se déroulant dans les 
parties lointaines du monde ne mettaient directement en jeu 
qUe des intérêts de négocians et ne pouvaient ainsi conduire 
qu'à des discussions sans gloire à propos de territoires sans 
passé. Pareille besogne était nécessaire, de temps en temps, 
mais demeurait de second ordre et seulement digne d'attention 
(juand rien ne se passait dans la vieille et classique Europe des 
chancelleries. Voilà pourquoi le projet sur Poulo-Gondor était 
repoussé sans recevoir même l'honneur d'un examen, pourquoi 
la crainte de froisser les Anglais ou les Portugais faisait imposoi- 
un effacement exagéré en Cazamance, pourquoi enfin les projets 



172 REVUE DES DEUX MONDES. 

sur Madagascar étaient perpétuellement combattus. L'opposition 
entre les Atraires étrangères et la Marine ne procédait pas d'une 
api)réciation ditïerente de chaque cas particulier. Deux tendances 
très nettes existaient dans le gouvernement français d'alors, dès 
qu'il s'agissait de questions coloniales. Après s'être plus ou 
moins manifestées au cours des affaires que nous avons résu- 
mées, elles vont maintenant, lors du débat sur Madagascar, 
mettre directement aux prises les deux ministères qui les re})ré- 
sentaient. 

Ce débat s'engagea .vraisemblablement, je l'ai dit, dans le 
Conseil du 7 janvier 1843. L'amiral Duperré dut lire alors à 
ses collègues réunis sous la présidence du Roi la Note préparée 
par ses services. Reprenant les conclusions de l'amiral de Hell, 
cette note proposait, on s'en souvient, de réaliser sans délai 
l'occupation de Mayotte, mais pour un double but : procurer 
immédiatement un excellent point d'appui à nos bâtimens et, 
en même temps, préparer notre installation complète à Mada- 
gascar. Ce fut presque certainement ce dernier point qui 
provoqua une discussion digne de n'être pas oubliée par les 
historiens de notre expansion lointaine. Rien ne permet toute- 
fois de la reconstituer positivement. Nous ne savons même pas 
si le Roi y intervint, non plus que le président du Conseil ou la 
plupart des assistans; mais qu'il y ait eu discussion demeure 
incontestable, tout comme l'opposition entre le ministre de la 
Marine et celui des Affaires étrangères. Le premier soutint la 
politique d'action et de conquête à laquelle la Direction des 
Colonies demeurait traditionnellement attachée, le second la 
combattit et par des argumens que nous devinons aisé- 
ment : pour savoir qu'elles étaient en pareille matière et à cette 
époque précise les idées de Guizot, il suffit en effet de compléter 
un passage de ses Mémoires par deux discours parlementaires 
et par les allusions très claires de quelques pièces officielles. 

Son passé et son éducation politique le portaient vers les 
problèmes classiques de la diplomatie européenne, et, s'accor- 
dant à merveille en cela avec les habitudes invétérées de son 
département ministériel, il était toujours tenté de considérer 
les entreprises lointaines comme accessoires et subordonnées. En 
outre, partisan de l'entente cordiale avec l'Angleterre, sa 
politique était dans une large mesure conditionnée par la 
préoccupation de ne rien faire qui pût troubler les bons rap- 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET l'eXPANSION COLOMALEv 173 

ports entre Londres et Paris. Il estimait aussi, et non sans 
raison, que les conquêtes coloniales exigent un certain de'sin- 
téressement en Europe et ne se justifient que par la réunion de 
diverses conditions. Il déterminait toutefois ces conditions d'une 
manière trop rigoureu.se. En dépil des formes multiples que 
prenait dès ce moment l'expansion coloniale, il n'admettait 
l'annexion de territoires un peu vastes que précédée par les 
entreprises d'un commerce très puissant et suivie, sans délai, 
par des efforts administratifs considérables, comme par le 
transport de nombreux émigrans. Or, il jugeait le commerce 
français chétif, les émigrans hypothétiques et les affaires euro- 
péennes trop préoccupantes pour permettre une di.spersion de 
forces. Mais s'il faisait un cas insuffisant des ressources colo- 
niales de la France, il admettait les prouesses de ses naviga- 
teurs et les ambitions de ses armateurs. Très au fait des pro- 
grès de la puissance anglaise, il sentait également que le champ 
des traditionnels conflits entre grandes puissances se déplaçait 
et s'élargissait : l'Europe occidentale avait été seule en cause 
jadis; l'Orient méditerranéen était entré ensuite en ligne de 
compte ; voici maintenant qu'on en venait à considérer les 
parages les plus lointains. Or Guizot était trop bon patriote 
pour tolérer que son pays se laissât bénévolement distancei-, 
trop imbu de considérations abstraites sur l'équilibre pour ne 
pas désirer maintenir cet équilibre simultanément dans toutes 
les régions. Il désirait aussi, sans nul doute, aider des négo- 
cians qui représentaient dignement ces classes moyennes consi- 
dérées comme les solides assises du gouvernement de Juillet. Il 
devait enfin souhaiter de ne pas heurter obstinément un col- 
lègue aussi considérable que l'amiral Duperré. Une série de 
motifs, dont les uns nous sont explicitement connus, dont les 
autres se devinent, le portaient donc vers des entreprises colo- 
niales, précisément dans le temps où une série de motifs 
opposés l'incitaient à l'abstention. 

Cette situation n'était pas pour l'embarrasser. Un théoricien 
dogmatique de son envergure ne pouvait évidemment songer à 
trancher séparément et empiriquement c4iaque question parti- 
culière, s'agit-il même d'une grande guerre contre les Hovas, 
mais ne pouvait non plus demeurer dans l'incertitude. Pour 
en sortir définitivement, il suffisait d'ailleurs de trouver une 
formule conciliant toutes les tendances et permettant ensuite 



474 . REVUE DES DEUX MONDES. 

de régler toutes les espèces : c'était un simple jeu pour un 
doctrinaire de sa force. On sait aussi qu'une fois les formules 
trouvées, son talent merveilleux leur communiquait aussitôt 
une apparence d'implacable nécessité. Ajoutez encore sa situa- 
tion prépondérante dans le ministère où il tenait d'un consen- 
tement tacite le rôle d'un président virtuel, et vous compren- 
drez sans peine que le débat colonial de janvier 1843 dût 
forcément tourner à son avantage. De fait, nous savons que ce 
fut son influence qui dicta au Conseil les résolutions arrêtées : 
une décision de principe, d'abord, puis des décisions de détail 
(|ui en faisaient application immédiate aux cas spéciaux de 
Mayotte et de iMadagascar. Dans les quelques pièces qui la men- 
tionnent, la résolution de principe se trouve toujours formulée 
k peu près en ces termes : renonciation à toute conquête de 
vastes territoires; en revanche, maintien ou développement d'un 
nombre sufiisant d'établissemens maritimes pouvant fournir à 
nos vaisseaux les points de relâche dont ils avaient besoin. De 
cette façon on éviterait les entreprises pour lesquelles la France 
était supposée manquer d'aptitudes et de moyens : on ferait ce- 
pendant quelque chose, ce qui donnerait une satisfaction aux 
ambitieux, et on le ferait partout à la fois, ce qui contribuerait 
à maintenir partout le fameux équilibre. C'était, on le voit, 
l'aboutissement logique des considérations que je me suis efforcé 
de résumer : on voit aussi comment de tels principes s'appli- 
quaient au cas particulier qui était la cause de tout le débat. 
Le Conseil décida donc l'occupation immédiate de Mayotte puis- 
qu'elle pouvait s'effectuer sans g^rands efforts ni risques, mais 
en spécifiant bien qu'elle n'aurait d'autre but que d'assurer à 
notre marine un refuge dans la mer des Indes, car toute visée 
d'installation à Madagascar devait être entièrement abandonnée. 
Ces résolutions arrêtées, il importait d'en poursuivre l'ap- 
|)lication pratique, seule capable de leur donner une réelle por- 
lée et d'affirmer du même coup l'avènement d'une politique 
véritable et nouvelle. Il fallait, en d'autres termes, exécuter 
strictement les décisions prises au sujet de Mayotte et de Ma- 
dagascar, puis, orienter et coordonner nos efforts conformément 
aux vues qui avaient prévalu. Les deux choses se firent, mais 
non sans délais ni péripéties qui ouvrent i\o:^ jours assez piquans 
sur nos mœurs administratives, tout au moins de ce temps-là. 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET LEXPAXSION COLONIALE. 175 

Un élément nouveau intervint tout d'abord, grâce à un iru-i- 
dent si connu, du reste, qu'il suffira de le rap|)eler en précisant 
simplement sa date. Presque au lendemain du jour où le mi- 
nistère de la Marine avait expédié à Bourbon l'ordre d'occupa- 
tion immédiate de Mayotte, des dépêches importantes lui par- 
venaient du Pacifique, Après avoir arboré notre drapeau sur les 
Marquises, l'amiral Dupetit-Thouars s'était rendu à Tahiti dont 
la reine s'était engagée, on s'en souvient, à respecter les Fran- 
çais et notamment les missionnaires; or les vexations conti- 
nuaient; l'amiral avait adressé des réclamations vigoureuses et 
la reine, affolée, offrant alors de placer ses Etats sous le protec- 
torat de la France, il avait accepté. Cette acquisition nou- 
velle et complètement imprévue n'était pas pour plaire h 
tous les membres du gouvernement. Après quelques hésita- 
tions, semble-t-il, on décida pourtant de ratifier le traité de 
protectorat. Désavouer brutalement un officier général était 
une mesure grave; au moment où nous prenions pied dans ce? 
lointains parages, nous ne pouvions non plus y faire montre 
d'hésitation; Tahiti enfin offrait des avantages nautiques, car 
nos navires y trouA^eraient un meilleur abri que dans les rades 
foraines des Marquises. Son occupation se rattachait ainsi 
aux préoccupations qui avaient dicté celle de Mayotte et, en s'y 
installant, on restait fidèle aux idées adoptées par le Conseil des 
ministres. 

Le ministère de la Marine s'était naturellement employé en 
faveur de l'acceptation du protectorat qui cadrait avec ses vues 
et satisfaisait notamment la Direction des Colonies. Mais cette 
Direction, chargée d'envoyer les ordres pour Mayotte, avait témoi-< 
gné, en les rédigeant, d'une énergie particulière : elle avait 
prescrit le débarquement, même dans le cas où les Anglais se 
seraient déjà installés. En outre, et c'était là le fait grave, le 
gouverneur de Bourbon avait reçu, avec le texte de la note dont 
le Conseil des ministres avait repoussé les conclusions, l'assu- 
rance formelle que l'ajournement des projets sur Madagascar 
n'équivalait pas à leur abandon. Toujours en quête de nouveaux 
territoires, la Direction des Colonies applaudissait à l'acquisition 
systématique de points de relâche. Elle souscrivait avec enthou- 
siasme à une partie de la résolution arrêtée en Conseil, mais à 
une partie seulement, car, en dépit des délibérations de Cabinet 
et des opinions de Guizot, elle entendait ne pas renoncer à sef- 



176 REVUE DES DEUX MONDES. 

piojt'ls i)ai-liculiers. C'était, bien entendu, à l'insu des Affaires 
ÉtranjJères, mais, bien entendu aussi avec la connivence ou 
d'approbation du ministre de la Marine qui signait les dépêches : 
la situation respective des deux départemens demeurait ainsi, 
-après le Conseil de janvier, ce [qu'elle était auparavant. Le mi- 
nistère de la Marine n'acceptait pas sa défaite, bien que l'amiral 
Roussi n y eût remplacé l'amiral Duperré. Le conflit persistait, 
.«t au point qu'il ne tarda pas à devenir public. 

L'occupation déjà effectuée de Nossi-Bé et celle imminente 
de Mayotte entraînaient des dépenses non prévues au budget. 
Deux cent mille francs furent donc inscrits comme « subvention 
à divers établissemens coloniaux, » dans un projet de loi sur 
des crédits supplémentaires et extraordinaires déposé au com- 
mencement de janvier 1843. Quand cette subvention vint en 
discussion à la Chambre, le 30 mars, des explications furent 
demandées : l'amiral Roussin répondit et, invoquant avec beau- 
coup de force la nécessité de ne point renoncer à nos droits sur 
Madagascai-, présenta presque l'occupation de Mayotte comme 
une étape sur la voie d'une conquête. L'émotion fut assez vive. 
La Commission de la Chambre délibéra et voulut entendre le 
ministre des Affaires étrangères : Guizot se rendit à son appel, 
très volontiers sans doute, et quand, le lendemain, l'un des 
membres de la Commission souleva à nouveau le débat, ce fut 
lui qui parut à la tribune. Il commença, comme de juste, par 
couvrir son collègue dont il interpréta les paroles, mais, cette 
politesse parlementaire rapidement expédiée, il le désavoua 
complètement. La France ne ferait rien à Madagascar, elle ne 
A'Oulait rien y faire. Le ministre des Affaires étrangères ne s'en 
tint d'ailleurs })as là, et, ayant solennellement condamné la 
politique particulière de la Marine, il établit celle de la ma- 
jorité du Cabinet. Après avoir affirmé que l'intérêt du pays 
n'était pas dans la possession de vastes territoires, il montra 
l'utilité qu'offrirait un réseau de points de relâche. L'idée avait 
été indiquée la veille par l'amiral Roussin : il s'y attacha, la 
précisa, et la développa. Quelques semaines plus tard, la dis- 
cussion de crédits demandés pour les établissemens d'Océan ie 
lui fournit l'occasion d'y revenir à nouveau et do paraphraser 
encore la résolution du Conseil de janvier. Or comme tous ces 
discours avaient été prononcés à l'occasion de demandes de cré- 
dits qui furent accordés par les Chambres ; comme, d'autre part. 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET LEXPANSION COLOMALE. 177 

Ja Marine avait été enfin contrainte de céder et, après le prompt 
remplacement de l'amiral Roussin par l'amiral de Mackau, de 
})rescrire à Madagascar une politique d'etï'acement, la situation 
vers la fin de l'été de 1843 se trouvait exactement la suivante. 
A la suite d'entreprises amorcées un peu au hasard, dix ans 
durant, dans toutes les parties du monde, le gouvernement 
Iranc'ais s'était trouvé conduit a examiner dans son ensemble le 
problème de notre expansion. Sous l'influence des circonstances 
générales, en partie aussi pour limiter des ambitions qui lui 
déplaisaient et pour faire échouer des projets particuliers, 
M, Guizot avait alors improvisé une doctrine : après l'avoir fait 
adopter en principe par ses collègues, il l'avait fait admettre 
effectivement par les récalcitrans en même temps qu'il la préci- 
sait devant les Chambres qui l'approuvaient implicitement. 
Lors donc qu'il parla dans un discours du « système » dans 
lequel était entré le gouvernement, il n'avançait rien qui ne fût 
exact. Le système était probablement trop restrictif. La Direction 
des Colonies et le ministère du Commerce voyaient sans doute 
juste en estimant que de simples points de relâche n'offriraient 
pas aux négocians les débouchés dont ils avaient besoin. Par 
un phénomène extrêmement rare dans notre histoire coloniale, 
il y avait pourtant un système d'ensemble, embrassant le monde 
entier. Chose non moins digne de remarque, ce système était 
hautement avoué, officiellement proclamé, et à son propos, gou- 
vernement et parlement se trouvaient d'accord. 

Rien de cela, toutefois, ne suffisait. C'était peu de chose, en 
somme, que l'affirmation d'une doctrine, même si on lui ratta- 
chait arbitrairement, après coup, des occupations comme celles 
du Gabon ou de Mayotte préparées pour des motifs très diffé- 
rens. Si l'on était réellement sincère, force était d'envisager des 
mesures d'application générale. Du moment que nos ambitions 
devaient se limiter à l'acquisition de quelques points d'appui 
maritimes, il fallait que ceux-ci, assez nombreux et judicieuse- 
ment choisis, formassent tout autour du globe un réseau à peu 
près complet. Or, un simple coup d'oeil jeté sur la carte mon- 
trait qu'il n'en allait pas encore ainsi. Aucun port français ne 
jalonnait la route à suivre pour aller de l'océan Indie^n au 
Pacifique, entre Mayotte et Tahiti. Une fois quittée la côte 
d'Afrique, rien non pKis sur la route du Pacifique par le cap 
Horn. De pareilles lacunes ne se justifiaient plus. On se mit donc 

TOME XI. 1912. 12 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

méthodiquement en devoir de les combler, et ceci prouve à 
quel point le (( système » était pris au sérieux. 

Je ne sais si le gouvernement voulut profiter, pour réaliser 
ses vues, des différends qu'il avait avec la République Argentine 
et qui l'amenaient à des démonstrations maritimes répétées. Je 
ne sais non plus si c'est à ces mêmes préoccupations que se 
rattactie la brusque curiosité dont la Direction des Colonies 
témoigna, vers l'automne de 1843, à l'égard des Malouines où 
Bougainville avait jadis fondé un établissement et où les Anglais 
s'établissaient maintenant. Les desseins formés relativement à 
l'Amérique méridionale demeurent fort obscurs, bien que leur 
existence soit attestée dans un rapport que le ministre de la 
Marine soumit au Roi. En revanche, les projets d'établissement 
sur la route du Pacifique, par les détroits de la Sonde, prirent 
immédiatement corps. 

Des circonstances particulières y contribuèrent d'ailleurs. 
A la suite de la guerre de l'opium, l'Angleterre venait de 
signer le traité de Nankin qui ouvrait cinq ports chinois à son 
commerce et lui assurait en outre la possession de Hong- 
Kong. Avec ce souci de l'équilibre que nous lui avons entendu 
invoquer, Guizot entendait obtenir pour la France des avan- 
tages du même ordre ; mais s'il pensait qu'une négociation 
avec la Chine devait légitimement nous procurer l'accès des 
ports, il estimait que, n'ayant pas fait la guerre, nous n'étions 
pas fondés à réclamer un territoire : des scrupules subsistaient 
en 1843 auxquels les diplomates ont renoncé depuis. Force était 
alors de trouver, en dehors de la Chine, un établissement terri- 
torial qui contre-balancerait Hong-Kong, en même temps qu'il 
rentrerait dans notre organisation de points de relâche. On se 
mit en devoir de le rechercher. Or, dans les derniers jours de 
1842, un médecin, le docteur Mallat, était rentré en France d'un 
long voyage d'études qui lui avait fait parcourir à ses frais 
quelques régions d'Extrême-Orient. Séduit par elles, il avait 
résolu d'y procurer un établissement à son pays et son choix 
même s'était fixé : c'était au sud des Philippines, dans l'archipel 
des Soulou, l'île de Basilan. Elle présentait, selon lui, des avan- 
tages sans nombre et son enthousiasme devait être fort grand, 
car, dès cette époque, semble-t-il, ses amis commencèrent à 
l'appeler Mallat de Basilan. Assiégeant les administrations 
publiques de ses demandes, il finit, en juillet 1843, par être reçu 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET LEXPANSION COLONIALE. 179 

ail ministère de la Marine, avec d'autant plus de facilité sans 
doute qu'il arrivait au bon moment. Ses propositions se ratta- 
chant aux préoccupations de l'heure, la Direction des Colonies 
se mit à les étudier. L'ile de Basilan lui parut convenir pour 
l'un de ces établissemens maritimes qu'on cherchait maintenant 
à multiplier ; elle pouvait être tenue pour indépendante, la 
souveraineté des Espagnols sur les Philippines ne devant pas 
s'étendre jusque-là ; elle était bien située, au débouché des 
détroits de la Sonde, sur la route de la Chine comme sur celle 
du Pacifique. Si donc une exploration attentive confirmait 
les dires de Mallat, il n'y aurait qu'à occuper sans délai. Le 
Conseil des ministres ayant approuvé ces conclusions, les 
mesures d'exécution commencèrent aussitôt. La mission chargée 
d'aller négocier avec la Chine un traité analogue à celui des 
Anglais se préparait à partir : Mallat lui fut adjoint avec le 
titre significatif d'agent colonial. Le chef de mission, M. de La- 
grenée, reçut, en outre, le 9 novembre des instructions spé- 
ciales signées de Guizot, qui complétèrent ses instructions géné- 
i^ales et le mirent au pourant de nos vues sur Basilan. En même 
temps, l'amiral Cecille, commandant la nouvelle station des 
mers de Chine, recevait du ministre de la Marine des instruc- 
tions parallèles. L'amiral et le diplomate devaient, guidés par 
Mallat, explorer l'ile de concert et, si les renseignemens fournis 
se trouvaient exacts, conclure immédiatement un traité par 
lequel les chefs locaux reconnaîtraient la souveraineté de la 
France. 

Après avoir conçu son plan général d'expansion, le gouver- 
nement en poursuivait donc, et sans aucun délai, l'exécution 
très méthodique. C'est là encore un phénomène suffisamment 
rare pour mériter d'être soigneusement relevé. Cela fait, inutile 
d'ajouter, car chacun le sait par avance, que les tentatives 
d'exécution n'aboutirent pas. 

Pour modestes qu'ils fussent, nos premiers établissemens 
nouveaux sur la côte d'Afrique, dans l'océan Indien ou dans 
l'océan Pacifique avaient immédiatement attiré l'attention peu 
bienveillante de l'Angleterre. La méfiance et la susceptibilité de 
celle-ci à peine mises en éveil, des circonstances particulières 
leur fournirent l'occasion de s'affirmer. Dans l'océan Pacifique, 
l'amiral Dupotit-Thouars avait,, en effet, poursuivi sa politique 



180 REVUE DES DEUX MONDES. 

entreprenante et, dans le temps où le gouvernement acceptait, 
non sans hésitations, le protectorat sur Tahiti, il avait trans- 
formé ce protectorat en annexion complète et favorisé ainsi, ou 
provoqué, un conflit très aigu avec le pseudo-consul britan- 
nique, Pritchard. La nouvelle de ces incidens parvint en Europe 
au début de 1844. A ce même moment, le développement de 
nos opérations en Algérie et la nécessité d'en finir avec Abd- 
el-Kader conduisaient à préparer une expédition contre le 
Maroc, expédition qui, elle aussi, provoquait <à Londres de vives 
récriminations. S'ajoutant aux rancunes qui persistaient depuis 
la crise orientale de 1840, comme aux difficultés toujours pen- 
dantes à propos du droit de visite, une série d'incidens qui se 
rattachaient à notre développement colonial venaient ainsi 
surexciter les passions populaires des deux côtés du détroit, et, 
du même coup, envenimer assez sérieusement les rapports 
entre les deux gouvernemens. L'entente avait beau devenir peu 
cordiale, le ministère français entendait lui demeurer fidèle et 
peut-être ne pouvait-il pas faire autrement. Mais il se trouvait 
alors dans une situation particulièrement défavorable à l'exécu- 
tion d'un plan quelconque d'expansion lointaine. 

A ce fait général, dont l'action fut certaine, encore qu'im- 
possible à mesurer, s'adjoignaient des considérations particu- 
lières, qui ne sont i>as, du reste, toujours faciles à démêler. 
Dans un rapport au Roi, le ministre de la Marine se bornait à 
mentionner la nécessité d'attendre des circonstances plus pro- 
pices avant de créer l'établissement projeté sur la route du caj) 
Horn. Cette formule, qui semble volontairement énigmatiquc, 
permet simplement de constater la persistance des desseins on 
même temps que l'ajournement de l'exécution ; il demeure pro- 
visoirement impossible de démêler l'histoire de ces visées sur 
l'Atlantique méridional. Sur le point de relâche dans les mers 
de la Sonde, nous sommes en revanche mieux renseignés, et fort 
heureusement, car ce fut cette seconde affaire qui devint la 
pierre d'achoppement de tout le système. Lagrenée et l'amiral 
Cecille avaient été cependant on ne peut plus satisfaits de leur 
visite à Basilan. L'ile offrait bien, pour l'établissement d'un 
grand port, tous les avantages annoncés par Mallat ; ses chefs, 
puis le sultan de Soulou d*ont ils dépendaient plus ou moins, 
avaient également consenti des traités qui, s'ils ne nous transfé- 
raient point la pleine propriété juridique, nous garantissaient 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET l"eXPANSIO\ GOLOMALE. 181 

une sorte de prise à bail parfaitement suffisanlo pour nos 
desseins. Il ne restait donc plus qu'à ratifier ces traités et à en- 
voyer la garnison et le matériel : le ministre de la Marine, qui 
avait fait étudier l'opération dans ses moindres détails, la pro- 
posa au Conseil, en juillet 1845. Malheureusement, à Basilan 
même, un des bàtimens de l'amiral Cecille était, au cours d'une 
reconnaissance, entré en conflit avec des indigènes et son com- 
mandant avait eu alors l'idée malencontreuse de faire inter- 
venir un fonctionnaire de Luçon. Cela suffit naturellement à 
mettre en éveil le gouverneur général espagnol d'abord, puis le 
gouvernement de Madrid. L'Espagne n'avait, à bien prendre, 
nul droit sérieux sur Basilan ; mais l'occasion pouvait lui paraître 
bonne pour s'en créer. Le ministère français, d'autre part, 
tenait à ménager la reine Christine, puisque le mariage des 
princesses espagnoles était devenu la préoccupation principale 
de sa politique. Quand donc l'amiral de Mackau vint demander 
l'autorisation de brusquer les choses en expédiant marins et 
soldats, des objections nombreuses surgirent, et M. Guizot 
notamment ne se fit pas faute de formuler les siennes. 

La discussion fut, sinon vive, tout au moins très sérieuse, à 
en juger d'après les notes que Mackau eut soin de prendre 
comme pour dégager sa responsabilité personnelle d'une déci- 
sion qu'il désapprouvait. Tout porte à croire, en effet, qu'il 
défendit le projet chaleureusement : en tout cas, il le défendit 
en vain. Les habitudes traditionnelles l'emportèrent. On ne vou- 
lut point compromettre ce qu'on croyait être la grande poli- 
tique pour une de ces affaires qu'on estimait d'ordre inférieur. 
La réalité d'un port lointain fut jugée moins précieuse qu'un 
chimérique avantage d'amour-propre en Europe et finalement 
la France dut renoncer à s'installer solidement dans les mers 
d'Asie, afin d'être mieux assurée d'établir en Espagne un des 
fils de son Roi. 

Ce fut, du même coup, la fin du système des points de 
relâche. Non que son abandon fût solennellement décidé. Les 
ministres s'en réclamaient encore : on lui rattacha le maintien 
du protectorat sur Tahiti, quand les protestations anglaises 
obligèrent à désavouer l'annexion proclamée par Dupetit-Tliouars, 
et l'amiral Cecille sévit invité, d'autre part, à chercher dans les 
mers de Chine une ile qui remplacerait pour nous Basilan. 



182 REVUE DES DEUX MONDES. 

C'était peut-être demander l'impossible, et chacun sait, en 
outre, combien les occasions négligées se retrouvent rarement. 
Eùt-on d'ailleurs pu combiner quelque projet nouveau que sa 
réalisation se serait sans doute heurtée à des obstacles, cette 
fois insurmontables. La situation se modifiait rapidement en 
France comme en Europe. Ebranlée par les incidens coloniaux, 
l'entente cordiale s'effondrait à la suite des mariages espagnols, 
et le mini.stère Guizot voyait miner ainsi les fondemens de sa 
politique étrangère, tandis que sa politique intérieure commen- 
çait à soulever dans le pays un mécontentement grandissant. 
Pour la monarchie de Juillet, le temps était passé des pré- 
occupations lointaines. Lorsqu'en 1845, le fameux cheik de 
l'Oued Noun essaya de reprendre les pourparlers, on mit de 
l'obstination à reconduire sans affirmer du reste l'abandon de 
l'affaire. Lorsque, à la même époque, des difficultés survenues à 
Madagascar firent songer à un nouveau projet d'expédition, ce 
projet ne put aboutir; il ne se rattachait plus, du reste, au 
système de 1845, et son étude même en consacrait implicitement 
l'abandon. Je ne sache pas, d'ailleurs, que postérieurement à 
1845 des ministres de la monarchie de Juillet se soient préoc- 
cupés de l'acquisition méthodique de ports disséminés. Le dessein, 
sans nul doute, ne disparut pas à jamais, car, par la suite, 
la constitution des points d'appui pour notre flotte, fit revenir 
aux mêmes idées, mais sans partir exactement des mêmes 
données et sans demeurer fidèle à la conception échafaudée 
par Guizot. Officiellement adoptée, au Conseil des ministres de 
janvier 1843, celle-ci fut bien réellement abandonnée en juil- 
let 1845, lors de la renonciation à Basilan. 

Le système des points de relâche n'eut donc nul aboutisse- 
ment pratique : ceci ne signifie pourtant point qu'il soit négli- 
geable. Sans parler de son intérêt pour les personnes curieuses 
des opinions ou des })rocédés d'un ministre dont le rôle fut si 
considérable, ce système offre, comme je l'ai remarqué chemin 
faisant, le phénomène assez rare chez nous d'une vue coloniale 
d'ensemble. Il témoigne aussi d'un souci, incomplet sans nul 
doute et assez nébuleux, mais bien réel cependant, de ce qu'on a 
qualifié depuis la politique mondiale, et cela à une époque et 
sous un régime qui passent volontiers pour être demeurés 
étrangers à de si vastes préoccupations. Enfin, et surtout })eut- 
être, ce système de 1813 ne doit pas être considéré en lui- 



LA MONARCHIE DE JUILLET ET LEXPAÎSSION COLONIALE. 183 

même. Il fut une résultante. Les ministres en délibérèrent parce 
qu'ils se trouvaient en présence d'entreprises réitérées, et celles- 
ci sont intéressantes pour l'histoire de notre développement colo- 
nial, soit que l'on considère leurs liens avec le passé ou avec 
l'avenir, soit aussi que l'on examine la façon dont elles avaient 
été menées. 

Le rôle que les bureaux jouent depuis longtemps dans la 
vie publique de la France fournit un thème inépuisable à des 
railleries très souvent méritées. Il y aurait pourtant injustice à 
médire toujours de ces entités anonymes, encombrantes et mys- 
térieuses. Même lorsqu'elles sortent de leur objet propre, qui est 
d'exécuter, pour prétendre à diriger, leurs défauts sont parfois 
heureux, soit qu'elles poussent en avant, soit qu'elles déploient 
une incommensurable force d'inertie. Cela se voit surtout dans 
les momens où le gouvernement véritable hésite, désemparé, 
ou bien oscille entre des tendances contradictoires. Les minis- 
tères ont beau se succéder, en effet, et les régimes eux-mêmes 
changer, comme la vie administrative ne saurait s'arrêter, les 
bureaux demeurent, subrepticement hardis, parce qu'ils ont 
conscience de leur force, et prodigieusement patiens, parce qu'ils 
se savent éternels. Au lendemain comme à la veille de n'im- 
porte quel bouleversement politique, ce sont pratiquement les 
mêmes hommes qui, dans les mêmes locaux ministériels, conti- 
nuent à s'occuper des mêmes affaires : nécessairement avec les 
mêmes habitudes et dans le même esprit. Ils assurent ainsi une 
cohésion, malgré les troubles de la surface, et maintiennent 
l'enchaînement des temps. Le rôle que nous avons vu jouer à 
la Direction des Colonies en fournit une preuve. Loin de moi la 
pensée de rabaisser des hommes tels que Bouët-Willaumez, Hell, 
Dupetit-Thouars, ou maints de leurs émules. Je ne songe pas à 
contester les résultats féconds de leurs initiatives. Mais certains 
de leurs panégyristes ont été trop loin en prétendant qu'ils 
agirent toujours de leur propre mouvement et violentèrent les 
pouvoirs métropolitains, brusquement mis en présence d'évé- 
nemens accomplis. Certes, ce qui se lit alors en matière d'ex- 
pansion lointaine déconcerta plus d'une fois les ministres. Mais 
il y avait à Paris même des hommes qui l'avaient obstinément 
voulu, inlassablement préparé. Pour connaître les noms des 
fonctionnaires qui paperassaient alors à la Direction des Colonies, 
nous devons feuilleter V Almanach Royal ; nous ignorons leurs 



18 i REVUE DES DEUX MONDES. 

morites respectifs comme la part qu'il faudrait faire à chacun. 
Mais ce que nous savons d'eux peut sul'lire. Tous travaillèrent 
h une même tâche dont ils ne soupçonnaient du reste pas la 
grandeur. Continuateurs corrects de leurs [)refh:'cesseurs admi- 
nistratifs, défenseurs scrupuleux des intérêts dont ils estimaient 
avoir charge, ils étudièrent force projets (jui n'aboutirent point, 
et firent acquérir d'autre part quelques établissemens nouveaux. 
De cette double façon, ils furent parmi les })rincipaux auteurs 
de l'œuvre coloniale de Louis-Philippe, l'Algérie devant toujours 
être laissée à part. 

Quant au caractère comme à la portée de cette œuvre, ils 
sont très nets. Les petits territoires épars, occupés àcette époque, 
ont été avant tout des jalons. Divers archipels sont venus se 
grouper autour de ceux que le ministère Guizot avait choisis en 
Océanie, et ce fut la j)olitique de protection aux missionnaires qui 
nous engagea dans la conquête de l'Indo-Chine. Après Nossi-Bé 
et Mayotte, Diégo-Suarez, puis Madagascar tout entier Unirent 
par devenir français. Le développement du Sénégal et les postes 
de la côte de Guinée amorcèrent notre empire de l'Afrique 
Occidentale, tout comme notre xXfrique Équat(»riale procède des 
quelques lieues d<' territoires généreusement cédées à l'embou- 
chure du (jabon, par notre <( allié, » le roi Denis. Pour ces accrois- 
semens prodigieux, il fallut, sans nul doute, des circonstances 
impossibles à prévoir vers 1840; mais nous avons pu profiter de 
ces circonstances, parce que, à l'insu du public, à l'insu même 
des gouvernans, un véritable esprit colonial subsistait quelque 
part en France, ainsi que des aspirations très étudiées et des 
traditions très nettes. L'histoire coloniale de la monarchie de 
Juillet permet de constater la persistance de ces traditions et la 
façon dont elles se conservèrent, en même temps qu'elle montre 
la préparation matérielle des temps futurs. C'est pourquoi qui- 
conque cherche à comprendre notre expansion présente ne 
saurait la tenir pour indiiïé rente. 

(!lHmsri\\ ScHEFEn. 



POÉSIES 



L'AME EPANOUIE 



DECLIN 

Quelque chose de moi s'en va, qui fut divin, 

Qui fut de la lumière et qui fut de la joie, 

Et qu'au printemps, alors que tout vibre et flamboie, 

D'un nostalgique accent j'appelle encore en vain. 

Quelque chose s'en va, qui fut de l'harmonie. 
De la grâce et de la chimère et de l'espoir, 
Assombrissant de plus en plus l'horizon noir 
Où s'enfonce mon àme aux ténèbres bannie. 

Quelque chose de moi chaque jour disparait, 
Qui, naguère imprégné d'inoubliables baumes, 
M'évoque amèrement la vie et ses fantômes, 
Et que je ne vois pas s'éteindre sans regret. 

Et pourtant je ne sais quelle image sereine 
Persiste en mon destin fait de trop peu d'instans, 
Ainsi que, sur la mer, le regard suit longtemps 
Le sillage léger d'une molle carène. 



186 REVUE DES DEUX MONDES. 

J'IRAI 

J'irai semant l'amour dans ma hâte exemplaire, 
Et divine sera la moisson que j'attends, 
La moisson que mûrit le rêve et que le temps 
Transformera pour tous les pauvres en salaire. 

Je me perdrai par les sentiers, par les chemins. 

Où tant de malheureux succombent sous leur charge. 

Et j'épandrai d'un geste idéalement large 

La semence d'espoir que recueillent leurs mains. 

Or, je ne garderai de ce qui m'environne, 
Quand mon corps las sera par la marche affaibli. 
Le soir venu, qu'un peu de silence et d'oubli, 
Et Dieu m'en tressera peut-être une couronne. 



L'INGÉNU TRÉPAS 

C'est de toi que je tiens, ô mère, j'en suis sûr. 
Mon poétique amour, digne de quelque fée; 
Toi qui, telle une perle au velours agrafée, 
As fixé ma pensée aux choses de l'azur. 

Je dois à ta candeur magique et souveraine 
Ce don d'imaginer qui transfigure tout, 
Et tu m'as su donner, dès l'enfance, le goût 
Des contes qu'enjolive une bonne marraine. 

Aussi, quand il faudra que je quitte à jamais 
Cette vie, où la grâce est mêlée au mystère, 
C'est de naïvetés que mon cœur solitaire 
S'emplira pour mourir, ô mère que j'aimais. 

RENOUVEAU 

C'est une immense fête heureuse et nuptiale. 
Le printemps semble ému de soupirs attendris, 
Et, sur la jeune écorce où des noms sont inscrit;- 
La sève fait pleurer l'ancienne initiale. 



POÉSIES. 18' 

Mais, je ne sais pourquoi j'assiste en étranger 

A l'ample ëclosion de tant d'ivresse vierge, 

Ni pourquoi mon vieux cœur comme autrefois n'héberge 

La divine douceur de croire et de songer. 

Peut-être quelque chose en ce cœur que j'ignore 
S'est-il fatalement brisé jusqu'au trépas; 
Ce quelque chose, hélas! qui ne refleurit pas, 
Et qui fit cependant ma chanson plus sonore. 



DIEU 

Une grande douceur tombe du soir d'été. 
Il semble qu'absorbant toute l'extase en elle, 
Cette heure doive enfin demeurer éternelle. 
Et que le temps se soit pour jamnis arrêté. 

Or, moi-même si près du ciel que l'humble argile 
Dont fut formé mon corps n'enferme plus l'esprit, 
Je m'élance vers l'idéal qui me sourit. 
Explorant l'horizon serein d'un vol agile. 

Et je sens qu'au delà de ce que nous voyons, 
Plus loin encor que les plus lointaines étoiles. 
Irradie un foyer caché par tant de voiles 
Qu'à peine l'homme en soupçonne-t-il les rayons! 



OCTOBRE 

Automne aux pas feutrés, automne, te voici 
Dans la plainte des bois, dans leur rouille naissante; 
Mais ta venue est tendre assez pour que je sente 
Ma souffrance embaumée en mon cœur adouci. 

La noble gravité dont tu marques les choses 
Gagne de proche en proche et sans hâte s'étend 
De la mélancolie intime de l'étang 
Au jardin merveilleux que tu métamorphoses. 



188 REVUE DES DEUX MONDES. 

Et, tandis que très loin pleurent de vagues cors, 
Les suprêmes splendeurs qu'accumule ta gloire 
Ont, dans l'ombre où je puis encore aimer et croire, 
Avec mon àme en deuil de suaves accords. 



DOUTE 

L'aile d'une colombe au passage t'évente. 
Un attendrissement léger plane sur nous. 
Dans des nuages d'or et de pourpre dissous. 
Le soleil semble peindre une fresque savante. 

L'été décline et sans bruit nous sommes venus. 
Avant qu'un si beau jour en pénombre s'achève, 
Eterniser l'émoi de notre unique rêve 
Et remplir de clartés nos regards ingénus. 

Or, nous ne savons plus, par tant d'illustres flammes 
Éblouis, aveuglés par notre amour si fort. 
Si ces rayons, qu'attend l'inévitable mort, 
vS'abîment dans le vide ou sombrent dans nos âmes. 



STANCES 

Clair été, tu te meurs feuille à feuille, et l'automne 
Sur un tapis doré pose déjà ses pas ; 
Mais, dans mon cœur déçu, clair été, tu n'as pas 
Laissé les souvenirs dont la douceur étonne. 

clair été, toujours propice aux amoureux, 

Tu n'as pas déposé dans mon cœur las d'attendre 

L'émotion suave et la caresse tendre 

Qui charment un instant les destins douloureux. 

C'est pourquoi ces vers purs, où le regret s'écrie, 
Et qui savent souffrir et qui veulent prier. 
S'enlaceront peut-être au stoïque laurier 
Dont la racine amère est de larmes nourrie. 



189 



FIN D'AUTOMNE 

J'ai, (lès l'aurore, erré dans le parc dévasté. 

Et, remplissant mes mains pâles des feuilles mortes 

Dont un funeste vent balayait les cohortes, 

J'ai gémi sur la gloire éteinte de l'été. 

jours d'or et d'ivresse où tout l'être s'exalte. 
Jours dont me hante encor le vierge souvenir. 
Que n'ai-je pu, divins instans, vous retenir 
Et de l'ardent solstice éterniser la halte ! 

Mais je vois l'ombre croître oîi grandissait l'azur, 
Et, n'ayant voulu boire à la source première 
Que des flots jaillissans de limpide lumière. 
Je pleure, face à face avec l'hiver obscur. 

DOULEURS COMMUNES 

Tout le jour, sous l'ardeur du soleil, immobile, 
La forêt, s'éveillant aux souffles frais du soir. 
Exhale un long soupir si triste qu'on croit voir 
Un cœur gonflé d'amour et dont s'émeut l'argile. 

Or, c'est un cœur peut-être, endormi très longtemps. 
Que remue un désir ou qu'un regret oppresse. 
Et qui, ne pouvant plus contenir sa tendresse, 
La communique à l'ombre en murmures flottans. 

C'est donc pourquoi, mon Dieu, l'àme d'angoisse étreinte, 
Le front penché sur des abîmes d'infini 
Et par mille liens à la nature uni. 
J'écoute éperdument la fraternelle plainte. 

COMME AUTREFOIS 

Des cimes de cyprès dentellent l'horizon 
Comparable aux plus fins paysages d'Ombrie, 
Et dans la plaine au loin par places assombrie 
Une humble cloche éteint sa limpide oraison. 



190 REVUE DES DEUX MONDES. 

Je prie et ma pensée est si légère et j'ose 

Vous implorer, mon Dieiï, d'un cœur si familier, 

Qu'avec vous le pécheur va réconcilier 

Sa vie à votre immense amour trop longtemps close. 

Veuillez donc que, devant ce site où sont noyés 
Mes yeux dans la douceur d'une enfantine extase. 
Ma chancelante foi naïvement s'embrase 
Et vous conçoive enfin, si grand que vous soyez. 



LA VIE 

J'ai tant aimé la vie, ô mon Dieu, que ma cendre. 
Quand vous m'aurez exclu du monde des vivans. 
Au plus léger soupir de la mer ou des vents 
Frémira tout à coup d'un tressaillement tendre. 

Vous le savez, mon Dieu, j'ai tant aimé les fleurs, 
La verdure, les eaux, la clarté, l'harmonie. 
Que mon ombre, parmi les fantômes bannie. 
Regrettera jusqu'aux plus atroces douleurs. 

Et, s'il est au repos définitif des trêves. 
On me découvrira peut-être, quelque jour, 
Les mains jointes encor pour implorer l'Amour, 
Et les regards levés vers l'Étoile des rêves. 



NOSTALGIES 

Le rire ensoleillé des innombrables lames 
Laisse en nos yeux songeurs un éblouissement. 
Et notre cœur ému s'imprègne doucement 
De cette ample harmonie et de ces nobles flammes. 

L'écume aux rocs se brise avec de longs sanglots 
Et des barques s'en vont et glissent, si légères 
Qu'elles semblent d'un rêve ailé les messagères, 
Vers le large vibrant de lumineux îlots. 



POÉSIES. 191 

Mais, demeurés debout sur la grève de sable, 

Les regards fascinés par cet horizon clair. 

Nous sentons mieux ce que l'amour, comme la mer, 

A pour nous d'éternellement infranchissable. 



SILLAGES 

Sur la plage sans fin, nacrée et miroitante, 
Où le Ilot roule encor les galets qu'il polit, 
Entre deux sombres rocs je me suis fait un lit. 
En face de l'immense horizon qui me tente. 

Et, le cœur exalté d'illusoires départs. 
Alors que, franchissant des millions de lieues, 
Des navires sans nombre ouvrent les lames bleues^ 
Je regarde gisans tous mes rêves épars. 

Car nul d'entre eux n'a pu terminer son voyage 
Et conquérir un peu des espaces amers ; 
Mais chacun, dont la proue a fendu tant de mers, 
A laissé dans l'écume un douloureux sillage. 



RAFALES 



Le vent gronde du large en souffles lamentables 
Si tragiques et si farouches qu'on dirait 
Les rauques beuglemens jaillis de mille étables, 
Et dont vibre la mer sonore, sans arrêt. 



Sur les rocs dénudés d'où l'océan qui fume 
Semble une cuve ardente et saute et râle et bout, 
Je marche enveloppé de rafales d'écume, 
Et, malgré l'ouragan, je demeure debout... 

Que n'ai-je en cette vie aux tempêtes sauvages 
Affronté sans faiblir les rigueurs du destin. 
Et promené du haut de stoïques rivage?. 
L'impassibilité de mon regard hautain ! 



192 



REVUE DES DEUX MONDES. 



COIN DE TOURAINE 



Nul, mieux que ce terroir aux uobles horizons, 
Ne sent battre le cœur de notre vieille France, 
Nul n'étant fait d'autant de joie et d'espérance, 
Et d'autant de douceur en toutes les saisons. 

Plus délicatement qu'ailleurs ton ciel s'azure, 
Doré de chauds rayons portant l'ivresse en eux; 
Et ton illustre sol, et tes coteaux vineux 
Gardent jusqu'en leur gloire une sobre mesure. 

Car c'est non loin des frais vallons de ce pays, 
Qu'inspirés à son souffle et le cœur épris d'elle, 
Ronsard et du Bellay par la Muse fidèle. 
Harmonieux amans, se virent obéis 

POUR TOI 

En t'aimant je savais qu'il me faudrait souiïrir, 

Que toute juvénile ardeur est inconstante, 

Et je n'aurais pas dû naïvement l'offrir 

Mon vieux ca^ur las d'errer, qu'un peu de calme tente. 

Je savais en t'aimant, toi qui ne m'aimes pas. 
Que ton regard si doux me deviendrait sévère, 
Et que le moindre, hélas! de mes funestes pas 
Allongerait pour moi la route d'un calvaire. 

Pourtant, je n'ai pas plus, sur ce chemin amer 
Hésité, — le poète en rêves se consume, — 
Que n'hésite la source à rejoindre la mer 
Qui l'engloutit dans son tumulte et son écume. 

ÉPITAPHE 

Ici dort d'un sommeil divin comme sa vie, 
voyageur, la vierge aux limpides regards 
Qu'à sa mère une fin trop précoce a ravie. 
Et dont flotte l'esprit dans les souffles épars. 



POÉSIES. 193 

S'il émane encor d'elle un vestige de grâce, 
Goûte-le dans les fleurs dont son tertre est semé. 
Aspires-en longtemps le chaste arôme, et passe 
En évoquant tout bas un cœur naguère aimé. 

Et, même dans la mort se sentant immortelle, 
Peut-être, car l'amour né du rêve le suit, 
Sa cendre au nuptial tombeau frémira- t-elle, 
Heureuse qu'une étoile ait traversé la nuit. 



LE CYPRES 

L'obscur cyprès qu'au seuil du jardin a planté 
Quelque ancêtre inconnu, dont l'image rustique 
Est vénérée encore au foyer domestique. 
Se découpe sur l'or du ciel ensanglanté. 

C'est l'heure où cependant un rossignol suave, 
Invisible dans l'épaisseur de l'arbre noir, 
De son timbre splendide émerveille le soir, 
Et chaque note ailée en mon àme se grave. 

Or, la voix nuptiale éclate, vibre, luit, 
Et je cherche ébloui quel féerique mystère 
Mêle, afin de charmer le crépuscule austère, 
Tant de lumière harmonieuse à tant de nuit. 



SOUVENIRS 

J'ai goûté la douceur limpide de ton ciel 
Et le murmure frais qui coule avec ton fleuve. 
Contrée harmonieuse où l'idéal s'abreuve, 
Où chaque heure voit naitre un rêve essentiel. 

J'ai longuement erré sous tes grands lauriers-roses. 
Dans des jardins si beaux qu'on songeait aux élus; 
Mais à présent, pays sacré, je ne sais plus 
Si j'ai vécu ces jours, si j'ai connu ces choses. 

TOME XI. — 1912. 13 



194 REVUE DES DEUX MONDES. 

Car la neige des ans me couvre de flocons 
Et, précoce vieillard, dans l'oubli je m'enfonce. 
Et déjà je vois croître et prospérer la ronce 
Sur mes champs qui naguère ont été si féconds. 



L'ASILE 

Quand l'âme souffre tant que c'est avec stupeur, 
Frère immémorial de l'oubli, le silence 
Assoupit la douleur trop amère et balance 
Sur les maux qu'il apaise une calme torpeur. 

Cherche dans ce vallon tranquille ma retraite, 

Ami. Retrempe-toi dans un labeur humain. 

De rustiques vertus fleuriront ton chemin. 

Entre et mange. Le pain est cuit, la chèvre est traite. 

Vis sous mon humble toit du labeur de tes bras. 
La fatigue éteindra toute mélancolie, 
Et seul le souvenir de la tâche accomplie 
Hantera ton sommeil lorsque tu dormiras. 



LES MARTINETS 

Dans le beau soir d'été, les fins voiliers de l'air 
En cercles éperdus virent avec ivresse. 
Un vent chargé d'odeurs suaves les caresse, 
Et le soleil s'effondre à l'occident plus clair. 

Quel mirage insensé hâte leur vol rapide? 
Quel espoir vibre au bout de leurs élans subtils? 
Quel rêve en leurs légers réseaux enlacent-ils, 
Avec des cris stridens où le ciel d'or trépide?... 

Ainsi, comme eux, humains stoiques, nous tournons 
Dans le cycle infernal des fuyantes chimères; 
Puis, nous cessons bientôt nos rondes éphémères, 
Sans laisser ici-bas même de vagues noms. 



195 



A L'HEURE SUPRÊME 

Mon Dieu, vous avez fait de matières si douces, 
Les pre's en fleur, les ciels de gloire s'empourprant, 
L'or de la feuille morte et le bronze des mousses, 
Que seule une adorante extase vous comprend, 

Vous avez accompli des miracles si tendres, 
Que seule vous conçoit la prière, ô mon Dieu ! 
Et qu'enfouis déjà sous de précoces cendres. 
Mes rêves bien-aimés en trahissent l'aveu. 

Laissez-moi donc mourir devant quelque beau site, 

Les yeux pleins de votre œuvre et le cœur plein de vous, 

Et demeurez propice au peu que sollicite 

Le pécheur d'autrefois qui veut s'éteindre absous. 

Léonce Défont. 



LIVOLIITION DE U PEiTlRE JAPOMISE 

DU Vf AU XIV' SIÈCLE 



Si les expositions et les ventes ont mis depuis quelques 
années à la mode l'art (d'Extrême-Orient, il faut humblement 
avouer que le grand public français n'a pu encore examiner 
qu'un nombre infime [des œuvres dues au pinceau des anciens 
maîtres du Japon. On ne connaît guère en France que quelques 
paysages des peintres de la Renaissance qui se produisit aux xv® 
et XVI'' siècles [sous l'influence chinoise Song Youën, les Kake-^ 
monos des écoles naturalistes modernes de Kyoto et surtout les 
estampes d'Ukiyoye (« dessins de ce monde qui passe ») de Yedo 
et d'Osaka. Mais, l'époque la plus glorieuse et la plus vraiment 
nationale de l'histoire de la peinture japonaise, celle qui s'étend 
de la tin du xii° au xiv^ siècle, a été encore peu étudiée. 

Et de ce fait l'explication est simple : la plupart des œuvres 
des maîtres de |Yamatoye ne sont jamais sorties du [Japon où 
elles sont conservées dans les trésors des temples et dans quel- 
ques collections particulières. Certaines d'entre elles ont pu être 
admirées à notre Exposition Universelle de 1900. En outre, les 
admirables publications que sont les Selected Relies of Japanese 
Art de M. S. Tajima et la Revue d'art le Kokka, se sont donné 
pour tâche d'en fournir d'excellentes reproductions gravées sur 
bois avec un infini respect des couleurs et des moindres détails. 
Ces documens étant à la portée de tous dans la bibliothèque des 
Arts décoratifs du Pavillon de Marsan et dans celle qui a été si 



l'évolution de la peinture japonaise. 197 

libéralement mise à la disposition des amateurs d'art par M. J. 
Doucet, nous nous permettrons d'y renvoyer souvent le lecteur 
au cours de cette étude. 

La splendide éclosion artistique de l'époque de Kamakura 
(1185-1335) n'a pas été spontanée. Elle s'est trouvée préparée et 
annoncée longtemps à l'avance par toute une série d'œuvres 
caractéristiques qui ont conduit la peinture japonaise des débuts 
les plus humbles aux parfaites réalisations finales. C'est cette 
lente évolution que nous nous sommes proposé d'analyser ici 
dans ses grandes lignes, nous efforçant surtout de montrer de 
quelle admirable façon le génie japonais a su s'assimiler, puis 
transformer les idées étrangères. 



Le Japon a-t-il possédé un art véritablement autochtone 
antérieur à l'introduction du Bouddhisme au vi^ siècle de notre 
ère.^ La question est encore assez controversée et ne peut être 
actuellement résolue de façon définitive par l'examen des rares 
vestiges d'objets décorés, — principalement des sarcophages, — 
datant de cette époque lointaine. Jusqu'à ces derniers temps, on 
revendiquait comme productions insulaires des statuettes à but 
funéraire dites de haniwa. Mais de récentes découvertes faites 
dans les anciennes tombes de la Mandchourie ont prouvé l'exis- 
tence de figurines chinoises très analogues dès l'époque des Han 
(206 avant J.-G. à 221 de notre ère). Celles-ci, assez grossières, 
servent en quelque sorte d'intermédiaires entre les statuettes de 
même époque, mais beaucoup moins primitives duHonan et du 
Chantoung et celles de haniwa. L'usage de ces dernières au 
Japon parait donc être lui-même une importation continentale, 
et l'un des principaux argumens des partisans de l'art autoch- 
tone tombe de ce fait. 

En raison de sa situation insulaire à l'extrémité du vieux 
continent, le Japon s'est trouvé longtemps privé des institutions 
et des arts dont l'empire voisin bénéficiait depuis plusieurs siècles. 
L'ethnographie contemporaine nous montre dans ses habitans 
actuels un type résultant de migrations et d'invasions successives 
qui se sont effectuées dans les deux sens Ouest-Est (élémens 
ouralo-altaïques, puis chinois) et Sud-Ouest — Nord-Est (élemens 



198 REVUE DES DEUX MONDES. 

malais), et dont les descendans se sont plus ou moins métissés 
avec Aïnos autochtones. Suivant les plus anciennes annales, un 
conquérant nommé Zin-mu, parti au vu® siècle avant notre ère 
de Kiu-Siu, l'ile la plus méridionale du Japon, aurait succes- 
sivement conquis Shikoku et la partie sud du Hondo. Mais on 
omet de dire quel était ce Zin-mu plus ou moins légendaire et 
d'où il venait. 

Durant les trois premiers siècles après J.-C, tous ces éié- 
mens plus ou moins barbares se fusionnèrent progressivement, 
mais toute la partie nord du Hondo et l'ile d'Ezo devaient rester 
encore pour plusieurs siècles aux mains desEbisu (^ Aïnos) autoch- 
tones. Les premières manifestations de l'activité du nouveau 
peuple furent des expéditions en Corée. Les dates auxquelles les 
écrits officiels japonais les attribuent sont peut-être discutables. 
Il est en tous les cas certain qu'au v'^ siècle les royaumes les 
plus méridionaux de la péninsule étaient soumis et qu'on exi- 
geait d'eux le paiement d'un tribut. En 461, une ambassade 
coréenne fut reçue par le souverain japonais; dont le siège de la 
puissance était alors établi en Yamato, au cœur même du futur 
empire. Dès lors, la civilisation chinoise commença à pénétrer 
au Japon par l'intermédiaire des vaincus plus civilisés que leurs 
conquérans. L'étude des caractères d'écriture chinois, probable- 
ment entreprise dès le m® siècle de notre ère, se généralisa 
au v*^. De nombreux artisans coréens débarquèrent au Japon et 
composèrent sans doute pour une bonne partie ces béou corpora- 
tions de peintres héréditaires qu'un des livres sacrés du Nip- 
pon, le Nihongi, signale dès l'année 463. On sait, en effet, qu'au 
temps de l'empereur Yùryaku (457-479), un certain prince Anki, 
descendant d'un empereur chinois de la dynastie des Wei, vint 
du Japon et s'y fit naturaliser. Il avait dans sa suite un prêtre 
nommé Shinki Nanryù, originaire du Kudara coréen, qui forma 
une lignée d'artistes dont le 5^ reçut le titre officiel de Yamato- 
eshi, « maître-peintre du Yamato. » Ce premier art japonais 
eut sans doute un caractère quasi industriel et dut consister 
principalement dans la décoration d'objets usuels. Seule la venue 
du Bouddhisme (522-552) put modifier ces tendances pratiques 
en fournissant aux peintres un but plus élevé : la représentation 
de la divinité. 

Mais avant d'atteindre le Japon, la doctrine de Gautama avait 
déjà parcouru une longue route et n'y arrivait pas dans toute 



l'évolution de la peinture japonaise. 199 

sa pureté primitive et telle qu'elle était née dans l'Inde du Nord. 
Il en fut de même de l'art qu'elle inspira. Dès leur entrée en 
Chine par le Pélou et le Nanlou, — la pentapole et l'iiexapole, — 
les deux grandes voies naturelles d'accès du Turkestan conquises 
par les généraux Han de l'an 120 avant J.-G, à l'an 92 de notre 
ère, les croyances et les idées artistiques issues du Gandhàra 
indo-grec se heurtèrent à une civilisation déjà vieille de plu- 
sieurs siècles. Cette dernière, si l'on en croit certaines particu- 
larités du décor des bas-reliefs et des poteries Han (par exemple 
la représentation des animaux à l'allure du galop allongé), 
s'était elle-même trouvée influencée par de lointains apports de 
provenance grecque mycénienne (xii*' siècle avant notre ère), 
venus par la voie scythe. Pour subsister, les élémens nouveaux 
durent peu à peu se transformer dans ces régions du Nord-Ouest 
de la Chine aux frontières vagues et aux populations multiples 
où chrétiens, nestoriens et bouddhistes devaient bientôt voisiner. 
L'examen des fresques et des statues des stupas et des cryptes 
en ruines, du Turkestan chinois qui jalonnent la marche glorieuse 
de l'art nouveau à travers l'Asie centrale, — et qui ont été si 
heureusement fouillées durant ces dernières années par les mis- 
sions Bonin, Stein, Von Lecoq, Chavannes, Pelliot, Chuta Ito, 
— prouve qu'à mesure qu'on s'éloigne de l'Inde, les types rendus 
se modifient et deviennent de plus en plus chinois. Il faut d'ail- 
leurs voir là une question d'époque. C'est ainsi que, durant la 
première moitié de l'époque Wei du Nord (398-493), les œuvres 
découvertes ne montrent que les caractères classiques du Gand- 
liàra (caves de Yûn-kiang, par exemple). En revanche, avec la fin 
de la période Wei (493-549), on assiste à la fusion du courant 
gandhàrien tout imprégné de la grandeur élégante et de la 
souplesse de l'art grec et des traditions autochtones tendant 
davantage à la stylisation et à la recherche prédominante de l'ef- 
fet décoratif (caves de Lung-men, près de Loyang). L'icono- 
graphie bouddhique s'est déjà modifiée : les attributs des divi- 
nités ont été changés et les attitudes se sont hiératisées. 

La traversée de la Corée parait avoir eu une tout autre 
influence sur l'art religieux. Les divinités de second ordre prin- 
cipalement, moins éloignées de l'humanité que les Bouddhas et 
les Bodhisattvas, y ont sans doute pris une allure moins hautaine, 
une bonhomie souriante et naïve non exempte de grâce. Et ce 
sont toutes ces influences diverses que nous retrouvons dans les 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

plus anciennes peintures japonaises connues qui remontent au 
début du vii° siècle. 



II 



Grâce aux efforts de plusieurs souverains convertisseurs et 
du célèbre prince Shôtoku Taislii (572-621), le Bouddhisme 
s'était solidement établi au Japon, si bien qu'àla lin du vi*^ siècle, 
on comptait déjà plus de quarante temples dans ce pays. 11 fallut 
les décorer, et on fit largement appel aux Coréens et aux artistes 
japonais formés par ces derniers. Alors s'ouvrit la première 
période de l'histoire de l'art japonais, celle dite sino-coréenne 
ou de l'impératrice Suiko (552 à 644). 

Par une insigne bonne fortune, un des plus anciens sanc- 
tuaires japonais, le temple de Horyùji bâti entre 593 et 607 dans 
un site magnifique des environs de Nara a, jusqu'à nos jours, 
résisté aux ravages des incendies et des guerres civiles. Dans un 
de ses édifices, on peut encore admirer le tabernacle tama- 
mushi qui appartint à l'impératrice Suiko. Ce reliquaire en 
forme de pagode dont le Kokka a donné d'excellentes photogra- 
phies (n° 182, juillet 1905) comprend trois parties : le daizu ou 
base, le sumiza ou trône et le kyûden (sanctuaire). Les portes 
doubles du sanctuaire sont décorées de Bodhisattvas, aux longues 
écharpes flottantes pleines d'élégance. Sur les quatre panneaux 
du (( trône, » des peintures religieuses exécutées en mitsuda (sic- 
catif obtenu en faisant bouillir de la litharge avec de l'huile), de 
couleur jaune et rouge sur fond noir, représentent : une adora- 
tion des restes du Bouddha par deux personnages symétrique- 
ment accroupis sur des piédestaux, de chaque côté d'un reli- 
quaire; — les trois phases de la légende d'un prêtre qui s'élança 
du haut d'un rocher pour donner son corps en offrande à un 
tigre, en vue de se libérer de toute préoccupation charnelle; — 
la matérialisation des quatre volontés dernières du Bouddha; — 
et enfin, la silhouette étrange du mont Sumi (Sumirù). Suivant 
certaines traditions, le tabernacle serait originaire de l'Inde. Il 
est certain que les dessins floraux sont nettement indo-grecs et 
aussi le déhanchement légèrement marqué des Boddhisattvas 
ornant les portes du sanctuaire et la courbe gracieuse donnée au 
corps du saint qui se jette dans le repaire du fauve. 



l'évolution de la peinture japonaise. 201 

Mais il est, d'autre part, inte'ressant de constater les ana- 
logies existant entre ces peintures et les fresques du Turkestan 
chinois étudiées par MM. Pelliot et Chuta Ito, remontant à 
l'époque des Six Dynasties et des Soei (265 à 620 après J.-C). 
Ces dernières montrent l'influence indo-grecque déjà modifiée 
par les idées chinoises. On y retrouve les mêmes ligures célestes 
volant dans le ciel, le même motif de l'ascète se précipitant du 
haut d'un rocher, figurés sur les panneaux du reliquaire tama- 
mushi. Des sujets analogues sont d'ailleurs encore traités dans 
les fresques un peu postérieures des caves de Touen-houang 
(vers 700). 

Dans les peintures de la châsse d'Hùryùji, la façon de rendre 
les rochers est très conventionnelle; en revanche, les arbres sont 
représentés avec un souci beaucoup plus grand de la réalité. En 
figurant les deux prêtres qui adorent les reliques du Bouddha, 
l'artiste a peut-être même voulu faire œuvre de portraitiste, et, 
dès les débuts de l'histoire de la peinture japonaise, nous trouvons 
ainsi esquissés les élémens fondamentaux des trois genres, reli- 
gieux, semi-religieux et paysagiste, appelés par la suite aux plus 
brillantes destinées. 

La seconde période que les auteurs japonais distinguent par- 
fois dans l'histoire de leur art, — celle dite de TenchiP'' (647-710) 
n'est en somme que la continuation de la période précédente. 
On doit néanmoins signaler durant celle-ci un fait capital : 
l'ouverture directe des relations avec la Chine dont l'unité avait 
été reconstituée par les Soei (590-620). Dès la seconde moitié 
du vii^ siècle, les Tang qui leur succédèrent (620-907) étendirent 
leur domination sur les marches du Nord et de l'Ouest. D'une 
part, refoulant les hordes Toukiou, ils remirent la main sur 
le Pelou et, de l'autre, ils conquirent la Corée (vers 655-661). 
Cet accroissement de puissance politique se manifesta d'une 
double façon dans l'art japonais de la fin du vii° siècle : la Chine 
transmit au Japon les traditions indo-grecques d'une manière 
beaucoup plus fidèle que ne l'avait fait la Corée durant l'époque 
précédente. En outre, ce dernier pays joua désormais un rôle 
important dans la formation de la peinture et de la sculpture 
japonaise. D'autres influences ne tardèrent, d'ailleurs, pas à se 
manifester. Les nombreuses ambassades chinoises reçues à la 
cour impériale apportèrent de splendides présens qui servirent 
par la suite à la constitution de l'inestimable trésor du Shô-so-in 



202 REVUE DES DEUX MONDES. 

par l'empereur Shomù P'" (746j. On peut encore y admirer de 
nos jours des étoffes sassanides ornées de scènes de chasse 
royales, de lions et de rosaces; des verreries, des objets en argent 
de provenance occidentale. 

Les traditions indo-grecques sont surtout reconnaissables 
dans les célèbres peintures du Kondô (ou temple d'or) d'Horyùji 
qu'on a pu comparer aux fresques découvertes dans la salle 
centrale du palais d'Adschantâ (v^ au vii^ siècle après J.-C.) dans 
le Nizam indien. La légende veut que ces peintures aient été 
exécutées par le prêtre coréen Donshô qui débarqua au Japon 
en l'an 600, mais rien ne parait devoir légitimer cette hypothèse. 
Le Kondô, dont l'édification datait des premières années du 
vii*^ siècle, fut en effet détruit par un incendie en 670 et dut être 
restauré, — peut-être même entièrement reconstruit durant le 
nengô Wadô (708-715). C'est probablement de cette époque que 
datent les fresques. Les figures y ont été d'abord dessinées au 
trait avant l'application des couleurs. Celles-ci diffèrent sensible- 
ment de l'enluminure des écoles bouddhiques postérieures et 
semblent correspondre à des procédés oubliés depuis. Les verts, 
les rouges, les bruns et les jaunes tournés aux tons neutres et 
ternis par le temps y dominent. L'aspect des divinités est plus 
vivant, moins hiératisé que celui des images dues aux époques 
suivantes, les profils sont droits, les yeux horizontaux, les gestes 
pleins d'élégance. L'influence de l'Inde se fait en outre sentir 
dans les déhanchemens nettement prononcés, l'allongement 
canonique des oreilles, l'addition d'une fine moustache à la 
lèvre supérieure de certains Bodhisattvas [Kokka, n° 192, mai 
1906). Sur les auréoles on peut distinguer des motifs analogues 
à ceux des décorations architecturales du temps d'Azoka (fleurs 
de lotus stylisées) et ailleurs des feuilles ressemblant fort à 
l'acanthe grecque. M. Cl. E. Maitre,dans sa très attachante étude 
sur « l'art du Yamato, » a fait, d'autre part, remarquer que « cer- 
tains détails révèlent du moins que ces fresques ne sont pas 
purement hindoues : c'est ainsi que les Bouddhas y sont repré- 
sentés parfois l'épaule droite à demi recouverte d'un pli d'étoffe, 
alors que, dans l'iconographie de l'Inde, l'épaule est toujours vue 
entièrement nue ou complètement cachée par une robe prenant 
au cou. )) Les ombres sont marquées par des épaississemens et 
des traits plus foncés des contours. On note déjà l'emploi de 
conventions qui subsisteront longtemps dans l'art religieux, par 



l'évolution de la peinture japonaise. 203 

exemple le triple pli formé par des lignes concentriques ren- 
forcées en vermillon, marquant le cou des divinités. 

Les leçons des maîtres coréens n'étaient d'ailleurs pas oubliées. 
Au pinceau d'un de leurs élèves, nous sommes redevables du 
très intéressant portrait de Shotoku Taishi qui dut être exécuté 
sous le règne de Temmu P'' (673-686) et est actuellement con- 
servé dans la collection impériale. M. S. Tajima et M. Morrison. 
dans son récent ouvrage, The painters of Japan, en ont donné 
de bonnes reproductions. Le grand propagateur du Bouddhisme 
est représenté debout ayant à ses côtés deux jeunes princes, tel 
un grand prêtre flanqué de ses acolytes. Il est vêtu d'une belle 
robe rouge plissée, coiffé d'un bonnet de soie décoré de laque 
très caractéristique de l'époque (en usage de 673 à 61)7 seule- 
ment) et tient dans ses mains cachées par de larges manches le 
Shaku, sorte de tablette d'ivoire que les nobles portaient autre- 
fois en présence de l'empereur, comme attribut honorifique. 
A une ceinture très riche et par l'intermédiaire d'une double 
bélière, pend une longue épée droite, à poignée ciselée. Le visage 
assez régulier est orné d'une très fine moustache et de rares 
poils de barbe. Les yeux fendus en amande et les sourcils très 
haut placés répondent bien à l'idéal de beauté extrême-orientale. 
Les deux jeunes gens qui l'accompagnent, avec leur chevelure 
retombant de chaque côté de la figure sur les oreilles et roulée 
en anneaux, ont l'aspect candide d'enfans de chœur de notre 
moyen âge. Le portrait est tracé tout entier au trait d'encre, les 
ombres sont rendues par des bandes de demi-teinte accompa- 
gnant les contours et les couleurs employées sont le pourpre, le 
vermillon, l'ocre-noire, le jaune, le bleu-vert et l'argent. Cer- 
tains noms de peintres de l'époque sont encore très caractéris- 
tiques de leur origine coréenne. Tel est le cas pour Komaeshi- 
maro (littéralement : personne maître peintre du Koma) qui fut 
naturalisé vers 660. 



III 



Avec la première moitié du viii'-' siècle s'ouvre pour le Boud- 
dhisme japonais une époque particulièrement glorieuse. C'est 
celle des souverains bâtisseurs de temples (Shômu I" : 724-748 ; 
l'impératrice Kôken) et des grands bonzes prédicateurs revenus 



204 REVUE DES DEUX MONDES. 

de Chine après avoir été y étudier les textes sacrés. Ils fondè- 
rent des sectes très nombreuses : Hosso, Sanron, Jôjitsu, Ke- 
gon, etc., parmi lesquelles l'école Mikkyô ou mystique tint une 
place toute particulière. Par leur intermédiaire, la culture chi- 
noise des Tang parvenue à son apogée commença à rayonner 
sur le Japon et, suivant la jolie comparaison d'une antique poé- 
sie, la capitale, « Nara, la verdoyante, s'épanouit comme une 
fleur embaumée. » Ce fut désormais la Nara-no jidai ou « époque 
de Nara. » 

Les peintures qu'elle inspira sont malheureusement assez 
rares, et ceci peut s'expliquer par cette observation que l'archi- 
tecture et la sculpture étaient alors jugées plus facilement uti- 
lisables pour l'instruction des foules. N'en a-t-il pas d'ailleurs 
été de même durant une bonne partie de notre moyen âge.!* On 
ne sait plus rien des cinquante sortes de paravens et d'écrans 
peints portant des paysages et des scènes de fêtes énumérés dans 
le registre des offrandes du Tadaiji, non plus que des quatre- 
vingt-dix effigies de Rakkans décrites par celui du Daiôji. 

De rares peintures ornant des panneaux de chasse montrent 
l'empreinte très sensible du style des Tang et ont déjà presque 
entièrement perdu les caractéristiques des fresques de Horyùji. 
L'artiste s'attache alors surtout à exprimer une idée principale, 
celle qu'on appelait alors Yemman (vertu pleine et entière), sans 
chercher à donner aux images des dieux une individualité quel- 
conque. Le trésor du Shôsoin conserve une admirable peinture 
exécutée à l'encre de Chine sur toile de chanvre {Kokka n° 216, 
mai 1908) oii l'idéal nouveau se trouve quintessencié. Cetteesquisse 
sommaire, mais pleine de promesses, ne tire ses effets que de la 
vigueur du coup de pinceau et de la sobriété du trait affection- 
nés des maîtres Tang. La divinité portée sur un nuage est très 
remarquable par sa physionomie largement indiquée et l'aisance 
du mouvement de ses bras. Tout autour d'elle de longues écharpes 
s'envolent et viennent encore ajouter au charme de l'efTet déco- 
ratif obtenu dans cette peinture caractéristique de l'ère tempyô 
(729-748). 

Il est non moins important de signaler l'éclosion de tendances 
vraiment japonaises très probablement nées de la transforma- 
tion des élémens artistiques coréens des époques précédentes. 
Les peintres semblent s'être alors reposés de la solennité des 
images de Bouddhas et de Bosatsu, en représentant des divinités 



L ÉVOLUTION DE LA PEINTURE JAPONAISE. 205 

secondaires, des Devas du genre de cette Kichijô tennô consi- 
dérée par le peuple de l'époque comme l'idéal de la beauté fémi- 
nine. Une œuvre très illustre du temple Yakushiji en Yamato 
nous montre cette Aphrodite connue également sous le nom de 
Devi de Buangu, s'avançant gracieuse et souriante, revêtue 
d'une robe presque transparente qui rappelle, par sa forme ample 
et ses longues manches, les vêtemens des princesses du sang 
de l'époque. Elle est nimbée et tient à la main la pêche mys- 
tique : seuls ces attributs veulent rappeler son origine divine. 
On sent que l'artiste s'est efforcé de lui donner une beauté toute 
humaine (reproduit dans l'ouvrage de Morrison, loc. cit.). 

Très proches parentes de cette image de Kichijô-tennô sont 
les peintures décorant un paravent de six feuilles du Shôsôin, 
{Kokka, n° 226, mars 1909). Si l'on en croit une inscription du 
registre des offrandes de ce trésor, ce byôbu (paravent) doit être 
daté de l'année 756. Certaines parties ont été primitivement 
décorées d'applications de plumes, mais celles-ci ont depuis long- 
temps disparu, et on ne retrouve actuellement que quelques brins 
de duvet sur les vêtemens. Les robes, et les coiffures flottantes, 
ou formant une sorte de turban, des beautés figurées sont fort 
analogues à celles d'une statue de Kichijô tennô, en bois peint, 
du Jôruriji. Les visages d'une aimable rondeur expriment une 
bonté un peu naïve, l'exécution des draperies est fort souple et 
l'attitude générale d'une simplicité en complète opposition avec 
la stylisation hiératisée chinoise. En revanche, les paysages ser- 
vant de cadres aux jeunes femmes sont vraiment Tang dans 
leur façon vigoureuse de rendre les rochers et les arbres fleuris. 
En ce sens, il est très intéressant de rapprocher ce paravent des 
Senzui byôbu (paravens à paysages) postérieurs dont il est 
l'ancêtre. Et par là se montre une fois de plus l'admirable con- 
tinuité de l'évolution artistique japonaise. 



IV 



En 794, l'empereur Kwammu P'' (782-805) transporta la 
capitale à Heian, la ville qui devait devenir par la suite Kyoto 
et ouvrit ainsi l'ère dite Heian-no jidai (794-1185). Politique- 
ment celle-ci se divise en deux époques principales : la première 
s'étendant de 794 à 885 correspond à l'affermissement de la 



206 REVUE DES DEUX MONDES. 

puissance impériale, la seconde voit, au contraire, l'accession au 
pouvoir de la famille Fujiwara dont les membres visèrent au 
rôle de maires du palais. Au point de vue particulier de l'his- 
toire de la peinture, il semble plus exact de distinguer les deux 
périodes suivantes qui formèrent comme deux nouveaux 
anneaux de la longue chaîne à laquelle on peut comparer le 
développement de la peinture japonaise : de 794 jusque vers 950, 
apogée des écoles bouddhiques et lente assimilation des idées 
étrangères: de 950 à 1167, transformation complète de ces der- 
nières par le génie national et naissance véritable de l'art laïque. 

Le règne de Kw^ammu P"" est illuminé de la gloire qu'il acquit 
en restaurant le gouvernement et en imprimant aux beaux-arts 
une impulsion nouvelle. La peinture prit sa revanche sur la 
sculpture en regagnant le temps perdu durant l'époque précé- 
dente. Elle utilisa pleinement les idées artistiques de l'apogée 
des Tang et rajeunit son inspiration religieuse aux sources des 
doctrines bouddhiques Tendai et Shingon introduites la pre- 
mière par le prêtre Saigyô (Dengyô Daishi) et la seconde par 
Kukai (Kôbô Daishi). Cette période religieuse est celle de la foi 
mystique. La doctrine ésotérique prêchée appartenait, comme 
celle des autres sectes japonaises au Mahâyana, ou « grand véhi- 
cule, » école datant du concile tenu à Djâlandhara sous le règne 
de Kanichka au milieu du premier siècle de notre ère. Il est 
indispensable de l'analyser rapidement pour comprendre la 
portée des images religieuses de l'époque de Heian. Elle recon- 
naissait des Bouddhas éternels n'ayant jamais passé par la con- 
dition humaine (Dhyani Bouddhas), des Diiyani Bodhisattvas 
chargés de la direction et de la protection du monde et des 
Bouddhas humains dont le principal était Sakya Muni en sa qua- 
lité d'(( envoyé du Bouddha éternel. » Mais les sectes précédentes 
reconnaissaient pour principal Dhyani Bouddha Amida, tandis 
que celles de Shingon et de Tendai donnent la première place à 
Dai nichi Nyôrai (Vairocana), intelligence suprême dont toutes 
les autres divinités, Amida, par exemple, ne sont que des trans- 
formations secondaires. Au-dessus de Dainichi Nyôrai trônent 
les Bodhisattvas Fugen, « celui qui répand la sagesse, » représenté 
généralement sur un éléphant et le bon Kwannon, dieu de la 
charité, puis enfin Sakya Muni. 

Une place à part doit être faite aux Myô-o,(( grands rois lumi- 
neux, » personnifiant les instincts violens opposés à l'intelli- 



l'évolution de la peinture japonaise. 207 

gence, descendants des génies sivaïques et des démons malfai- 
sans du lamaïsme, mais dans le Bouddhisme japonais, mis au 
service de DainichiNyôrai contre les Asùras ou mauvais esprits. 
Le principal d'entre eux est Fudô, le dieu du glaive et du lacet, 
flanqué de ses acolytes Kongara et Seitaka, émanations des 
Bodhisattvas Kwannon et Miroku comme lui-même l'est du 
Bouddha suprême. 

La doctrine ésotérique se proposait en outre de détruire 
l'illusion des sens et d'éteindre les passions par l'ascétisme et 
l'absorption de l'esprit et du corps dans l'essence du monde, 
atteignant par là le but le plus profond du Bouddhisme. Elle 
était très fortement imprégnée de symbolisme : L'image des 
dieux était souvent remplacée dans les textes de la secte par des 
caractères sanscrits bien calligraphiés. Kôbô-Daishi réglementa 
les rites et les symboles en créant des canons (giki). Mais il fallut 
faire comprendre au peuple cette doctrine très élevée et la maté- 
rialiser à ses yeux. De là la multiplication des cérémonies et en 
particulier des kajikitô (incantations et prières) pour implorer 
le secours de la divinité contre les calamités naturelles, vaincre 
les maladies et les ennemis. Le peuple s'etîorça d'attirer les béné- 
dictions du Bouddha sur la terre en faisant œuvre pie, en bâtis- 
sant des temples et surtout en les peuplant de statues et de pein- 
tures. De là le grand nombre des prêtres qui manièrent le 
pinceau ou le ciseau pour la plus grande gloire de la divinité. 
On s'efforça de donner aux fidèles une représentation complète 
du paradis : dans des Mandalas ou « ensembles parfaits, » fut 
figuré l'univers par le groupement des divinités principales. On 
sait que Kôbô Daishi en personne créa un de ces Mandalas dans 
le temple Toji de Heian au commencement du ix^ siècle. 

La période de Heian produisit des peintures et des statues 
dans lesquelles on s'efforça de révéler la personnalité de chaque 
dieu, par l'expression autant que par l'attitude données à son 
image. La première place fut accordée désormais aux divinités 
dont l'individualité se trouvait le plus fortement marquée, à 
ces dieux en colère que sont les Myô-ù : on voulut inspirer ainsi 
au peuple une crainte salutaire. En revanche, les Bouddhas et 
Bodhisattvas détachés de tout désir et noyés dans la béatitude 
céleste furent exprimés par des images majestueuses, mais en 
même temps pleines de grâce et de beauté. Il est à remarquer, 
d'ailleurs, que les traditions artistiques chinoises venaient agir 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

dans le même sens que les nouvelles doctrines religieuses. Les 
artistes de la belle période Tang aimaient les conceptions puis- 
santes et les exécutions vigoureuses, cherchant principalement à 
faire de la peinture « un écho de l'esprit » (Gh'i yûn), à expri- 
mer au moyen du pinceau les qualités essentielles de l'âme, 
suivant en cela le premier des principes enseignés dès la fin du 
v® siècle par Sie-ho, 

Un des plus anciens en date des « dieux en colère » est le 
Kongo Rikku (un des cinq vidya-rajas) attribué à Kukai (nom 
posthume : Kôbô Daishi, 774-835), le grand apôtre de la secte 
Shingon et en même temps peintre et calligraphe distingué. 
Cette œuvre avait été prêtée à l'exposition anglo-japonaise de 
1910 par les temples du Kôyasan dans la province de Kii 
auxquels il appartient d'une manière indivise et elle figure dans 
le catalogue publié à cette occasion sous le n" 1. La divinité 
accroupie sur un trône en forme de fleur de lotus largement 
ouverte est entourée de flammes stylisées d'une très curieuse 
façon. Celles-ci ressemblent à certains très anciens motifs qui 
existent sur les poteries et les miroirs chinois de l'époque Han. 
L'auréole est faite d'autres flammes en spirales. Malgré ses yeux 
exorbités et ses dents saillantes, l'image du dieu est loin d'être 
ausssi terrible que celles de deux Ki Fudô conservés au Manjuin 
du Onjôji. Si l'on en croit la légende, l'un de ceux-ci aurait été 
exécuté en 838 par le prêtre Kukô sur l'ordre de Enshin, à la 
suite d'un songe de ce dernier, et sa vue porterait malheur. 

L'autre, reproduit dans le Kokka (n° 240, mai 1910), est 
debout sur un rocher. Tous ses muscles saillans rendus d'une 
façon conventionnelle, mais très vigoureuse semblent tendus pour 
l'effort, sa face est crispée dans un terrible rictus qui retrousse 
la lèvre supérieure sur des crocs effrayans : c'est une bête fauve 
divine que cet exécuteur des hautes-œuvres du Bouddha. Les 
contours sont exécutés au trait vermillon ainsi que tous les 
muscles et les trois plis quasi canoniques du cou. Les tons 
neutres bistre, brun et verdàtre dé l'ensemble sont rehaussés 
par le vêtement rouge qui tombe de la ceinture et par les appli- 
cations d'or des bijoux. Non moins célèbre que les deux précé- 
dons est un troisième Fudô du Myô-ô-in sur le Kôyasan. Celui-ci 
est dû au prêtre Enchin que l'on connaît surtout sous son nom 
posthume de Chishô-Daishi (814-892), qui était le propre neveu 
de Kukai et, comme ce dernier, voyagea en Chine où il resta 



l'évolutio\ de la peinture japonaise. 209 

six années. A son retour, il fonda la branche .limon de la secte 
Tendai et fut successivement supérieur des bonzes de plusieurs 
temples. Son Fudô, connu sous le nom de (( Fudô rouge » à 
cause de la couleur donnée à son corps, est considéré comme une 
des œuvres les plus caractéristiques de l'art inspiré par la doc- 
trine de l'ésotérisme. Son attitude diffère beaucoup de celle des 
autres images divines énumérées ci-dessus. Le peintre a voulu 
donner l'impression de la puissance calme mais irrésistible et 
fatale. Il est assis sur un rocher dans la pose du latita, la jambe 
droite pendante et la gauche repliée, le coude appuyé sur la 
pierre. Dans sa main droite, il tient le glaive entouré d'un dra- 
gon et dans la gauche le lacet. Un de ses deux jeunes assistans 
possède un aspect enfantin plein de candeur. C'est un lointain 
descendant des jeunes princes accompagnateurs de Shôtoku- 
Taishi dont nous avons déjà eu l'occasion de parler : Par là le 
vieux courant artistique coréen, en voie de transformation japo- 
naise, manifeste sa grande vitalité. 

L'archipel recevait d'ailleurs encore des émigrans coréens. 
L'un d'entre eux, demeuré célèbre : Kudara Kawanari (782- 
853) était tout à la fois un soldat et un peintre. Les ouvrages 
anciens racontent qu'il fut souvent appelé au palais impérial 
pour le décorer, ses peintures étant fort admirées pour leurs 
qualités de mouvement et de vie. Il reçut toute une série d'hon- 
neurs : vice-gouvernement du Mimasaka (en 823), puis du 
Harima (ère 834-847) et d'Aki. Quatre volets peints autrefois 
au Kozôji et appartenant aujourd'hui à la collection Kashiwagi 
de Tokyo seraient dus à son pinceau. 

Dans une image de Zennyô Ryùwô, roi des dragons et en 
cette qualité grand distributeur de pluies bienfaisantes (temple 
Kongôbuji, Kokka, n° 227), attribuée à Jôchi disciple peu connu 
de Kukai, on peut, en revanche, discerner l'intluence chinoise 
Tang très nettement marquée. Celle-ci se manifeste dans la dis- 
tinction sévère de l'ensemble, dans la sobriété du geste du génie 
et dans l'ordonnance parfaite des draperies. 

Parmi les plus belles « divinités tranquilles » de la première 
moitié du ix® siècle, le portrait de Yemmaten (Yama Deva; 
Kokka, n° 221, octobre 1908) de la collection de M. Tomitaro 
Hara, doit être cité. Le dieu assis sur son bœuf témoigne d'une 
grâce hautaine. Son visage régulier, ses yeux demi-fermés sur- 
montés de sourcils en arc parfait expriment un idéal plein de 

TOME XI. — 1912. 14 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 

mysticisme. Le dessin est exécuté au trait vermillon accom- 
pagné d'une bande ombrée de même nuance. Quant aux cou- 
leurs des vètemens, elles sont assez semblables à celles des 
peintures déjà étudiées : robe rouge à petits décors bleus et 
verts, écharpe rouge doublée de vert. 

L'ère Konin (810-823) vit enfin naître le genre semi-reli- 
gieux. Le Tôji de Kyoto conserve avec un soin jaloux une suite 
de sept peintures représentant les fondateurs de la secte Shingon. 
Deux d'entre elles sont attribuées à Kôbô Daishi (Ryùchi et 
Ryùmyô). Les autres auraient été rapportées de Chine par ce 
dernier, et l'une d'entre elles est datée de 821. Ces peintures, au 
coloris un peu plat, mais visant à un certain réalisme, sont bien 
les ancêtres des si nombreux portraits de prêtres des époques 
suivantes. Les maitres Tang avaient d'ailleurs déjà porté ce 
genre à la perfection en Chine. 

Les premiers auteurs européens qui ont écrit sur l'art japo- 
nais ont pu paraître étonnés de voir surgir un talent tel que 
celui de Kanaoka. La chose ne doit plus surprendre maintenant 
que nous connaissons les œuvres qui, du vii« au ix^ siècle, ont 
préparé les hautes réalisations elîectuées par le fondateur de la 
famille Kose ou ses contemporains. Son génie est un aboutisse- 
ment, et non un point de départ. Avec lui, la peinture bouddhique 
a atteint presque son apogée. Les renseignemens fournis par les 
auteurs japonais au sujet des dates de sa naissance et de sa 
mort sont assez contradictoires. Il aurait vécu sous les règnes 
de cinq empereurs différens qui gouvernèrent de 859 à 930. On 
sait d'autre part que l'empereur Uda (règne de 888 à 897) lui 
ordonna de peindre les portraits de neuf sages fameux et qu'en 
928, l'empereur Daigo lui confia une nouvelle commmande. 
Enfin, d'après une tradition de sa famille, il ne serait mort 
qu'en 987... M. Morrison a essayé, dans son récent ouvrage, 
d'éclaircir le problème et a émis l'hypothèse suivante: l'em- 
pereur Uda aurait recouru au talent du peintre non durant la 
courte période de son règne, mais après s'être retiré dans l'In- 
kyô (on sait, en effet, qu'il vécut dans un couvent jusqu'en 930.) 
La période d'activité de Kanaoka se serait alors étendue des en- 
virons de 928 à 987. Comme celle de tous les artistes fameux, 
sa biographie contient une foule de légendes plus ou moins vrai- 
semblables ; on le fait d'ailleurs passer pour l'auteur de nom- 
breuses peintures dont l'attribution est peu certaine. Parmi les 



l'évolution de la PEINTl RE JAPONAISE. 211 

plus probables, on peut citer un Juichimen Kwannon (Kwannon 
aux onzes faces) de la collection du marquis Kaôru Inoué. Il 
aurait exécuté en outre les images de Jizô, de Yakushi Nyôrai, 
de Bishamonten, d'Amida Sanson, du dieu du tonnerre et de 
celui du vent; les portraits de Shotoku Taishi, deKamatari Koto- 
buko, etc. 

De grandes discussions se sont élevées autour d'un célèbre 
paysage : la Cascade ^eA^acAz", appartenant à M. TetsumaAkaboshi 
de Tokyo. A notre avis comme à celui de plusieurs critiques 
japonais, cette œuvre admirable ne parait pas avoir été exécutée 
avant la fin du xii® siècle et n'est pas due à Kanaoka. Nous 
aurons d'ailleurs l'occasion d'en reparler. 

Si les œuvres indiscutables du grand Kose sont peu nom- 
breuses, il est du moins possible d'apprécier la splendeur de l'art 
religieux de son époque d'après quelques peintures conservées 
au Japon. Il nous suffira de signaler le Miroku Bosatsu du 
Hôzanji {Kokka, n° 188). Aucune expression n'en appréciera 
assez la grandeur, l'élégance sans maniérisme, la splendide 
couleur rouge des draperies. Par quelques détails cette image 
sacrée se souvient encore des fresques de Hôryùji, mais l'infiuence 
Tang, elle-même sur le point de se trouver japonisée, est venue 
modifier l'ensemble de façon très marquée. 



IV 



Durant la seconde partie de l'époque des Fujiwara (950-1160), 
le Japon s'engage franchement dans une voie purement natio- 
nale. Vers la fin du ix' siècle, la dynastie chinoise des Tang 
était en pleine décadence. Le gouvernement japonais jugea 
inutile de conserver des relations officielles avec l'Empire du 
Milieu. En 894, un décret supprima l'ambassade résidant à 
Si-N'gan. Seuls des religieux avides de doctrines nouvelles et 
quelques particuliers traversèrent la mer à de longs intervalles 
sans que leurs voyages aient eu une influence appréciable sur 
l'art contemporain de leur pays. Si le prêtre Ghônen rapporta 
de Chine quelques peintures Song dès l'année 987, celles-ci 
furent peu appréciées jusqu'à la fin du xii^ siècle. L'art japo- 
nais avait lentement absorbé les idées Tang et s'en trouvait 
comme sursaturé. Il lui fallut une longue période de recueille- 



212 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment national avant d'être à même de s'assimiler de nouvelles 
notions. 

Politiquement, l'époque des Fujiwara est marquée par un 
affaiblissement de la puissance impériale. Le Japon n'était pas 
encore mùr pour la centralisation, et de longues luttes féodales 
allaient encore être nécessaires pour faire disparaître les mul- 
tiples barrières intérieures du pays. Ayant pefdu tout esprit 
guerrier, les Mikados du x^ siècle se placèrent sous la tutelle de 
la famille Fujiwara. Leur pouvoir devint rapidement nominal. 
Ils vécurent confinés dans leur palais de Kyoto entourés du res- 
pect qui se rattachait à l'idée de leur origine divine, se retirant 
même très souvent plus complètement du monde en entrant en 
religion. De 823 à 1338, sur 43 empereurs, 23 abdiquèrent et 
3 furent déposés. La cour impériale, le Gôshô, soumise aux in- 
fluences féminines, menait une existence toute de dilettantisme, 
se complaisant dans les tournois poétiques et les fêtes où se dé- 
ployait un faste extraordinaire. Les mœurs y étaient très 
légères, mais l'étiquette extérieure fort sévère. Les Fujiwara, dont 
la suprématie datait de l'année 888 où ils avaient obtenu la 
charge héréditaire de Kambaku, ne tardèrent pas eux-mêmes à 
subir l'influence déprimante du milieu et se lassèrent d'exercer 
le pouvoir, confiant l'administration à des sous-ordres et prépa- 
rant ainsi leur propre perte. La corruption des mœurs devint 
générale. 

Il n'était pas jusqu'au bouddhisme qui ne se fût modifié. 
Poussé par le désir des honneurs, le clergé était peu à peu 
tombé sous la domination de l'aristocratie. En se faisant l'in- 
strument de la puissance d'une caste, il perdit beaucoup de sa 
dignité. Un tel état de choses devait avoir fatalement sa réper- 
cussion sur l'art religieux : l'idéal étant moins élevé, les œuvres 
perdirent beaucoup de leur majesté. On s'attacha surtout désor- 
mais à peindre de (( beaux dieux, » et la forme tua l'esprit. 
L'époque précédente s'était efforcée d'individualiser les divinités 
,par l'attitude générale, les particularités physiques et l'habille- 
ment. Les détails extérieurs absorbèrent bientôt toute l'attention 
de l'artiste aux dépens de la puissance de la conception. 

Le prêtre Eshin (genshin) (942 à 1017), d'abord disciple de 
Jitsuye Sôjô, tenta de sauver la religion en la rendant plus 
compréhensible aux foules. Il se retira au monastère Eshin-in 
sur le mont Hiei et y composa plus de soixante-dix ouvrages de 



l'évolution de la peinture japonaise. 213 

théologie, fruits de ses longues méditations. Le plus célèbre de 
ceux-ci fut le Wôyô-Yôshù, terminé en 983. Il fixa pour but 
aux fidèles l'accession au Gokuraku Jôdô, dont il décrit les 
merveilles en ces termes : 

(( La région surnaturelle du Jôdô est entourée d'un sextuple 
rempart, d'une sextuple rangée d'arbres et d'une sextuple grille. 
A l'intérieur est le lac des sept pierres précieuses dans lequel 
coule l'eau des huit vertus. Près de là se trouvent des maisons 
faites d'or, d'argent et de joyaux. Nuit et jour des oiseaux de 
tout genre se joignent en chœur pour charmer les oreilles des 
habitans. Fréquemment des brises rafraîchissantes glissent sous 
les arbres. En vérité, tout dans ces lieux divins est plein de 
beauté et d'élégance. » Ce paradis n'est autre que celui de Sou- 
khavati. Pour y parvenir, il est nécessaire d'implorer sans cesse 
Amida. Ce dieu compatissant est d'ailleurs sans cesse occupé à 
sa mission de salut aidé de ses acolytes Kwannon et Seishi et 
suivi de vingt-trois autres Bosatsu. Le paradis de la doctrine 
Jôdô veut symboliser le monde idéal de la nature dont Amida 
est l'esprit. Le Sùtra qui porte le nom d'Amida Kyô admire les 
beautés de cette nature au lieu de vénérer des idées personni- 
fiées comme le faisaient les écrits des sectes mystiques. Par ces 
conceptions gracieuses l'art bouddhique se trouva entièrement 
renouvelé; la nature y fut introduite. Le sourire du Bouddha 
contemplant la terre se fit plus doux : ce fut un Nouveau Testa- 
ment de miséricorde succédant à l'Ancien de terreur. Mais le 
pinceau était plus apte que le ciseau à rendre les grandes scènes 
du Jôdô. La peinture prit donc une importance encore plus 
grande que dans la période précédente. En outre, dans la voie 
ouverte par Eshin, le génie japonais, tout imprégné d'amour de 
la nature et très apte à une observation perspicace, trouva à 
s'employer de façon merveilleuse. Il fit descendre les dieux sur 
la terre en les peignant sous les traits de u beaux hommes. » 
Les artistes tinrent à réaliser des conceptions harmonieuses, 
susceptibles de matérialiser le bel ordre de l'univers. Enfin, 
l'introduction des paysages dans la peinture bouddhique créa des 
œuvres intermédiaires entre celles d'inspiration purement reli- 
gieuse et celles uniquement laïques. 

Le Sôzu (évèque) Eshin ne se contenta pas d'élaborer une 
doctrine, il voulut fournir des exemples. De là d'admirables 
peintures qui sont la gloire de la deuxième moitié du x^ siècle 



214 REVUE DES DEUX MONDES. 

japonais. La plus connue d'entre celles-ci est la « Mida Raigô, » 
la « venue du Bouddha sur la terre, )) {Kokka, n" 233) d'un 
temple du Kôyasan où Amida et 25 Bosatsu descendent du ciel 
sur des nuages pour aller chercher l'àme d'un saint prêtre 
vivant retiré dans les montagnes. L'art de Yamatoye s'y trouve 
annoncé par la composition soucieuse de l'effet pittoresque et par 
la façon de traiter le paysage. Les rochers du premier plan sup- 
portant de beaux arbres en fleurs ont la forme tourmentée de 
ceux des Ye-makimonos postérieurs et se souviennent de cer- 
taines œuvres Tang. Se fondant sur ces remarques, on a parfois 
discuté l'attribution de la peinture à Eshin, lui assignant plutôt 
pour date le xii^ siècle. Ce que l'on ne peut nier en tous les cas, 
c'est qu'elle fut directement inspirée par la doctrine de l'évêque 
du Hiei-san. 

La même observation s'applique au triptyque du Kinkai 
Kômyôji de Kyoto {Kokka, n'' 224) portant le nom de (( Yama- 
goshi no Mida, » « passage de la montagne par Mida » et qui 
aurait été exécuté durant l'ère Shôriaku (990-994). Les trois 
divinités : Amida et ses acolytes, apparaissent à mi-corps sortant 
radieusement d'une chaîne de montagnes, telles que, — suivant 
la tradition, — elles apparurent en rêve à Eshin sur le Hiei-san. 
Il est fait dans leurs images un très habile emploi des applica- 
tions de filets d'or dites Kirikane. Les montagnes émergeant 
des nuages et couvertes de verdure ont des contours renforcés en 
bleu comme dans les Senzui Byobù, du xii® siècle. Deux paravens 
latéraux représentent des scènes du Paradis et du Purgatoire. 

Un fait vient s'ajouter à tous les précédens pour montrer 
comment la peinture laïque japonaise sortit peu à peu de l'art 
bouddhique : Motomitsu, fondateur de la très yamatisante école 
des Kasuga, fut d'abord l'élève de Kose Kimmochi, le petit-fils 
dugrandKanaokaet commença par exécuter des Butsuzô (images 
bouddhiques), telles que l'Avalokitésvara du Toji à Kyoto. 
D'origine illustre, — il appartenait à la branche Kanin des Fuji- 
wara, — il reçut différens titres honorifiques, tels que ceux de 
Takumi no kami (chef du bureau des Constructions) et d'Echizen 
no mori (gouverneur de la province d'Echizen.) Il créa une tech- 
nique nouvelle consistant à tenir le pinceau obliquement par 
rapport à la soie ou au papier. Vers le Nengô Kwankô (1004- 
1011), ses œuvres étaient fort goûtées, ce qui explique sa nomi- 
nation d'Edokoro-no Azukari (chef du bureau de peinture. 



l'évolution de la peinture japonaise. 215 

sorte de ministère des Beaux- Arts de l'époque). A sa suite, ses 
descendans immédiats, puis les Tosa devinrent en quelque sorte 
les peintres officiels de la Cour. C'est à son petit-fils Takayoshi 
(vers 1072-1076) que revient l'honneur d'avoir porté au plus 
haut point la gloire des Kasuga. L'œuvre la plus importante 
exécutée par celui-ci fut l'illustration du célèbre roman de Mura- 
saki Shikibu, le Gengi Monogatari (datant de l'an 1004.) Par 
elle, on peut se rendre compte des tendances de l'école. La pein- 
ture est essentiellement décorative; le coloris en est éclatant, 
mais parfois un peu épais. On sent, en outre, une certaine 
gaucherie et de la raideur dans les attitudes. Le mode conven- 
tionnel de représentation de ses personnages a reçu au Japon 
le nom de Ilikime Kagihan (littéralement : « les yeux linéaires 
et les nez comme des clefs. ») L'artiste nous représente ses héros 
sous la forme de courtisans d'allure fort distinguée, de dilettantes, 
discutant gravement de choses futiles tout en s'efforçant de 
déranger le moins possible les plis de leurs amples vêtemens 
empesés. (Kokka, n" 182, juillet 190o). Le luxe des ors et des 
brillantes couleurs rend admirablement la somptuosité des 
étoffes. L'école de Kasuga, en un mot, est en complet accord avec 
les mœurs et les goûts de l'époque. Les paysages sont traités de 
manière très simple et primitive, la perspective fait à peu près 
défaut. En revanche, le peintre s'etforce de donner une reproduc- 
tion exacte des intérieurs en faisant disparaître les cloisons 
mobiles servant de murs aux maisons. 

Une tendance très différente de la nouvelle peinture laïque 
japonaise apparaît dans l'œuvre de Kakuyù (1053-1140.) Celui-ci 
fut durant une partie de sa vie dai-sôjù, — c'est-à-dire arche- 
vêque, — de Toba, d'où son surnom de Toba Sôjô et celui de 
Toba-ye donné à ses dessins humoristiques. On doit voir en lui 
le grand fondateur du style Yamatoye dans son expression la plus 
énergique. Ses peintures sont de deux sortes. Dans trois maki- 
monos en noir conservés au temple Kùsanji en Yamashiro, il 
parait avoir fait œuvre satirique en remplaçant les hommes par 
des animaux à la façon des fabulistes. De tels croquis, pleins 
d'une vie débordante, ne sont certes pas ceux qu'on pourrait 
attendre d'un grand prêtre bouddhiste. Il semble qu'il se soit 
proposé pour but de railler les mœurs de son époque, mais, par 
malheur, la plupart des allusions contenues dans ces merveil- 
leux dessins nous échappent forcément (Kokka.) 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

Dans l'illiisl ration de la légende du Shigisan-Engi, Kakuyù 
inaugure un genre tout autre qui sera porté à la perfection par 
les maîtres du commencement de l'époque de Kamakura 
(1185-1337). L'œuvre a été exécutée sous la forme dite ye-maki- 
mono et le moment semble venu de parler de cette dernière. 
C'était un rouleau de peintures se développant dans le sens de 
la largeur, différant en cela des kakemonot destinés à être pendus 
et traités en hauteur. Les plus anciens ye-makimonos actuel- 
lement conservés semblent remonter au ix^ siècle. Le genre 
aurait même existé antérieurement si l'on en croit un passage 
du Genji-monogatari : on l'employa pour illustrer des romans 
ou des légendes. Dès l'époque de Nara (710-794), des écrits 
bouddhiques présentés sous la même forme de rouleaux étaient 
ornés de quelques .peintures. Mais dans ceux-ci, l'illustration 
subordonnée au texte pour renforcer certains de ses enseigne- 
mens, n'occupait qu'une place secondaire. Peu à peu, les choses 
furent inversées et le texte, à son tour, réduit à quelques 
lignes, ne servit plus qu'à élucider le sens des figures. Le ye- 
makimono allait devenir un merveilleux instrument entre les 
mains des maîtres yamatisans. Sa forme rendait en effet facile 
le développement de longues scènes où pouvaient se grouper de 
nombreux personnages. Les sujets traités dans le Shigisan-engi 
sont pourtant encore assez simples. Ils mettent bien en lumière 
le talent simple et nerveux de l'artiste. Le coloris est sobre et 
les tons neutres dominent. On voit que ïoba Sôjô attache bien 
moins d'importance à la couleur que ne le faisaient les Kasuga. 
Toute son attention se concentre en revanche sur l'expression des 
physionomies ; celles-ci perdent leur impassibilité dont elles font 
preuve dans les œuvres de Takayoshi et de ses successeurs. 

Bientôt va commencer une période de transition entre 
l'époque efféminée du Fujiwaraet l'ère guerrière de Kamakura. 
Elle a reçu le nom de Heike-jidai (1160-1181). Profitant de la 
faiblesse, du gouvernement, la noblesse s'était rendue indépen- 
dante et, fortifiée dans ses châteaux, narguait le pouvoir cen- 
tral. Deux familles ne tardèrent pas à se signaler entre tous les 
autres clans militaires : les Minamoto (ou Gen) et les Taira (ou 
Heike). Les premiers étaient solidement établis dans les pro- 
vinces de l'Est (le Kantô), les seconds cherchaient à dominer 
dans la région de Kyoto. Elles entrèrent en lutte pour la supré- 
matie devant un empereur impuissant à maintenir l'ordre. Les 



l'évolution de la peinture japonaise. 217 

campagnes de Hôgen (llo6-1158) et de Heiji (1159-1160) assu- 
rèrent le triomphe du Taira Kiyomori. Celui-ci ne sut garder 
aucune mesure dans sa victoire. D'un caractère violent et brutal, 
il s'adonna à une vie de débauche qui dura jusqu'à sa mort 
(1181). Durant cette période, les caractéristiques de l'art japo- 
nais restèrent sensiblement les mêmes. La société profitant 
de ce que la paix était rétablie pour quelques années oublia 
vite les horreurs de la guerre civile et la leçon ne porta pas. 
Plus que jamais elle se livra au tourbillon des fêtes et de 
telles circonstances furent peu favorables à l'éclosion d'idées 
nouvelles. 

On doit pourtant noter l'importance prise par les peintures 
destinées à l'ornementation d'écrits sacrés très soigneusement 
calligraphiés. C'était là reprendre une vieille tradition remon- 
tant, comme nous l'avons vu, au viii"^ siècle, mais en la modi- 
fiant par l'introduction d'illustrations profanes dans les écri- 
tures bouddhiques, en vue de commenter le texte. Le temple 
de Kumodera dans la province de Suruga possède en ce genre 
18 rouleaux exécutés dès l'époque de l'empereur ïoba (1108-1123). 
Mais les plus célèbres de ces œuvres sont celles de la période 
Heike jidai. En 1164, Kiyomori offrait au temple d'Itsukushima 
dans la province d'Aki une série de makimonos consacrés au 
texte Hokekyù. La calligraphie en était due à 32 membres de 
la famille Taira. Le fond de ces makimonos est somptueuse- 
ment décoré d'or et d'argent en poudre et en feuilles. Les pein- 
tures accompagnant [le texte consistent en utaye (dessin ornant 
des poésies), en ashide-ye (peintures sous la forme calligra- 
phique) et en scènes d'intérieur pleines de charme, exécutées 
avec la minutie d'un miniaturiste de notre moyen âge. Les 
couleurs sont très brillantes et assez épaisses {Kokka, n" 318, 
juillet 1908). 

Une autre sorte de manuscrits enluminés de la fin de l'époque 
des Fujiwara se présente sous la forme de volume relié dite 
Yamato-toji (littéralement ; reliure du Yamato). 

Dans l'exemplaire du Hokekyô appartenant à M. Riichi 
Uyeno d'Osaka {Kokka, n° 199, décernbre 1906), le texte n'est pas 
interrompu par les peintures, dispositif qui produit, au premier 
abord, un singulier effet sur l'œil de l'observateur non pré- 
venu. 

Un ^troisième genre de peintures doit être enfin cité. Elles 



218 REVUE DES DEUX MONDES. 

dilï'èrent des précédentes par la forme d'éventail de leur enca- 
drement (manuscrits du temple Shitennoji, d'Osaka, datant 
de inO environ, Kokka, n"* 204, mai 1907). Les sujets traités 
sont en outre plus variés : l'artiste inconnu n'a pas reculé de- 
vant la représentation de scènes populaires, chose nouvelle 
pour l'époque, mais ses personnages conservent une allure com- 
passée et leurs traits sont encore rendus d'après toutes les 
conventions chères aux maîtres Kasuga. 

Il fallut le fer rouge d'une nouvelle guerre civile plus vio- 
lente encore que les précédentes pour purifier les mœurs, régé- 
nérer la philosophie japonaise et fournir aux beaux-arts de nou- 
veaux élémens d'inspiration. 



Les Heike avaient à leur tour perdu leurs qualités guerrières. 
Le Minamoto Yoritomo |en profita pour .soulever [le [Kantô, et la 
mort du grand Taira Kiyomori (1181) amena la ruine défini- 
nitive de son clan après une guerre de cinq ans. [Yoritomo 
victorieux et proclamé Sei-i-tai shogun en 1196, établit sa [cour 
à Kamakura qui devint la capitale de ^l'Est. Là régnèrent [les 
mœurs austères des soldats qui pratiquaient la belle morale du 
Bushidô tout imprégnée du sentiment de l'honneur et du culte 
des vertus [militaires. Pendant ce temps, à Kyoto, continuait à 
régner un fantôme d'empereur entouré d'une cour efféminée et 
dissolue. Tout ce que la période dite de Kamakura (1185 à 1337) 
produisit de plus beau, de plus énergique, de plus national dans 
le domaine artistique fut inspiré par les tendances de la capitale 
de l'Est. L'ère des luttes n'était d'ailleurs pas close. Dès 1201, 
les Hôjô devinrent les ministres (Shikken) tout-puissans des 
successeurs de Yoritomo incapables.^ Ils firent et défirent les sou- 
verains à leur guise. Kyoto fut à plusieurs reprises dévastée par 
les émeutes et les incendies; les bonzes eux-mêmes se soule- 
vèrent et se mirent à porter les deux sabres des samuraï. Un 
vent d'héroïsme souffla partout que les victoires du Hôjo Toki- 
mune sur les envahisseurs mongols (1274-1281) vinrent encore 
renforcer. En de telles circonstances, les peintres se trouvèrent 
naturellement portés à représenter les foules agissantes et les 
grandes scènes de bataille. Les vertus guerrières de l'époque et 



l'évolution de la peinture japonaise. 219 

la bonne trempe acquise par les caractères se reflétèrent dans les 
œuvres des maîtres géniaux que furent Mitsunaga et Keion 
Sumiyoshi. 

La période durant laquelle travaillèrent ceux-ci, la plus 
glorieuse à bien des titres dans l'histoire du ye-makimono, com- 
mence vers 1180 et dure une cinquantaine d'années. Les peintres 
portent alors toute leur attention sur les personnages qu'ils 
veulent rendre vivans, tandis que le paysage ne joue qu'un rôle 
secondaire. En revanche, à partir de la fin du xiii® siècle, ce der- 
nier fait de grands progrès et devient la partie la plus intéres- 
sante des ye-makimonos. Il faut voir dans cette évolution le jeu 
d'un facteur nouveau: à la fin de l'époque de Kamakura, l'in- 
fluence chinoise Song vient heureusement rénover des genres 
prêts de tomber en décadence. Depuis bientôt un siècle, elle a 
d'ailleurs commencé à agir sur l'art bouddhique des Takuma 
transformant de façon très sensible les conceptions religieuses 
de l'ère Fujiwara. Elle s'attaque ensuite au genre du portrait et 
imprègne tout ce qu'elle touche d'un caractère tout à la fois 
plus réaliste et plus simple. Telle est sommairement esquissée la 
physionomie de la grande époque artistique que nous allons 
étudier. 

Fujivvara Mitsunaga était le petit-fils de Takayoshi. Ses tra- 
ditions de famille le rattachaient donc à l'école nationale de 
Kasuga. Son talent est, en effet, purement japonais. Mais il sut 
modifier les idées de ses ancêtres en les développant dans le sens 
de la vie et du mouvement. En ce sens, les œuvres de Toba 
Sôjô ont dû influer fortement sur sa formation. Les auteurs 
japonais rapportent que, dès 1173, il travailla au palais impérial 
à décorer les shôji (cloisons mobiles) de la salle du Shishinden 
réservée à certaines cérémonies solennelles. Ce ne sont pourtant 
pas ses œuvres de jeunesse, mais bien l'illustration des makimo- 
nos qui lui ont valu d'être considéré comme le plus grand 
peintre de Yamato-e du Japon. 11 fut, en effet, le première savoir 
utiliser complètement la largeur du makimono pour y grouper 
de nombreux personnages en des scènes débordantes de vie. Ce 
sont les foules en délire de ses « Aventures de Ban Dainagon » 
(collection du comte Tadamichi Sakai) ou les diableries de son 
Yamai zoshi {Kokka, n° 210) qu'un Bosch ou un Callot n'auraient 
pas désavouées. Dans le premier de ces makimonos existe une 
page admirable où l'artiste nous montre un rassemblement 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

populaire assistant impuissant à l'incendie qui consume l'esca- 
lier du palais impérial. Il sait nous faire sentir tout à la fois 
l'arrêt de l'élan de la foule vers la demeure de l'Empereur et la 
panique qui commence à la gagner. Le coloris est assez sobre : 
des tons neutres sur lesquels ressortent lés vètemens bleu, rouge, 
Orange ou jaune. Des flammèches d'un rouge vif viennent tom- 
ber au milieu du peuple poursuivi par de gros nuages d'une 
fumée noire. Le dessin très nerveux témoigne d'une admirable 
sûreté de pinceau {Kokka, n" 192, juillet 1905). En revanche, le 
paysage est indiqué de façon fort sommaire, consistant souvent 
en montagnes aux contours indécis se confondant avec les 
nuages. Aux arbres et aux habitations du premier plan, Mitsunaga 
donne beaucoup plus d'importance. Il se conforme d'ailleurs 
en cela aux traditions léguées par les époques précédentes. 

Si nous revenons, à ce propos, quelque peu en arrière, 
nous trouvons déjà un embryon de paysage, bien naïf et 
bien primitif, il est vrai, dans le Kwakogenzai-ingwa-Kyô de 
l'époque de Nara (710-794). Puis la doctrine Jôdô, au x" siècle, 
adjoint les scènes de [la nature aux images divines. Une autre 
étape intermédiaire est ensuite marquée par les peintures de 
ces grands paravens employés dès l'époque des Fujiwara dans 
certaines cérémonies religieuses et portant le nom de Senzui 
Byôbu. Dans ces derniers, les élémens Tang sont déjà en voie de 
pleine transformation. Ce ne sont plus les hautes montagnes de 
la Chine, mais bien les plaines ondulées ou les collines des 
environs de Kyoto et de Nara quelle peintre veut y représenter. 
De grands cours d'eau paisibles y déroulent leurs méandres ; de 
beaux arbres et des maisons aux intérieurs très souvent entre- 
vus par de larges baies, viennent encore égayer l'ensemble. Les 
Senzui Byôbu parvenus jusqu'à nous ne paraissent guère anté- 
rieurs à la fin du xii^ siècle, les plus connus étant ceux du Tôji 
{Kokka, n« 187, décembre 1905) et du Jingôgi {Kokka, n° 256, 
septembre 1911). On y remarque souvent un certain impression- 
nisme très caractéristique du génie japonais, celui-là même que 
les Koêtsu et les Kôrin intensifieront cinq siècles plus tard. Les 
contours des montagnes sont renforcés par une large bande 
ombrée bleue ou verte. C'est là la technique dite Mosenhô (litté- 
ralement : règle de l'exécution des contours) évidemment artifi- 
cielle, mais produisant un effet décoratif très particulier. 

Il restait à animer ces paysages en y introduisant de grandes 



l'évolution de la peinture japonaise. 221 

scènes à personnages. Les premiers maitres [de ye-makimonos 
le tentèrent quelquefois, mais durent le plus souvent reculer 
devant la difficulté. Ils préféraient d'ailleurs, sans doute, con- 
centrer tout l'intérêt sur les personnages principaux. 

Le plus brillant émule de Mitsunaga fut sans conteste Keion, 
son frère cadet. Il prit le nom de ;Sumiyoshi parce qu'il habitait 
cette localité dans la province deSetsu. On est assez mal rensei- 
gné sur les dates de sa vie; on sait seulement qu'il vivait encore 
durant le nengô Keinin (1201-1203). Il est l'auteur très admiré 
des illustrations de V Histoire de la Campagne de Heiji dans 
laquelle Taira Kiyomori sortit vainqueur des Minamoto. Elle est 
pleine de scènes de bataille {Kokka, n" 182, juillet 1905), traitées 
avec un sens extraordinaire du pittoresque. On ne sait ce qu'on 
doit y admirer le plus du mouvement intense donné aux com- 
bats ou de la merveilleuse façon dont sont rendus les person- 
nages et les chevaux. Ces petites bêtes japonaises, nerveuses et 
souvent même vicieuses, à la forme ramassée et à l'encolure 
courte, possèdent [encore aujourd'hui la silhouette que leur a 
donnée Keion dans ses œuvres. Celles-ci témoignent d'une 
science des allures bien capable de nous dérouter, nous autres 
Européens, dont les peintres sont demeurés si longtemps igno- 
rans en la matière. Keion sait utiliser une savante opposition 
des nuances, mais il ne tombe jamais dans les empâtemens du 
temps des Fujiwara. 

Il eut pour fils Tsunetaka, le fondateur de la célèbre lignée du 
Tosa. Celui-ci habita successivement Nara et Kyoto et entre 
autres charges honorifiques reçut celle de gouverneur de la pro- 
vince de Tosa : de cette circonstance provint le nom pris par son 
école. On sait qu'en Kenchô (1249-1235) il travailla au palais 
impérial. Ses principaux makimonos sont ceux des histoires de 
la fondation de Kuramadera et de la vie du prêtre Saigyô Hôshi 
{Kokka, n° 146). Ce dernier renferme des paysages d'hiver très 
curieusement traités, mais le mérite de Tsunetaka est loin 
d'égaler celui de son père, bien qu'il ait obtenu le titre de Edo- 
koro-no azukari, jusque-là à peu près héréditaire chez les 
Kasuga. 

A l'époque où fiorissait le talent de Mitsunaga, Takano- 
bu (1146-1205), appartenant à une branche différente de la famille 
Fujiwara, avait fondé une autre lignée de peintres surtout 
illustrée par son fils Nobuzane (1177-1265). 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ce dernier est l'auteur d'un certain nombre de makimonos, 
par exemple de ceux du Kitano TenjinEngi (histoire de la châsse 
de Tenjin), conservé au Kitano Juishô de Kyoto et du Kegon 
Engi (du temple Kôzanji). Le style de ses peintures semble avoir 
subi tout à la fois l'influence des Kasuga et celle des Tosa. Des 
premiers il se rapproche par une certaine minutie et une 
extrême perfection dans sa manière de rendre les moindres 
détails, mais les attitudes de ses personnages sont moins râides 
et les scènes dans lesquelles ils figurent plus mouvementées. Le 
coloris est plus vif que ceux de Mitsunaga et de Keion et souvent 
rehaussé d'or. Ce ne sont peut-être pas d'ailleurs ses illustrations 
de légendes qui constituent le principal titre de gloire de Nobu- 
zane, mais plutôt ses portraits. 

Nous avons vu comment le genre du portrait s'implanta au 
Japon dès la fin du vu® siècle (Sliotoku taishi) et fut mis en 
faveur au ix*" par l'intermédiaire des images semi-religieuses 
(bonzes et fondateurs de sectes), mais ces dernières se souvenaient 
encore trop de la sculpture dont elles étaient manifestement 
imitées. Il fallut arriver à l'époque de Kamakura (1185-1337) 
pour assister au plein développement du genre : comme les illus- 
trations des ye-makimonos, les portraits se répartissent alors en 
deux périodes bien différentes. Durant la première, celle , dont 
nous nous occupons actuellement, ils montrent toutes les carac- 
téristiques de la peinture nationale Yamatoye des Kasuga : 
dignité des attitudes, teintes brillantes et surtout empàtemens 
très caractéristiques de couleur blanche des visages sur lesquels 
les traits sont exécutés en lignes délicates. Les chefs-d'œuvre de 
cette période semblent être le portrait de l'empereur Goshira- 
kawa {Kokka, n" 195, août 1906), datant du commencement du 
XIII® siècle et conservé au Myô-ô in de Kyoto et celui du prêtre 
Mongaku attribué à Fujiwara Takanobu (1446-1205) {Kokka, 
n° 248). — Très curieuse est aussi l'image de la divinité Nibu 
Myôjin {Kokka, n" 234) appartenant au Shintoïsme et peinte en 
cette qualité sous les traits d'une princesse de l'époque à la phy- 
sionomie grave, aux cheveux dénoués tombant sur les épaules et 
vêtue d'une robe splendide toute tissée d'or, l'entourant de ses 
énormes plis. 

A Nobuzane nous sommes sans doute redevables de la série 
fameuse des Agedatami Kasen, « les poètes célèbres assis sur des 
agedatami, » (sortes de nattes servant de sièges). Actuellement, 



l'évolution de la peinture japonaise. 223 

elle est malheureusement dispersée dans diverses collections, 
dont celle du vicomte Matsudaira. Un portrait du poète Mina- 
motono Shitago appartenant à M. Morrison semble s'y rattacher. 
Nobuzane a fait de visibles efforts pour bien individualiser les 
images des grands personnages qu'il représente et se rapprocher 
de la réalité, mais les procédés dont il disposait ne lui permet- 
taient qu'imparfaitement d'atteindre ce but. Il fallut l'influence 
Song de la seconde partie de l'ère de Kamakura (fin du xiii^ et 
commencement du xiv« siècle) pour mener à son apogée l'art du 
portrait. 

Cette époque nouvelle est marquée par la pénétration réci- 
proque des écoles. L'iniluence de celle des Tosa sur les peintres 
des autres lignées est particulièrement marquée : elle absorbe, 
pour ainsi dire, en elle toutes les autres écoles à tendances yama- 
tisantes de l'époque. C'est ainsi que le bonze En-i, d'abord élève 
de Takuma, se montre surtout disciple de Tosa dans sa « Vie du 
prêtre Ippen, » exécutée en 1299 (/loA'i^a, n*' 245, octobre 1910). La 
façon dont il groupe ses personnages et le mouvement qu'il sait 
mettre dans les scènes représentées le rapprochent même parfois 
des premiers maîtres de Yamatoye. Mais la grande originalité 
de cette œuvre comme de tout un groupe d'autres analogues, 
(Vie de Hônen Shônin, un des fondateurs de la secte Jôdô, par 
Tosa Yoshimitsu, de la fin du xiii® siècle; illustration du Kasuga 
gongen-genki dont l'auteur principal fut Takakane au commen- 
cement du xiv® siècle) consiste dans l'immense progrès accompli 
par le paysage. 

On remarquera que tous les makimonos que nous venons de 
citer appartiennent à une série spéciale : celle des légendes 
religieuses. Les édificateurs de temples se proposèrent sans 
doute pour but de démontrer aux fidèles la raison de la con- 
struction de ceux-ci, en faisant intervenir la divinité dans le choix 
de leur emplacement. Dans de telles œuvres, la nécessité de la 
description du site amena le peintre à donner une plus grande 
importance au paysage. Son étude poussée, beaucoup plus loin 
qu'elle ne l'avait jamais été, fut d'ailleurs facilitée par les mo- 
dèles chinois Song qui se répandaient de plus en plus au Japon 
en -cette fin du xiii® siècle. Ces derniers étaient nettement carac- 
térisés par leur recherche d'une simplicité voulue et leur em- 
ploi des teintes légères en opposition complète avec les enlumi- 
nures épaisses des maîtres de Yamatoye de la période précédente. 



224 REVUE DES DEUX MONDES. 

Le coloris de Yoshimitsu et de Takakane, comme de En-i, demeure 
généralement ciair et sans empâtement. Ces maîtres apportent 
toute leur attention à rendre la perspective aérienne. On a sou- 
vent fait remarquer la manière conventionnelle dont paraissent 
figurés les nuages que certains ont comparé à des doigts de gant. 
Pour expliquer ce procédé très particulier nommé Kou-le en 
Chine, il y a tout d'abord lieu d'observer que, dans les pays de 
brouillard tels que le Japon, on voit fréquemment de longues 
bandes brumeuses llottant en l'air et desquelles émergent les 
sommets des arbres, comme dans les makimonos des maîtres 
Tosa. 

En outre, M. Sentarô Sawamura, dans une étude publiée 
par le Kokka, a réuni les quelques remarques suivantes très 
intéressantes à recueillir de la bouche d'un Japonais. Le procédé 
Kou-le aurait été souvent employé en raison de la difficulté de 
figurer dans leur entier les montagnes élevées, par suite du peu 
de hauteur relative des makimonos : on a alors caché leurs 
sommets dans les nuages, chose d'ailleurs fréquente dans la 
réalité. On s'en serait enbore servi quelquefois pour séparer les 
unes des autres les diverses scènes d'un même makimono; ou 
encore comme d'un moyen décoratif destiné à intensifier le reste 
du coloris par le contraste des masses grises des nuages; ou, au 
contraire, afin d'atténuer par leur superposition des couleurs 
trop violentes. Par la suite, des représentans d'autres écoles, et 
en particulier Kano Motonobu dans ses illustrations de légendes, 
adoptèrent le même procédé. 

Dans l'art du portrait de la fin de l'époque de Kamakura 
s'accomplit une transformation analogue à celle du paysage. Les 
enduits de couleur blanche formant le fond des visages durant 
la période précédente, disparaissent dans les œuvres influencées 
par les Song. On vise davantage au réalisme : l'emploi des cou- 
leurs légères et des ombres permet de mieux individualiser les 
traits des personnages. Ces progrès s'observent dans le remar- 
quable portrait du prêtre Daitokushi remontant au milieu du 
xiv^ siècle {Kokka, n° 233, décembre 1909) et conservé au temple 
Daitokuji de Kyoto. L'auteur inconnu a atteint la plus grande 
intensité d'expression dans cette physionomie très fouillée tout 
illuminée d'intelligence et d'énergie. Combien, à côté de cette 
œuvre magistrale, parait conventionnel et froid le portrait 
de l'empereur Godaigo du même temple, exécuté suivant les 



l'évolution de la peinture japonaise. 225 

anciens procédés Yamatoye et attribué à Tosa Yukimitsu (première 
moitié du xiv*^ siècle)! 

Durant l'ère de Kamakura, la peinture religieuse est elle- 
même rénovée, tout d'abord sous l'impulsion de l'art laïque, puis 
par l'imitation des Song. 

Dès l'ère des Fujiwara, nous l'avons vu devenir plus humaine 
et descendre des hauteurs où l'avaient placée les sectes mystiques. 
Un célèbre Nehanzô datant de 1060 {Kokka, n" 228, mai 1909) et 
figurant l'entrée du Bouddha dans le Nirvana est déjà très voisin 
des peintures des Kasuga. Les disciples qui entourent le maître 
reposant dans le calme de l'éternel sommeil se lamentent tragi- 
quement, et leur douleur se traduit par des poses d'une diversité 
et d'une variété merveilleuses, dignes d'un Tôba Sôjô ou d'un 
Mitsunaga. Au xiii® siècle, la tendance, réaliste s'accentue. La 
grande école bouddhique de l'époque de Kamakura, celle des 
Takuma fondée par Tamenari dès le milieu du xi® siècle, était 
d'ailleurs très proche parente des Kasuga et des Tosa et se ratta- 
chait à la mémo classe des maîtres de Y^amatoye. 

Les divinités gardiennes conservent l'aspect terrible de celles 
de l'époque des Fujiwara. Celui-ci s'accentue même souvent sous 
rinfluence des mœurs de l'époque. Tel est le cas pour le Daishô 
Fudô Myô-ô appartenant à M. Kaoru Inoué {Kokka, n" 247, 
décembre 1909) et considéré comme un des derniers chefs- 
d'œuvre bouddhiques. 

D'autre part, le courant artistique créé par la secte Jôdô pro- 
duit des peintures où le paysage continue à être heureusement 
combiné avec les images divines. Derrière une Kwannon de la 
collection Kaoru Inoué {Kokka n° 253), on aperçoit des mon- 
tagnes élevées d'où descend une cascade qui vient rouler torren- 
tueuse auprès du dieu imploré par un personnage à genoux. Cette 
cascade veut sans doute symboliser l'abondance de la grâce 
divine. Dans son exécution, elle rappelle quelque peu celle du 
kakémono attribué parfois à Kanaoka que nous avons déjà 
signalé, ce qui contribue à nous faire attribuer ce dernier au 
xiii^ siècle et non au x^. 

Les maîtres Song étaient plus préoccupés de rendre le beau 
plastique que de faire œuvre mystique. Ce souci apparaît dans 
les œuvres du premier des Takuma qui ait modifié le style de 
sa famille sous l'intluence chinoise : nous voulons ainsi désigner 
Shôga. Celui-ci aurait été seulement un enfant d'adoption de 

TOME XI. — 1912. 15 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

Takuma Tamehisa, lui-même petit-fils de Tamenari, et aurait 
appartenu en réalite à une branche des Kose. Il est l'auteur du 
])aravent décoré des douze DeA^as du Tôji de Kyoto qui furent 
peints en 4192. Ces images sont délicieuses, et dénotent un sens 
extraordinaire de la ligne. Le dessin exécuté au trait d'encre est 
très ferme et les couleurs employées ont la légèreté d'un lavis. 
L'or est uniquement réservé aux bijoux, et l'ensemble d'une dis- 
tinction suprême. Jamais le rendu des draperies n'avait été 
jusque-là porté à une telle perfection {Kokka, n° 211). 

Au xiv<= siècle, l'art bouddliiqu;e parvint au dernier stade de 
son développement. Par la suite, il ne fît plus que décliner, les 
idées religieuses allant sans cesse en s'alïaiblissant. Sous les 
Ashikaga (1337-1573), les nouvelles sectes influentes, parmi 
lesquelles la Zen tient la première place, ne pourront enrayer 
cette décadence. L'esprit religieux subsistera seul et se répandra 
dans la nature exprimée de façon si merveilleuse par les grands 
maitres die la Renaissance japonaise (xv'^-xvi® siècles). Sous la 
double influence des élémens artistiques Song-Yoûen devenue 
prédominante, d'une part, et de la secte Zen de l'autre^ le pay- 
sage atteindra à son tour son apogée. 

En revanche, le genre Ye-Makimono des vieux maitres natio- 
naux du Yamato, celui dont nous avons essayé de raconter la nais- 
sance (xi^-xii* siècles) et l'âge mûr (xiii*^ et l''« moitié du xiv'^), 
perdra beaucoup de ses qualités initiales pour tomber finalement 
dans la d'écrépitude. La perfection de la forme tuera la vigueur 
de la conception. Les peintres se feront miniaturistes, pre'oe- 
cupés avant tout du fini des moindres détails. Contre l'éclat trop 
grand du coloris et l'emploi exagéré de l'or, l'École de l'Encre 
accomplira sa réaction. L'art des Tosa se contentera dès lors de 
fournir de belles images destinées à distraire les loisirs des 
hautes classes de la société, reproduisant inlassablement d'ana- 
logues scènes de fêtes et de beaux costumes de la cour. Durant 
l'époque des Ashikaga, Mitsunobu (1434-1325) tenta de lui 
donner une nouvelle impulsion, si bien que certains historiens 
ont cru pouvoir lui décerner le titre de ce restaurateur du vieux 
Tosa, )) mais il faut bien remarquer que son style différa nota- 
blement de celui des grands maitres de la belle époque, en rai- 
son de l'influence, peut-être inconsciente, mais très certaine, 
exercée sur son œuvre par les peintres chinois des écoles Song 
et Youën. 



l'évolution de la peinture japonaise. 22" 

Avant de clore cette étude, nous devons accorder un sou- 
venir ému à cette grande période de plus de deux siècles (^1100 
à 1340 environ) durant laquelle le génie japonais s'exprima de 
si admirable façon dans les makimonosdes Toba Sôjô,des Mitsu- 
naga et des Keion. Elle avait été préparée par une longue 
période d'assimilation des idées chinoises Tang et fut l'aboutis- 
sement de ce courant national observable dans certaines œuvres, 
dès le viii° siècle. Par leur pittoresque façon de rendre les foules 
agissantes et même les gens du peuple employés aux métiers les 
plus humbles (charpentiers au travail du makimono du Tengu 
Soshi peint en 1296 et appartenant a la collection du vicomte 
Akimoto Okitomo), les maitres du début de l'ère de Kamakura 
se sont à leur tour montrés les vrais précurseurs de cette école 
d'Ukiyoye qui, à la fin du xvii° siècle, devait réagir contre les 
Ecoles académiques des Tosa et des Kano proches de la déca- 
dence. 

Nous croirons avoir atteint le très modeste but proposé 
comme fin dernière à cette étude si nous avons suffisamment 
mis en lumière le caractère harmonieux de l'évolution de la 
peinture japonaise au cours des siècles et prouvé combien cet art 
s'est montré logique dans son expression parce que toujours il 
fut en intime union avec le développement national corres- 
pondant. 

Marquis de Tressan. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



On attendait en France, avec un intérêt croissant, le retour de 
M. Poincaré de son voyage de Russie. Déjà une note officielle, rédigée 
avec précaution par les deux gouvernemens, avait fait connaître à 
l'opinion attentive le caractère, sinon les résultats, des conversations 
de Saint-Pétersbourg; mais cette note n'était pas sortie des généralités 
habituelles en pareil cas. Rien d'ailleurs de plus naturel : ce n'est pas 
dans les documens de ce genre qu'il faut chercher la pensée profonde 
et précise des hommes d'État qui les ont écrits. Le style en est 
d'habitude tout protocolaire, c'est-à-dire superficiel et sommaire. En 
débarquant à Dunkerque, M. Poincaré a prononcé quelques paroles 
auxquelles il a pu donner un accent plus personnel et plus chaud, 
mais qui, sur le fond même des choses, ont été empreintes de la 
même réserve. Il s'est contenté de dire que jamais l'alhance franco- 
russe n'avait été plus solide, plus \ivante, plus active, et c'était là, en 
somme, ce qu'il nous importait le plus de savoir. Et comment aurait- 
on pu attendre davantage? Les journaux ont publié jusque dans le 
plus menu détail l'emploi des quelques journées que M. Poincaré a 
passées en Russie : il n'y a pas eu beaucoup de place pour les 
conversations pohtiques. Sans doute notre ministre des Affaires 
étrangères et M. Sasonoff ont échangé quelques propos utiles, mais 
trop rapides pour qu'ils aient pu y ^dder les questions complexes qui 
sont aujourd'hui posées en Europe et en Asie. Les conversations de 
ce genre servent à déterminer le but qu'on se propose en commun 
et à indiquer d'une manière approximative les moyens à employer 
pour l'atteindre ; elles servent surtout à inspirer d'un côté et de l'autre 
une confiance réciproque et à dissiper peut-être de légers malenten- 
dus ; mais c'est tout. 

S'il en est ainsi, pourquoi la visite que M. Poincaré vient de faire 



REVUE. CHRONIQUE. 229 

en Russie a-t-elle produit en Europe une impression si \i\e et donné 
lieu à des commentaires qui durent encore ? La raison principale en | 
est dans la manière dont M. Poincaré a été reçu. Ce n'est pas ainsi 
que, d'habitude, on reçoit un ministre, fût-il même président du 
Conseil en même temps que chargé du portefeuille des Affaires étran- 
gères. Il ne couche pas chez l'Empereur. On ne passe pas de revue en 
son honneur. On ne déploie pas autour de sa personne, quelque dis- 
tinguée et sympathique qu'elle soit, un cérémonial aussi expressif. La 
mesure ordinaire a été dépassée, et elle l'a été, on n'en saurait douter, 
de propos délibéré. Lorsque, il y a vingt-deux ans, nos navires sont 
allés à Cronstadt, nous ne nous attendions pas à ce qu'ils fussent 
accueillis comme ils l'ont été : l'alliance franco-russe est sortie de l'ini- 
tiative que le gouvernement russe a prise ce jour-là. Il y a eu, toutes 
proportions gardées bien entendu, quelque chose d'analogue dans cette 
nouvelle démonstration. Il ne s'agissait pas de faire l'alliance, elle 
est faite depuis longtemps ; mais, précisément à cause de sa durée, le 
bruit avait couru qu'elle avait perdu quelque chose de son énergie 
première. Le gouvernement russe a voulu montrer qu'il n'en était rien, 
et nous lui en sommes reconnaissant. Son intention a été comprise 
de tout le monde, et voilà pourquoi le voyage de M. Poincaré a été 
considéré comme un événement considérable. Il devait dès lors pro- 
duire et il a produit dans les divers pays des impressions diverses. 
Nous disions dans notre dernière chronique que la presse allemande 
en avait parlé avec sang-froid ; nous ne le répéterions pas aujour- 
d'hui. Le gouvernement allemand a été d'une correction parfaite; 
il a même montré plus que de la correction, et le salut qu'O a fait 
adresser en mer à M. le président du Conseil, à l'aller et au retour, 
est un acte de courtoisie d'autant plus significatif qu'il n'était pas obli- 
gatoire. Il a fait preuve de bon goût. Mais l'opinion est devenue de 
plus en plus impatiente et chagrine à mesure que se déroulaient les 
incidens du voyage. Certains journaux ont même exprimé l'amer- 
tume de leurs sentimens dans ces termes rageurs dont ils ont et 
dont il faut leur laisser le secret. Qui ne connaît le poids de l'ironie 
germanique? 

Dans la mauvaise humeur éprouvée par l'opinion allemande il y 
avait delà déception. La récente entrevue de Port-Baltique a mis une 
fois de plus en présence deux hommes qui ont de la sympathie 
l'un pour l'autre et deux souverains qui sont partisans du maintien 
de la paix; mais on avait voulu y mettre autre chose, à savoir l'inau- 
guration d'une politique nouvelle dans laquelle l'alUance franco-russe 



230 REVUE DES DEUX MONDES. 

tenait une place chaque jour moins grande et qui, de diminution en 
diminution, finirait par se réduire à rien ; on assurait que déjà main- 
tenant l'alliance n'existait plus que pour la forme et à la condition de 
ne pas y toucher, de ne pas s'en servir, car c'était le vase brisé. L'opi- 
nion allemande se complaisait dans cette illusion que les journaux 
s'appliquaient à entretenir. On pouvait croii^e à les lire, que la 
France, comme la Russie elle-même, n-e tenait plus guère à l'alliance, 
qu'elle en était bien revenue, qu'à l'usage -elle en avait senti le vide 
et reconnu l'inefficacité. Qu'avait-elle produit en efîet? Rien, affec- 
tàit-on de dire : les espérances du déhut s'étaient peu à peu dissipées, 
et la France, sentant qu'elle n'avait entre les mains qu'un instrument 
stérile, s'en était finalement détachée. 

Nous ne perdrons pas notre temps à discuter ces allégations et 
à en démontrer l'inanité. Dans une durée déjà longue, l'alliance a 
pu éprouver quelques fléchissemens accidentels et provisoires, mais 
si on envisage ses résultats dans leur ensemble, elle a tenu ce que 
les deux parties en avaient espéré. En ce qui nous concerne, die a 
modifié profondément notre situation en Europe. Nous étions la 
veille dans un isolement qui n'avait rien de splendide, exposés à 
tous les caprices d'un voisin puissant, exigeant, parfois menaçant : 
le lendemain, la paix trouvait une garantie précieuse dans un eona- 
mencement d'équilibre, .qui n'a pas tardé à se compléter par Facces- 
sion de l'Angleterre à un groupement déjà imposant. Ce ne sont pas 
seulement nos intérêts, mais aussi notre indépendance et notre 
dignité qui ont été consacrés par cet état nouveau de l'Europe. Ceux 
qui parlent de la banqueroute de l'alliance franco-russe semlDlent 
croire qu'elle avait été faite pour la guerre et, puisque la guerre n'a 
pas eu lieu, ils concluent qu'elle n'a pas rempli son objet. La vérité 
est que, sans exclure la possibilité de la guerre à laquelle elle prenait 
ses dispositions pour faire face, l'alliance avait pour but principal le 
maintien de la paix, et ce but a été pleinement atteint. C'est pourquoi 
la France et la Russie sont également résolues à la maintenir, et, puis- 
qu'on en doutait, elles 'ont cru loyal d'en donner une affirmation 
publique. Le voyage de M. Poincaré en Russie et l'accueil qu'il y a 
reçu n'ont pas une autre signification. L'alliance reste un des facteurs 
lesiplus importans et les plus solides de la politique générale. 

Il y en a d'autres, certes ; nous n'en avons jamais douté. Est-ce 
pour le rappeler que M. le comte Beirchtold a pris à la hâte auprès des 
grandes puissances une initiative imprévue, si urgente à ses yeux qu'il 
n'a même pas attendu, pour la produire, le retour de M. Poincaré à 



REVUE. CHRONIQUE. 231 

Paris? Nous parlerons dans un moment de cette proposition qui a 
pour objet de donner de bons conseils à la Porte d'une part et aux 
pays balkaniques de l'autre: mais il faut auparavant dire un mot de 
la situation de l'Empire ottoman, de la manière dont elle se développe 
et des dangers qui s'y manifestent. C'est là d'ailleurs qu'on trouvera 
la meilleure explication des préoccupations du comte Berchtoid et de 
la résolution qu'elles lui ont fait prendre. La situation de l'empire otto- 
man, en effet, est loin de s'être améliorée depuis quelques jours; les 
inquiétudes qu'elle iuspirait déjà se sont au contraire singulièrement 
aggravées, d'autant plus qu'à mesure que les difficultés augmentent, le 
gouvernement s'affaiblit. Danger albanais, danger monténégrin, dan- 
ger bulgare, danger de tous les côtés, et, à Constantinople, ébranle- 
ment continuel d'un ministère qui s'en A'a en lambeaux : il y a là de 
quoi encourager les prophètes de malheur qui, depuis si longtemps 
déjà, annoncent la chute imminente de l'Empire. 

Nous avons plusieurs fois parlé de l'insurrection albanaise et de 
ses causes. La principale a été l'imprudence jacobine du gouvernement 
jeune-turc qui, imprégné de certaines idées occidentales, a confondu 
l'unité de l'Empire avec l'uniformité de ses institutions et a voulu im- 
poser la même loi à des provinces profondément différentes. Le sultan 
Abdul-Hamid a commis des atrocités qui rendent sa mémoire odieuse, 
mais on ne saurait contester l'ùitelUgence avec laquelle il avait com- 
pris les nécessités qui résultaient de cet état de choses. Sa politique 
à l'égard des Albanais les lui avait soUdement attachés, et cet attache- 
ment subsiste au fond des cœurs. Les journaux ont en effet parlé 
d'une conspiration albanaise qui avait pour objet d'enlever Abdul- 
Hamid de la villa où il est prisonnier dans les environs de Salo- 
nique et de s'emparer de sa personne pour en faire sinon un chef, 
cai- très probablement le vieux Sultan n'est plus aujourd'hui que 
l'ombre de lui-même , au moins un instrument et un drapeau : effrayé 
de ce projet, le gouvernement de Constantinople aurait ordonné le 
transfert d'Abdul-Hamid dans mi lieu resté ignoré. Nous ne saurions 
garantir l'exactitude de cette nouvelle, mais elle n'a rien d invrai- 
semblable. Les Albanais peuvent d'ailleurs se passer d'Abdul Hamid; 
ils sont assez forts par eux-mêmes. Si ce n'est pas à eux seuls qu'est 
due la chute du gouvernement jeune-turc, ils y ont contribué pour 
une grande part et, le lendemain, Us ont dicté la loi au nouveau mi- 
nistère. Celui-ci désirait dissoudre la Chambre, mais il ne savait 
comment s'y prendre, et peut-être l'audace lui aurait-elle manqué jus- 
qu'au bout s'il n'avait pas reçu les inj-onctions impérieuses des insur- 



232 REVUE DES DEUX MONDES. 

gés albanais. La Chambre a donc été dissoute et on a cru tout de suite 
à l'apaisement de l'insurrection. C'était malheureusement aller trop 
vite et prendre son désir pour la réalité. S'il y a eu ralentissement 
momentané dans l'insurrection albanaise, il n'y a pas eu apaisement 
véritable. Les Albanais, jugeant de la crainte qu'ils inspiraient par 
les concessions qu'on leur avait faites, ont continué leur entreprise 
révolutionnaire et, mêlant la ruse à la violence, ils sont entrés par 
petits groupes armés à Uskub devant les troupes ottomanes qui les 
ont laissé faire, soit qu'elles n'eussent pas d'ordres, soit qu'elles ne 
les aient pas exécutés. On a appris un jour que les Albanais étaient 
en fait maîtres d'Uskub et le bruit s'est répandu qu'ils ne s'en tien- 
draient pas là : leur mouvement devait se continuer vers le Sud, du 
côté de Salonique. Ils n'avaient pas besoin d'aller si loin pour pro- 
voquer un soulèvement général des Balkans. Les diverses populations 
de la péninsule en acceptent l'occupation par les Turcs parce qu'elles 
regardent cette occupation comme temporaire, jusqu'au jour où elles 
seront elles-mêmes en état d'y substituer la leur. Et chacune rêve 
de s'emparer du même pays que les autres. Les mêmes territoires 
doivent servir à faire la grande Serbie, ou la grande Bulgarie, ou à 
compléter le ro3'aume de Grèce, ou à arrondir celui du Monténégro, 
ou à étendre la domination des Albanais ; mais en attendant que l'exé- 
cution de ces projets mette le feu entre elles, toutes ces populations 
rivales regardent la Turquie conmie l'entrepôt où elles ont relégué 
leurs espérances, et on peut dire du Turc ce qu'on a dit autrefois chez 
nous de la République, qu'ils sont ce qui les divise le moins. Le statu 
quo actuel, considéré comme provisoire, peut donc se maintenir 
encore quelque temps, peut-être longtemps; mais le jour où un des 
pays balkaniques s'emparera d'un lopin de terre en dehors de ses 
frontières, tous les autres voudront eux aussi réaliser les grandes des- 
tinées où leur imagination se complaît et quelquefois sommeille; le 
réveil sera général, et Dieu seul sait ce qui se passera! Le gouverne- 
ment ottoman s'en doute toutefois un peu lui aussi, et c'est pourquoi 
il a été sérieusement inquiet quand il a vu que les Albanais, entrés 
sournoisement à Uskub, menaçaient d'étendre leur mouvement encore 
davantage. Secoué par l'imminence et la gravité du péril, il a eu un 
sursaut d'énergie. Des troupes ont été concentrées au Sud d'Uskub, et 
un ultimatum a sommé les Albanais d'évacuer la ville dans un délai 
très court, faute de quoi ils en seraient expulsés par la force. Ils ont 
cédé. Les chefs de l'insurrection n'ont pas voulu compromettre les 
résultats déjà si considérables qu'ils avaient obtenus, sans compter 



REVUE. CHROMQUE. 233 

ceux qu'ils avaient l'espoir d'obtenir encore. A leur tour ils ont rédigé 
une sorte d'ultimatum en quatorze articles qu'ils ont adressé au gou- 
vernement de Constantinople, et que celui-ci a accepté à une exception 
près : il n'a pas consenti à l'article qui demandait la mise en jugement 
du ministère Kakki pacha : le fait aurait été d'un trop mauvais exemple, 
il aurait constitué un trop dangereux précédent. Mais, devant tout le 
reste, le ministère Ghazy Moukter pacha s'est incliné : pouvait-il faire 
autrement? Cette fois encore, on a parlé d'apaisement et il est pro- 
bable qu'on en aura au moins le simulacre. Toutefois les Albanais 
restent en armes ; Us avaient même eu l'audace de demander qu'on 
leur en distribuât de nouvelles, ce que le ministère Mouktar ne leur a 
pas accordé; il y a suspension d'hostilités, mais est-il besoin de dire 
combien l'avenir est précaire ? 

Quant au Monténégro et à la Bulgarie, leur cas est à peu près le 
même. On sait que le Monténégro a été récemment érigé en royaume : 
le roi Nicolas trouve sans doute son territoire un peu mesquin pour 
^tre surmonté d'une couronne . Il y a eu , on a créé un mouvement 
sur les frontières, chose toujours facile : un conflit entre musulmans 
et chrétiens s'est produit et les Monténégrins, pour secourir ces 
derniers, sont entrés sur le territoire ottoman. Des représentations ont 
naturellement été faites à Cettigné par la Porte, sans qu'il en ait 
été tenu grand compte, et un moment la tension des rapports entre 
les deux gouvernemens a été si forte qu'on a pu craindre une rupture. 
Il s'en faut d'aUleurs que ce péril soit définitivement conjuré. Les 
nouvelles les plus contradictoires alternent du jour au lendemain. 
Tantôt on annonce que le Monténégro mobihse, tantôt on assure que 
les bons conseils des puissances ont produit leur efîet et que l'afTaire 
est arrangée. Malheureusement, des affaires ainsi arrangées sont 
toujours sur le point de se déranger de nouveau, et le Monténégro est 
un des points des Balkans sur lesquels il faut avoir toujours les yeux 
ouverts. Il en est de même de la Bulgarie, où il y a aussi un roi de 
fraîche date et un peuple sérieux, laborieux, ambitieux, muni d'une 
armée bien outillée, bien commandée, dit-on, et toujours prête à 
entrer en campagne. Elle y entrera sans doute brusquement un jour 
ou l'autre : si elle ne l'a pas fait encore, c'est grâce à la prudence, à la 
sagesse du roi Ferdinand qui, connaissant mieux que ses sujets les 
dispositions de l'Europe, n'a pas encore trouvé le moment favorable. 
Mais les Bulgares sont impatiens. Doués d'un esprit essentiellement 
utilitaire et pratique, ils ne veulent pas avoir fait pour rien de grands 
sacrifices, et ils estiment que, s'ils ont une armée qui leur coûte très 



234 REVUE DES DEUX MONDES. 

cher, c'est pour s'en servir. Les occasions, c'est-à-dire les prétextes^ 
ne leur manqueront pas quand ils croiront l'heure sonnée. Une de 
ces occasions a paru s'offrira eux ces jours derniers, ils en ont fait 
énormément de bruit, mais ils s'en sont tenus là. Une bombe a éclate 
à Katchana sur le teiritoire ottoman. Par qui a-t-elle été lancée? Les 
Turcs ont cru que c'était par des révolutionnaires bulgares, ce qui est 
possible, et comme chez eux le premier mouvement se traduit aisément 
par un massacre, ils ont massacré un certain nombre de Bulgares. 
L'impression produite par cette nouvelle en Bulgarie a été immense. 
Le cri : « On assassine nos frères ! » est sorti de toutes les bouches, ou 
plutôt est parti de tous les cœurs. Des démonstrations belliqueuses ont 
été faites dans tout le royaume; le gouvernement a été sommé de 
déclarer la guerre. Le mouvement a été profond et il n'y a pas lieu de 
douter de sa sincérité, mais il est permis de dire qu'il a été aussi 
l'objet de quelque mise en scène. On s'est livré, en Bulgarie, comme 
à une répétition générale de ce qui y arrivera plus sérieusement 
quand le grand jour sera venu. Le roi, qui était absent, a dû rentrer 
à Sofia ; il y a rempli son office ordinaire qui est de calmer l'effer- 
vescence des esprits. N'y a-t-il donc plus rien à craindre? Le danger 
immédiat est sans doute conjuré, mais celui qui résulte de la situation 
générale dans les Balkans est bien loin de l'être. Il ne faudrait qu'une 
étincelle pour tout enflammer. Les passions sont surexcitées, les 
appétits sont aiguisés, les gouvernemens sont attentifs. Jusqu'ici la 
Serbie était restée immobile : elle vient à son tour de déclarer qu'on 
égorgeait ses frères du côté de No\d Bazar et elle crie vengeance 
comme la Bulgarie, avec laquelle on assure d'ailleurs qu'elle a conclu 
une entente. La Grèce seule n'a pas encore bougé, bien qu'on la dise 
aussi d'accord avec la Bulgarie et la Serbie. Il y a partout de l'inquié- 
tude, de l'agitation, de l'attente, — et heureusement aussi quelque cir- 
conspection. 

Pendant ce temps, le ministère ottoman donne le plus fâcheux 
spectacle de faiblesse interne. Dans une situation aussi grave que 
celle que nous venons de décrire, — encore n'avons-nous parlé que des 
difficultés intérieures et il ne faut pas oublier qu'elles se compliquent 
d'une guerre étrangère qui dure trop et se prolonge sans aboutir, — 
il semble que tous les patriotes ottomans devraient ne songer qu'à la 
patrie en danger. Il n'en est pas ainsi : les hgues qui divisent le pays 
et les armées continuent de se livrer à leurs dissensions et se disputent 
dans le sein du gouvernement lui-même. Jamais pays n'a eu un plus 
grand besoin d'un gouvernement fort : le ministèi^ Mouktar est trop 



REVUE. CHRONIQUE. 235 

divisé pour être fort. Il a été formé de personnages considérables, 
mais dont chacun avait des vues différentes de celles de son voisin 
sur la conduite à tenir envers le Comité Union et Progrès, vaincu 
sans doute, mais non pas défait. Tous avaient, disons-nous, des 
vues particulières : il faut faire exception pour Mouktar pacha qui 
paraît bien n'en pas avoir du tout : son glorieux passé sert de cou- 
verture à des passions qu'il ne partage peut-être pas et à des intri- 
gues où il se perd- Aussi a-t-on dit tout de suite qu'il n'était là qu'à 
titre provisoire et serait bientôt remplacé. xMais par qui? Pour lui 
donner un successeur, il faudrait qu'un des deux partis qui se dis- 
putent la direction des affaires eût définitivement prévalu. En 
somme, les uns veulent, sous prétexte de conciUation en face d'un dan- 
ger commun, ménager le Comité Union et Progrès, et nous ne disons 
pas qu'ils aient tout à fait tort : les autres veulent en finir avec le 
Comité et lui arracher ses racines, afin de l'abattre définitivement. 
Ses racines sont les fonctionnaires qu'il a partout et qui, lors des 
élections dernières, ont été, avec la brutalité et le cynisme que l'on 
sait, les instrumens de son iniluence : qui pourrait dire que ceux qui 
veulent s'en débarrasser n'ont pas quelques bonnes raisons pour cela? 
Qu'arrivera-t-il, en effet, si les élections prochaines se font sous les 
mêmes influences et par les mêines procédés que les précédentes ? 
Qu'adviendra-t-il du gouvernement actuel et de la Ligue militaire qui 
l'a fondé ? Un des ministres d'hier n'a-t-il pas dit qu'il attendait le 
moment de demander des comptes à ceux d'aujourd'hui? Ces diver- 
gences dans le gouvernement ont rendu particulièrement délicate la 
situation du ministre de l'intérieur ; aussi, à la difficulté d'en trouver 
un, s'est ajoutée bientôt celle de le conserver ; à peine a-t-il été en 
place qu'il a été impossible de l'y tenir ; Zia pacha est parti le pre- 
mier, puis un second, puis, croyoms-nous, un troisième. Ils étaient 
tous partisans de la manière forte, c'est-à-dire de l'épuration du per- 
sonnel et de la nécessité d'en constituer un nouveau sur le dévoue- 
ment duquel on pût compter. L'homme qui dans le ministère agissait 
le plus fortement en sens opposé était Hussein Hilmi pacha : il vient 
à son tour de démissionner. Son départ peut donner plus d'homogé- 
néité au ministère, mais n'augmentera pas son autorité, car Hilmi 
pacha en avait personnellement plus que ses collègues : son passé 
le recommande et, dans les débats parlementaires qui ont précédé 
la dissolution de la Chambre, il a montré une présence d'esprit, 
un sang-froid, une fermeté qui ont été très remarqués. Nous n'avons 
pas à prendre parti entre ks ministres ottomans et les politiques 



236 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'ils représentent ; leurs perplexités sont naturelles, mais les con- 
séquences en sont funestes. N'a-t-on pas dit qu'il valait mieux avoir 
une mauvaise politique que de n'en avoir aucune? Cela n'est pas 
toujours vrai, car les Jeunes-Turcs avaient une politique qui, étant 
mauvaise, ne leur a pas réussi. Il faut pourtant en avoir une, et c'est 
ce dont le ministère Mouktar pacha paraît incapable. On le savait, 
mais on comptait sur Kiamil : d'après les dernières nouvelles, il refu- 
serait le grand vizirat. S'il persiste dans son refus, la confusion aug- 
mentera encore. 

Qui pourrait s'étonner que M. le comte Berchtold se soit ému de 
tout- cela ? Il ne s'en est pas préoccupé seulement au point de vue au- 
trichien, il l'a fait encore au point de vue européen. L'Autriche a 
sans doute des intérêts politiques importans dans la péninsule balka- 
nique ; elle leur a donné une satisfaction récente par l'annexion de 
l'Herzégovine et de la Bosnie; mais rien n'autorise à mettre en doute 
sa sincérité lorsqu'elle affirme qu'elle veut s'en tenir là, au moins pour 
le moment, et que le maintien du statu quo est le seul but qu'elle se 
propose. En conséquence, M. le comte Berchtold veut aider la Porte, 
directement par ses conseils ou plutôt par ceux de toutes les puis- 
sances, indirectement par ceux que les puissances donneront aussi 
aux États balkaniques. Pour déterminer quels seront ces conseils, 
M. le comte Berchtold invite les puissances à échanger leurs vues et 
n donne par avance un aperçu de ce que sont les siennes, en disant 
qu'il convient d'encourager la Porte dans les voies de la décentra- 
lisation où elle est spontanément entrée après la chute des Jeunes- 
Turcs, et de recommander la modération aux États des Balkans. 

A parler franchement, on a été un peu surpris de l'initiative prise 
par l'Autriche; elle était inattendue, même à Berlin, parait-U. En 
agissant comme il l'a fait, le comte Berchtold a imité le comte, alors 
baron d'iErenthal, qui a procédé à l'annexion de l'Herzégovine et de la 
Bosnie sans s'être entendu avec personne, pas même avec ses alliés; 
mais où l'imitation cesse, c'est dans l'appel qu'il a adressé à toute 
l'Europe pour la convier à se mettre d'accord sur une politique com- 
mune. Cette nouveauté a produit une bonne impression : on a cru 
y démêler que l'Autriche renonçait à jouer un rôle à part, isolé, per- 
sonnel, pour rentrer dans le concert européen. Comment n'aurait-elle 
pas été bien accueillie dans cette attitude nouvelle? Elle devait l'être 
d'autant mieux que la politique qu'elle conseillait était celle de tout 
le monde. Il fallait, bien entendu, l'expliquer d'une manière un peu 
plus précise, car la proposition autrichienne était conçue en termes 



REVUE. CHRONIQUE. 237 

si généraux qu'elle restait un peu vague ; mais ses tendances étaient 
notoirement conformes à celles des autres puissances. Aussi s'est-on 
demandé pourquoi l'Autriche avait jugé utile de donner tant de solen- 
nité à l'expression de sa pensée. L'empereur François-Joseph a même 
ajouté son autorité personnelle, qui est si considérable, à celle de son 
ministre auquel U a choisi ce moment pour décerner une des plus 
hautes décorations dont il dispose. Se présentant avec cette consé- 
cration suprême, la proposition du comte Berchtold devait rencontrer 
auprès de tous les gouvernemens une sérieuse déférence et, en effet, 
ils lui ont fait tous une réponse favorable. Mais, nous le répétons, il 
faut s'expliquer pour être sûr de bien s'ententendre, et c'est la seconde 
phase de l'opération diplomatique dans laquelle on est entré. La troi- 
sième sera remplie par les démarches à faire, s'il y a lieu, auprès de 
la Porte et des États balkaniques. Il ne s'agit pas d'intervention, dit 
l'Autriche; U ne s'agit pas de pression; soit, mais de quoi s'agit-iL 
exactement? L'Autriche déclare qu'elle veut fortifier le gouvernement 
ottoman dans la voie de la décentralisation où U s'est engagé. S'y est-il 
engagé tant que cela? La voie est très longue, très accidentée, elle peut 
conduire très loin. L'exemple de l'Albanie, où elle est obUgée de faire 
des concessions qui créent une véritable autonomie, n'est pas sans 
effrayer la Porte. Ce mot de décentrahsation ne lui dit rien qui vaille. 
Parce quon a trop incliné dans le sens du jacobinisme unitaire, faut-il 
tomber maintenant dans une sorte de fédéralisme? Poussée jusqu'à un 
certain point, la décentralisation peut être la préface de la dislo- 
cation et du démembrement. C'est ce que craint la Porte. Ce que peut 
craindre l'Europe, c'est que l'affaiblissement du pouvoir central ne 
déclanche, ne déchaîne entre les États balkaniques, âprement jaloux 
les uns des autres et tout prêts à se disputer les mêmes territoires, des 
querelles redoutables auxquelles elle ne saurait rester étrangère. Et 
voilà pourquoi, si tout le monde approuve la proposition autrichienne 
au point de départ, on se demande où elle conduira. Ces questions 
n'ont pas encore de réponse ; elles ne peuvent pas en avoir de si tôt. 
Au surplus le comte Berchtold n'est plus à Vienne; il est allé en Rou- 
manie, à Sinaïa, où il est reçu par le roi Charles. La Roumanie n'est 
pas une des grandes puissances auxquelles la proposition autrichienne 
est adressée; mais, par sa situation géographique et par les forces mili- 
taires dont elle dispose, elle peut avoir une influence considérable 
sur certains États balkaniques, notamment sur la Bulgarie. Elle est 
de plus en Orient comme une sentinelle avancée de la Triple alUance. 
Tout donne à croire que le comte Berchtold est allé à Sinaïa avec des 



238 REVUE DES DEUX MONDES. 

intentions précises. Sa démarche est de nature à contribuer au main- 
tien du statu quo oriental, sans qu'il soit besoin pour cela de mettre 
en mouvement l'appareU compliqué du concert européen. 

Dès le retour de M, Poincaré à Paris, la France a adhéré à la pro- 
position autricliienne, comme eUe adhérera à toutes celles qui pourront 
contribuer au maintien de la paix dans les Balkans, ou à son rétablisse- 
ment entre l'Italie et la Porte : mais, naturellement, elle ne fera rien 
sans s'être entendue avec la Russie et l'Angleterre, son alliée et son 
amie. L'intention principale qu'a eue M. Poincaré dans son voyage à 
Saint-Pétersbourg a été, en effet, non pas tant de resserrer l'alliance qui 
n'en avait pas besoin, que d'en régulariser l'exercice qui s'était peut- 
être relâché depuis quelque temps. Ce résultat, s'il est obtenu, aura 
mis plus de clarté dans la situation respective des puissances : il faci- 
litera par là des solutions que personne aujourd'hui ne peut imposer 
et qu'on ne peut dès lors obtenir que grâce à une bonne volonté com- 
mune. On vient de voir, par le tableau dont nous avons rapidement 
esquissé les traits, combien il est désirable que cette bonne volonté 
soit à la fois assez énergique et assez prudente pour parer au mal sans 
risquer de l'aggraver. 

Si la situation de l'Orient intéresse toute l'Europe, celle du Maroc 
nous touche particulièrement et elle est loin d'être rassm-ante : elle est 
d'ailleurs ce que, depuis plusieurs années, nous avons prévu et 
annoncé qu'elle serait inévitablement à la suite de la pohtique où noua 
sommes entrés. Cette politique nous a imposé des obhgations aux- 
(juelles nous devons faire face, puisque nous en avons pris l'enga- 
gement, et, sans plus récriminer sur le passé, ce qui serait désormais 
bien inutile, nous demandons au gouvernement de pourvoir aux 
impérieuses nécessités du présent. La France doit remplir avec 
honneur la tâche qu'elle a revendiquée et que, à la suite de cette reven- 
dication, les puissances lui ont attribuée. Pour cela il est de plus en 
plus manifeste que les troupes dont le général Lyautey dispose ne 
sont pas suffisantes : il faudra en augmenter le nombre et probable- 
ment le doubler. Puisqu'il le faudra, et que personne n'en doute, 
pourquoi ne pas le faire tout de suite? Combien de fois n'avons-nous 
pas entendu critiquer le système des petits paquets q[ui finit par être 
le plus coûteux et le plus onéreux de tous, en même temps qu'il nous 
donne une apparence, — est-ce seulement une apparence? — d'hési- 
tation et de faiblesse ? Allons-nous retomber dans ce système ? Allons- 
nous nous embourber dans cette ornière ? 



CHRONIQUE. 



259 



Il est triste de voir par quelle étrange fatalité les mêmes situations 
■se renouvellent. Nous ne voulions pas aller à Fez ; le gouvernement 
le disait du moins ; il y a été entraîné par l'obligation de sauver les 
Français qui s'y trouvaient. Et cela recommence à Marakech! Nous 
avons maintenant au Maroc plusieurs roguis ou prétendans : le plus 
sérieux de tous est El-Hiba,le fds du terrible Ma-El-Aïnin, qui entraîne 
avec lui toutes les tribus du Sud depuis le Soudan algérien jusqu'à la 
Chaouîa. Nous n'avions pas de forces suffisantes à lui opposer à Mara- 
kech ; U a donc été décidé que la ville serait évacuée par les Euro- 
péens, sage mesure qu'on aurait dû prendre autrefois à Fez et y exé- 
cuter complètement. On l'a bien prise à Marakech, mais l'opération a 
été incomplète. Neuf Français, dont notre consul, M. Maigret, notre 
vice-consul, M. Monge, et un officier supérieur envoyé en missii>n, 
le commandant Verlet-Hanus, sont restés dans la ville : Us croyaient 
avoir le loisir de s'évader et ne Font pas eu, tant les mouvemens 
d'El Hiba ont été rapides. Que sont-ils devenus? On s'est rassuré 
d'abord en disant que notre ami El Glaoni leur avait ouvert un re- 
fuge où Us étaient en pleine sécurité ; El Glaoni avait promis d'ail- 
leurs de ne jamais les livrer à l'ennemi; c'est pourtant ce qu'U s'est 
empressé de faire dès que celui-ci s'est présenté. Faut-U en accuser 
sa bonne foi? Qui sait? Peut-être n'a-t-U pas pu agir autrement. Que 
vouliez-vous qu'U fit contre des forces évidemment supérieures aux 
siennes? Qu'U mourût? Ce n'est pas un héros de GorneUle. Ces grands 
chefs féodaux, comme on aime à les appeler, n'ont pas les sentimens 
d€ chevalerie qu'ont eus autrefois les nôtres. Ils ne considèrent pas 
que leur parole les engage, ni que les devoirs de l'hospitalité les 
obligent jusqu'au point où ils se compromettraient eux-mêmes. Nous 
ne les changerons pas, ils sont ainsi, et nous ne pourrons compter 
sur eux que si nous sommes nous-mêmes les plus forts : alors ils 
seront fidèles. Quoi qu'U en soit, nos malheureux compatriotes sont 
entre les mains d'El Hiba. Il a promis à son tour de les conduire sains et 
saufs à la côte : nous verrons bien ce qu'il en fera. On a pu croire que 
son intérêt serait de nous les rendre pour que nous le laissions tran- 
quille à Marakech pendant un temps plus ou moins long; mais U doit 
compter avec le fanatisme de ses troupes, et ne sera-t-U pas entraîné 
parle sien propre? Nous ne demandions qu'à ne pas l'attaquer, au 
moins pour le moment. Le gouvernenient l'avait décidé ; nous devions 
d'abord consohder notre situation autour de Fez, elle en a grand 
besoin, et nous aurions conquis ensuite peu à peu le reste du pays. 
Mais il aurait fallu pour cela que nos neuf compatriotes parvinssent à 



240 REVUE DES DEUX MONDES. 

s'échapper ou nous fussent rendus. Le général Lyautey a réuni 
des forces pour les dégager, si c'est nécessaire, si c'est possible. 
Qui ne l'en approuverait? Mais, une fois de plus, notre plan se trouve 
changé, et les événemens sont plus forts que notre volonté, plus forts 
surtout que notre prévoyance. Au surplus, El-Hiba n'est nullement 
disposé à faire halte à Marakech, à s'y cantonner et, après avoir 
pris sa part du gâteau, à attendre les événemens : il les provoque 
au contraire, il nous attaque, il cherche à soulever contre nous 
les tribus voisines de la Chaouïa auxquelles le doigt de Dieu n'a 
pas encore montré distinctement de quel côté est la force, et qui 
hésitent. Nous avons confiance dans nos troupes ; elles feront leur 
devoir et leur effort sera heureux ; mais pour que le résultat en 
soit durable, cet effort devra se renouveler plus d'une fois et, si on 
ne les renouvelle pas elles-mêmes par de nouveaux renforts, on leur 
demandera plus qu'il n'est permis d'attendre de la fatigue humaine. 
Entre les intérêts de notre mobilisation qu'il ne doit pas compro- 
mettre et les obligations de notre politique marocaine qu'il doit rem- 
plir, le gouvernement est dans un dilemme redoutable : il faut 
cependant qu'il en sorte à son honneur, et au nôtre, et le temps com- 
mence à presser. 

Pendant qu'il s'écoule, la population joyeuse et désœuvrée de Vichy 
fait fête à Moulai Hafid dont la démission inopportune a encore aug- 
menté nos embarras marocains. Elle s'amuse de lui, mais il semble 
bien que lui-même s'amuse aussi de nous, et, vraiment, nous lui don- 
nons beau jeu. Il va venir à Versailles, à Paris où peut-être il s'amu- 
sera seulement pour lui-même et où on le remarquera moins. Mais 
les reporters lui laisseront-ils un moment de repos ? Il ne manque ni 
de bon sens, ni d'à-propos, ni même quelquefois d'esprit dans les 
conversations auxquelles il se prête. Il a tout l'air satisfait de s'être 
tiré à son avantage, et avec de grosses rentes que nous lui faisons, 
d'une situation pleine pour lui d'angoisses et de dangers. Heureux 
homme en effet ! Qui ne l'envierait? Il a quitté le Maroc et nous y 
restons : nous sommes obligés d'y rester. 

Francis Charmes. 

Le Directeur-Gérant, 
Francis Charmes. 



LA VALLÉE BLEUE 



(1) 



DERNIÈRE PARTIE (2) 



VII. — LA FUGUE 

Assise près de la fenêtre qui donnait sur l'avenue de la 
gare, Marthe Baroney attendait son mari. 

Marthe avait changé de silhouette. Maxime l'avait aisément 
décidée à modifier la forme de son chignon. A la sage coiffure 
de jadis, cheveux relevés sur le front et bouffans, avait succédé 
un énorme chignon à la grecque, avec bouclettes couronnant la 
grosse torsade circulaire et brune qu'éclairaient par endroits de 
petits nœuds de satin rose. Sous ce gracieux échafaudage, on 
voyait d'abord ses yeux, plus vifs, et ses joues un peu creusées. 

Ses doigts, machinalement, maniaient un petit ouvrage de 
laine blanche qui n'avançait guère. 

Il y avait plus de trois heures qu'elle guettait à la fenêtre, 
dans un état nerveux qu'expliquait l'épaississement de sa taille... 
Elle regardait tantôt à droite, vers la ville, tantôt à gauche, 
vers la gare. Il était cinq heures; la nuit approchait. Il pleuvait. 
Il pleuvait, du reste, depuis huit jours, une vilaine pluie qui 
glaçait rien qu'à la contempler à travers les vitres... Et quelle 
boue sur l'avenue ! On venait d'allumer un bec de gaz en face de 
la maison, et ce n'était partout que reflets, sur la chaussée, sur 
les parapluies des passans, sur les capes noires des paysannes et 
là-bas sur l'échiné maigre de ce chien qui court... Pourquoi 

(1) Copyright hy Jacques des Gâchons, 1912. 

(2) Voyez la Revue des 1" et 15 août et du 1=' septembre. 

TOME XI. — 1912. 10 



'^42 REVUE DES DEUX MONDES. 

fallait-il qu'il plût justement un pareil jour ? A mesure que 
l'heure avançait, Marthe Baroney sentait l'anxiété l'envahir. 

Le matin, Maxime était parti de bonne heure, contrairement 
à ses habitudes, et il n'était pas rentré déjeuner. Marthe l'avait 
attendu jusqu'à une heure, puis elle s'était dit que, dans son état, 
qui datait déjà de cinq mois, il convenait de ne pas bouder à la 
nourriture et elle s'était mise à table, toute seule. Maxime avait 
déjà déjeuné dehors, mais, jusqu'à présent, il avait averti sa 
femme. Ce silence la troublait. Depuis quelques jours, Maxime 
n'était plus le même. Il se trouvait, il est vrai, sur le point de 
prendre la plus grave décision: signer l'achat d'une étude; on 
serait fébrile à moins! Marthe se demandait maintenant s'il n'y 
avait pas « autre chose. » La lune de miel avait été délicieuse : 
voyage auxLacs, huit jours à Venise, retour par GenèA^e et le Jura 
avec un Maxime gai, prévenant, parfait. Mais, dès le second mois, 
la jeune femme avait vécu dans la crainte presque quotidienne de 
cette catastrophe que tout le monde s'était fait un devoir de lui 
annoncer. Cependant l'hiver s'avançait, ce premier hivei' loin 
de Paris que Marthe avait tant redouté, et rien ne s'était pro- 
duit, à peine quelques sautes d'humeur. Et puis voilà que tout 
à coup, sans rien dire, Maxime ne rentrait pas déjeuner. 

Marthe, parfois, se levait brusquement pour appuyer son 
front à la vitre et mieux voir un passant, mais bientôt elle se 
rasseyait. Ce n'était pas Maxime. Elle l'eut reconnu tout de suite, 
à son allure qui n'était celle d'aucun autre homme de la ville. 
Ce n'était pas Maxime. 

Gomme dans beaucoup de petites villes, l'avenue de la gare, 
à La Châtre, tracée en pleins champs, était encore à demi 
déserte. Les terrains avaient été vendus par lots irréguliers et 
l'on avait commencé à construire de tous les côtés à la fois. Si 
bien que l'on voyait à la file de grandes maisons bourgeoises, 
des terrains vagues, des jardinets, de belles villas, des chantiers 
et de modestes demeures d'ouvriers raisonnables et soucieux 
seulement du' bien-être de leur ménage. 

Maître Bourin, possesseur de deux emplacemens, en avait 
donné un à sa fille, et sur ce terrain Jérôme Baroney édifiait la 
très moderne villa que devait habiter, l'an prochain, son propre 
ménage et celui de Maxime. En attendant, partagé entre Epi- 
range et La IJhàtre, notre architecte continuait de coucher chez la 
tante Anna. Maxime et sa femme avaient loué un premier étage 



LA VALLÉE BLEUE. 243 

dans une maison de cette même avenue de la i>are et à peu de 
distance de leur nid futur. 

De la fenêtre près de laquelle se tenait Marthe, on voyait la 
ûiçade de la nouvelle villa. Jérôme Baroney avait mené ronde- 
ment cette construction, et l'on avait pu poser le toit avant le 
cœur de l'hiver. Aussi, malgré un horrible mois de février, con- 
tinuait-on de travailler et cela avait été une des distractions de 
Maxime. Il avait imposé à son père toute sorte d'excentricités 
empruntées au <( modem style » des expositions d'avant-garde. 
M. Bourin avait voulu donner quelques prudens conseils. Il avait 
été fort mal re(:u. Maxime, depuis son mariage, comme si cet 
événement l'avait fait monter en grade et lui avait procuré 
toutes les qualités qui lui faisaient auparavant défaut, traitait 
son beau-père d'égal à égal et n'admettait aucune immixtion 
dans ses affaires personnelles. M. liourin comptait bien prendre 
sa revanche lorsque son gendre, une fois notaire, viendrait lui 
demander des instructions. Maître (Jenou, chez qui Maxime fai- 
sait un stage, avait cru devoir aviser son collègue Bourin de l'in- 
suffisance professionnelle de Maxime, mais maître Bourin l'avait 
pris de haut : 

— N'ayez crainte. Je serai toujours là! 

Et il y avait dans le propos une telle assurance, une telle 
autorité qu'on le répéta et qu'il contribua à affermir la situation 
du futur notaire. On avait dans le pays une telle confiance en 
M° Bourin que, sur cette unique déclaration du beau-père, on 
eût été prêt à confier ses intérêts au gendre. Mais avant d'en- 
traîner les autres, le notaire de Saint-Chartier se persuadait lui- 
même. Il faisait de sa propre rectitude comme l'apanage de 
toute sa famille. Son gendre serait un bon notaire : ainsi en 
avait-il décidé. 

« Vous connaissez Sarront de Chàteauroux, aurait-il pu dire 
à M" Genou- s'il avait eu l'habitude de développer ses opinions. 
Il n'y a pas dans le département d'officier ministériel plus strict, 
plus soucieux d'accomplir ses devoirs jusqu'au bout, dùt-il en 
pàtir. Eh bien ! Sarront, l'intègre, l'austère Sarront a débuté 
par les pires sottises. A dix-huit ans, il a fait du violon. Il s'amu- 
sait à arracher les cordons de sonnettes. Une nuit il a été 
remplacer le drapeau de la préfecture par le grand polichinelle 
du bazar et porter la pancarte d'une sage-femme au-dessus d'un 
pensionnat de demoiselles. Et tout cela se passait dans la ville 



244 REVUE DES DEUX MONDES. 

aième où il exerce aujourd'hui. Maxime au moins a commi.'^ 
.ses fredaines à Paris, c'est-à-dire presque dans une autre pla- 
nète. » 

M" Bourin connaissait ces détails et il était prêt à assumer 
les responsabilités, car il savait que ce serait lui, qui les pre- 
mières années au moins, dirigerait l'étude de son gendre. 

Maxime avait senti tout cela, car il n'était rien moins que 
sot; mais son intelligence, consciente de son ignorance des 
affaires, se drapait d'orgueil. C'est ainsi qu'il s'était dit qu'il 
frapperait l'imagination de la ville en habitant la plus « amu- 
sante maison » de La Châtre. 

Et Jérôme Baroncy, à son habitude, avait suivi le caprice de 
son fils et il édifiait consciencieusement la villa la plus baroque 
du monde. Les badauds poussaient chaque jour une pointe vers 
la gare pour assister aux progrès de ce chef-d'œuvre du mauvais 
goût. Trois auvens, surmontant l'entrée personnelle, celle de 
l'étude et l'entrée de service, se rejoignaient en pente douce en 
un unique toit, coiffé de trois clochetons en forme de bonnet de 
clown, celui du milieu plus petit que les deux autres, tous trois 
habillés de briques multicolores. Le bleu dominait le reste de la 
construction, turquoise et saphir assez heureusement associés et 
dessinant les plus gais motifs. 

— Je veux être un notaire rigolo ! avait dit Maxime à son 
père. Le matin, je recevrai en pyjama bleu Nattier. Cela se 
mariera délicieusement avec les blouses de la Vallée Bleue. 

Rolande, qui retrouvait son frère dans ces extravagances, 
avait beaucoup ri, et Jérôme s'était incliné... 

Dans le crépuscule, gênée par la pluie et la lueur blafarde 
du bec de gaz, Marthe regardait « sa maison » qu'elle ne par- 
venait pas à aimer. Elle n'avait jamais osé faire la moindre 
observation à Maxime. Elle professait pour son mari la plus 
fiévreuse admiration. 11 avait sur tout de si originales théories! 
Il éclipsait si aisément tous les hommes de la ville, jeunes ou 
âgés! Cette maison bleue, c'était une boutade de plus. Il n'y 
avait qu'à applaudir, il n'y avait qu'à sourire. Marthe ne sou- 
riait pas. Cette villa tapageuse ne réalisait pas du tout la maison 
qu'elle avait rêvé d'habiter. Sans être d'une modestie exagérée, 
elle ne se plaisait pas à attirer les regards sur elle. Elle aurait 
voulu abriter son amour dans une de ces vieilles maisons telles 
qu'on en voit encore à La Châtre, retirées au fond de leur cour 



LA VALLÉE BLEUE. 2415 

l»rivée. Le rez-de-chaussée eût été en partie consacré à l'étude cl 
le premier réservé à la vie de famille. Mais Maxime avait voulu 
(( sa » maison, (( éclatante comme une afliche de Cappiello, » 
une (c maison-réclame » et qui le dispenserait de faire « un tas 
de démarches assommantes net grâce à laquelle « la clientèle dou- 
blerait en moins d'un an, » et Marthe en était tombée d'accord. 
Mais lorsqu'elle était seule, comme ce soir, toutes les cri- 
tiques qu'on faisait de la villa lui revenaient à la mémoire. 
M'"'" Grenouillou, la femme de l'avoué, avait dit entre haut et 
bas : 

— C'est la maison d'un saltimbanque. 

La vénérée M"'" Pinard, fille, mère et veuve de notaires, avail 
refusé de laisser discuter le sujet devant elle. Les deux mains 
en avant, elle s'était écriée : 

— Mesdames, je vous en prie, en lui prêtant notre attention, 
nous ferions un succès à ce qui n'est qu'un vulgaire scandale ! 

On avait aussi rapporté à Marthe le mot d'une jeune femme 
dont la conduite n'était point irréprochable : 

— On ne s'ennuiera pas dans cette baraque-là ! Ce ne sera 
sans doute pas le temple de la fortune : ce sera peut-être la 
maison des bonnes fortunes. Le beau Maxime y amènera ses 
petite amies de Paris. Je ne désespère pas d'aller pendre la 
crémaillère. 

Personne ne prenait la construction au sérieux, pas même 
Jérôme Baroney, qui y travaillait certes, mais sans enthousiasme. 
Marthe souffrait de cette indifférence et de ces sarcasmes, mais 
son mari n'avait qu'à paraître et tout son dépit s'évanouissait. 
La jeune femme adorait Maxime, sa silhouette élégante, ses 
gestes plaisans, ses mains soignées, ses regards brusques, sa 
conversation impétueuse, narquoise, sans réplique! 

Six heures ! Il ne rentrait toujours pas. Décidément quelque 
chose d'anormal se passait. Elle ne pouvait pas rester dans cet 
état d'incertitude. Il fallait aviser. Une dernière fois, elle se 
pencha vers la rue. Il pleuvait toujours. La maison bleue aux 
trois clochetons tricolores était piteuse, lamentable. Mais, devant 
elle, une silhouette drapée dans un vaste caoutchouc surgit. 
Marthe ouvrit précipitamment la fenêtre et cria de toutes ses 
forces : 

— Père ! père ! montez donc ! 

Jérôme, que le bec de gaz éblouissait, mit sa main au-dessus 



246 REVUE DES DEUX MONDES. 

de ses lunettes, puis d'un signe, il montra qu'il avait entendu 
et compris. 

— Père, où est Maxime.!^ demanda Marthe d'une voix trem- 
blante dès que son beau-père fut entré. 

— Gomment! oii est Maxime^ 

— Il est parti à neuf heures et demie ce matin. Il n'est pas 
rentré déjeuner. Voici la nuit, alors, n'est-cepas.»^ je m'inquiète. 
Il ne lui est rien arrivé, j'espère... 

— Rien que je sache. Il m'a serré la main au chantier à 
Épirange, vers dix heures... Ah! sapristi de sapristi!... 

— Mon Dieu, qu'est-ce qu'il ya.!^... 

— Je suis le dernier des pauvres d'esprit. 

Jérôme se frappa le front, puis se mit à fouiller dans ses 
poches : 

— J'ai une lettre pour vous. 

— Une lettre.!^ 

— Oui, Maxime, qui avait l'air très pressé, m'a remis cette 
enveloppe en me priant de vous la donner à midi, en passant 
devant chez vous. Et je l'ai complètement oubliée. J'espère que 
cela n'était pas grave. Sans doute un rendez-vous imprévu... 

Pendant que Jérôme se maudissait, s'excusait, se rassurait, 
Marthe avait ouvert la lettre. Toute blanche, la bouche close, 
les yeux fixes, elle la relut deux fois, puis écartant les bras-, 
elle tomba comme une masse sur le tapis, sa tête glissant le long 
d'un fauteuil. Cela fut si imprévu pour Jérôme qu'il n'eut pas le 
temps d'arrêter la chute. Les mains tremblantes, il jeta sur un 
meuble son chapeau, sa serviette et se précipita pour relever la 
jeune femme. Il la souleva avec précaution, la déposa sur un 
canapé, puis il appela. La domestique, mise au courant, apporta 
une serviette et du vinaigre. Tandis qu'elle donnait ses soins à 
sa maîtresse, Jérôme ramassa la lettre qui était restée à terre et 
il lut : 

(( Ma chère Marthe, 

« J'étouffe ici. J'ai besoin de prendre l'air de Paris. Arrangez- 
vous, le père et toi, pour que ma petite fugue ne fasse pas trop 
de bruit dans Landerneau. Non, décidément, je ne me vois pas 
encore notaire ici. Je ne suis pas mùr. Ce que je fais est peut- 
être idiot. Mais tu t'y attendais tellement (cela se lisait en toutes 
lettres sur ton front) que je n'ai pu résister à te donner raison. 



LA VALLÉE BLEUE. 247 

Combien je resterai de temps absent? Je n'en sais rien. Cela 
dépendra des circonstances. Il faut suivre son destin. Je ne te 
laisse pas seule, en somme. Tu as ton père, le mien et les gens 
de Filaine. Et puis, tu vas avoir un marmot. J'avoue que la per- 
spective ne me souriait qu'à moitié. Tu t'es trop pressée. Je ne 
sais pas du tout mon rôle et je ferai meilleure figure de loin 
qu'à côté du berceau. 

(( Voilà. 

(( Ça m'a pris tout d'un coup, hier ou avant-hier, en lisant une 
lettre de Rolande. Et puis vraiment, tu sais, il pleut trop ici 
cette année. 

(( Ne me juge pas trop sévèrement. Je reviendrai peut-être 
plus vite que je ne le crois moi-même. 

«Le baiser d'un évadé qui n'oubliera pas qu'il a une gentille 
petite femme en^ province. 

« Max. » 

A mesure que Jérôme avançait dans sa lecture, ses traits 
s'altéraient. Des larmes lui venaient aux yeux. Il dut enlever ses 
lunettes. Son fils l'avait habitué à toutes les sottises, aux plus 
folles inconséquences, mais la série semblait clôturée depuis le 
mariage. Et voilà qu'au contraire Maxime commettait l'acte le 
plus méchant, le plus lâche. Il abandonnait, après quelques mois 
de ménage, sa femme sur le point de devenir mère. Une grande 
bouffée de colère l'envahit, et ses poings se durcirent. 

— Le mauvais drôle ! le mauvais drôle ! murmura-t-il 
tandis que Marthe, tirée de sa syncope, laissait couler silen- 
cieusement ses larmes le long de ses joues. Oh! c'est trop 
vilain, trop vilain! Ce n'est pas sérieux, ni définitif. Nous 
allons lui écrire. Il regrette peut-être déjà son coup de tête. 
Nous allons lui écrire ! 11 faudra bien qu'il revienne... 

Marthe n'avait pas encore la force de prononcer une parole, 
mais de la tête, elle nia, elle nia obstinément l'efficacité de ce 
pauvre moyen. Alors Jérôme se tut. Au milieu du guéridon où 
il l'avait jetée, la lettre dont le pli n'avait pas été eiïacé se 
redressait à demi, comme vivante, gouailleuse, abjecte. 

Jérôme avait envie de la déchirer, de la détruire. Marthe 
résistait à la tentation de se lever pour la toucher encore, pour 
la relire une troisième fois. Elle ne voulait retenir qu'une 
phrase : « Je reviendrai peut-être plus vite que je ne le crois 



248 REVUE DES DEUX MONDES. 

moi-môme ! » Elle s'y raccrochait comme à un suprême espoir. 
Maxime reviendrait. Il reviendrait de lui-même, sans en être 
prié. Maxime allait revenir. Et le cauchemar serait fini. « Je 
reviendrai peut-être plus vite que je ne crois moi-même. » Une 
rafale d'eau frappa soudain les vitres. Jérôme et Marthe se sou- 
vinrent ensemble du mot de Maxime : <( Il pleut trop ici cette 
année! » Quelle excuse misérable! Ainsi, c'était tout ce 
qu'il avait trouvé. La peur d'une signature irrévocable, l'appré- 
hension de la paternité, ce n'était rien en face de ce fait : Il 
pleut trop cette année, ici! Que lui importait l'amour d'une 
femme, le manquement à la parole donnée à un notaire, le 
scandale inévitable de ce brusque départ? Il pleuvait trop ici 
cette année ! 

Jérôme, arrêté devant la fenêtre, regardait, écoutait tomber 
cette pluie qui avait fait de son fils un pleutre, un homme 
déloyal : 

— C'est un misérable! prononça-t-il à mi-voix. 
Le mot fit sursauter Marthe. 

— Non, père, dit-elle, c'est un faible, un enfant... 

— Oui, un enfant, c'est la vérité, un être qui ne voit dans la 
vie que l'amusement passager, pour qui les récréations et les 
vacances sont la grande affaire et qui ne veut plus rentrer en 
classe. Un enfant, certes, mais de la pire espèce et qui me fait 
honte. Ah! ma pauvre petite Marthe, c'est pour votre malheur 
que vous avez épousé ce monstre. 

— Je ne regrette rien, dit lentement la jeuncî femme... Je 
m'attendais à souffrir. J'en souffre moins... Et puis, il reviendra. 
Il l'a promis. Il ne pourra pas faire autrement. Comme il sera 
beau, le jour de son retour! Comme j'oublierai tout l,e méchant 
passé!... Non, père, ne me plaignez pas ; je ne regrette rien... 

Marthe se berçait de paroles vaines, d'espoirs impossibles. 
Jérôme ne voulait pas se laisser convaincre. Au lieu d'essayer 
de consoler la malheureuse, il s'ancrait dans l'amertume, et il 
répétait machinalement : 

— C'est un misérable ! C'est un misérable ! 

Alors Marthe Baroney se remit à pleurer à grands sanglots 
qui la secouaient toute. Et devant la douleur de sa belle-fille 
excitée par sa propre maladresse, Jérôme restait tout hébété, les 
bras ballans, incapable de trouver les mots convenables, et 
furieux maintenant contre lui autant que contre Maxime. Ccpen- 



LA VALLÉE BLEUE. 249 

dant, il fallait, coûte que coûte, rompre ce silence dont il voyait 
bien que Marthe soullrait. 11 chercha dans son pauvre cerveau 
vidé ce qu'il pourrait bien dire. 11 n'aboutit qu'à cette piteuse 
question ; 

— Et maintenant, qu'allez-vous faire .►^ Qu'allons-nous faire .^ 
Marthe considéra, à travers ses pleurs, ce géant dont les 

muscles restaient inemployés et qui se penchait vers elle, pan- 
telante, comme pour puiser des forces. Et il lui vint cette pensée 
(|u'il n'était aussi qu'un grand enfant, travailleur lui, mais pas 
beaucoup plus prévoyant que ce fils dont il blâmait les actions 
incohérentes. Alors elle lui répondit : 

— Ce que je vais faire .!^ Oh! je vais me coucher, je suis 
brisée. Je rétléchirai demain. Quanta vous, père... 

Elle hésita h poursuivre. Jérôme l'encouragea. Il avait tant 
besoin qu'on le conseillât!... Marthe se rappelait quel réconfort 
lui avait apporté Gabriel Baroney dès le début du drame dont 
la fuite de Maxime était un épisode logique, prévu. Elle lui 
était reconnaissante de sa rude franchise d'alors. Il ne l'avait 
point convaincue, mais il l'avait instruite. Il y a des mots qui 
sont des semences. Pour les avioir entendus un jour propice, on 
reste toute sa vie sous leur heureuse influence. Marthe aurait 
voulu que Jérôme profitât de l'expérience de son frère. 

— Si vous alliez voir l'oncle Gabriel... 

— Gabriel? répéta Jérôme. Oui, peut-être... Il voit plus 
clair que moi dans toutes ces histoires-là... 

Tout en regagnant Saint-Ghartier dans la voiture que le baron 
avait laissée à sa disposition et qui l'attendait à l'hôtel Descosses, 
Jérôme Baroney, enfoui dans le capuchon de son manteau, arra- 
cha de son cœur ses dernières illusions. Jamais il n'avait ressenti 
pareil écrasement. Et ce n'était certainement pas la tante Anna 
qui allait lui porter secours. Car il demeurait seul des hôtes 
d'été du Chàteau-Neuf. Rolande et sa mère avaient quitté le 
Berry depuis une quinzaine, emmenant avec elles le baron 
Malard. La jeune fille avait résolu de guider Louis-Napoléon 
dans ses achats modernes pour l'aménagement pratique du 
château. C'était le prétexte officiel, pour la galerie. Son inten- 
tion véritable était de se montrer au baron dans toute sa gloire 
parisienne et d'achever sa conquête... Et la maison de la tante 
Anna s'était vidée. AEpirange, en l'absence du baron, Jérôme 
travaillait seul. Il ne restait plus que Maxime qui venait, de 



2o0 REVUE DES DEUX MONDES. 

temps à autre, voir les progrès de sa villa. Et Maxime partait à 
son tour. Il avait mis la clef sous la porte comme un rasta- 
quouère qui, après avoir « bluffé » quelques mois, n'attend 
même pas la livraison de ses commandes pour aller exercer 
ailleurs ses déplorables aptitudes à se moquer d'autrui. 

Jérôme était loin d'approuver les projets « cavaliers » de 
Rolande. Il vivait trop en dehors du mouvement mondain pour 
se rendre compte que ses procédés, sans être d'un usage géné- 
ral, étaient assez répandus. Il espérait et redoutait tout à la fois 
l'échec de sa fille. Il était de la vieille école qui refusait à la 
poule la permission de chanter avant le coq. Mais il eût été ravi 
de voir le baron devenir son gendre. Il eût eu ainsi un enfant 
de son élection et de sa race, si singulièrement dénaturée chez 
Maxime, ce pantin, et même chez Rolande, honnête, certes, 
mais d'un snobisme gênant. 

Il n'y avait pas jusqu'à sa femme, la pâle Fanny, dont 
Jérôme n'eût pas su dire, à cet instant, si elle avait rempli tout 
son devoir. N'aurait-elle pas dû, en l'absence perpétuelle et 
forcée du chef de famille, assumer davantage la direction du 
foyer .!^ Qu'avait-elle fait de son fils, de sa fille ."> Où allaient-ils, 
ainsi, tous, à la dérive.!^ 

Jamais le pauvre homme n'avait aussi nettement regardé la 
réalité. Son vêtement ruisselant ne détonnait pas au milieu 
de ces réflexions démoralisantes... Et lui-même, Jérôme Baroney, 
à quoi aboutissait sa vie éreintante ? A cet échouement chez la 
tante Anna et à l'absurde édification d'une villa baroque oii 
aucun des siens ni lui-même n'habiterait jamais. 

(( C'est ma juste punition, murmurait-il entre ses dents. (3n 
n'a pas idée de faire les quatre volontés d'un sauteur sous pré- 
texte qu'il est votre fils... Ah ! si c'était à recommencer! Quelle 
vie ! quelle vie ! » 

Les tantes Anna et Malvina achevaient de diner quand il 
arriva au Chàteau-Neuf. 

— Ah bien ! par exemple, Jérôme, s'écria la tante Anna, je 
te croyais bien perdu ou noyé. Noyé, oui, noyé, plutôt. Quel 
temps! Ce n'est pas de la pluie qu'il faudrait en février. Non, ce 
n'est pas de la pluie... Mais le vent a tourné ce' soir... Il fera 
peut-être beau demain. 

— Beau.-^ interrompit Jérôme, sans réfléchir, ça m'étonne- 
rai t. 



LA VALLÉE BLEUE. 251 

Tout on parlant, il fourrageait dans son courrier, en gros 
tas près de son couvert. Il reconnut l'écriture de Rolande. 
Laissant de côté les papiers d'affaires et les journaux, il ouvrit 
la lettre de sa fille. Rolande aimait à écrire. Jamais Jérôme 
n'était aussi bien renseigné sur la vie quotidienne de sa famille 
que lorsqu'il s'en trouvait éloigné. Rolande ne lui faisait 
grâce d'aucun détail. Et Jérôme lisait ces lettres avec soin, 
dévotement. 

(c Mon cher petit papa, disait la lettre du jour, nous allons 
bien, tous les trois. Car le baron est notre fidèle caniche. Il ne 
nous quitte que pour le sommeil réparateur qu'il prend dans le 
petit hôtel (( saint-sulpicien » que lui a conseillé l'oncle Gabriel. 
Drôle d'idée! Il a une fortune à se mieux loger, même la nuit. 
Mais il est têtu et ne veut pas démordre de son auberge, sous 
prétexte qu'il y a trouvé un bon lit. Sentiment de vieux 
garçon. Pour presque tout le reste, il nous obéit au doigt et à 
l'œil. Expositions de toutes sortes, séances de musique, répéti- 
tions, thés artistiques, — la fureur de cet hiver, — il absorbe 
tout avec la bonne grâce de ces ours qu'on rencontre aux carre- 
fours avec un anneau dans le nez et qui dansent au son du 
tambourin. Je n'ai pas besoin de te dire, cher papa, que je 
trouve mon ours, notre ours, car ton nom revient à chaque 
instant dans nos conversations, que je trouve notre « ours, >» 
dis-jc, très bien léché. Il est un peu fermé pour la musique, 
mais il m'a promis de s'ouvrir à Carmen. Il en est encore à 
Carmen! Ah! ça ne sera pas une sinécure, si je l'épouse. Je 
dis si, car, en somme, rien n'est moins certain. Mais, tu 
me connais, si mes projets ratent, j'en ai d'autres en réserve. 
Je ne sais pas quel effet je lui produis dans le décor de 
Paris, — car, tu sais, là, vraiment, il n'y a que Paris : la pro- 
vince n'existe pas ! — mais à moi, il ne me paraît pas du tout à 
son avantage. D'abord, il ne sait pas s'habiller. Pour nous faire 
honneur, il est allé dans je sais quel grand magasin, et en une 
petite demi-heure i^il nous l'a avoué !) il a acheté un habit, un 
complet jaquette, un pardessus et deux chapeaux... Sans com- 
mentaires, n'est-ce pas.!^ Mais à qui, mon Dieu! vais-je parler de 
l'art de se parer pour plaire .^ Je vois mon cher papa rire der- 
rière ses lunettes et dans sa barbe. Allons ! je n'ai rien dit et 
puis l'habit ne fait pas le moine. Dans les présentations, il s'in- 
génie, cela n'est pas douteux. Parfois, je remarque des goutte- 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

lettes autour de son front : la couronne du martyre. Et j'ai con- 
science qu'il me maudit, tout bas. Tant pis. Je fais mon devoir. 
Part à deux. Je ne l'épouserai que s'il me cède à Paris comme, 
je lui céderai sur ses terres. Je ne veux pas me faire épouser 
pour un temps. Je tiens à un mariage définitif. 

« N'est-ce pas que j'ai raison.!^ Ne fais pas lire celte lettre à 
Maxime; il me trouverait antédiluvienne. 

(( D'ailleurs, je n'ai pas l'intention saugrenue d'amener 
M. Malard à épouser mes idées. Chacun les siennes... et les 
troupeaux d'Epirange seront bien gardés. Son homme en litté- 
rature, c'est Balzac. Je lui ai assuré qu'il était mort; il m'a sou- 
tenu qu'il n'en était rien et qu'il se portait môme beaucoup 
mieux que tous mes (c auteurs faisandés; » il prétend qu'il voit 
les vers grouiller en marge. Il va un peu loin, mais, tout de 
même, j'avoue que ma littérature préférée n'est pas des plus 
saines. Est-ce qu'il m'aurait convertie .^ Déjà ! Ce serait vraiment 
drôle. 

<( D'ailleurs, elles sont défendables, les idées [arrêtées de 
cet honnête campagnard, Berrichon pur sang! Il n'est pas élo- 
quent, il est mieux que cela, il est contagieux, si l'on peut dire. 
Ses gestes, ses regards, ses sursauts, ses sourires sont tellement 
spontanés, tellement sincères, qu'ils donnent tout de suite à ré- 
lléchir et qu'on en oublie, du coup, ses propres raisonnemens. Il 
ne rai.sonne pas, lui, il a une sorte d'instinct supérieur qui le 
guide avec une précision déroutante. En politique, en art, en 
littérature, en musique, en tout, il divise les gens en deux 
camps : d'un côté les anarchistes, de l'autre les conserva- 
teurs. Il y a entre les deux une sorte de champ de manœuvre 
où s'essayent les hésitans. « C'est du battage, prétend-il, le 
soir ils couchent à droite, ou à gauche. » Il est vrai qu'il fait 
entrer un tas de choses dans son conservatisme. D'un seul 
mot, il définit le rôle de chaque armée; l'une détruit, l'autre 
construit. Ce n'est pas plus difficile que cela... D'ailleurs, pas 
pessimiste pour un sou ! Il assure que de tout le théâtre nou- 
veau, il restera « une coupe de poudre d'esprit, » que le reste, 
l'action, les personnages étant inexistans s'en iront en fumée. 
Sévère ! 

« Sa plus terrible qualité, a mon point de vue, c'est la fidé- 
lité. Vendredi, il a glissé à la poste une lettre qu'il avait mis 
plus d'une heure à écrire. Or, il n'y a pas deux personnes sur 



LA VALLÉE BLEUE. 2o3 

lerre à qui le baron puisse écrire aussi copieusement. Il n'y en 
a qu'une... C'est couru î... Alors quoi.^*... » 

— Alors quoi? répéta machinalement Jérôme, c'est un brave 
homme, lui ! Je n'en ai jamais douté une minute. Il n'épousera 
pas Rolande! Et Rolande est assez fine pour commencer à le 
deviner. C'est dommage, en somme. II aurait fait quelque chose 
de ma fille. 

Il lut tout haut la fin de la lettre où Rolande décrivait genti- 
ment, pour la tante Anna, une exposition de dentelles, et où elle 
s'informait de la santé de chacun. 

Après diner, il dépouilla son courrier, fort chargé, y répon- 
dit, ce qui le conduisit jusqu'aux environs de onze heures. Quand 
il put enfin réfléchir à la situation créée par la fugue de son fils, 
il se trouva tellement fatigué, si déprimé, qu'il alla se jeter sur 
son lit. 

Le lendemain, Jérôme se réveilla tout courbaturé, plus dés- 
emparé encore que la veille. Il eût voulu mettre tout de suite à 
exécution son projet de visite à Filaine; mais, ne sachant dans 
quelle partie du domaine il trouverait son frère, il résolut 
d'attendre l'heure du déjeuner. Gabriel le lui avait souvent 
répété : « Ton couvert est toujours mis à ma table, tu n'as qu'à 
entrer sans frapper. » Mais l'heure du déjeuner le surprenait 
toujours sur un des chantiers, et il préférait diner au Chàteau- 
neuf où les conversations consistaient en une série d'onoma- 
topées reposantes et où il avait, sous la main, ses paperasses, 
ses plans et... son lit. Aussi s'était-on habitué peu à peu, chez 
les (jabriel, à ne plus voir du tout le morose architecte. Mais on 
ne l'y oubliait pas. 

Il se mit donc en route ce matin-là à tout hasard, persuadé 
qu'il serait le bienvenu. Il prit par le chemin de rigneraie,et, à 
travers champs, jusqu'à la ferme. Le vent avait chassé les 
Jîuages. Le soleil, pour la première fois de l'année, venait jeter 
un coup d'oeil sur son domaine... Février, c'est le réveil de la 
terre, elle aspire à secouer la torpeur hivernale : les jours 
allongent. Les abeilles, qui devinent tout, sont sorties en même 
temps et les voici qui s'élancent, joyeuses, vers les chatons des 
noisetiers. Dans les terres saines, on commence à semer \g6 
avoines. Ailleurs, on laboure pour les semailles de printemps. 
C'est, de tous côtés, comme une fièvre de travail. Jérôme sentait 
vaguement cette bonne agitation. Il n'y participait point. En 



2oi REVUE DES DEUX MONDES. 

traversant la ferme de Filaine, il rencontra Etienne qui vint lui 
serrer la main : 

— Il nous est né deux poulains, celte nuit! 

— Bravo! dit Jérôme, que la nouvelle ne toucha guère. 
Enfin, il arriva dans la propriété. Il aperçut, au loin, les petites 

Solange et Gabrielle qui, coude à coude, se promenaient, sage- 
ment, sous les tilleuls dépouillés, serrées dans leurs manteaux. 
Des oiseaux, dans les arbres, fêtaient la venue prochaine des beaux 
jours. Le long de la terrasse de Filaine, un homme s'avançait len- 
tement, à pas réguliers. Armé d'un long balai de bruyère, il des- 
sinait tantôt vers sa droite et tantôt vers sa gauche, le large 
geste du parfait cantonnier. Arrivé au bout de sa tâche, il revint 
sur ses pas, à la recherche de la moindre brindille, fignolant dans 
les encognures, et entre les dalles. Il était si attentif à son travail 
que Jérôme put s'avancer jusqu'à lui sans être vu et s'arrêter 
pour le contempler et aussi pour ne point le troubler. C'était 
Gabriel Baroney. Ouand il eut achevé son labeur, il s'appuya sur 
son balai comme sur une crosse, s'épongea le front et jeta autour 
de lui un regard satisfait. C'est à ce moment qu'il aperçut son frère : 

— Ah! bravo! s'écria-t-il tout de suite, tu viens déjeuner... 
Brielle, Soso! allez dire à maman d'ajouter le couvert du tonton 
prodigue. 

Les deux fillettes vinrent embrasser l'oncle Jérôme, puis 
coururent faire leur commission. 

Jérôme promenait sa main sur sa longue barbe et regardait 
son frère. Il finit par manifester son étonnement, le calme de 
Gabriel faisant un tel contraste avec sa propre agitation : 

■ — Alors, lu balaies! 

— Mais oui! Et ce n'est pas une corvée, je t'assure ! Balayer 
est une de mes plus grandes joies sur terre... 

— Il est certain que tu avais l'air véritablement heureux !... 

— Quand je balaie, mon cher Jérôme, il me semble que je 
remplis un office sacré. Je songe qu'il y a au même instant des 
milliers et des milliers de gens qui font comme moi. Grâce à 
nous la Terre reste présentable. Nous sommes les humbles fonc- 
tionnaires de la propreté universelle... Au fond, n'exagérons 
rien, je n'en pense pas si long d'ordinaire. Mais, balayer est 
pour moi l'exercice le plus tonique. Tout le corps y participe et, 
comme il n'est pas pénible, l'esprit peut se livrer en même 
temps à sa petite gymnastique. Tu devrais en essayer... 



LA VALLÉE BLEUE. 255 

— Moi? balayer! et quoi?, et où? 

— C'est justement là que réside peut-être la sagesse : tou- 
jours se garder, par le monde, un coin à balayer! 

Jérôme Baroney n'avait pas l'air convaincu. Il se forçait à 
rire des propos de son frère. 

— Ah! mon pauvre Gabriel, il s'agit bien de balayer et de 
rire ! Il se passe des choses épouvantables. 

Et d'une voix saccadée, il raconta la scène à laquelle il avait 
assisté la veille, il résuma la lettre éhontée de Maxime et peu à 
peu, la colère l'emportant sur la prudence, il cria tout son res- 
sentiment contre son fils, toute sa rancœur, toute sa douleur de 
traîner une vie absurde. 

Gabriel le laissa dire ; ne parvenant pas à lui faire baisser 
le ton, il l'entraîna doucement dans le parc, ne cherchant pas à 
l'interrompre, conscient du soulagement que ce Ilot de paroles 
pouvait procurer au pauvre homme. 

Gabriel Baroney connaissait toutes les récentes fantaisies de 
Maxime. La nouvelle de l'escapade le peina sans le surprendre. 
N'avait-il pas tout prévu, n'avait-il pas averti Marthe des suites 
probables de cette malheureuse aventure de leur amour? Il ne 
dit rien de tout cela. Jérôme finirait peut-être par se rendre 
compte de son perpétuel aveuglement. Appartenait-il h Gabriel de 
donner une leçon à son aine? Aussi bien n'était-il plus temps! 

— Que faire? Que faire? répétait Jérôme. 

— Rien! répondit nettement son frère. Maxime n'est pas un 
homme à se laisser mener de force. Et c'est la pauvre Marthe 
qui a sans doute raison : il reviendra, il ne peut pas ne pas 
revenir. Seulement, à mon avis, il faut faire en sortq qu'il 
n'aggrave pas la situation. Avec quel argent va-t-il vivre à Paris? 

— Pour moi, il va aller se faire héberger par sa mère! 

— Tu crois? Mon Dieu, c'est, en somme, ce qui peut arriver 
de moins fâcheux! Et s'il en est ainsi, mes craintes s'éva- 
nouissent... 

— Quelles craintes ? 

— Puisqu'elles sont évanouies! Et puis, tu me connais, je 
vais chercher midi à quatorze heures... 

Ce que Gabriel redoutait, et qu'il ne voulut pas avouer à 
Jérôme, c'est que Maxime ne dilapidât la dot de Marthe. 

— En résumé, continua Gabriel Baroney, ne rien créer d'ir- 
révocable entre les deux jeunes époux. Gronder doucement le 



236 REVUE DES DEUX MO?sDES. 

fugitif, non pas tant de son départ que du procédé qu'il a 
cru devoir employer. Peindre Marthe résignée, courageuse, 
confiante... Oui, mais j'y songe. Bourin ne verra peut-être pas 
cela du même œil... 

— Bourin agira comme il lui conviendra, s'écria Jérôme. El 
s'il se fâche, il aura rudement raison... 

— Eh ! parbleu ! je n'en disconviens pas, mais il ne serait 
pas mauvais que tu allasses toi-même l'avertir... 

— Charmante perspective... 

A moins que Maxime n'ait poussé la gentil hommerie jusqu'à 
lui écrire, à lui aussi. 

— Ah ! cette lettre à sa femme ! On n'a donc plus de cœur 
aujourd'hui P 

— C'est très mal porté. Mais c'est une maladie passagère, 
une mode :... sous ce vernis d'indiiîérence dont la jeunesse d'au- 
jourd'lmi se badigeonne, les hommes restent à peu près nor- 
maux. Il suffira d'un choc pour briser ce misérable enduit... 
Allons déjeuner, veux-tu ? Après, nous irons ensemble chez 
Bourin. 

— Avec toi ! Ah ! tant mieux ! 

A ce cri du cœur, on eût pu croire que ce qui ennuyait le 
plus Jérôme Baroney, c'était, non pas l'événement lui-même, la 
fuite de Maxime, mais les mille conséquences qui allaient l'as- 
saillir personnellement. Gabriel connaissait son frère et savait 
qu'il ignorait l'art de montrer ses bons sentimens aussi bien 
que l'art de cacher ses mouvemens de mauvaise humeur. 

Huit jours plus tard, Jérôme Baroney surveillait, à Epirange, 
le déchargement des poutres de fer qu'il avait résolu de substi- 
tuer, de loin en loin, aux poutres de bois. Deux gendarmes h 
l'écart faisaient les cent pas. Les ouvriers charpentiers étaient 
en grève à La Châtre, l'équipe d'Epirange, en dépit de son 
contrat, avait abandonné brusquement le travail. Jérôme, habitué 
à ces gentillesses, avait embauché des ouvriers agricoles pour le 
déchargement et la mise en place des poutres qu'on venait de 
livrer. Cette décision avait été fort mal accueillie, et Jérôme 
avait reçu une lettre de menaces qui lui avait permis de faire 
appel à la force armée et de porter plainte. Comme il avait l'ha- 
bitude de bien traiter les hommes qu'il employait, il prétendait 
être payé de retour. Il ht avertir qu'il ne reprendrait aucun des 



LA VALLEE BLEUE. ZO i 

« ouvriers déserteurs. » Et en attendant la nouvelle équipe, il 
se servait de jeunes gaillards des champs, contens de jouer un 
bon tour aux « feignans de la ville. » 

Grâce à ses préoccupations d'architecte, Jérôme oubliait ses 
soucis de père de famille. La seule résolution qu'il eût prise au 
sujet de Maxime fut de cesser jusqu'à nouvel ordre la con- 
struction de la villa baroque. Il lui semblait impossible que son 
fils, après cet esclandre, habitât jamais sous un toit aussi 
voyant. De ce côté, la grève favorisa ses desseins. 

Et, de nouveau, il se donnait tout à Epirange, passant les 
journées entières dans son atelier, avec le dessinateur et le 
vérificateur. Les soirées étaient consacrées aux affaires de Paris 
qui lui procuraient de constans soucis. De telle sorte que ses nuits 
s'en ressentaient souvent et que, certains lendemains, il avait 
de la peine à assembler ses idées et à prendre les décisions 
nécessaires. 

Une après-midi, les lunettes posées près de lui, un vieux 
chapeau de paille sur la tête, les bras écartés, il était aplati en 
travers de la grande table ; ses yeux tout près d'un plan détaillé 
du futur premier étage du château d'Epirange se fermaient dt 
fatigue. La porte s'ouvrit familièrement. 

— C'est vous, François.^ dit l'architecte croyant avoir affaire 
au jeune dessinateur. 

Comme personne ne répondait, il leva la tète, se laissa glisser 
de sa grande chaise et s'écria : 

— Ah ! par exemple ! quelle bonne surprise ! 

C'était le baron qu'on n'attendait pas avant une quinzaine. 

— Oui, c'est moi, ce n'est que moi, dit Malard dont tout le 
visage marquait le contentement de se retrouver en face de son 
bon compagnon. Je suis rentré, il y a une demi-heure ! Je suis' 
descendu à Nohant-Vic et venu à pied, pour me réchauffer. 

— Vous aviez assez de Paris, hein.!^... 

— Je l'avoue. Ces dames ont été charmantes, du reste... 
Elles vont très bien. M*'^ Rolande est faite pour vivre à Paris, 
rien c[u'à Paris. Elle y a meilleure mine qu'ici. C'est invraisem- 
blable. C'est sa nature. Moi, j'aime mieux mes arbres, mes bou- 
quins et mes bonshommes en bois vermoulu... 

Après un court silence, le baron, taquinant sa barbe et 
regardant autour de lui, ajouta : 

— Je puis aussi vous donner des nouvelles de votre fils. 

ïOME \i. — 1912. 17 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Ah ! vous avez des nouvelles... 

— Oui, je l'ai rencontré, aux Folies-Bergère... 

— Ahl aux Folies-Bergère. 

— Il n'était pas seul... 

— Ah ! il n'était pas seul.»^... 

Jérôme haussait les épaules, gêné et, sans s'en douter, répé- 
tait les mots à la façon de la tante Anna. Malard toussait par 
contenance. Ils n'étaient bavards ni l'un ni l'autre; tout de 
même, le baron était surpris du laconisme de Jérôme. 

— Et sa femme .^ demanda-t-il. 

— Le mieux du monde ! 

A cette réponse banale, l'étonnement de Malard s'accrut. 
Jérôme, les lunettes quittées, se frottait le visage, pétrissait le 
globe de ses yeux clos. Peut-être cherchait-il quelque chose à 
dire, quelque détail à donner sur la fugue de son lils, sur l'état 
de Marthe ; mais rien ne venait. Tout à coup, ses mains tom- 
bèrent et découvrirent sa face altérée. Comme il avait changé 
en quelques jours ! Malard eut envie de lui crier : (( Qu'est-ce 
que vous avez ? Vous êtes malade ? » Il se retint. D'ailleurs 
Jérôme, après ces minutes d'égarement, retrouvait ses esprits: 

— Venez voir où nous en sommes, dit-il. Ah ! nous n'avons 
pas perdu notre temps ici, malgré les syndicalistes, anarchistes 
et autres fumistes.... Les sous-sols sont achevés. JNous avons 
posé les poutres et les solives. Ça ne se raconte pas. Venez sur 
les lieux. 

Et Jérôme Baroney entraîna le baron Malard vers le château... 
Le baron hésita un instant, puis les poings dans ses poches, 
comme un homme qui renonce momentanément à ses projets, 
il emboîta le pas rapide de son architecte. 

Certes, il brûlait de revoir les travaux. Mais le lendemain, il 
ne parut pas sur le chantier. Il alla d'abord à Filaine. Jérôme 
l'inquiétait. Cette indifférence à l'égard des siens, ce regard 
mort, n'étaient pas naturels. 

— Ces ravages ne m'ont pas échappé, dit Gabriel. Sa froi- 
deur n'est qu'en surface. La vérité est qu'il n'est pas habitué à 
cumuler les soucis de nature aussi différente. Et comme il n'a 
jamais employé qu'un moyen de se consoler et de conjurer le 
sort contraire: travailler davantage; alors, il se tue. Il veille 
tous les soirs. Il met les bouchées triples. Il se laisse de plus en 
plus reprendre par son cabinet de Paris. 



LA VALLÉE BLEUE. 259 

— Il faudrait le lui faire céder. 

— Travaillons-y, mais ce sera d'autant plus malaisé qu'il 
nous jettera son devoir dans les jambes. La clientèle de La 
Châtre, que j'avais fait miroiter à ses yeux, continue à le 
bouder. 

— Il peut bien s'en passer. Il a de quoi faire ici, que diable ! 
Puis ils échangèrent d'aigres propos au sujet de Maxime : 

— Ah! c'est du joli. 

— Il ira loin, de ce pas-là ! 

De Filaine, Malard se fit conduire à La Châtre. Il avait abso- 
lument besoin de voir Marthe, de lui dire son opinion sur la 
fugue de son mari. Dès qu'ils furent seuls» dans le petit salon 
où se tenait la jeune femme, Marthe fondit en larmes, et Malard, 
troublé, ne savait plus pourquoi il s'était résolu à faire cette 
démarche. Mais il comprit bientôt que Marthe ne pleurait pas 
seulement de chagrin, mais aussi, un peu, d'anxiété et presque 
de joie. N'était-il pas l'homme qui pouvait avoir vu son mari, 
l'homme qui lui avait peut-être parlé ? 

— M. Jérôme, madame, m'a dit que vous étiez forte et 
brave. 

— Je ne sais pas, monsieur. Le présent est affreux, mais il 
y a l'avenir. 

Le baron Malard n'était pas un grand clerc en condoléances, 
ni en encouragement. Il regardait cette jeune femme vêtue d'un 
kimono bleu à grands ramages, entourée d'objets futiles, grès, 
statuettes, tableautins d'humoristes, et qu'on avait abandonnée, 
qui vivait toute seule sans perdre l'espoir. Et il songeait à son 
amie, à lui, à Suzanne Miroir qui avait dû souffrir elle aussi, 
qu'il avait été sur le point de c( planter là, » et qui avait en lui 
toute confiance. 

« Lâcheté, lâcheté, » murmurait-il, et il revoyait le beau 
Maxime, en habit, la boutonnière fleurie, le chapeau enfoncé 
jusqu'aux oreilles, dans une loge de concert, tournant le dos à 
la scène et savourant du bout d'une paille une boisson glacée, 
tandis que sa compagne, une danseuse de bouis-bouis, com- 
mune, mais célèbre, bavardait avec de jeunes fêtards, installés 
dans la loge voisine. Les quelques mots grossiers qu'il avait 
entendus au passage avaient suffi à sa curiosité. « Lâcheté! » 

Marthe, à cet instant, pensa aussi à Maxime. Elle ne pouvait 
plus ne pas en parler. 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Vous avez VU mon mari? demanda-t-elle. 

— Oui, je l'ai vu. 

— Il allait bien ? 

— Il allait bien. 

Que pouvait-il dire de plus, le pauvre Malard.^ 

— Et Rolande .►* Comment va-t-elle.»^ 

— Très bien. 

— Vous deviez rentrer plus tard. 

— - Oui, je me suis tout à coup ravisé. Cette arrivée de 
Maxime à Paris... ?sous sommes des gens de province, nous 
autres, la ville ne nous vaut rien. C'est une vraie chance que 
vous habitiez en Berry. A Paris, vous seriez deux fois plus 
malheureuse. 

— Je vous remercie, monsieur Malard, dit Marthe, les yeux 
toujours brouillés de pleurs. Vous êtes bon, vous. 

— Oh! je suis bon, je suis bon, ronchonna le baron. Ce 
n'est pas encore démontré. J'ai bien failli commettre une vilaine 
action. 

— Oh! 

— Oui, madame, oui. ' 

Alors à l'aide de petites phrases hachées, — il n'était pas bon 
avocat surtout de ses propres causes, — il raconta sa liaison avec 
Suzanne Miroir, son arrangement égoïste : Suzanne continuant 
sa vie médiocre et lui se prélassant dans sa grande maison. Sou- 
dain, l'arrivée de Rolande, sa cavalière franchise qui le met 
à l'aise, l'enthousiasme de la jeune fille pour le château, et 
puis, pourquoi ne pas l'avouer. '^ ses avances non douteuses... 
Enfin, il est épris! Et il part pour Paris, il mène trois semaines 
•« une vie idiote au milieu de pantins qui le stupéfient. » Et 
comme conclusion, l'arrivée de Maxime... 

— Ah! nous sommes de jolis cocos, nous autres, les hommes. 
Nous arrangeons notre vie, avec l'une, avec l'autre.. . 

VA la colère, mêlée à sa timidité naturelle, congestionnait 
son visage. Marthe, les mains jointes, considérait cet homme 
qu'elle connaissait à peine et qui lui faisait en ce moment tant 
de mal et tant de bien. Les mains jointes, elle laissait tomber 
par moment une larme qui faisait une tache sombre sur son 
clair costume. 

— Oui, oui, de jolis cocos! Les femmes sont meilleures 
•fjue nous... 



LA VALLÉE BLEUE. 261 

Et l'on sentait que, dans son ressentiment, il pensait autant 
à Maxime qu'à lui-même. Il n'avait trouvé que cela pour expri- 
mer sa sympathie : se montrer à Marthe clans un rôle d'une 
vilenie égale à celle de Maxime, et puis tout à coup faire éclater 
son repentir comme s'il était avant-coureur de celui du mari 
volage. 

— Oui, madame, voilà quelle a été ma vie à moi, pas bien 
propre comme vous voyez. Mais, Dieu merci, tout a une lin. Je 
n'épouserai pas Rolande. De ce pas, je vais demander à Suzanne 
Miroir si elle veut être ma femme, oui, ma femme. Et ce sera 
une bonne femme, vous verrez!... 



Vni. — LE PRINTEMPS DANS LA VALLEE BLEUE 

Marthe avait donné à sa fille le nom de Marie-Paule, en sou- 
venir de son père et de sa mère. Tout s'était normalement 
passé, sauf que Maxime n'avait assisté ni à la naissance, ni au 
baptême. M"'*' Jérôme Baroney et Rolande, après trois jours 
passés près de la jeune femme, étaient reparties enthousiasmées 
par la toute petite. 

Marthe avait quitt(' La Châtre. Sa chambre de jeune fille 
lui avait été rendue. Il n'y avait eu qu'à ajouter un berceau. 

Les rideaux du lit et des fenêtres, le papier, les chaises, tout 
était uniformément de cretonne blanche à minuscules et innom- 
brables bouquets bleus noués d'une faveur, l^e tapis était une 
moquette à fond bleu. Une étagère d'acajou supportait une ran- 
gée de livres à couverture rouge : les prix de Marthe. Sur la 
cheminée, quelques menus objets en peluche, des coquillages, 
la photographie de M'"'' Bourin, et au milieu, sous un globe, 
une douzaine d'oiseaux des lies, empaillés, les uns en sage bro- 
chette, les autres le bec ouvert, comme figés en plein chant. 

Aux murs, étaient accrochées quelques gravures sentimen- 
tales : « la mort du canari, » (( la veuve du marin, » et un por- 
trait à l'aquarelle de la grand'mère de Marthe qui ressemblait à 
l'impératrice Eugénie. 

Marthe avait retrouvé le calme dans cette solitude et dans 
tout ce doux passé qu'évoquaient autour d'elle les objets et les 
images. Elle était redevenue Marthe Bourin. Dans un lit de 
mousseline blanche dormait sa nouvelle poupée. Quel sommeil 
calme ! Gomme les cheveux à petites boucles dorées étaient 



262 REVUE DES DEUX MONDES. 

fins et les sourcils bien dessinés! Marthe adorait sa nouvelle 
poupée, cette gentille Marie-Paule, « Paulette, Paulinette, 
Linette, Nénette, » qui bientôt aura un an. 

Un an déjà ! Quel grand personnage ce sera dans six semaines. 
Marthe souriait à sa chambre de jeune fille, aux oiseaux des îles, 
aux fleurettes bleues qui l'entouraient, à sa mignonne fillette 
dont les petits poings à fossettes faisaient deux taches roses sur 
la couverture de laine blanche. Elle souriait et cependant un 
souvenir tout à coup lui traversait l'esprit, le souvenir de la 
Grande Salle où, de génération en génération, les Baroney de 
Filaine élevaient leurs enfans, la Grande Salle imposante avec le 
lit monté sur l'estrade, avec les vastes fenêtres sur le parc et sur 
la vallée. Ce n'était pas Etienne seulement qu'elle évoquait dans 
ce décor, mais Gabriel Baroney, Madeleine, tous les enfans. 
Comme elle aurait été choyée, entourée, aimée ! on se serait 
disputé pour la relayer près de sa fille. Etienne eût été bon, 
Madeleine prévoyante, Gabriel gai. Les petites Solange et Brielle 
auraient dit, l'une : 

— Alors, Paulinette est notre nièce, à nous, bien à nous. 
Comme c'est amusant! 

Et l'autre : 

— 11 me semble que j'aime encore plus Marthe depuis que, 
grâce à elle, nous sommes des petites tantines. 

A cette évocation, des larmes brouillèrent les yeux de 
Marthe et elle ne vit plus rien, ni la Grande Salle de Filaine, 
ni sa chambre de jeune fille, tapissée de cretonne, elle ne vit 
plus que son abandon. 

Mais, vite, elle essuya ses larmes; elle entendait son père qui 
montait. Maître Bourin n'avait pas changé. Il avait toujours ses 
cheveux de jais, son teint bistré et son assurance. Ce fut du 
moins ainsi qu'il se présenta devant sa fille; mais on sentait 
que sa démarche et son sourire étaient un peu contraints. Sous 
son masque professionnel, maître Bourin avait tout de même 
vieilli : 

— Bonjour, mes petites filles ! 

— Bonjour, papa. 

On sait que M. Bourin n'est point loquace ; il se retirerait 
donc après avoir embrassé sa fille sur le front et fait, en se. 
penchant sur le berceau, une courte grimace sympathique, s'il 
n'avait quelque chose à savoir. Il y a deux jours, Marthe a reçu 



LA VALLÉE BLEUE. 263 

une lettre de Maxime. Une sorte de pudeur mêlée de sourde 
inquiétude l'avait empêché de s'informer de son contenu. Au- 
jourd'hui, il avait besoin de savoir. Il convenait que Marthe le 
comprit. Elle n'y manqua pas. Elle savait si bien déchiffrer le 
grimoire des attitudes de son père ! 

— C'est toujours la même chose, tu sais, du côté de Maxime, 
dit-elle simplement. 

— Ah ! 

— Oui. Son dernier billet, en réponse à une longue lettre 
de moi, disait simplement que sa cure n'était pas terminée, qu'il 
avait encore besoin de quelques mois de traitement. 

— Quelques mois ! Ah ! ah ! 

— C'est son expression habituelle. Je compte par jour, par 
minute! lui, il compte par mois. Quinze mois, déjà, qu'il nous 
a quittés... 

— Il ne doit plus savoir comment revenir... Tu verras qu'il 
faudra qu'on aille le chercher ? 

— Je suis prête! 

— Non ! pas de nouvelles émotions. L'enfant a été sauvé, il 
s'agit de ne plus compromettre sa santé... Ton mari reviendra 
quand bon lui semblera. 

Et maître Bourin songeait qu'en France on a beau faire tous 
les matins une loi nouvelle, la morale s'y trouve de moins en 
moins protégée. Ah! s'il disposait du pouvoir ! M° Bourin serait 
le plus froid, le plus rigide des tyrans. Il y aurait moins de 
lois, elles seraient très simples, mais personne ne s'y pourrait 
soustraire impunément. On s'habituerait vite à obéir à ce code- 
là I La fugue de Maxime aurait été impossible. Et tout'îe monde 
s'en porterait mieux, à commencer par le coupable, en train 
de se ruiner la santé... 

C'était la vérité. Maxime se surmenait. Sa situation fausse 
avait éloigné de lui les amis de son père et jusqu'aux prêteurs 
auxquels il avait eu si souvent recours. M'' Bourin en savait, 
sur ce sujet, plus long qu'il n'en disait à Marthe. Il avait sa 
police. 

Profondément émue de l'abandon de la jeune maman et de 
la pauvre petite, M"'« Jérôme, — ou plutôt Rolande qui menait 
désormais la barque, — avait signifié à Maxime d'avoir à se 
■ préoccuper de son logement et de ses repas. Rolande ne vou- 
lait plus vivre auprès d'un « tel être. » 



264 REVUE DES DEUX MONDES. 

Maxime avait pris son parti de sa mise en quarantaine. La 
vie de famille, d'ailleurs, le « rasait » de plus en plus. Il envoya 
à sa sœur une carte de remerciement et loua une élégante gar- 
çonnière meublée, en rez-de-chaussée, rue Gardinet, près du 
parc Monceau, dans la maison môme de Liane des Etangs, la 
danseuse excentrique qu'il avait aidé jadis à lancer, et qu'après 
son année d'exil, il avait retrouvée quasi célèbre et solidement 
entretenue... Maxime n'était point de ces <( empaillés » qui se 
verraient déshonorés s'ils profitaient des bonnes grâces d'une 
jolie femme dont ils ne payent pas le loyer et le couturier. Mais 
s'il ne se croyait pas obligé de subvenir aux besoins de son 
amie, il lui fallait tout de même faire figure. Devant les diffi- 
cultés imprévues des emprunts, il se mit a jouer avec frénésie, 
ce qui n'avança pas ses affaires. Tout à fait mis à sec un après- 
midi d'Auteuil, il alla voir un de ses amis, directeur commer- 
cial d'une maison d'automobiles qui l'embaucha sur l'heure, 
avec ce double rôle à remplir : parler et faire parler de la 
marque à tous propos, dans les salons, les journaux, les romans ; 
puis négocier des achats, dans le monde qu'il pouvait fré- 
quenter, au théâtre et au pesage. Un grand journal d'informa- 
tions photographiques s'étant fondé, il y entra comme reporter 
mondain et déploya tout de suite une rare adresse pour déni- 
cher les potins sensationnels, recueillir et amplifier les opinions 
des gens notoires sur les événemens de la veille. Dans ces deux 
« métiers » bien modernes, il subit de cuisantes rebuffades qui 
assouplirent un peu son caractère. Et il passait l'éponge sur ses 
petites misères et sur les graves inconséquences de sa vie en se 
disant fièrement : <( Je travaille ! » 

Travailler, pour lui, c'était, avant tout, se remuer, passer 
d'un milieu dans un autre, parler, rire, s'élancer vers un but 
qui fuit sans cesse, et il n'y a qu'à Paris qu'on puisse trouver à 
Iravaillei- de la sorte ! 

M^ Bourin, qui connaissait cette évolution, en eût peut-être 
bien auguré pour l'avenir, pour le lointain avenir, s'il n'avait 
senti en même temps tout ce que cette existence comportait de 
factice. Maxime avait cessé d'être un oisif parce qu'il lui fallait 
quelque argent, mais cet argent, il le gagnait sans ordre, par 
à-coups. Son labeur n'avait ni grandeur, ni noblesse. Même en 
« travaillant » il restait un irrégulier, un amateur. 

Et de plus, il s'éreintait. Il n'était plus que l'ombre du beau 



LA VALLÉE BLEUE. 265 

Maxime de jadis, mais une ombre élégante, raflinée même et 
qui ne passait nulle part inaperçue. 

Son père, — et c'est tout dire, — en fut frappé pendant le 
voyage qu'il lit à Paris, au printemps de cette nouvelle année, 
pour régler définitivement la cession de son cabinet. Et Jérôme 
en informa Gabriel sur le quai même de la gare de La Châtre. 

— Il a une sale mine. 

— Ah! s'il pouvait tomber malade, s'écria Gabriel, il serait 
peut-être sauvé. 

— Il n'en est pas là. Il s'use, simplement. 

— Et il ne t'a rien dit de particulier.^ 

— Non. Il était pressé. Il avait trente-six choses à faire dans 
.sa matinée. Nous avons causé en taxi-auto. 

— En taxi-auto! Ah! pauvres pères d'aujourd'hui qui sont 
obligés de faire des scènes à leurs enfans en taxi-auto. 

Les deux Baroney étaient sur la place de la gare. Ils hési- 
tèrent un instant devant une des voitures de ville. 

— Allons à pied jusque chez Descosses .^ proposa Gabriel, 
puisque le baron doit t'y prendre. 

— Si tu veux. 

Il n'avait pas été facile de décider Jérôme à vendre son 
<-abinet : il avait résisté pendant des mois et chaque fois qu'il 
allait à Paris, Gabriel et Malard craignaient qu'il ne revînt pas. 
Malard, qui s'attachait de plus en plus à Jérôme lil n'avait pas 
épousé sa fille, mais il était devenu un peu son fils tout de 
même), imagina de le mettre au pied du mur en lui faisant 
signer un traité en règle l'attachant pour dix ans à Epirange. 
Gabriel vint à la rescousse et démontra magistralement que la 
vente de son cabinet de Paris lui procurerait un capital qu'il 
avait tort de laisser mutiler d'année en année. Jérôme ne 
répondit rien et partit. C'était de ce voyage-là qu'il revenait. 

Gabriel passa son bras dans le bras de Jérôme et ils descen- 
dirent l'avenue de la gare. Jérôme était plus grand, mais il se 
voûtait et paraissait de la même taille que Gabriel, bien campé 
surses jambes nerveuses, le torse droit, la tê;:e plantée d'aplomb. 
Plusieurs fois des passans les saluèrent. Gabriel répondait, de 
îa main ou d'un bonjour familier. Jérôme, engoncé dans son 
pardessus, soulevait son chapeau, machinalement, ne voyait 
rien, n'entendait rien. 

Ils passèrent ainsi devant la maison bçiroque sans que son 



266 REVUE DES DEUX MONDES. 

architecte y prit garde. Mais Gabriel y jeta un regard à la 
dérobée. Ah! le lamentable spectacle! Les échafaudages l'en- 
touraient toujours, longues perches fichées en terre avec une 
figure d'arbres morts. Dans le jardin qui n'avait pu être tracé, 
ce n'était que plâtras, gravats, pierres inemployées, tas de terre 
et vieilles planches. Les vitres des fenêtres n'avaient jamais été 
débarbouillées de leurs souillures. A la place du perron, qui 
n'avait point été construit, l'escalier provisoire, en bois, s'était 
écroulé, et les liserons commençaient de grimper entre les dé- 
combres pour en atténuer la désolation. Si bien que cette mai- 
son aux vives couleurs et sans seuil avait l'air d'une folle qui 
agite des oripeaux et ne sait plus parler, ou encore de quelqu'une 
de ces vieilles femmes si laborieusement fardées qu'on ne voit 
plus d'elles que le fard. La jeunesse même de la maison avait 
l'air truquée. 

(( Les choses comme les gens doivent savoir vieillir, se 
disait Gabriel Baroney. Qu'est-ce donc que ces constructions 
d'aujourd'hui qui prétendent à l'éternelle jeunesse et au rire 
quotidien. La maison, c'est le vêtement de la famille. Elle doit 
se plier à toutes les réjouissances, certes, et ne pas montrer un 
front trop morose; mais elle doit savoir pleurer aussi. C'est 
notre amie : jamais elle ne reste indifférente. La maison ima- 
ginée par Maxime n'a pas d'âme : c'est à cause d'elle que les 
cliens que j'avais annoncés à Jérôme se sont enfuis. 

Jérôme avait un pas lourd, fatigué. Sans le vouloir, sans 
même qu'il s'en aperçût, il s'appuyait sur le bras de son cadet. 
Gabriel en fut tout à coup ému. Qu'avait-il donc comme cela à 
philosopher tandis que son frère soufTrait ."' 

— Et toi, Jérôme. Tes affaires.^ Où en es-tu? 

— C'est fini. J'ai tout vendu. 

— Tu n'as pas l'air content. Voyons, c'est pourtant ce que 
tu désirais ? 

— Sans doute. 

— Ça n'a pas été tout seul ? 

— Si! oh! si. Seulement, je me suis fait rouler. Et par 
deux blancs-becs encore! Deux petits messieurs à qui j'ai tout 
appris, sauf l'usage de la reconnaissance. Sous prétexte que je 
ne suis plus sur place {^our garder la clientèle, ils me 
dépouillent. 

— C'est une façon de parler.!^ 



LA VALLÉE BLEUE. 26T 

— Ils m'ont oflert exactement la moitié de ce que valait mon 
cabinet. Ali! on sait faire, aujourd'hui, et même refaire! Il est 
vrai que ce n'est pas un bien joli cadeau que je leur aban- 
donne... Ah! le sale métier!... 

Jérôme avait de la rancune dans la voix. On sentait qu'il ne 
disait pas tout ce qu'il avait sur le cœur. 

— Allons, allons, lui dit son frère doucement, tout ça, c'est 
mort, Dieu merci! quand, au contraire, cela aurait pu te tuer. 

— Je n'en vaux guère mieux. 

— Ce n'est pas l'avis de Malard. Il me disait, encore hier, 
combien tu avais changé, et à ton avantage, depuis un an. Des 
nuances, qu'il a très bien saisies. 

— C'est un brave garçon, et que j'aime bien. 

— Et maintenant que te voilà débarrassé de la correspon- 
dance de Paris, tu vas rajeunir tous les matins. 

— Non. Je suis au bout de mon rouleau ! 

— Quelle idée! 

— Et puis, quoi ! c'est parfait. J'ai rempli mon rôle. J'ai 
subvenu aux besoins d'une femme : un grand flémard de fils m'a 
tiré des carottes jusqu'à vingt-cinq ans; et j'ai doté ma fille. De 
la vente de mon cabinet, je n'ai pas gardé un sou pour moi. 
Pour avoir la paix, je leur ai tout laissé, ainsi d'ailleurs que 
tout ce que je possédais d'argent et de titres. Je suis liquidé. 
Des honoraires d'Epirange, je ferai deux parts : l'une payera 
ma pension chez Anna ; je placerai l'autre sur la tète de ma 
petite-fille. Jusqu'à ma dernière minute, je travaillerai pour les 
autres. C'est notre devoir à nous, et je ne me plains pas de cela. 
Il est plus agréable de donner que de recevoir... Ah! je t'as- 
sure qu'on n'a rien fait pour me retenir à Paris! Je suis au 
rancart ! Est-ce qu'on garde les vieilles coques de noix quan<l 
on les a vidées .'^ Fanny, elle, est restée en otage. Rolande a 
encore besoin d'elle pour quelques mois ou quelques années... 
Et puis ce sera son tour d'aller crever dans son coin... C'est 
charmant, la vie! 

Jérôme se tut. Gabriel laissa passer quelques instans, puis : 

— Pauvre vieux! Tu es fatigué de ton voyage. Demain, tu 
verras moins triste. Et qui sait? ce soir peut-être ! Nous voici 
arrivés. Tu auras à faire toute la journée, probablement. A cinq 
heures, je t'enverrai la jument. Tu viendras diner à Filaine. 
C'est dit.!^ Moi, je vais rentrer par les prés et les champs pour 



268 REVUE DES DEUX MONDES. 

voir si nous aurons du perdreau cette année. J'ai bien peur que 
les pluies de février n'aient gâté les couvées... 

Si février est le réveil de la terre, avril est sa splendide 
renaissance. Ici, ce sont les légumes : les carottes aux feuilles 
en dentelle, les salades toujours pressées d'être bonnes à man- 
ger, les choux si fiers d'élever sur un piédestal le trésor bleu 
de leurs robustes feuilles, les oignons, les poireaux à la sil- 
houette exotique, l'ail, l'échalote poussent à qui mieux mieux. 
Les artichauts ressuscitent. Et voilà les blés qui verdissent. II 
est temps de les sarcler, d'enlever de leur beau domaine, qui 
doit être exempt de toute tache, les chardons gourmands. Les 
avoines déjà cachent le sol. On sème les betteraves. On plante 
les pommes de terre. 

Des beuglemens plaintifs partent d'une ferme. Gabriel 
hocha la tête : 

— On est en retard chez les Pàcault. 

C'est qu'à Filaine on a depuis huit jours lâché les bêtes. Il 
ne reste sous le toit que les mères vaches avec les tout 
jeunes veaux qui ont besoin d'une nourriture plus substan- 
tielle et qui craignent le froid du matin et les giboulées. Mais 
toute la jeunesse des étables est partie pour les prairies. Quel 
étonnement d'abord pour les nouveaux venus et, vite, quelle 
joie! Quelles gambades, quelles courses folles, quelles lourdes 
cabrioles sur ce merveilleux tapis vert! Et ce jeune soleil qui 
les salue! Et ce grand air qui les enivre. Eh oui! vraiment, 
avril est un beau mois pour les herbes, pour les bêtes... 

(( Et pour les gens, donc! ajoute Gabriel Baroney serrant 
dans son poing son bâton à lanière de cuir ! Vive Dieu ! l'année 
s'annonce bien. La terre, notre grande nourrice, a les mamelles 
gonflées. Quel beau lait pour ses poupons les hommes ! On a 
beau lui être infidèle, elle ne connaît pas la rancune. Toujours 
la première au rendez-vous, elle absout, elle sourit et se donne. 
Qu'il fait bon vivre! » 

Il était maintenant sur Filaine. Penché sur une barrière, il 
assista aux manœuvres des jeunes poulains. Ils se mettent en 
tas d'un côté du pré et tout à coup, comme à un signal, ils 
piquent une charge jusqu'à l'autre bout. 

— Des jarrets, mes petits, faites-vous des jarrets. 

Mais voici qu'il fronce le sourcil. A gauche sous le chêne, 
quelle est cette grande tache brune? N'est-ce pas une des 



LA VALLÉE BLEUE. 269 

jumens du domaine? Gabriel pousse le « barreau, » le cœur 
battant, s'approche de Ragotte, car c'est Ragotte, il la reconnaît 
h son pied blanc; Ragotte ou son cadavre... Il n'est plus qu'à 
dix pas. Ragotte est étendue sur le flanc les pattes raides, le cou 
tendu. Le maître de Filaine s'arrête. Il frappe du talon. Aussitôt 
l'oreille de Ragotte remue doucement. Ragotte ne se lève pas, 
mais Ragotte écoute. Eh! parbleu! elle n'est point morte! au 
contraire, elle est si heureuse d'être vautrée dans l'herbe que 
même de sentir son maitre tout près d'elle ne l'émeut pas. D'ail- 
leurs Gabriel Baroney n'insiste point, il est rassuré. Il retourne 
sur ses pas en sifflotant une marche joyeuse... 

Il va s'engager dans la large « traîne )> qui borde le domaine 
au couchant, lorsqu'une jeune voix qui chante attire son atten- 
tion. Il se tient coi un moment, cherchant à deviner qui 
s'avance ainsi à sa rencontre. La voix est jolie, fraîche avec un 
fond de mélancolie qui se devine au rythme plus lent qu'il ne 
conviendrait. L'air, une chanson de nourrice, dévoile que c'est 
une maman qui promène son enfant. Un petit grincement se 
fait entendre : la maman pousse une voiture de bébé. D'ail- 
leurs tout l'équipage débouche là-bas du chemin qui vient de 
Saint-Chartier. C'est Marthe Baroney seule avec sa petite Marie- 
Paule. Les paroles maintenant sont plus distinctes : 

Quand ils fuient sur la colline 
Mes agneaux voulurent danser. 

Au son, au son, d'ia cornemuse 
Ils se mirent à danser. 

Ils se sont pris par la patte 
Et se sont rais à danser, 

11 n'y eut qu'la mère moutonnière 
Qui ne voulut pas danser. 

Gabriel est resté caché. Bien lui en a pris, car voici un 
autre personnage. Il surgit du chemin d'en face qui dévale de 
Kilaine : Etienne, un Etienne surpris, hésitant, timide, mais qui 
tout de même aborde Marthe, qui lui tend la main. 

Gabriel Baroney se retire à reculons, singulièrement ému : 

« Les pauvres enfans ! prononce-t-il tout bas. Est-ce moi 

qui les ai séparés.^ Est-ce par ma faute qu'ils sont malheureux.'» 

En voulant faire le bien si l'on cause du chagrin, est-on res- 



270 REVUE DES DEUX MONDES. 

pensable? Mais si l'oii jugeait ses actes par leur résultat, on 
n'oserait plus faire le moindre geste ! Heureux celui qui dessine 
le présent d'après une claire vision de l'avenir! Qui peut se 
vanter de tout prévoir? Nous n'avons qu'un guide : la ligne 
droite. Il faut marcher la tête haute avec le ferme désir de tout 
améliorer. C'est ainsi que nous conduisons notre vie, et puis, la 
vie, à son tour, à sa guise, nous feçonne : tantôt elle nous sourit 
pour l'avoir aidée, tantôt elle ricane de nos erreurs... Il y adeux 
réalités : celle qu'on voit, celle qu'on sent. Je vois la douleur 
persistante d'Etienne et la courageuse résignation de Martlw, et 
cependant ma conscience ne me reproche aucune légèreté : je 
ne me sens pas coupable. Pouvais-je rester indifférent devant 
l'extrême fatigue de Jérôme, devant la sotte conduite de Maxime 
et l'insouciance de tous les siens? Non. Etait-il naturel et sage 
de les convier tous à la campagne, de recommander mon frère 
au baron Malard? Oui. Mon pouvoir, hélas! s'arrêta là. J'avais 
tiré tous ces malheureux jusqu'au faite du coteau où je pensais 
qu'ils auraient la révélation nécessaire. J'ai desserré les mains... 
Et puis, je n'ai plus entendu que le mauvais rire de ma chi- 
mère. )) 

La chanson de nourrice s'était tue. Gabriel ne chercha pas 
à se rendre témoin de la scène qui se préparait. Il fit un 
détour et regagna Filaine où l'attendait à quatre heures son fils 
René pour la leçon de latin. 

La rencontre de Marthe et d'Etienne n'était pas concertée ; 
le hasard, ou la Providence, avait guidé leurs pas. Ils s'étaient 
vus, salués quelquefois, jamais ils ne s'étaient abordés depuis 
la scène du kiosque. Mais chacun d'eux connaissait la vie de 
l'autre. Cette longue année les avait l'un et l'autre armés contre 
eux-mêmes. Ils savaient mieux ce qu'ils voulaient, où ils 
allaient. Leur courte poignée de main fut très franche, indul- 
gente au passé, résignée à l'avenir. 

— Bonjour, monsieur Etienne. 

— Bonjour, madame .. Bonjour, Marthe. 

— Il fait si bon cet après-midi que je me suis laissée aller à 
rouler jusqu'ici ma petite Paulette... 

Etienne se pencha au-dessus de la voiture : 

— Comme elle est jolie! Tiens, elle est blonde. 

— Oui, je voudrais bien qu'elle le restât... 

— Mais elle a vos yeux... Bonjour, mademoiselle Paule... 



LA VALLÉE BLEUE. 271 

Voulez-vous me permettre d'embrasser votre menotte... Oli! 
comme vous êtes aimable !... Ce sourire est pour moi, vraiment.^ 
Etienne est troublé par ce sourire où il retrouve Marthe et 
qui lui remémore ses premiers émois. Son cœur est gonflé. Il 
est heureux et il sent des larmes venir. Son pauvre roman 
d'amour, dont les premières pages se sont si vite envolées au 
vent du mauvais destin, l'a rendu plus renfermé que jamais. 
Pour tout ce qui regarde le domaine, il est plein de zèle, d'une 
activité infatigable qui émerveille son père. 11 est devenu vrai- 
ment le meilleur cultivateur de la contrée. Il a l'œil à tout, 
(rabriel peut s'en rapporter à lui. Rien ne cloche nulle part, et 
plusieurs améliorations, auxquelles Gabriel n'avait pas songé, ont 
été réalisées par Etienne. Il a fait ses preuves. Aussi, à la ferme, 
on lui obéit comme à son père. Ce qu'il demande est toujours 
juste... Mais pour tout ce qui concerne ses sentimens, il reste 
impénétrable. Sa mère ayant tenté de l'interroger sur l'avenir, 
il a tout de suite coupé court l'entretien ébauché : 

— Laisse donc, mère, laisse donc, j'ai bien le temps ! Le 
plus tard sera le mieux ! 

Garderait-il l'espérance de reconquérir Marthe.»* Madeleine 
Baroney en a peur. Etienne, à la vérité, n'a pas d'espoirs si 
précis. Sa rude déception l'a détourné pour un temps des préoc- 
cupations amoureuses, voilà tout. Il n'y pense pas. Il croit qu'il 
n'y pense plus. Son mutisme est là qui prouve le contraire. Son 
secret (le connaît-il lui-même.^) est sa persistante fidélité, 
moins peut-être à Marthe elle-même, qu'à l'amour qu'il lui avait 
voué. Etienne était un amant déçu et constant, pour sa vie 
entière peut-être. Mais jamais il n'eût osé chercher à revoir 
Marthe. Elle avait maintenant sa vie à elle qu'il devait res- 
pecter. Sa délicatesse de campagnard timide s'exprimait par le 
silence et par l'éloignement discret. 

— Vous allez bien, Marthe.^ Vous avez bonne mine. 

— Une nourrice se doit à son nourrisson. 

— Il vous fait honneur ! 

— N'est-ce pas.^ Pauvre petite... 

— Oui... pauvre petite! 

Et tous deux en même temps pensèrent à Maxime, mari 
ingrat, père insensible, insensé! C'était peut-être maladroit, 
grossier, mais Etienne ne put s'empêcher de poser la questio n 
qui lui vint à la gorge : 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Est-ce qu'il viendra, cette année? 

Marthe, loin d'être choquée, leva ses yeux vers Etienne et 
gravement répondit : 

— Oui, je le crois, je l'espère ! 

Ce ne fut qu'un regard après lequel Marthe baissa les 
yeux. Les paroles n'ajoutèrent rien, Etienne était renseigné. 
Marthe aimait toujours Maxime. Il s'en doutait. Maintenant, il 
en était certain. Marthe aimait Maxime. Marthe aimait Maxime! 
Les mots scintillaient dans son cerveau. Il les avait sur le bout 
des lèvres. Il faillit les prononcer tout haut pour que tout le 
monde désormais le sût : pour que le chemin, les arbres, les 
bètes, les gens, toute la vallée en fussent informés. Marthe 
aimait Maxime ! Elle l'avait aimé dès son apparition à Filaine. 
Il était venu et il l'avait conquise, à jamais... 

Marthe reprit sa promenade dans le chemin. Etienne se mit 
à marcher près d'elle simplement. Cette présence atténuait déli- 
cieusement sa peine. Ils allaient l'un près de l'autre, sans 
échanger une parole. Etienne n'était point jaloux des pensées 
de Marthe. N'avait-il pas la jeune femme à lui pour quelrues 
précieux instans.^ Pourquoi les gâter par de vilains sentimens? 
Quant à Marthe, elle se sentait en sécurité auprès d'Etienne et 
elle cherchait comment le lui dire. Ce besoin n'était-il pas plus 
qu'un accord entre parens, plus que de la camaraderie,... de 
l'amitié véritable ? 

Dans la voiturette, ses petites mains tendues vers le ciel, 
vers les rameaux des arbres, vers les oiseaux qui traversaient 
ses regards, Marie-Paule gazouillait, s'agitait sur ses coussins, 
riait de tout de son cœur. On eût dit qu'elle avait conscience 
de la splendeur de tout ce qui l'entourait et que paraissaient ne 
pas voir ses compagnons. 

La Vallée Bleue, en avril, est un émerveillement. Les chênes 
n'ont pas encore daigné revêtir leur costume nouveau. Ce sont 
les rois des arbres et toute la nature se fait belle pour assister à 
leur petit lever. Les ormes, les frênes, les noisetiers sont en 
habits vert tendre; les pruniers et les cerisiers en robe blanche. 
Les chemins d'herbe se constellent de pâquerettes au cœur d'or, 
les fossés de renoncules jaunes. C'est partout la fêle de la jeu- 
nesse et du renouveau. On dirait que l'air est plus pur; sous 
leur toit de paille, couronné de lances d'iris, les chaumines les 
plus pauvres sourient au soleil revenu. 



I 



LA VALLÉE BLEUE. 273 

La gaieté de la fillette est à l'unisson. Les abeilles bour- 
donnent, les moineaux piaillent, les poulains hennissent. C'est 
le printemps. Une autre vie commence. 

— Une autre vie commence ! prononce Marthe en regardant 
sa fille. 

— Oui, une autre vie commence, répète Etienne Baroney 
qui sent autour de lui la montée de toutes les sèves printa- 
nières. 

A l'accent dont il a prononcé ces mots, Marthe comprend sa 
peine secrète. Il ne faut pas qu'Etienne soit malheureux un tel 
jour, 011 toute la terre est en joie et où elle-même se livre 
entière à la nouvelle espérance. 

— Monsieur Etienne, dit-elle très bas, il faut que je vous 
dise, il faut que vous me pardonniez... Si vous saviez combien 
j'ai souffert et quelle est encore aujourd'hui ma pauvre vie... 

— Oh ! Marthe, s'écrie Etienne, il y a longtemps que je vous 
ai pardonné, et depuis ce jour-là, je n'ai cessé de vous plaindre. 

— Il ne faut plus me plaindre. Votre père m'avait averti. Je 
savais où j'allais... Maintenant, j'ai ma fille, je puis attendre... 

— Attendre.^ Toujours attendre... 

— Mais vous, mon ami, il faut fixer votre vie... Ne me 
punissez pas si longtemps. Cherchez une bonne femme et fondez 
votre famille. Vous êtes fait pour être heureux. Je n'étais pas 
digne de votre amour... 

— Oh ! si, si. 

— Non. C'est le malheur qui m'a amendée. J'avais besoin 
de soutfrir. Aujourd'hui, vous pouvez m'accorder votre amitié... 

— - Marthe ! Marthe ! 

L Jeune ne sut pas mieux remercier, mais ses yeux, ses 
mains dans celles de la jeune femme, parlèrent pour lui. Il lui 
sembla qu'il avait reconquis le droit au bonheur. Les paroles de 
Marthe qu'il attendait depuis tant de mois avaient été le plus 
efficace des baumes. Il était guéri. Il serait l'ami de Marthe- 
Marthe aurait encore besoin de lui. Il serait là, dans l'ombre, 
toujours prêt an moindre appel. 

— Au revoir, Etienne. 

— Au revoir, Marthe. 

Et ils se séparèrent dans le printemps. Ils n'étaient point 
faits pour suivre la même voie, mais leurs chemins désormais 
pourraient se croiser. ïls ne se feraient plus de mal. 

TOME XI. — 1912. 18 



274 REVUE DES DEUX MONDES. 

Et bientôt, en sourdine, la chanson reprend : 

Quand ils furent sur la colline, 
Mes agneaux voulurent danser ! 



Jérôme vint diner à Filaine, comme il l'avait promis. 
Cette journée parmi ses ouvriers, sur son chantier, l'avait re- 
posé : 

— Ah! mon cher Gabriel, que c'est bon de travailler sans 
arrière-pensée, de travailler pour travailler, de travailler parce 
que nous sommes faits pour cela. Le baron toujours parfait... Il 
se marie ces jours-ci. Il a enfin décidé Suzanne Miroir. J'ai cru 
qu'il en ferait une maladie. Elle ne voulait rien savoir. Elle 
sera baronne. Eh! parbleu, elle en vaudra bien d'autres... 

Les deux Baroney marchaient à pas lents dans une allée du 
jardin de Filaine. La soirée était d'une douceur émouvante. 
Jérôme se détendait. Il sentait comme une trêve dans sa vie. 
Il était heureux du bonheur de Malard. Son frère le surprit qui 
regardait les étoiles. 

(( Tout de même, se dit Gabriel, au milieu de cette débâcle, 
je lui aurai sauvé les yeux. C'est bien quelque chose. » 

Gabriel souriait à la satisfaction de son aîné. Il souriait à sa 
femme qu'il apercevait par la fenêtre éclairée du premier étage. 
Elle couchait les petites. On avait de bonnes nouvelles des 
absens. Il souriait à tous ses enfans. Il avait lu dans les yeux 
d'Etienne un bonheur nouveau, exempt de souillure. Gabriel 
souriait à sa maison, qui avait dans la nuit la discrète silhouette 
qui convient, à sa maison simple, vivante, harmonieuse, à sa 
maison qui avait de la race, de la solide et bonne race bour- 
geoise. Gabriel souriait à sa pipe, à son bel arbre argenté, à sa 
chère vallée, à son domaine... 

Ses narines frémissaient. Il appuya doucement la main 
sur le bras de son frère, puis humant profondément l'air autour 
de lui : 

— Comme cela sent bon, la terre que l'on cultive ! 

Jacques des Gâchons. 



L'AMÉRIQUE DU NORD 



LA FRANCE 



On dirait que la France et l'Amérique du Nord cherchent à 
renouer les relations intimes qui existèrent entre elles pendant 
si longtemps. Les manifestations sympathiques se multiplient, 
les idées s'échangent, les œuvres se créent. On s'ignore un peu 
moins les uns les autres ; de là à se rechercher, à se rapprocher, 
à s'unir, la pente est naturelle. 

Certes, bien des préjugés subsistent, encombrant les cer- 
veaux et les cœurs ; on nous a dénigrés si longtemps et nous 
nous sommes, avec tant d'application, dénigrés nous-mêmes !... 
Combien sont nombreux les livres, écrits sur la France par les 
Français, ayant pour objet d'établir l'infériorité de la race fran- 
çaise, de dépeindre sa décadence rapide, ses maladies mortelles, 
sa ruine inévitable : quand il suffit de passer les frontières ou 
la mer pour constater que les autres ont aussi leurs difficultés 
et leurs crises, leurs faiblesses et leurs impuissances ! 

Tous les ratés des lettres ou de l'action rendent leur patrie 
responsable de leur échec. Leurs mauvais propos qui ne 
trompent personne chez nous, sont soigneusement colligés, 
développés, colportés par nos adversaires ou nos concurrens : il 
faut, ensuite, des années pour réparer l'imprudence d'une 
heure. Comment protéger la France contre ses enfans fournis- 
sant des armes à ses ennemis ? 

La France a des avocats qualifiés au dehors : les diplomates 



276 REVUE DES DEUX MONDES, 

et les consuls. Mais, sauf de très heureuses exceptions, ils 
s'enferment dans leur besogne technique ou dans l'étroitesse 
(( du monde » oîi ils se confinent. Ils sont sans contact direct 
avec l'opinion. Ils n'aiment pas la presse, qui le leur rend. Et 
même s'ils s'efforçaient de lutter, que serait leur voix, perdue 
dans le tapage de la publicité ? 

L'univers est, désormais, un immense champ magnétique où 
la nouvelle fulgure à l'état irradiant : ceci n'est pas une méta- 
phore, mais l'expression d'un fait. On a cette sensation émou- 
vante quand on traverse l'Océan à bord d'un transatlantique : le 
bruit de l'un ou de l'autre continent ne vous quitte pas : des 
quatre points cardinaux, il assiège le vaisseau. Les antennes de 
l'appareil Marconi, promenées sur le ciel, le recueillent. Quand la 
communication directe manque avec la terre, les navires cir- 
culant sur les eaux se renvoient la dépêche; elle rebondit, de 
l'un à l'autre, comme un écho. Le (( journal » parait quotidien- 
nement à bord et livre aux badauds du pont les nouvelles de la 
terre; en plus, le commandant reçoit YHavas confidentiel qui 
lui explique l'état du ciel, de la mer et du vent: c'est un per- 
pétuel crépitement d'ondes muettes. Le moindre passager est 
touché, maintenant, par une adresse comme celle qui flattait si 
fort la vanité de Victor Hugo : (( un tel, océan. » 

Ainsi, la publicité enserre la terre d'un fil ininterrompu: 
partout, on sait tout, en même temps. L'ambassadeur des Etats- 
Unis, M. Herrick, le disait, dans un discours substantiel pro- 
noncé par lui, récemment: l'idée est, désormais, soumise, à 
peine née, au « contrôle » des penseurs et des foules. On sait 
que le mot « contrôle » désigne pour les Américains, non seu- 
lement l'esprit critique et l'esprit d'examen, mais l'action 
réfléchie, la pensée se surveillant elle-même. 

Donc, entre les deux continens les résonnances se multiplient, 
et se prolongent ; les obstacles s'aplanissent en même temps. 
Michelet avait raison : la mer ne sépare pas; elle rapproche. 

Telles sont, sans doute, les raisons actuelles d'un progrès 
sensible dans la copénétration réciproque de la France et de 
l'Amérique du Nord; mais elle était préparée par d'autres causes 
plus anciennes, plus actives et plus durables. 

Il y a, d'abord, de très hauts souvenirs historiques com- 
muns. Remontant à la découverte du nouveau continent et 
aux origines de la plupart des colonisations américaines, ils 



J 



l'aMÉRIQUE du nord et la FRANCE. 277 

s'étaient atténués et comme efïacés à la suite des défaites fran- 
çaises, laissant la place à l'hégémonie britannique. Maintenant, 
ils se ravivent comme un pastel fané qui reprend ses couleurs. 

Les communications se multiplient. Aux héros américains 
en France, aux héros français en Amérique, on élève des sta- 
tues qui manifestent la survivance de ces sentimens tradition- 
nels. Reconnaissons que, dans cette course au souvenir, nous 
sommes dépassés, comme en beaucoup d'autres choses, par 
l'Amérique. Aux Etats-Unis, le nom de La Fayette est, pour ainsi 
dire, constitutionnel ; ce n'est pas sans une réelle émotion que 
le visiteur français voit, dans la salle de la Chambre des repré- 
sentans, de chaque côté de la tribune présidentielle, deux por- 
traits, pareils en grandeur et en importance, veillant sur les déli- 
bérations de l'assemblée, celui de Washington et celui de 
La Fayette. 

Des monumens analogues sont conservés pieusement par- 
tout, aux Etats-Unis : on se refuse à oublier, là-bas, que deux 
des étoiles qui forment la constellation américaine sont fran- 
çaises, — le (( Maine, » la « Louisiane, » dont le nom est celui 
d'une de nos provinces et d'un de nos rois, — que nombre de 
villes ont des origines françaises, que du sang et du ciment 
français sont partout à la base du magnifique édifice de l'Union. 

Ghamplain, qui était déjà grand, grandit encore après trois 
siècles; il est appelé, au Canada, « le père de la patrie; » les 
Etats-Unis le considèrent comme l'initiateur qui marqua les 
premiers pas sur le sable, — ou sur la neige. Il eut, en effet, la 
divination de tout ce que l'avenir devait réaliser, non seule- 
ment dans la région où il fondait un Empire, mais au delà des 
espaces et du temps, sur le continent septentrional tout entier. 

Je rappellerai brièvement les traits les plus frappans de cette 
admirable vie française que, — pour la rendre plus claire et 
plus proche de nous, — je comparerai à celle d'un Brazza. L'un 
et l'autre furent, à la fois, des explorateurs et des fondateurs, 
des hommes de labeur, de courage et de haute vision prophé- 
tique. Les grandes tâches choisissent leurs grands hommes, et 
les ouvriers de la première heure sont toujours et restent, en 
tout, les premiers. 

Samuel Champlain n'est pas le plus ancien des pionniers 
envoyés par lu France en Amérique du Nord. D'autres avaient 
paru avant lui. Ainsi, ce Verazzano, qui explorâtes mers septen- 



278 REVUE DES DEUX MONDES. 

trionales par l'ordre de François P'' et qui, égaré, à un second 
voyage, vers les mers du Sud, fut, finalement, pris et mangé par 
les sauvages du Brésil. L'espoir de la découverte des chemins 
vers l'Inde par les voies boréales, tint en éveil les imaginations 
pendant tout le xvi^ siècle. Le goût de l'impossible est un goût 
français : rien ne tente ces beaux courages comme le risque de 
mort; le bon sens de la race se relève et s'épice volontiers d'un 
grain de folie. Après Verazzano, un malouin fameux, Jacques 
Cartier, devint, à son tour, le navigateur du Roi et renouvela 
l'entreprise. Celui-ci est de la grande lignée : on ne doute plus, 
aujourd'hui, que Rabelais ne l'ait connu et pris pour type du 
voyageur fabuleux à la recherche de la (( Dive Bouteille (1). » 

Champlain a toutes les consécrations, y compris celle du 
succès ; il réalisa le rêve de ses prédécesseurs et fonda une 
« Nouvelle France; » et cela avec une énergie, une patience, 
une hardiesse, une bonhomie, qui font, de lui, un excellent 
type de Français. Il serait bien à désirer que tous nos colons 
s'inspirassent de ses exemples, maintenant qu'ils ont, devant 
eux, un immense champ où répandre la semence des nations 
futures, et c'est pourquoi j'insiste sur les traits saillans de son 
caractère : ce qu'il fit tient surtout à la manière dont il le fit. 

Dans son Traité de la Marine et du Bon Marinier, (2) il nous 
donne une parfaite image du « Capitaine courageux ». u II faut, 
dit-il, que le bon marinier soit robuste, dispos ; il doit avoir le 
pied marin, être infatigable aux peines et aux travaux, afin que, 
quelque accident qu'il arrive, il puisse se présenter sur le 
tillac et, d'une voix forte, commander à chacun ce qu'il doit 
faire. Quelques fois, il ne doit mépriser de mettre luy-même la 
main à l'œuvre pour rendre la vigilance des matelots plus 
prompte et que le désordre ne s'en suive. Doit parler seul pour 
que la diversité des commandemens et, principalement aux 
lieux douteux, ne fasse faire une manœuvre pour une autre. 

(( Il doit estre doux et alïable en ses conversations, absolu 
en ses commandemens, ne se communiquer trop facilement 

ri) Voyez les belles recherches de M. Abel Lel'ranc : les Navigations de Panla- 
c/ruel, étude sur la géographie rabelaisienne, 1905. 

(2) Publié à la suite des Voyages de la Nouvelle France occidentale dit le 
Canada, faits par le sieur Champlain, xaintongeois; etc., dédié à Mgr le cardinal 
de Richelieu. AParis, chez Pierre Le Mur, 1632, in-4. — Voyez aussi Gabriel Gravier, 
Vie de Samuel Ckamplain fondateur de la Nouvelle-France. Paris, Maisonneuve, 
1900, in-8. 



L AMERIQUE DU NORD ET LA FRANCE. 



279 



avec ses compagnons, si ce n'est avec ceux qui sont de comman- 
dement... Cependant, s'il est sage et advisé, il ne se doit tant 
lier en son esprit particulier, lorsqu'il est principalement besoin 
d'entreprendre quelque chose de conséquence, qu'il ne prenne 
conseil de ceux qu'il cognoîstra les plus advisés et notamment 
.des anciens navigateurs qui ont éprouvé le plus de fortunes de 
la mer... 

(( Il doit être libéral et courtois aux vaincus, en les favori- 
sant selon le droit de la guerre ; surtout, tenir sa parole, s'il a 
fait quelque composition... Il ne doit user de cruauté ni de 
vengeance... S'il use de la victoire avec courtoisie et modé- 
ration, il sera estimé de tous, des ennemis mesmes qui lui por- 
teront tout honneur et respect... » 

C'était l'ancienne manière française. 

Ce qu'ont accompli des hommes vivant selon ces règles de 
conduite, ne peut s'expliquer que par leur parfait équilibre et 
leur solidité physique et morale. De 1603 à 1633, Champlain a 
fait vingt-quatre fois la traversée de l'Atlantique sur des bâti- 
mens qui ne valaient, certes, ni comme tonnage, ni comme 
sécurité, les grands canots des steamers d'aujourd'hui. Il a subi 
les orages, les tempêtes, les maladies, les fatigues de la guerre 
et de la paix, les rebellions, les embûches, les trahisons, la 
résistance du temps et de la nature sur les mers et sur les 
terres sauvages ou civilisées. Ce qu'il redoutait le plus, c'était 
la navigation sur les eaux de la politique et de la Cour; mais, là 
comme ailleurs, il « tenait droit le timon. » 

Le premier, il a parcouru le continent septentrional américain 
depuis la baie d'IIudson jusqu'aux lieux où devaient s'élever 
Boston et New-York; il fit une pointe à l'intérieur jusqu'à la 
ligne des Grands Lacs et comprit l'avenir du Mississipi, comme 
artère centrale d^une vaste domination. Dans sa jeunesse, il 
avait parcouru le Mexique et l'isthme de Panama, pronostiquant 
le percement du canal qui devait mettre en communication les 
deux océans : pareil à ces hommes qui trouvent les sources, il 
lisait, selon la disposition des lieux, la fondation et la prospé- 
rité des futures métropoles ; il traça le dessin de la domination 
qui devait être celle des Etats-Unis, et qu'il espérait française ; 
il fonda Québec et désigna l'emplacement de Montréal ; il 
débarbouilla les esprits du préjugé de l'or et enseigna que toute 
colonie, dans l'Amérique septentrionale, devait s'appuyer avant 



280 BEVUE DES DEUX MONDES. 

tout sur le travail de la terre et se sufiire à elle-même : il eut le 
très rare bon sens de voir toujours les choses, non seulement 
comme elles étaient, mais comme elles devaient être dans le 
présent et dans l'avenir. 

Cet homme, d'une imagination si puissante, était un piéton 
infatigable, arpentant le terrain avec la même lenteur et les 
mêmes précautions minutieuses que s'il n'avait pas eu un monde 
à ouvrir et un empire à fonder. Après avoir établi la ville de 
Québec au milieu des sauvages, il dut la défendre contre les 
Anglais ; il la perdit après un long siège et il la recouvra après 
une pénible négociation dont il fut l'àme et où il conduisit la 
volonté et la main de Richelieu. 

Ghamplain fut tel ; et ceux qui ont lu son histoire dans le 
livre charmant et naïf où il la raconta et la dessina, tout à la 
fois, savent qu'il y avait, autour de lui beaucoup d'hommes 
pareils à lui : il n'est pas exceptionnel en son temps. Ces géné- 
rations ont répandu, dans le monde, le bon renom de la France; 
il ne s'effacera pas, en Amérique, tant que leurs œuvres reste- 
ront, et, comme elles sont confiées au sang des races, elles sont 
impérissables. 

La colonie que Ghamplain avait fondée, Montcalm la défendit, 
et il périt sous ses ruines. Le parallèle des deux siècles est écrit 
dans les deux vies. Ghamplain, parmi toutes ses traverses, fut 
compris et soutenu par ses chefs, Henri IV, Richelieu. Mont- 
calm, discuté jusque dans ses succès, fut, finalement, laissé à 
ses seules ressources. Ghamplain, homme de peu, fils de ses 
œuvres, tout en vigueur et en poids, aborde, d'un geste rude, 
la nature et les hommes. Montcalm, gentilhomme et soldat, 
élégant et raffiné, Vauvenargues colonial, chrétien et « citoyen, » 
selon sa propre expression, n'ayant pas choisi sa tâche, l'accepte 
et l'accomplit, non par préférence, mais par Revoir : d'une belle 
lucidité d'esprit, il sait que la cause pour laquelle il combat, est 
perdue, et, après l'avoir sauvée deux fois sur le penchant de la 
ruine, il succombe avec la grâce suprême d'un athlète saluant 
le Prince pour lequel il va mourir (1). 

On ferait un llorilège délicat et vivifiant des paroles semées 
par lui dans sa Correspondance adressée à sa femme, à sa mère, 
et dans le Journal publié par l'abbé Gasgrain : c'est le bréviaire du 

(1) Le marquis de Montcalm (1712-1759), par Thomas Chapais. Québec, Garneau 
Î9H, in-8. 



l' AMÉRIQUE DU ^ORD ET LA FRANCE. 281 

galant homme. 11 vit dans un monde à la fois brutal et héroïque, 
candide et dépravé, ce monde colonial du xviii'' siècle où les 
écumeurs de mer voisinent avec les Paul et Virginie. Autour 
de lui régnent l'exaction et la corruption ; pourtant, soldats, 
(knadiens, sauvages, à l'appel du chef, tout ce peuple uni se 
jette au péril et se bat bien. Quelle complexité dans la vie 
sociale, quelles difficultés dans le commandement, quel embarras 
dans le ménagement des caractères ; quels contrastes : la bar- 
barie et une civilisation raffinée! On danse, on joue, on fait 
bombance dans une capitale où la disette sévit et que l'ennemi 
va surprendre. On gaspille les deniers et les approvisionnemens, 
quand il faudra, bientôt, soutenir un siège avec des forces et des 
ressources lamentablement déficiantes. On n'est pas plus <( France 
du dix-huitième. » Etourdis ou fripons ne s'en remettent pas 
seulement au déluge : ils le bravent. 

Ne croyez pas que Montcalm joue les chevaliers de la triste 
figure parmi ce monde corrompu, futile et vaillant: il suit les 
bals et les fêtes, joue et danse avec les autres ; mais il voit et 
prévoit. En rentrant, le soir, il fait, à son journal, ses tristes 
confidences: « Misère affreuse au gouvernement de Québec... 
Bals, amusemons, parties de campagne, gros jeux de hasard en 
ce moment... )> Et encore: <( Les plaisirs, malgré La misère et la 
perte prochaine de la colonie, ont été des plus vifs à Québec. Il 
n'y a jamais eu tant de bals ni de jeux de hasard aussi consi- 
dérables... « Qui diable sait où tout en sera en novembre (écrit 
en janvier; sa défaite et sa mort en septembre).^ Quand est-ce 
que la pièce que nous jouons au Canada finira.^... Je prévois 
avec douleur les difficultés de la campagne prochaine... Si la 
guerre dure, la colonie périra d'elle-même, ne succombàt-elle 
pas par la supériorité des forces de l'ennemi... » 

Et, un peu plus lard, en mars, quand la campagne va s'ou- 
vrir : (( A moins d'un bonheur inattendu,... le Canada sera pris 
cette campagne et sûrement la campagne prochaine. Les Anglais 
ont 60 000 hommes, nous au plus 10 à 11000 hommes. Il 
parait que tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de 
la colonie, que plusieurs, peut-être désirent, comme un voile 
impénétrable à leur conduite. » 

Enfin, le 10 mai 17o9, au maréchal de Belle-Isle qui, du 
ministère, lui écrit : « Vous ne devez pas espérer de troupes de 
renfort ; » mais qui ajoute (lettre du soldat au soldat qu'il connaît) : 



282 REVUE DES DEUX MONDES. 

« J'ai répondu de vous au Roi ; je suis bien assuré que vous ne 
me démentirez pas et que, pour le bien de l'Etat, la gloire de 
la nation et votre propre conservation, vous vous porterez jus- 
qu'aux dernières extrémités plutôt que de jamais capituler, » 
cette promesse sublime, parce qu'elle va se réaliser : <( J'ose vous 
répondre d'un entier dévouement à sauver cette colonie ou à 
périr. Je vous prie d'en être le garant auprès de Sa Majesté. )> 
Le post-scriptum est dans la lettre, toute d'émotion contenue, 
que Montcalm écrit à sa femme, le 21 mai : « Bourlamaque est 
déjà en campagne; et je crois que je ne tarderai pas a m'y 
mettre. Je crois que j'aurais renoncé à tous les honneurs pour 
vous rejoindre, (on lui faisait espérer le bâton de maréchal de 
France); mais il faut obéir au Roi; le moment où je vous re- 
verrai sera le plus beau de ma vie. Adieu, mon cœur; je crois 
que je vous aime encore plus que je n'ai jamais fait. » 

Montcalm périt, comme il l'avait dit, en même temps que la 
colonie ; frappé à mort dans la bataille des plaines d'Abraham, 
il fut, d'après une tradition accréditée, enterré dans un trou fait 
p ar une bombe au pied du mur du couvent des Ursulines. De 
telles morts sont des exemples qui ne meurent pas. C'est 
Montcalm qui grava, dans la mémoire de l'Amérique, le carac- 
tère « chevaleresque » comme un des traits de la race française. 
La (( chevaleresque France, » cette formule est un truisme, là- 
bas. Les truismes ne font que consacrer l'autorité du fait établi. 
Imposer un truisme à la mémoire des hommes, c'est la gloire. 
La gloire désintéressée : tel est le bénéfice réel obtenu par 
la France en Amérique à la suite de l'expédition de La Fayette 
et de ses compagnons d'armes. On a dit et répété que la France, 
en intervenant par les armes dans la guerre de l'Indépendance, 
profitait d'une circonstance favorable pour se venger de l'Angle- 
terre, pour relever son propre prestige, pour rétablir l'équi- 
libre en Europe et sur l'Océan. Cela est vrai, surtout à partir de 
t780, lorsque Vergennes conseilla au Roi d'envoyer en Amé- 
rique l'armée de secours, commandée par Rochambeau 

Mais le départ des volontaires, des La Fayette, des Noailles, 
des Ségur, en 1776, a un tout autre caractère. Ceux-là sont bien 
les <( paladins » de la liberté. L'alîection qui unit Washington et 
La Fayette, le chef grave et l'élégant gentilhomme, l'attachement 
que La Fayette, l'ami du soldat, « soldier's friend, » sut inspirer 
aux miliciens américains, voilà ce qui constitue la vérité his- 



l' AMÉRIQUE DU NORD ET LA FRA\CE. 283 

torique, celle qui saisit rimagiiiation des peuples, la seule qui 
laisse une empreinte durable et féconde, une le'gende. 

Cette légende s'évoquera, désormais, dans les esprits améri- 
cains, quand le nom de la France sera prononcé; elle perpétuera 
et rafraîchira, en quelque sorte, la renommée des Cliamplain, 
des Montcalm, des Lévis.On la retrouvera, répandue sur tout le 
continent où elle s'entretiendra à coups d'exploits. Quand, après 
1815, les soldats de Napoléon y eurent transporté le trop plein 
d'activité dont l'Europe était lasse, quand ils eurent multiplié 
les actes et les œuvres, l'opinion accepta le legs que la France 
du xviii'^ siècle lui laissait et il n'appartint plus à la France 
elle-même, si négligente qu'elle fût, de le dilapider. C'est le mot 
de Balzac dans la Duchesse de Langeais : a II y a donc de la 
France partout, dit un soldat! » 

Le discrédit dont souiîrirent les œuvres françaises en Amé- 
rique du Nord, est frappant, quand il s'agit de la part qui 
revient aux philosophes français du xv!!!*" siècle dans les origines 
de la Constitution américaine. Il suflit de lire l'acte lui-même, 
il suffit de parcourir la Fédéraliste et les écrits laissés par les 
auteurs de la Constitution, pour constater, selon la remarque de 
M. Esmein, que « Montesquieu était leur oracle, » non pas seu- 
lement, comme on l'a dit, en tant que disciple de la Consti- 
tution anglaise, mais comme génial et pénétrant enquêteur de 
r <( esprit des lois. » Quand ils lui empruntent des raisonne- 
mens et des exemples sur l'organisation des fédérations, sur 
l'origine de la souveraineté populaire, sur la séparation des 
trois pouvoirs, c'est bien de son autorité philosophique et théo- 
rique qu'ils recherchent et acceptent les leçons. 

Jean-Jacques Rousseau, Mably, Delorme, Raynal étaient 
étudiés, par eux, avec une même attention et, s'il s'agit du 
premier, ils étaient, comme le siècle tout entier, sous l'impres- 
sion de son génie. L'idée du « contrat social » réjouissait l'àme 
de ces (( insurgens » qui venaient de rompre le contrat tradi- 
tionnel les liant à la royauté britannique. L'une des premières 
constitutions particulières d'État, celle de la Virginie, pro- 
mulguée le 12 juin 1772 (et l'on sait quelle influence eut l'État 
de la Virginie sur les destinées de la future fédération) com- 
mence par une déclaration des Droits de l'homme qui n'est riea 
autre chose que l'application des théories du Contrat social. 



284 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ce n'est pas le lieu de pousser une démonstration qui 
demanderait une étude plus détaillée : il suffit de rappeler un 
fait précis, à savoir, qu'en 1776, au moment où la France se 
décidait à intervenir dans la querelle et apportait ainsi, aux 
colonies révoltées, un concours moral non moins appréciable 
que l'appui militaire et pécuniaire, Paris, — le Paris des fils 
de Jean-Jacques, gros lui-même d'une Révolution, ne rêvait 
que de la Constitution américaine : « Toutes les têtes étaient 
exaltées, écrit M"'^ Campan ; il n'y avait point de cercle où l'on 
n'applaudit avec transport à l'appui que le gouvernement 
français apportait à la cause de l'indépendance américaine. La 
constitution pi'ojetée pour cette nation se rédigeait à Paris, tandis 
que la liberté, l'égalité, les droits de l'homme faisaient le sujet 
des délibérations des Gondorcet, des Bailly, des Mirabeau, etc. )> 

Condorcet comptait au premier rang des fournisseurs pa- 
tentés pour les peuples en besoin de constitution. Consulté, il 
s'essaya par ses Lettres à un citoyen de Virginie, au rôle qu'il 
devait jouer, en France, sous la Révolution. M. Jules Roche 
a signalé déjà, dans les conseils émanant de Condorcet, les 
principes qui dominent la Constitution américaine : les droits 
naturels de l'homme antérieur aux institutions sociales, la sé- 
paration du pouvoir législatif et du domaine de la loi, l'impôt 
proportionnel, la Constitution d'un tribunal suprême, etc.. 

Certes, d'autres influences se sont exercées : ni la Hollande, 
ni l'Allemagne, ni la Suisse n'ont été tout à fait absentes de 
l'esprit des hommes qui fondaient, en pleine maturité et con- 
science, une république démocratique et fédérative; encore 
moins saurait-on nier l'empreinte britannique ; elle est par- 
tout ; mais, de dire qu'elle ait été prédominante dans la consti- 
ttition elle-même, c'est un singulier abus des mots. On pourrait 
affirmer, au contraire, qu'il y eut, chez les rédacteurs de l'acte 
constitutionnel, un dessein bien arrêté de prendre le contre-pied 
du système anglais : au lieu d'une royauté, ils fondent une ré- 
publique; rejetant le principe héréditaire, ils soumettent tout 
le système constitutionnel à l'élection ; au lieu d'un régime par- 
lementaire, ils affranchissent autant, que possible, le chef du 
pouvoir exécutif de l'autorité du Parlement; pas de ministres 
responsables, pas de cabinet ; une fédération de parlemens 
locaux rognant les ongles au Parlement fédéral (1). 

(1) Ilamilton établit qus c'est do parti pris et pur opposition au système anglais 



l' AMÉRIQUE DU NORD ET LA FRANCE. 285 

Ces grands propriétaires, ces maîtres d'esclaves, ces hommes 
considérables qui sont à la tète du mouvement, ne songent nulle- 
ment à créer des castes et à consoliderdes privilèges ; ils entrent, 
à pleines voiles, dans le principe, presque uniquement théorique 
alors, de l'égalité. Non, ce n'est pas ici une vieille civilisation 
qui se prolonge, c'est une nouvelle civilisation qui se crée ! 

Le principe égalitaire est éminemment colonial. Dès qu'un 
homme s'installe sur une terre nouvelle, il se sent plus 
maître de son activité, de son œuvre, de son existence 
sociale. Il n'admet pas qu'un voisin le gêne; il se déplace au 
besoin et va s'installer plus loin dans la sylve, sur la savane ou 
sur la pampa. Ln homme vaut un homme, voilà le droit colo- 
nial, dans son essence. L'autorité de la conquête, les emprises 
traditionnelles ou héréditaires n'ont que faire ici. De tels 
esprits, évangélisés par les livres saints, raidis dans la fierté 
puritaine ou la rébellion huguenote, étaient, plus que nuls 
autres, accessibles aux théories que le xviii^ siècle français et les 
encyclopédistes, élèves eux-mêmes de Locke et des publicistes 
protestants du xvi^ siècle, avaient répandu de par le monde ( 1 1. 

La parenté intellectuelle des deux démocraties égalitaires ne 
serait pas démontrée par les faits qu'elle le serait par la logique 
elle-même ; les constituans américains ne pouvaient pas échap- 
per à leur siècle ; une carrière comme celle de Thomas Payne 
explique, plus clairement que toutes les dissertations et les rap- 
prochemens plus ou moins ingénieux, l'analogie des idées et des 
sentimens qui existaient entre les publicistes insurgés et les 
constituans américains, d'une part, les philosophes et les révo- 
lutionnaires français de l'autre. Démonstration vivante et, 
comme on dit, en chair et en os. Le Common Sensé et la col- 

que le Gouvernement de Cabinet n'a pas été admis en Amérique : « En Angleterre, 
le magistrat est perpétuel, et c'est une maxime admise pour les besoins de la paix 
publique, qu'il est irresponsable de son administration et que sa personne est 
sacrée... Mais, dans une république où chaque magistrat doit être personnellement 
responsable de l'exercice de ses fonctions, les raisons qui justifient dans la consti- 
tution britannique l'existence d'un Conseil non seulement cessent de s'appliquer, 
mais tournent contre l'institution. Dans la République américaine, un conseil ne 
ferait que détruire rai ([n'affaiblir considérablement la responsabilité voulue et né- 
cessaire du premier magistrat lui-même. Le Fédéraliste, édit. Boucard et Jèze 
(p. XXVII et 590). 

(1) Sur les débuts piu'itains, voyez l'intéressant ouvrage de M. A. Schalck de La 
Faverie : les Premiers interprètes de la pensée américaine, Sansojl, 1909, in-8. Je me 
rallierais assez volontiers à la formule de l'auteur, p. 16.3 : « L'Angleterre représen- 
tant la tradition conservatrice et la France défendant les idées nouvelles, — les 
États-Unis, au début du xix« siècle, furent ballottés entre ces deux extrêmes. » 



286 REVUE DES DEUX MONDES. 

lection des Crisis qui se répandirent à des milliers d'exemplaires 
(1776-1778), firent pénétrer les doctrines nouvelles partout où 
on lisait, où l'on méditait sur le territoire américain. 

Aux origines puritaines et britanniques se soudèrent en 
quelque sorte les idées nouvelles : ainsi se forma l'amalgame 
auquel présida l'expérience du peuple américain, déjà formé, 
depuis longtemps, aux mœurs de la liberté (1). La Constitution 
américaine où se trouvent combinés des principes, des raisonne- 
mens, des procédés empruntés aux civilisations les plus diverses, 
repensés à l'Américaine, appartient en propre au sol où elle est 
née, mais on ne peut nier qu'elle ait été, pour ainsi dire, arrosée 
et fécondée par l'idéalisme et le rationalisme cartésien et philo- 
sophique français : l'influence française est aussi présente et 
actuelle dans la constitution américaine que l'alliance française 
le fut, et l'est encore, dans l'œuvre de l'Indépendance américaine. 

Cette autorité a été discutée d'abord, niée ensuite. Elle 
subsiste cependant dans le sentiment des peuples et dans un 
fait plus éclatant que la lumière du jour, l'analogie du régime 
égalitaire et républicain survivant, après cent cinquante ans 
d'expérience, des deux côtés de l'Océan. Fait d'autant plus 
frappant qu'il n'apu s'établir et se maintenir en x\mérique qu'en 
remontant, pour ainsi dire, le courant des mœurs et des lois. 

En effet, si le régime politique se distingue de celui qui 
régit l'Angleterre, les coutumes, les habitudes intellectuelles, 
la législation civile, les tendances religieuses, la vie sociale se 
conforment beaucoup plus fidèlement à la tradition britan- 
nique (2). A cette tradition, la langue et la littérature ont servi 
à la fois de truchement et de soutien. L'honneur de se dire 

(1) Le docleur Borgeaud, dans son livre, les Origines de la démocratie inoderne 
dans la vieille et dans la nouvelle Angleterre, a cité cette résolution prise, £« 1641 -, 
par l'assemblée générale de Portsniouth, Rhode-Island, etc. : « 11 est convenu et 
ordonné que le gouvernement que dirige, en cette île, (de Rhode-Island) cette 
assemblée investie de la juridiction qu'elle y exerce par la faveur du prince, est 
un gouvernement démocratique et populaire, c'est-à-dire que les citoyens paisible- 
ment assemblés, ou une majorité d'entre eux, ont le droit de faire et maintenir en 
force les lois justes qui leur serviront de règles et de nommer parmi eux les délégués 
chargés de veiller à ce que ces lois soient fidèlement exécutées d'honmie à homme. » 

(2) n L'illustre John Adams, le second président de l'Union, était très entaché 
d'aristocratiques prérogatives, et il releva avec plaisir que, sous sa présidence, se 
dessinait un semblant d'aristoci-atie à Boston. 11 portait un écusson à ses armes, 
sur sa voiture de gala, ce qui n'emjiêchait pas les dames, réputées nobles, de Bos- 
ton, de dire eu parlant de lui : « Ce fils de savetier. » Il eût voulu rapprocher le 
régime américain de la monarchie constitutionnelle de l'Angleterre. H échoua 
parce que le courant était ailleurs. » Premiers interprètes, loc. cit. (p. l'Ui). 



l'amÉRIQUE du nord et la FRANCE. 287 

anglo-saxons, enorgueillit les Américains, môme quand leurs 
origines particulières sont autres. L'émigrant, à la deuxième 
génération, oublie la langue maternelle, s'élève lui-même à 
l'américaine, alïecte de ne parler que l'anglais, anglicise son 
nom, se glorifie de son reniement : ce n'est que plus tard, bien 
plus tard, qu'il revient en Europe se rechercher des ancêtres (1). 

II 

Ainsi s'est constitué, avec des apports empruntés aux diffé- 
rens peuples, mais où celui de la France n'a pas manqué, 
une formation originale, autochtone, maintenant répandue sur 
tout le sol des Etats-Unis. Les caractères en sont si nettement 
tranchés qu'ils frappent les observateurs les moins attentifs : 
leur notation est, pour ainsi dire, classique. Selon qu'on se place 
au point de vue optimiste ou pessimiste, selon qu'on blâme ou 
qu'on loue, les qualificatifs diffèrent, mais les constatations 
sont les mêmes. 

Parmi les Américains, — pour les laisser parler eux-mêmes, 
— les uns vantent, comme les qualités éminentes de leur race : 
la confiance en soi, l'esprit d'équité, l'énergie, l'amour de 
l'ordre social et l'aptitude à l'organisation, le développement 
personnel et l'éducation collective, l'esprit religieux, la recherche 
de l'égalité des conditions et des chances. 

Les pessimistes déplorent l'idéal industriel et l'esprit business, 
une « sentimentalité conventionnelle » dans la vie émotive, 
une « débilité spirituelle » dans la vie religieuse, un « manque 
de formes » dans la vie sociale ; un « aveuglement volontaire » 
dans la vie politique; enfin, une « nonchalance d'intelligence » 
pour toutes les questions qui ne touchent pas aux alTaires (2). » 

(1) M. l'abbé Klein cite un trait frappant de cet oubli des origines chez l'émigré 
en Aniéric{ue : « Où j'ai le mieux constaté le pouvoir assimilateur des États-Unis 
et la facilité avec laquelle on s'y détache des anciennes patries, c'est dans la ren- 
contre cpie j'ai faite en chemin de fer, au Nouveau-Mexique, d'un jeune homme et 
d'une jeune femme d'environ vingt-cinq ans, nés, tous deux, au Kansas, l'un d'une 
mère et l'autre d'un père émigrés de France : non seulement les deux voj-ageurs 
n'avaient aucune espèce de relation familiale avec nous, mais ils étaient incapables 
de dire un seul mot de notre langue et ils ne savaient le nom ni de la ville, ni de 
la province où étaient nés leurs parens. Tout au plus, la jeune femme conclut-elle 
que ce devait être près de Paris, le seul nom sans doute qu'elle connût de la 
France. » L'Amérique de demain, p. 64. 

(2) Indications empruntées au livre si intéressant rie M. Van Dyck, le Génie de 
r Amérique, Calmann-Lévy, in-12. Voyez notamment p. 133. — Voyez aussi Firmin 



288 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ces deux jugemens peuvent se ramener, en somme, à un 
verdict unique : l'Américain du Nord, l'Américain « classique, » 
poussé par la nécessité de faire vite et de faire grand, en raison 
de l'étendue du territoire et de l'immensité de la tâche, a déve- 
loppé les qualités d'action qui ont fait, de lui, avant tout, un 
homme d'affaires et de travail. Maintenu par les origines puri- 
taines dans une disposition religieuse atavique, il a respecté 
cette armature de la civilisation traditionnelle, l'a développée en 
s'appuyant sur elle; ayant senti, dans son isolement, le prix de 
(( la croyance, »il s'y donne parfois jusqu'à un excès où l'Europe 
méfiante verrait poindre l'hérésie et la superstition. 

La valeur individuelle de chaque énergie humaine est une 
force inestimable sur un champ d'action aussi vaste : on l'a déve- 
loppée et on la développe sans cesse par les exercices physiques, 
intellectuels et moraux, par un entraînement continuel dû à la 
gymnastique de « la vie intense : » on fait appel sans cesse au 
pouvoir de l'éducation individuelle et collective. L'être humain 
devient un mécanisme admirablement adapté, astiqué, huilé 
pour le service qu'il est appelé à rendre. Ces admirables types 
de l'animal-homme, — muscles et cerveau, — que l'Amérique 
offre en modèles aiJx temps modernes, sont les produits de cet 
entraînement et de cette sélection. 

Si l'on ajoute que ces types occupent une immense surface 
territoriale sous des climats très différens, avec une diversité 
d'origines qui complète la richesse et la variété des dons et de la 
culture, si l'on observe que l'effort national, depuis un siècle 
et demi, par le régime politique, les mœurs et les institutions 
sociales, tend à développer les armes de défense et d'attaque en 
vue de la lutte pour la vie, si l'on ajoute que l'homme améri- 
cain, ho7no americamis , a pu se former normalement, échappant 
à la contrainte qu'imposent certaines hérédités, des traditions 
trop lourdes, la subordination des classes, la menace de voisi- 
nages inquiétans, la sujétion du service militaire, certaines 
pénuries économiques, on s'expliquera que ce type ait pu 
prendre un développement original, une prestance superbe et i 
atteindre peut-être à la limite de la croissance humaine. 

Mais, si le type existe, s'il est vigoureux et se multiplie 

IJoz, l'Ènevgie américaine. Bibl. de Philosophie scientifique, 1010. — Au point de * 
vue politique : Oslrogorski, la Démocratie et lorganisation des partis politiques, i^B 
1903, in-S, t. II. ^ 



l'aMëRIQUE DL ^ORD ET LA FRANCE. 289 

chaque jour, si, malgré certaines défaillances et certaines tares, 
il demeure un modèle et oserais-je dire P un étalon dont l'espèce 
humaine peut s'enorgueillir, il reste à définir sa valeur réelle, 
les chances qu'il a de se propager, de se perfectionner encore, 
en un mot les conditions probables de son succès et de sa survie. 

Tout le monde admet que l'Américain, (( tel qu'on l'ad- 
mire, » est le produit d'une préparation et d'une sélection propres 
à certains Etats, ou, mieux encore, à certaines grandes villes : 
c'est l'Américain ayant plusieurs décades de séjour et d'éta- 
blisseinient, l'Américain des classes supérieures ou des classes 
moyennes étroitement groupées autour du drapeau étoile, rele- 
vant la fierté du nom déjà transmis par plusieurs générations : 
« démocratie » qui est déjà, comme celle des républiques 
antiques, une espèce d'aristocratie. 

Le type américain de demain sera-t-il entièrement conforme 
à celui qui vient d'être décrit.^ Un certain doute commence à 
effleurer l'esprit des <( nationalistes » américains les plus avisés. 
Inutile d'évoquer la i[uestion u nègre » ou la question jaune 
pour comprendre de quoi il s'agit (1). 

Récemment, à propos de l'étrange lutte engagée entre M. Taft 
et M. Roosevelt, un des hommes les plus considérables de la 
République exprimait devant moi ses doutes, sinon ses inquié- 
tudes. Il faisait un exposé rapide des conditions de la lutte et 
s'efforçait de pronostiquer le verdict dont le secret repose dans 
l'àme du peuple américain : « Nous autres Américains, disait-il... 
et, tout à coup, il s'arrête: « Nous, reprend-il; qui, nous? Le 
peuple américain est-il resté pareil à lui-même. L'afflux des 
émigrans qui deviennent si vite des votans, le transforme sans 
ces.se. Qui peut dire le véritable caractère social de ces millions 
d'étrangers et métèques mêlés à notre substance par un apport 
con.stant.^ » Le même personnage ajoutait, à titre d'<'xemple : 
« New- York compte, maintenant, un million d'israélites. C'est la 
plus grande cité juive du monde. Et les juifs arrivent sans cesse. 
Comment notre vieille demeure puritaine supportera-t-elle l'ad- 
jonction de cette « Jérusalem nouvelle.^ » 

L'aspect d'une ville américaine fournit une image frappante 
de l'état de cette civilisation inachevée, inégale, incomplètement 

(1) Ces questions sont étudiées avec précision dnns l'uuvraj^e de P. Leroy- 
Beaulieu. Les États-Unis au XX' siècle. A. Colin, l'J04, in-12, \k 1-67. 

TOME XI. — 1912. 19 



290 REVUE DES DEUX MONDES. 

€voluëe : près des maisons à trente, quarante, cinquante étages, 
les fameux gratte-ciels qui accrochent les nuages, de vieilles 
petites bâtisses hollandaises, anglaises, normandes, les maisons 
des premiers débarque's subsistent; à mi-hauteur, d'autres mai- 
sons de cinq ou six étages rappellent les modèles en usage dans 
les villes européennes; si bien que le profil général de ces rues 
ressemble assez, — qu'on me permette une comparaison aussi 
triviale, — à un peigne ébréché, les maisons modernes aux 
dents longues, alternant avec les maisons anciennes usées et 
diminuées encore par l'insolente croissance de leurs voisines, 
toutes reluisantes d'acier, de fer et d'or. 

Au pays des milliardaires, l'égalité des conditions et des 
chances aboutit à une prodigieuse inégalité des fortunes; au 
pays de la « vie intense, » l'effort énergétique révèle certains 
symptômes de neurasthénie trépidante qui i>arait, de plus en 
plus, le mal du siècle et du pays; l'émotivité religieuse produit 
ces épidémies de miraculés, qui, par leur nombre et leur inten- 
sité, ont fourni à William James tout un champ d'observations 
etune philosophie de la mmd-cure , un peu surprenante pour nos 
esprits d'Européens; la puissance redoutable des a machines » 
et du « Tammany » a conduit le régime politique et municipal 
à une sorte d'anarchie violente qui pousse un Roosevelt dans 
l'arène avec un programme où le mysticisme et le réalisme 
font le plus étrange apparentement. Enfin, si j'en crois certaines 
révélations qui m'ont été faites, signalant un mal non encore 
avéré, mais, parait-il, latent, la puissante organisation universi- 
taire, due aux générosités insignes des milliardaires, couve une 
génération nouvelle d'intellectuels et de scientistes dont l'ap- 
parition prochaine ferait pâlir toutes les hardiesses du vieux 
monde. Sous les arbres à peine feuillus de ces Oxford et de 
ces Cambridge d'outre-Océan, une moisson nouvelle se prépare 
pour la plus grande surprise des hommes bienveillans, géné- 
reux, pacifistes, — et un peu trop riches, — qui l'auront semée. 

Gomment conclure, sinon par l'expression d'un fait incontes- 
table : le peuple américain n'est pas encore formé; l'idéal amé- 
ricain ne s'est pas absolument dégagé. L'effort est admirable; il 
a donné des résultats merveilleux; mais, pour que ces résultats 
se confirment et s'harmonisent, il reste un dernier progrès à 
accomplir, un dernier coup de pouce à donner. 

Ce coup de pouce achèvera la statue et, sans altérer son 



L AMÉRIQUE DU NORD ET LA FRANGE. 291 

^albe et ses formes puissantes, il lui donnera une expression 
achevée et un caractère définitif. 



III 

Précisément à l'heure où le peuple des États-Unis, en pleine 
possession de lui-même, commence à remplir son vaste terri- 
toire, au moment oîi il se met à déborder sur le dehors, au 
moment où le percement de l'isthme de Panama va faire, de lui, 
l'arbitre des deux Océans, au moment oii, autour de lui, toutes 
les républiques latines et le Dominion voisin du Canada évo- 
luent vers un avenir qui parait devoir être très rapide et très 
brillant, il est particulièrement opportun de rechercher ce que 
l'esprit américain ofïre d'original au vieux monde et ce qu'il 
peut, d'autre part, emprunter encore à celui-ci. On ne s'étonnera 
pas, si, dans cet examen , nous avons surtout en vue les relations 
de l'Amérique du Nord et de la France. 

La France a beaucoup à apprendre de l'Amérique. On parle 
de faire venir les étudians américains en France : nos jeunes 
gens gagneraient à passer l'Océan et à séjourner quelques mois 
ou quelques années en xVmérique. Je ne demande pas l'impos- 
sible; je sais combien la vie est pressée, combien les longs 
sacrifices qu'exige l'éducation des enfans accablent nos modestes 
fortunes: je ne crois pas qu'un futur notaire, un futur avocat, 
même un futur médecin praticien, ait beaucoup à gagner dans 
des études poursuivies à l'étranger; mais, pour ceux qui ont 
quelque loisir, et qui, moins traqués par le besoin immédiat, 
cherchent, surtout, à devenir des hommes, un séjour en Amé- 
rique serait la plus tonifiante des cures d'air. Les exemples, 
la connaissance de certains usages et de certains tours d'esprit, 
une façon nouvelle d'envisager l'existence, cela, comme on dit, 
vaut le voyage. Ces voyageurs, s'ils se multiplient, rapporteraient 
aux sédentaires quelque chose de l'atmosphère d'outre-Atlan- 
tique, dans notre pays un peu renfermé et qui aurait tant 
d'avantages à ouvrir largement les fenêtres. 

Le bénéfice de cette « ventilation, » il est facile de l'indi- 
quer: d'abord, se dépouiller du « préjugé européen, n secouer la 
veulerie béate qui amollit les nerfs de notre jeune bourgeoisie, 
devenir par le simple fait du déplacement, des observateurs 
et des hommes d'action. L'indilïérentisme résulte du trantran 



292 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'une existence sans surprise, toute réglée et prévue d'avance : 
du jour où l'œil vif de nos éphèbes aurait découvert des raisons 
d'agir réelles et immédiates, observé des exemples convaincans, 
ils ne seraient pas les derniers à l'œuvre et à la peine. 

Je voudrais que nos jeunes filles pussent faire le même 
voyage et les mêmes séjours : des institutions de toute sécurité 
et repos pour la santé morale et physique, abondent aux Etats- 
Unis et au Canada, et j'ose dire, qu'aux Etats-Unis notamment, 
l'entraînement intellectuel de la jeune fille est infiniment supé- 
rieur à tout ce que nous pouvons supposer en France, on Bel- 
gique, en Angleterre. La volonté (( d'être soi » est non moins 
affirmée dans un sexe que dans l'autre ; les méthodes d'éduca- 
tion de la femme ont un caractère très original et très pratique. 
La femme américaine est, peut-être, le produit le plus remar- 
quable de la transplantation des vieilles races sur le jeune 
continent. Une jeune femme du monde Française, ayant reçu 
une légère teinture de l'exotisme américain, ne perdrait rien 
de son charme et gagnerait en saveur, en richesse intellectuelle 
et en possession de soi-même. 

C'est cette qualité, le self control, qui serait pour les jeunes 
Françaises, etpourtousles Français en général, le principal béné- 
fice d'un contact plus étroit avec l'Amérique du Nord : la sur- 
veillance du « moi » est l'objet constant des soins éducatifs soit 
dans la famille, soit dans les écoles. Habituer les geils à réflé- 
chir sur les conséquences de leurs actes, n'est-ce pas les adapter 
à la vie ? 

Une anecdote donnera l'idée de la vigilance des parens 
et de la tendance naturelle des enfans à ce sujet : en visite à 
New-York chez des amis, je trouvai la mère dans une inquié- 
tude mortelle. Ayant à s'absenter pour l'heure du déjeuner, 
elle avait envoyé son fils, un bambin de neuf ans, prendre son 
déjeuner dans sa propre famille, à quelques pas de la maison. 
Elle rentre chez elle à la fin de l'après-midi, au moment où l'en- 
fant est d'habitude revenu de ses classes. Il n'est pas là. Elle 
téléphone. L'enfant est parti après le repas; on ne sait rien de 
plus. La pension est fermée, pas de nouvelle à obtenir de ce 
côté. L'enfant n'arrive pas, l'inquiétude s'accroît, on envoie les 
domestiques. Tout à la fin de l'après-midi, l'enfant s'amène 
tranquillement. On le questionne. Que s'cst-il passé "^ — La chose 
la plus simple du monde. En sortant de l'école, supposant que 



L AMÉRIQUE DU NORD ET LA FRANCE. 293 

la maman ne serait pas encore rentrée, il est allé jouer chez un 
ami. La mère gronde. L'enfant ne dit mot, ne pleure pas, ne 
boude pas. Enfin, il se retourne vers sa mère et lui dit: c( A ' 
l'avenir, pour ne pas vous faire de la peine, j'aurai un meilleur 
contrôle sur moi-même. Mais vous aussi, vous êtes avertie et 
vous ne vous donnerez pas tant d'émotion. » 

Il ne faut pas croire que ces gens réfléchis soient nécessaire- 
ment des gens graves et tristes : il y a, au contraire, dans le 
caractère américain, une gaieté, une belle humeur qui tient 
certainement à l'habitude constante de l'entrain et de l'action : 
le chagrin et l'ennui sont fils de la paresse. 

Et, dans ce sens encore, combien n'avons-nous pas à imiter 
des Américains.^ Qu'elles sont vides, nos existences bourgeoises! 
L'esprit d'initiative, l'esprit d'organisation, le goût du risque, 
cet élan qui saisit l'avenir et force la destinée, cette allégresse 
active qui caractérisa, si longtemps, la race française, deux 
causes, la pusillanimité des mères et l'étroitesse bornée de l'en- 
seignement, les ont entravés et comme figés. 

Si nous voulons reprendre la tradition qui sema le continent 
américain, lui-même, des initiatives françaises, retournon.s en 
Amérique. Le président Roosevelt rappelait, quand il parla à la 
Sorbonne, que, s'il est quelque part, sur le nouveau continent, 
au front de la forêt défrichée, une maison, une ferme exposée 
et construite, pour ainsi dire, en avant-garde, un établissement 
qui s'appelle la Folie ou V Aventure, cette demeure, souvent, a 
été celle d'un Français. Revenons à cette tradition ; allons mettre 
les pas sur les pas de nos ancêtres. Que le culte d'un Champlain 
ne soit pas purement verbal ; mais qu'il remue notre àme. 
L'Amérique devrait bien nous rendre, après des siècles, l'élixir 
d'action qu'elle nous a emprunté à nous-mêmes. 

Un effort plus intense, un travail plus soutenu, une réflexion 
plus sérieuse, une tenue physique et morale plus droite et plus 
fîère, telles sont les hautes leçons que le peuple américain peut 
donner à une race qui, fort heureusement, ne craint pas de 
multiplier ses tâches et ses devoirs. 

Ne pourrions-nous pas, en plus, emprunter à rx\mérique 
quelque chose de cette tenue morale que lui donne son tradi- 
tionnalisme religieux.^ En France, nous afïectons de traiter un 
peu cavalièrement les problèmes qui ont, de tous temps, pas- 
sionné l'humanité, — les problèmes du mystère et de la 



294 REVUE DES DEUX MONDES. 

croyance. Notre « raison » nous suffit et se sufiit à elle-même : 
n'est-ce pas beaucoup de suffisance ? 

Un parti pris trop cate'gorique laisse souvent l'àme fran- 
çaise sans appui et sans réconfort : ces contours rigides de la 
pensée que n'enveloppe et n'auréole nulle pénombre sont bien 
secs et bien tranchans; quel inconvénient y aurait-il à ce que 
notre société, comme la plupart des sociétés humaines, ne s'en 
tint pas si strictement aux données de l'expérience et de la 
science positives.!^ Se refuser à rechercher au delà, n'est-ce pas, 
surtout, paresse d'àme.^ 

Je n'entends pas soulever ici, incidemment, un débat qui 
serait le plus grave de tous : je n'ai aucune qualité pour ensei- 
gner un évangile quelconque. Je n'ignore pas, qu'en Amérique 
comme en Angleterre, les esprits se portent vers un certain 
latitudinarisme religieux : peut-être les Anglo-Saxons vont-ils 
passer par une phase analogue à celle que la France traverse 
depuis plus d'un siècle (1 1. Pourtant, la grande majorité, chez 
ces peuples entreprenans, pense qu'il n'y a que des avantages 
à ne pas séparer trop brutalement l'individu et la société des 
traditions qui, pendant si longtemps, les ont soutenus dans leurs 
luttes contre la barbarie et contre la destinée. 

Pour l'individu, la religion, selon l'observation de William 
James, (( rend aisés les sacrifices inévitables et même aide 
à trouver le bonheur : » s'agirait-il d'une simple illusion, 
qu'elle serait un incomparable réconfort. Pour la société, 
l'avantage d'une règle établie et vieille comme le monde, la 
consolide et la maintient. L'expérience humaine accumulée est 
conservée dans un enseignement moral tout constitué, et dont 
les grandes lignes sont universelles et intangibles. Quoi de plus 
sage que de transmettre cet enseignement aux enfans ? Si 
l'homme le veut, il saura bien, quand il se sentira pleinement 
maître de lui-même, se libérer de la discipline catéchiste, — à 
supposer que, plus libre, il agisse mieux. 

Gabriel Hanotaux. 



(1) Voyez, à ce poini de vue, le livre si saisissant (lEdinund Gosse : Pèi-e et Fi/s 
traduit par Aug. Moiiod et Henri-D. Davray. 



LUTHER 



Wittemborg a gardd tout le cliarme du passé. Mollement 
étendue sur les bords de l'Elbe, h l'orée de cette plaine du Nord, 
sans heurts et sans éclat, elle se détache à peine du cadre de 
verdure qui l'abrite. Son calme extérieur répond bien à cette paix 
des choses. Dans la petite ville discrète, un peu grave, rien ne 
rappelle l'agitation, la fièvre intense des grandes sœurs indus- 
trielles. Celle-ci vit de ses souvenirs. Elle les raconte par ses 
monumens, vieilles églises, maisons « gothiques » qui n'ont 
guère changé depuis quatre siècles. Elle les respecte par son 
silence. On la croit assoupie; elle se recueille, comme ces per- 
sonnes pieuses qui, les yeux mi-clos, veillent en priant sur une 
châsse. Nous voici au centre de la vieille Allemagne, au cœur 
même de la Réforme. Dans cette longue et large voie qui, du 
cloître des Augustins, mène au château, a déferlé le courant de 
l'histoire humaine. C'est dans le couvent que Luther a enseigné; 
c'est sur les portes de la chapelle ducale qu'il a affiché ses 
thèses; c'est dans le sanctuaire qu'il repose, aux côtés de Mélanch- 
thon, à l'ombre de l'aigle impériale et des écussons princiers, 
qui s'inclinent, comme l'hommage d'un peuple, sur la dalle de 
pierre où est gravé son nom. 

I 

En 1516, il a trente-trois ans. Son enfance fut triste. Dans 
cette faille du plateau saxon où il est né, la nature est âpre 
comme l'horizon étroit; entre les crêtes monotones et recti- 



296 REVUE DES DEUX MONDES. 

lignes qui courent sur le ciel, rares sont les échappées de ver- 
dure et de lumière. Au foyer paternel, il ne trouve d'abord que 
le labeur et l'angoisse. Ses parens sont pauvres; mais son père, 
paysan rude, intelligent, tenace, aspire et réussit à s'élever; 
il deviendra un bourgeois, puis un magistrat de Mansfeld. Sa 
mère, Marguerite Ziegler, de conscience timorée, de piété super- 
stitieuse, ne semble pas plus tendre. Dure au travail, elle élève 
durement ses fils. Dans ce milieu, l'enfant ne connait guère ces 
premières caresses des choses et des êtres qui dilatent une àme. 
A la moindre faute, on le fouette jusqu'au sang. La chanson qui 
le berce lui rappelle que nul ne lui sourit. La religion même 
l'effraye. On ne lui parle que des jugemens de Dieu ou des em- 
bûches du diable, et il pâlit au nom du Christ. Plus tard, il se 
souviendra des terreurs qu'il a ressenties ou des verges qu'il a 
reçues. 

Ces impressions profondes de l'enfance, l'école ne les chan- 
gera guère. Jean Luther était ambitieux, pour les siens comme 
pour lui-même, et il se doutait du prix attaché au savoir. Tout 
jeune, Martin est confié au pédagogue de Mansfeld. A quatorze 
ans, il est envoyé à Magdebourg, chez les frères de la vie com- 
mune. Dans la grande ville, il demeure isolé, comme perdu. La 
dureté des maîtres est proverbiale, et, plus d'une fois, les éco- 
liers pauvres ont dû, par les rues, chanter des noëls pour avoir 
du pain. En 1498, nous retrouvons l'adolescent à Eisenach; 
trois ans plus tard, à l'LTniversité d'Erfurt, son père le destinant 
à la judicature. Enfin, l'existence s'est adoucie. La famille a un 
pou d'argent; le jeune homme trouve des amis. Malgré tout, sa 
nature rêveuse et sérieuse se révèle dans ses goûts. Il adore la 
musique; il se passionne pour les livres : il découvre la Bible. 
Sous la bonne humeur de l'étudiant, percent déjà les préoccupa- 
tions du futur moine. En 1502, une maladie grave l'entraîne 
presque au désespoir. Visiblement, il y a peu de jours sereins 
dans cette jeunesse. A part l'airection maternelle d'une femme 
qui s'est penchée sur le petit écolier d'Eisenach, toute tendresse 
en est absente. Il grandit seul, ou presque seul, sous l'aiguillon 
de la misère, des ambitions paternelles, de l'efibrl rude et inces- 
sant. Ces expériences ne préparent guère à l'optimisme. Mais 
dans ces natures repliées sur elles-mêmes, la vie se concentre 
et se développe eu profondeur. Les facultés émotives, tendues 
à l'excès, ne restent plus en équilibre avec les facultés céré- 



I 



LUTHER. 297 

braies. De telles âmes ne se contentent guère de demi-vertus, 
de demi-vërités, de demi-mesures. Il suffît d'une secousse 
pour changer leur destinée. 

On sait par quels incidens celle de Luther se décida. Un 
ami meurt subitement à ses côtés; lui-même échappe, comme 
par miracle, à la foudre. En vérité, sa nature morale n'avait- 
elle point déjà préparé sa vocation? Le 16 juillet loOo, malgré 
l'opposition de son père et les instances de ses amis, il entre 
au.x Augustins d'Erfurt. 

Que furent ces premières années de vie religieuse ? Nous le 
savons mal. Il semble bien que l'exaltation qui le jeta dans le 
cloître ait provoqué, dans cette àme de vingt-deux ans, la crise 
inévitable. A travers les déformations ultérieures de ses souve- 
nirs, nous percevons comme un écho des tempêtes oi^i il s'est 
débattu d'abord. — Pas une ombre sur la foi. Mais dans cet état 
qu'il a choisi avec toute la fougue et l'illusion de sa jeunesse, 
c'est de lui-même qu'il doute. Etre moine, c'est être parfait. Or, 
toutes les forces de la nature nous poussent vers le mal. Le 
péché est dans la chair! Il faut meurtrir la chair. Il tyrannise 
l'esprit! On doit abattre l'esprit. La « superbe, » voilà le mal pro- 
fond, invincible, que le novice dénonce et dont il souffre. A chaque 
aveu de ses fautes, contrit, pardonné, « il se croyait meilleur 
que les autres; » il s'aperçoit qu'il est toujours « sous la loi du 
péché. » Dans cette nostalgie de la perfection impossible, ce 
corps à corps avec la nature toujours rebelle, on s'use vite. Le 
jeune moine s'éveille en sursaut, « inonde son lit de ses larmes, » 
multiplie les dévotions sans retrouver la paix. Elle revient enfin, 
sous l'influence de son supérieur, Staupitz, qui le console, le 
rassure, lui fait comprendre la sérénité de l'Evangile et la dou- 
ceur de l'abandon à Dieu. En 1507, la crise semble bien finie. 
Luther s'est voué à l'étude, passionnément. Il reçoit le sacer- 
doce. Bientôt, il écrira contre les moines qui songent à faire 
plus et mieux que la règle, s'égarant dans les œuvres d'un ascé- 
tisme surhumain. Lui est devenu un religieux exact, soumis, 
de bonne santé. Il se mêle aux affaires comme aux querelles de 
son ordre. Il écrit, il étudie, il prêche. En 1511, nous le voyons 
à Rome, en mission; en 1515, il deviendra vicaire général de 
district. Il a renoncé « à escalader le ciel. » 

Mais déjà est formé le pli de sa vie morale. Dans cette crise, 
l'infirmité de sa nature, comme de notre nature, lui était 



298 REVUE DES DEUX MONDES. 

apparue la seule vérité incontestable. Dans l'apaisement même, 
sa conscience délicate et timorée gardera cette obsession mala- 
dive du péché. De ces sentimens intimes, dont les premiers ser- 
mons et les premiers livres ont gardé l'écho : (( Heureux ceux qui 
pleurent leurs péchés... Toi seul. Seigneur, les connais tous. La 
multitude de tes miséricordes ne sert à rien, là où ne se ren- 
contre point la multitude de nos misères. Tout notre effort doit 
être d'exalter, d'aggraver nos fautes..., de nous accuser, de nous 
juger, de nous condamner nous-mêmes... Nous devons sans 
cesse nous être suspects, craindre, pleurer..., toujours pécheurs, 
toujours immondes... Le péché est notre être. » — Mais si nous 
sommes tels, infailliblement et inlassablement, où est notre 
salut .^* Ainsi l'angoissante question qu'il se pose lui révèle le 
sens du christianisme. Le Dieu vivant qu'il cherche, n'est point 
celui de la dialectique et des systèmes, mais ce Dieu qui justifie, 
qui rassure et qui console. Croire h sa bonté, nous abandonner 
à sa grâce, ne chercher qu'en Lui et par Lui seul, non dans nos 
vertus, nos pratiques ou nos œuvres, le pardon et la paix : voilà 
toute la religion. « Se tenir debout par nos propres forces, 
écrira Luther en 1516, j'ai été, moi aussi, dans cette erreur, et 
je lutte contre elle... La foi seule est notre joie. » Sa pensée 
religieuse a sa genèse dans cette expérience morale. Sa psycho- 
logie prépare sa théologie. Pour que le sentiment s'érige en 
dogme, que faudra-t-il.»^ Sur ce fond de pessimisme et d'absolu 
que renferme sa nature, les influences qui vont agir sur son 
esprit. 



siècle où dans le ciel de la pensée se croisent les lueurs les plus ' : 
diverses, rayons pâles, confus, des choses qui finissent ou des ; 
choses qui commencent, et dont cette âme va s'imprégner. On 
peut dire que de 1501 à:1516, tous les courans, tous les contrastes 
de son époque. Moyen Age et Renaissance, rationalisme et 
mysticisme, passé et avenir, en lui viennent se rejoindre. Peu 
de cerveaux sont plus souples et plus ouverts. Pour le jeune 
moine, l'étude n'était point seulement une sauvegarde, mais 
un besoin; cette activité intellectuelle lui laisse à peine le temps 
de dire ses Heures ou de u célébrer. » U cherche partout, lit 
tout, retient tout. Sa curiosité inlassable n'a d'égale que sa rapi- 
dité à assimiler ou sa puissance à retenir. Avec la Bible son 



LUTHER. 299 

commerce est si étroit, .qu'il en cite de mémoire des passages 
entiers. Pour préparer ses leçons sur les Psaumes, il ne consulte 
point seulement des éditions, mais des Pères, comme saint 
Augustin et saint Jérôme, d-es exégètes comme Isidore de Séville, 
Nicolas de Lyre, Paul de Burgos, des philologues comme 
Reuchlin et Lefèvre. En même temps, et pêle-mêle, il dévore 
les théologiens et les poètes, Scot ou Occam, Erasme ou le Man- 
tovano. A vingt-neuf ans, il a déjà la réputation d'être un des 
plus savans hommes de son ordre. — Mais dans quelle mesure 
a-t-il subi ces disciplines diverses, et que leur doit-il.^ 

A la culture classique, il devra peu. « Je ne suis qu'un bar- 
bare, » dit-il plus d'une fois. En cela il se trompe. A Erfurt, oi^i 
il avait »'tudié la philosophie et le droit, il avait pris contact 
avec les humanistes : Lang, îSpalatin, llubianus, ses amis devenus 
plus tard ses disciples. Grâce à eux, sans doute, « il goûta à la 
douceur des lettres. » L'antiquité latine lui est familière. Il en 
connaît les orateurs et les poètes, même les élégiaques, préférant 
à tous, d'ailleurs, Horace et Virgile. Il en nourrit son style, 
mettant une coquetterie à leur prendre des sentences, des 
comparaisons ou des images, citant d'abondance, en hôte de la 
maison. Et combien il dépasse les cicéroniens de son temps par 
l'éclat, la force, le relief! Mais il ne se trompe qu'à demi, si 
c( m naître l'antiquité est moins emprunter à ses livres que 
Si' pénétrer de sa vie. 

De l'immense domaine que chaque jour explorent les huma- 
nistes, une province d'abord, l'hellénisme, lui est mal connue. 
Il n'apprendra le grec qu'assez tard; encore la connaissance des 
mots ne lui donnera-t-elle qu'une notion incomplète des œuvres. 
Il ignorera la plupart des historiens et les tragiques. De Platon, 
il n'a guère lu que le Phédon, et une traduction latine lui a 
révélé les seuls traités d'Aristote dont il ait, semble-t-il, fait une 
étude complète : Y Ethique, la Physique et le Traité de rame. 
L'unique livre qu'il ait connu dans l'original est l'Iliade. En 
réalité, l'hellénisme ne sera jamais à ses yeux qu'une « agréable » 
littérature. Et des Latins mêmes, sommes-nous bien sûrs qu'il 
ait lu tous les auteurs qu'il cite.l^ Comme ses contemporains, 
Luther s'est certainement servi des lexiques et des recueils des 
commentateurs : la Margarita philosophica de Reisch, le Réper- 
toire de Judocus AVindsheim. xManuels commodes qui groupaient, 
à l'usage des étudians et des maîtres, les vers ou les sentences 



300 REVUE DES DEUX MONDES. 

célèbres des anciens. Dans cette vision, souvent rapide et super- 
ficielle, comment donc s'étonner que le sens profond de l'anti- 
quité lui échappe.!^ Il respire le parfum, sans goûter le miel. 

Aussi bien, ce sont les idées maîtresses de la culture clas- 
sique, sa religion du beau, sa foi dans la justice, son respect 
de la raison, en un mot, ce par quoi elle est une des plus nobles 
formes de la culture humaine, que sa nature repousse et que 
sa croyance réprouve. De tout cet idéal, l'art seul le touche. 11 
adore la musique ; n'est-elle point, comme la poésie, cette 
musique du verbe, l'expression la plus immatérielle de notre 
être et l'écho de notre vie intérieure.^ On ne peut dire que l'ami 
de Granach et de Durer ait été insensible à la beauté de la 
forme ; et si le luthéranisme n'a pas eu les fureurs iconoclastes 
de la Réformation française, c'est un ])eu à son fondateur qu'il 
le doit. Cependant il écrira en 1523 : «Je pense qu'on doit 
détruire les monastères et les cathédrales, » ajoutant comme 
pris d'un remords, « ou au moins les abandonner. » Il aime la 
nature, et, dans une lettre célèbre, parlera en poète du chant 
des oiseaux. Mais contrariés, détournés par les préoccupations 
doctrinales, ces souffles bienfaisans du dehors passent vite. L'hôte 
de la Wartburg écrira à Mélanchthon : « Qui sait ce que, dans 
les conseils du silence, Dieu va faire sur ces hauteurs .^^ » Regard 
rapide et distrait!... De l'admirable paysage, aucune voix ne 
s'élève pour lui prêcher l'apaisement et l'oubli, et, « dans ces 
conseil^ du silence, » ce qu'il écoute, ce sont ses griefs, ses 
haines, le tumulte des doctrines, l'agitation de la place publique 
dont ses correspondans lui renvoient l'écho. — Assurément, 
il ne regarde que vers les choses de l'àme, et, à ces profondeurs, 
entre l'idéal chrétien et l'idéal antique, quels rapprochemens 
peut-on rêver ? 

Toute la sagesse, toute la morale de l'antiquité sont fondées 
sur la croyance à la valeur de l'homme. (( Nous demandons avec 
Juvénal, un corps sain et une àme saine... C'est quand nous 
sommes sains que le mal de la chair est inguérissable. » Partant, 
des grandes disciplines classiques, il n'en est point à qui le 
jeune théologien fasse grâce. Le Droit. ^ Cette science du juste ne 
lui parait qu'une procédure de l'utile, un ensemble de règles 
destinées à justifier la ruse ou la force, de traditions» tout au plus 
bonnes aux puissans et aux riches. » « Le mot de justice, écrira- 
t-il en 1516, je l'entends avec de telles nausées que je serais 



LUTHER. 301 

moins en peine, si on me volait quelque chose. «Civil ou cano- 
nique, le Droit n'est que le triomphe de l'égoisme, « l'hypo- 
crisie » de l'intérêt, donc l'opposé de la morale et de la charité. 
Comment l'amour de la loi se concilierait-il avec la loi de 
l'amour. « La vraie justice pour l'homme est de ne rien retenir... 
L'universelle justice est l'humilité. » — La philosophie ? « Il y a 
plus de philosophie et de sagesse dans tel verset des Psaumes que 
dans toutes les métaphysiques qu'un Aristote pourrait écrire. » 
On verra par ailleurs comment, dès 1511, Luther traite le Sta- 
gyrite, « ce raconteur de fables. » Il n'est guère plus juste pour 
Platon, et si on a pu relever des idées néo-platoniciennes dans 
ses premiers écrits, ce n'est point à Athènes, ni à Alexandrie, 
c'est à saint Augustin qu'il les emprunte. Le stoïcisme lui semble 
« une sottise, » comme toute philosophie d'ailleurs, illusion 
d'impuissans « qui roulent le rocher de Sisyphe... » Et si 
enfin notre moine se pique de connaître les poètes, il n'est 
point dupe de leurs leçons. « Que sont Homère, Virgile et les 
poètes tragiques, sinon des incendiaires, les conseillers de 
l'homicide, les panégyristes de tous les péchés humains.^... » 
Hyperboles, certes ! qu'adouciront plus tard rinflucnce de 
Mélanchton et la pratique de la vie. Mais à l'encontre d'un 
Erasme, d'un Zwingli, Luther n'est pas un humaniste. Il a pu 
pratiquer l'antiquité, sans se livrer à elle. Il ne l'aime point; et 
il lui manquera toujours ces dons que la culture classique donne 
à un esprit, la grâce et la mesure, et à une doctrine, le sens 
du relatif qui rend humaine la vérité. Ce génie religieux est 
et restera avant tout un théologien. 

Prenons-le donc comme tel et analysons les élémens spécu- 
latifs dont son fidéisme va se constituer. 

Par éducation, par profession, c'est d'abord à la théologie 
médiévale qu'il se rattache. A Erfurt, Trutvetter et Usingen lui 
avaient enseigné l'aristotélisme. De 1304 à 1512, c'est la scolas- 
tique qu'il étudie et professe, en prenant ses grades de théolo- 
gien. Ainsi le futur réformateur avait-il commencé par être 
l'élève de la tradition. Tradition spéciale, cependant, celle de 
son ordre, celle des Mineurs, qui lui fera ignorer la pensée 
plus compréhensive de saint Thomas, et qui le rattachera à 
l'influence presque exclusive d'Occam. « Je suis de son parti, » 
écrira-t-il encore en 1520. — Querelles d'écoles, dira-t-on. — 
Mais prenons garde qu'il n'y a pas eu avant la Réforme de plus 



302 REVUE DES DEUX MONDES. 

grande révolution intellectuelle. En minant l'idée de loi, le 
criticisme d'Occam avait mis en pièces l'œuvre synthétique et 
réaliste des sommateurs. D'une part, elle avait dissocié la théo- 
logie de la philosophie, séparé et parfois opposé les deux intel- 
ligences, celle qui, par la raison, saisit le monde phénoménal, 
celle qui, par la foi, nous élève au surnaturel, proclamant ainsi 
l'existence de deux « vérités, » parfois inconciliables et peut- 
être contraires. D'autre part, la raison découronnée, le monde 
n'avait plus apparu que comme un système d'activités indivi- 
duelles. La volonté était passée au premier plan, et elle-même 
ne pouvant se concevoir sans sa pleine autonomie, toute la 
valeur de l'être avait été concentrée dans cette puissance sou- 
veraine de se déterminer et de choisir : la liberté. De cette 
conception de la connaissance et du monde il n'est pas difficile 
de retrouver l'inlluence dans la pensée originelle du réformateur. 
Elle domine sa théologie. Et donc, si dès 1511, dans ses 
premiers écrits, il oppose les vérités de foi et les vérités de 
raison, la philosophie et l'Écriture, s'il ramène, dans l'ordre 
religieux ou moral, toute certitude à l'autorité seule de la parole 
divine, c'est la doctrine d'Occam qu'il reflète. De son fidéisme 
voilà le point de départ intellectuel. Et pareillement, s'il conçoit 
le problème religieux comme celui des relations individuelles 
de Dieu et de l'àme, des rapports de la grâce et de notre acti- 
vité, c'est toujours la pensée occamienne qu'il reproduit. Ce pro- 
blème, Luther le résout alors comme son maitre,par une théo- 
logie des œuvres et de la liberté. Peu à peu cependant, il allait 
trouver, et dans l'occamisme même, des raisons spéculatives de 
s'en éloigner. De la double affirmation de l'Ecole, la liberté de Dieu 
et la liberté de l'âme, c'est à la première surtout que sa nature 
religieuse s'attache. Mais si Dieu est libre, comment une liberté 
souveraine se peut-elle concilier avec nos idées de justice et de 
loi .^ Conditionner l'action divine, lui fixer des raisons, et quelles 
raisons .!> les nôtres, c'est la limiter. <( La raison que Dieu ne 
peut être injuste, écrira-t-il en 1516, est que sa volonté n'a 
aucune loi... Il n'y a pas, il ne peut y avoir d'autre cause à la 
justice de Dieu que sa volonté seule... » Et encore, si Dieu est 
libre, comment notre liberté peut-elle se concilier avec la 
sienne .^ Car si l'homme peut s'ériger en cause, ne dépendre que 
de lui-même etde lui seul, être, d'un mot, une petite souverai- 
neté dans l'univers, que devient l'universelle souveraineté de 



LUTHER. 303 

Dieu?... A ces contradictions, les souples disciples d'Occam 
avaient pu échapper. Mais Luther n'était point de ces esprits 
qui concilient, et de même que le criticisme du maitre lui 
avait fourni les élémens de son fidéisme, il allait trouver dans 
sa théodicée les premiers argumens en faveur de ce détermi- 
nisme moral, des idées de prédestination, d'(( élection arbi- 
traire, )) dont les Thèses et le Serf Arbitre seront plus tard 
la conclusion. 

On voit ainsi en quoi la doctrine luthérienne se rattache à 
une des grandes doctrines médiévales, à la fois comme une con- 
séquence et une réaction, et c'est dans une philosophie de la 
liberté qu'elle allait trouver ses premières armes contre la 
liberté même. Ce n'étaient point cependant ces oppositions 
logiques qui allaient détourner Luther des croyances tradition- 
nelles. Le système occamien était encore, malgré son fidéisme, 
trop rationnel et raisonneur pour lui suffire. C'était toujours la 
scolastique... Et au moment où le jeune moine l'étudiait, il 
avait perdu le goût, sinon de ses doctrines, du moins de ses 
procédés. Son commerce étroit avec la Bible et, dans la Bible, 
avec les livres les plus humainement divins l'avait déjà pré- 
servé des controverses, des subtilités où s'épuisaient les écoles. 
Staupitz le poussait vers la mystique. De telles influences, non 
moins que ses propres besoins d'àme, appelaient une discipline 
nouvelle qui mit d'accord sa pensée et sa conscience. Cette 
discipline, il la trouve dans saint Augustin. 

Luther le lit, pour la première fois, en 1509. C'est l'heure où 
la pensée du grand évêque, presque oubliée depuis le viii® siècle, 
se réveille. Elle reparait dans les couvens réformés qui suivent 
sa règle. Elle s'infiltre dans l'élite. En 1506, ses œuvres sont 
éditées à Bàle. Bàle était en relations étroites avec Erfurt; il 
est probable que les augustins de cette ville furent appelés ainsi 
à connaître ses écrits. De 1509 à 1511, Luther étudie, au moins, 
quelques traités, ceux qu'a glosés le moyen âge, les Confessions, 
la Cité de Dieu, la Vraie Religion, [di Doctrine clirétienne. Ce fut 
une révélation. Avec quel enthousiasme notre théologien vase 
donner au maitre, les notes marginales écrites sur ces livres en 
font foi. Le grand enchanteur ramené à la lumière a conquis 
cette àme qui cherche. A la place des arguties, des sophismes, 
des (( intentions, » des «quiddités, » voilà une pensée forte qui 
plonge aux profondeurs de la vie morale ou s'élève aux sommets 



304 REVUE DES DEUX MONDES. 

de la vie divine, faite, non de raisonnemens secs, mais d'intui- 
tion, d'émotion, tout imprégnée de sensibilité humaine, alors 
même qu'elle condamne notre raison et nos vertus, et dont 
la hardiesse, parfois subtile, se pare toujours d'un verbe chaud, 
ensoleillé, étincelant, tout en relief et en couleur. On devine 
sans peine l'influence qu'elle va prendre sur une âme ardente 
et jeune, moins avide de syllogismes que de vie. Luther procla- 
mera Augustin, le premier des Pères. Il l'oppose à saint Jérôme. 
Il le défend passionnément contre le vieux Wympheling qui a 
osé douter de l'authenticité de sa Règle. N'est-il point la « vé- 
rité catholique.»^ » Et ne lui doit-il point cette théologie qu'il 
cherche : la connaissance du Christ et de la grâce, « l'intelli- 
gence la plus intime de l'Esprit.!^ » 

Cette emprise profonde va s'accuser, de 1511 à 1517, dans les 
sermons comme dans les écrits. Elle détache Luther de la sco- 
lastique. Désormais à l'analyse des données de la révélation, à 
la logique de la foi, le théologien va substituer ces grandes 
antithèses où la pensée augustinienne aime à s'enfermer. 
(( Esprit » et « Lettre, » grâce et liberté. Evangile et Loi ! Oppo- 
sitions redoutables de mots ou d'idées et qui ne répondaient que 
trop bien à son tempérament intellectuel ! L'intuition prendra 
à ses yeux le rôle de la dialectique, et, allégée des raisonnemens, 
la foi sera ramenée aune illumination intérieure et à un témoi- 
gnage de la conscience. C'est encore à saint Augustin que Luther 
va demander son interprétation de l'Ecriture : celle des 
« Psaumes, » en 1511, celle de la pensée paulinienne, dans le 
commentaire sur l'Epitre aux Romains. Et enfin, c'est à saint 
Augustin qu'il prendra quelques-unes des doctrines et des for- 
mules dont il aimera à revêtir sa propre pensée : la régénéra- 
tion par la foi, l'infirmité de la nature, l'action toute-puissante 
de la grâce, la pénitence. On sait le retentissement qu'eut en 
1516, la publication du de Spiritu et Litera, faite par Carlstadt, 
et son influence sur les thèses célèbres de la nouvelle école. 
L'augustinisme est devenu l'enseignement officiel de Wittem- 
berg. En son nom, Luther et Carlstadt prétendront restaurer 
la théologie de la grâce contre les « nouveaux Pélagiens » et 
la théologie de la liberté. 

Cet idéalisme devait trouver dans la mystique ses applica- 
tions morales, et on ne peut s'étonner que Luther se soit tourné 
vers ces maîtres de la vie intérieure que l'augustinisme, 



LUTFIER. 30o 

plus OU moins, a inspirés. Le Dieu du nominalisme lui avait 
apparu comme un despote arbitraire ; le Dieu des mystiques sera 
pour lui, à travers le Christ, le Dieu intérieur des consolations 
et des miséricordes. Détourné des « théologiens de la gloire, » 
il va donc aux « théologiens de la Croix : » Bernard le prédica- 
teur de l'humilité, une des âmes qui ont le mieux contemplé 
les blessures de Jésus et compris les enseignemens de sa Passion ; 
Gerson, l'apôtre de la vie cachée, des efïusions saintes, si péné- 
tré du néant de l'homme, de la bonté paternelle de Dieu, qu'on 
a pu lui attribuer Y Imitation ; en Allemagne même, Gérard 
de Zutphen, et surtout Tauler qui deviendra, en lolo, un de ses 
livres de chevet. Il dévore ses sermons. « Je n'ai jamais vu, 
écrit-il alors, soit en latin, soit en notre langue, une théologie 
plus saine, plus conforme à l'Evangile. » C'est que, si Augustin 
lui a montré les grandes vérités qu'il cherche, Bernard, 
(îerson, Tauler lui ont fait toucher les réalités dont il vit. Leur 
théologie est k la sagesse de l'expérience. » Somme toute, « les 
pratiques sont plus illuminés dans la foi, que les spéculatifs. » 
Ils nous apprennent que, pour posséder Dieu, nous devons nous 
abaisser nous-mêmes, Yezewoïv passivement la grâce, sans aller 
au-devant d'elle, être « agis, » non agissans. u Nous sommes la 
matière, Dieu est la forme, » car il ^ opère tout en nous. » 
Le quiétisme de Luther est déjà en germe dans ces définitions. 

Ainsi, cette théologie de l'illumination et de la grâce, con- 
temptrice de la nature, hostile à la liberté, poussait Luther sur 
la pente où l'engageait sa propre nature. Nous tenons là un 
de ses leviers intellectuels, le plus solide, le plus puissant, et qui 
l'incline vers cette conception d'un christianisme intérieur, 
dégagé des œuvres et des moyens de salut. Ces tendances 
allaient trouver une impulsion nouvelle dans le mouvement 
créé par l'humanisme chrétien. 

Dans ces années mêmes oii, au fond du cloître de Wittem- 
berg, Luther commence et poursuit son enseignement, Reu- 
chlin, Lefèvre, Erasme ont donné à la culture religieuse son 
orientation et ses chefs. A coup sûr, le théologien qui commen- 
tait les Psaumes et allait étudier saint Paul, ne pouvait rester 
étranger à l'immense labeur de philologie et d'histoire qu'ils 
avaient entrepris. Comment interpréter la Bible sans en avoir 
d'abord le texte authentique.^ Dans la voie où il s'engage, 
rien de plus naturel qu'il les rencontre, et, très vite, entre 

TOME XI. — 1912. 20 



306 REVUE DES DEUX MONDES. 

le jeune maître et les grands érudits de l'humanisme chrétien, le 
contact est étroit. De 1511 à 1516, Luther a compulsé déjà les 
commentaires de Lorenzo Valla sur l'Kvangile, et il est au cou- 
rant des travaux de Pic de la Mirandole. Dès 1509, il a Reuchlin 
entre les mains; il se servira des Rudimenta liehraica comme 
aussi du lexique d'Alexandre. Il a surtout, devant lui, les tra- 
vaux de Lefèvre. Il annote son Psalteriiim Qiiintuplex , qu'il 
suit dans le détail de ses corrections. Il lui emprunte le prin- 
cipe de sa méthode, opposant à l'exégèse historique et littérale 
de Nicolas de Lyre, une interprétation spirituelle et mystique 
qui fait des Psaumes le récit de la vie et de la Passion du 
Christ. Peut-être est-ce aussi à l'exemple de Lefèvre que, en 
1515, Luther sera entraîné vers saint PauL^ Leur pensée 
suit une marche semblable. Enfin l'influence du Nouveau Tes- 
tament d'Érasme, paru en 1516, est visible dans la seconde 
partie du Commentaire de lÉpître aux Romains. C'est dans ces 
grandes éditions critiques que Luther a trouvé les matériaux 
solides de sa théologie. 

N'est-ce que celai* L'humanisme chrétien n'aspirail point 
seulement à une renaissance érudite. C'était une révolution 
théologique qu'il préparait. 

La dilîusion de la Bible, dont les éditions se multiplient, 
celles surtout des Psaumes et de saint Paul, prépare les esprits 
à un changement. Une théologie nouvelle, plus simple, plus 
claire, affranchie de la barbarie des mots, du fatras des ques- 
tions; une religion, plus vivante et plus libre, moins entravée 
de pratiques, d'observances, de règlemens : voilà ce que les 
consciences les plus hautes réclament. Le génie d'Erasme, la 
querelle de Reuchlin ont donné une voix puissante à ces griefs. 
Cette voix, comment Luther ne l'eût-il point entendue.»^ Il est 
facile de démêler, dans ses premiers écrits ou ses sermons, 
l'influence exercée sur lui par les maitres de la pensée nou- 
velle. Avec eux et par eux, il entre alors dans le courant de réac- 
tion qui se manifeste par toute l'Europe contre les abus des 
observances, du culte et de l'autorité. On peut noter, dès 1512, 
dans un de ses sermons, ces idées réformatrices. Il y réclame 
déjà une prédication épurée de l'Évangile : moins de pratiques, 
de pèlerinages, de dévotions, de religion « corporelle; » plus de 
sentiment chrétien, ce Celui-là seul est sauvé qui croit; celui-là 
.seul croit qui écoute la Parole de vérité ; celui-là seul écoute la 



LUTHER. 307 

Parole qui écoute l'Évangile. » A coup sur, ces tendances s'accusent 
dans les Commentaires sur les Psaumes. Lutlier s'y prononce 
contre l'excès <( des lois et des œuvres » qui changent le caractère 
du pouvoir ecclésiastique, mais il y critique aussi tous les abus 
qu'Érasme a déjà dénoncés ou raillés dans ses satires contre le 
peuple ou contre les moines. « Ceux qui vénèrent, qui préfèrent 
à ce point leurs professions, leur ordre, leurs saints, leurs règles, 
qu'ils méprisent ceux des autres... ne te semblent-ils point 
judaïser.^... Combien en voyons-nous pour qui tonsures, génu- 
ilexions, inclinaisons de tète, chants, prières sont seulement un 
geste corporel et dont le cœur est absent! » Et ce sont aussi 
les pratique populaires qu'il attaque. Il reviendra à plusieurs 
reprises, dans ses sermons, puis dans ses Decem Praecepta, 
contre ce culte utilitaire et tout matériel des saints. « Nous 
sommes submergés par un océan de superstitions. On honore 
d'autant plus les saints qu'ils ont une auréole plus grande de 
légendes ou de fables. » Dans ces railleries contre les croyances 
populaires, les dévotions spéciales à sainte Barbe, saint Antoine, 
saint Christophe, ne retrouve-t-on point les accens et jusqu'aux 
termes mêmes de V Enchiridion ? 

Nominalisme, augustinisme, mystique, humanisme chrétien : 
voilà bien les disciplines intellectuelles qui détachent Luther de 
la vieille théologie. Toutes le poussent vers cette conception 
d'un christianisme plus moral que savant, plus avide de croire 
que de comprendre, d'être consolé que d'agir, doctrine de vie 
intérieure, d'illumination et de grâce, non d'œuvres, de raison 
et de liberté. A vrai dire, il n'en a retenu que ce qui pouvait 
s'adapter à sa nature et les matériaux qu'il leur a pris n'entrent 
qu'altérés, modifiés, dans sa construction théologique. Nous n'en 
tenonspasmoinslesélémens spéculatifs, que vont mettre en œuvre 
et son expérience propre et celle du milieu social oîi il se meut. 

Que d'autres, en effet, plus égoïstes ou plus timides, se 
contentent de prier ou de gémir, trouvant, dans l'ascétisme du 
cloître ou la pratique des vertus individuelles, cette certitude de 
paix et de salut. Par devoir, par profession, le jeune maître 
regarde et compare... Jamais les œuvres de piété n'ont été plus 
répandues et les observances plus nombreuses. Églises qui se 
construisent, confréries qui se fondent, couvens et hôpitaux qui 
se multiplient, fêtes, aumônes, indulgences, pèlerinages, tout 
semble annoncer la restauration de cette Église encore affaiblie 



308 REVUE DES DEUX MONDES, 

par deux siècles de schismes et de guerres. — Mais au dedans, 
quels contrastes! De sa cellule,' il a pu entendre d'abord l'écho 
clés controverses qui troublent son ordre, où lui-même devra 
prendre parti, les premières révoltes de ceux qui, fiers de leur 
observance étroite, de l'ascétisme légal, prétendent se soustraire 
à l'autorité de son Père, Staupitz. Au delà, une chrétienté divisée, 
livrée aux convoitises des princes ou aux antagonismes des 
peuples, une Eglise encore corrompue par le désordre ou la 
grossièreté des mœurs, trop de prêtres sans vocation et sans 
idéal, enlizés dans la recherche des biens temporels, et dont le 
chef belliqueux ressemble plus à un monarque qu'à un apôtre, 
les consciences assoupies dans la quiétude des petites dévotions 
et sevrées de l'aliment nécessaire, l'Évangile, l'Évangile lui- 
même défiguré par l'Ecole, la religion par les (( théologiens; » 
et, pour répondre aux griefs qui s'aggravent, à l'incrédulité qui 
monte, au naturalisme qui se répand, des demi-mesures, des 
réformes incomplètes, encore plus décrétées qu'appliquées... 
Comme beaucoup, il s'étonne et il s'inquiète. Cette sécurité lui 
parait le plus grand péril de l'Église, « sa dernière et redoutable 
persécution. » — Et alors se pose la question pleine d'angoisse : 
Comment, avec tous ces moyens, par tous ces moyens, l'idéal 
chrétien n'a-t-il pu dominer la vie publique, rétablir la paix, faire 
régner le Christ parmi les hommes.^ Ne serait-ce point que cet 
effort tout extérieur et humain n'est point le véritable Évangile.^ 
A cette question, il veut une réponse. Et non moins que sa 
nature et ses idées, l'âpre désir de régénérer l'Église va lui faire 
chercher dans une interprétation nouvelle du christianisme le 
salut de tous comme son propre salut. 

II 

Cette interprétation, Luther devait la formuler dans son 
Commentaire sur l'É pitre aux Romains (octobre 1515-1516). 

On a dit, et Luther l'a dit lui-même, que sa doctrine avait 
été une « révélation, » le sens subitement retrouvé de la pensée 
paulinienne et du vrai christianisme. Légende dont la critique 
a fait justice I C'est oublier que, dès 1513, sa pen.sée était déjà 
imprégnée de la lecture des Épitres et qu'il avait noté ces textes 
célèbres où Paul, « le plus profond des théologiens, » avait pro- 
clamé contre la justice des œuvres, l'imputation qui nous est 



I 



LUTHER. . 309 

l'aito de la justice du Christ. C'est oublier aussi que cet esprit 
toujours en mouvement et en travail ne cessait de chercher le 
principe qui unit tous les élémens de sa pensée. En 154.^5, jetani 
un regard plus calme sur le passé, le réformateur pouvait 
(icrire avec vérité : « Comme Augustin, j'ai été du nombre de 
ceux qui ont progressé en écrivant et en enseignant. » En vain 
cherchera-t-on dans les premières œuvres de Luther ces crises 
<l'idées (jui jettent l'âme dans des voies nouvelles. L'a hérésie » 
ne fut point chez lui l'éclair qui déchire et qui embrase, mais la 
lumière qui, lentement, insensiblement, se lève, non la rupture 
brusque avec le passé, mais la déviation qui détourne de la route 
<|ue le passé même avait ouverte. 

De 1509 à 1515, il a écrit, il a prêché. Nous pouvons suivre 
<lans ces écrits ou ces sermons comme l'évolution de sa pensée 
religieuse. Il avait commencé par gloser le Lombard, saint 
Augustin, saint Anselme. Notes brèves qui n'en révèlent pas 
moins son premier stade d'esprit, la conciliation entre les deux 
grands enseignemens qu'il a reçus : la scolastique et l'augusli- 
nisme. A ses yeux, la grâce et le libre arbitre « s'accordent pour 
justifier et sauver l'homme. » « Doctrine admirable, déclare-t-il ! » 
Elle ne lui suffira pas longtemps. Le Commentaire sur les Psaumes 
(1511 à 1513) marque une étape. Dans cet amas de scholies, de 
paraphrases, de citations, écrites presque au jour le jour sur 
un vieux psautier, jetées pêle-mêle au bas des pages, sur les 
marges,, entre les lignes, où se croisent des versets de la Bible 
et des vers de Virgile, des passages des Pères ou des explica- 
tions des humanistes, c'est déjà, sous l'influence de saint 
Augustin et de saint Paul, une construction théologique qui 
s'ébauche. L'équilibre entre la doctrine de la grâce et celle des 
œuvres est rompu. Contre la croyance à la valeur de l'être 
humain, l'attaque est engagée. 

Qu'est donc le christianisme!* Dans l'histoire, la religion de 
l'Esprit, de la grâce, de la foi, venant détruire la religion de la 
Lettre, de la contrainte, de la loi ; dans la conscience, l'épanouis- 
sement de l'être intérieur et spirituel que nous sommes appelés 
à devenir, par l'extinction de l'être extérieur et charnel que nous 
sommes. Mais, dans cette lutte implacable, que pouvons-nous ? 
Que valons-nous.!* Nous croyons devenir justes en observant la loi, 
en pratiquant ses œuvres... Justice légale, justice humaine, qui 
.sera toujours viciée par le mal inhérent à notre nature, le « sens 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

propre, » l'amour du moi. Voilà la corruption indélébile, qui 
atteint tous nos actes, même les meilleurs, le mensonge humain, 
celui des Juifs, des hérétiques, des « superbes,» qui, prenant les 
apparences pour le bien, leur sagesse pour la vérité, se fient à 
leur raison comme à leurs œuvres. Or, tel est l'enseignement 
des Psaumes, ce livre de la pénitence et de la miséricorde, que 
notre justification ne puisse leur être attachée. Dieu seul peut 
créer en nous la « justice spirituelle, » vertu du Christ opérant 
par la foi, rénovation intérieure qui transformera notre être. 
Dieu seul aussi nous sauve, non en ayant égard à nos mérites, 
mais en substituant les mérites du Christ et sa propre justice 
aux nôtres, par un acte pur de sa bonté. 

Régénération par la foi, corruption de nos œuvres, justice 
de Dieu entendue de la justification : voici donc déjà quelques- 
unes des idées maîtresses du luthéranisme, de 1513 à 1516; et 
dans les sermons, cette attaque contre le « sens propre » va 
prendre un singulier relief. Qu'est-ce à dire.»^ Seraient-elles 
déjà l'hérésie .i^... Mais si l'auteur s'attache à ces notions, s'il 
y ramène l'essence du christianisme, au moins croit-il encore 
à notre activité, à cette faculté, si faible qu'elle soit, qu'a 
« l'àme de choisir le salut. » Mériter par nos œuvres. ^^ Non. 
Mais une œuvre nous est possible : la pénitence. Nous sommes 
libres de nous juger. Et nous juger, c'est nous condamner ; 
dompter la chair, par la mortification, l'esprit, par le renonce- 
ment, être humiliés et humbles. En cela nous pouvons nous pré- 
parer et coopérer à la grâce. — En 1516, ces réserves vont dis- 
paraître. Les Commentaires sur VEpître aux Romains peuvent se 
rattacher aux Psaumes par un filon mystique ou moral. Ils sont 
la première affirmation d'un système luthérien. 

<( Nous naissons, nous mourons dans l'iniquité et l'injus- 
tice, justifiés par la seule imputation du Dieu miséricordieux et 
la foi en sa Parole. » — Formule concise qui, pour la première 
fois, définit la théologie nouvelle. Aussi bien, nul autre que Paul 
ne pouvait en fournir les élémens, car nul autre, en termes 
plus précis, plus pressans, n'a mis en relief dans les premiers 
chapitres de sa Lettre aux Romains et l'infirmité de notre nature 
et la gratuité de notre salut. Que cette doctrine ait dans l'apôtre, 
dans son épître même, ses tempéramens, que le milieu judaïque 
ou judaïsant, auquel elle fut destinée, en explique certaines affir- 
mations redoutables, les interprètes traditionnels, aussi bien 



LUTHER. 311 

qu'Erasme, l'avaient admis. Mais Luther n'a cure de l'histoire. 
Il étudie en théologien, et, dans les textes qu'il retient, c'est un 
principe organique de vérité qu'il cherche. L'Apôtre ne s'adresse 
pas uniquement aux Juifs, aux Gentils, mais « à tous; » il écrit 
moins « contre ceux qui sont des pécheurs manifestes que contre 
ceux qui paraissent justes à leurs yeux et confient leur salut à 
leurs oeuvres. » Et par cette (( justice des œuvres » que le chris- 
tianisme est venu détruire, n'entendons point seulement celle des 
observances, des cérémonies, des rites, mais celle (( des préceptes 
de la Loi. » Par là est révélé « que tous sont dans le péché et 
l'ignorance, pour qu'ils reconnaissent que leur sagesse et leur 
justice ne sont rien, » que « nul n'est juste, sinon celui qui 
croit... Justifiés donc par la foi, ayons la paix... Voici la clé 
d'or qui ouvre toute l'Écriture sainte... » Avec quelle allégresso, 
saint Paul a parlé, Luther le remarque. Mais aussi avec quel 
enthousiasme lui-même rencontra une doctrine si conforme à 
ses besoins, nous nous en doutons. (( On trouverait à peine dans 
l'Ecriture un texte semblable à ce chapitre... » Il écrira plus 
tard qu'il en fut tout « illuminé. » Il tient enfin cette certitude 
dont l'aveuglante lumière inonde une àme et se transforme en 
croyance comme en action. 

Quelques doutes, en effet, que lui suggèrent encore ses sou- 
venirs, les traditions, son éducation première, dans cette voie 
nouvelle où il est entré, rien ne l'arrêtera plus. Les thèses de 
1317 ont eu plus d'éclat. Elles sont elles-mêmes un lendemain 
de rupture. En réalité, celle-ci est faite le jour oîi-Luther, sous 
le couvert de saint Paul, proclame la doctrine de la corruption 
totale, irrémédiable de la nature, l'identité de l'être et du péché. 

Cette corruption, avec quelle énergie, quelle éloquence âpre il 
la dénonce ! Le péché d'origine est-il donc seulement la priva- 
tion de la justice originelle.^ Il est celle u de toute rectitude, de 
toute force pour le bien, » plus encore, la tendance invincible au 
mal, « le dégoût de la lumière et de la sagesse, l'amour de l'er- 
reur et des ténèbres, » « la blessure incurable de l'homme dans 
sa chair et dans son esprit. » Les théologiens ont enseigné qu'après 
le baptême, la concupiscence n'était plus en nous qu'une peine 
du péché, un état que nous restions libres d'aggraver ou de ré- 
duire. Aveugles, qui ne voient point qu'elle est le péché même, et 
qu'elle ne disparait point, en un moment, « comme les ténèbres 
devant la lumière ! » Les théologiens nous disent qu'absous de 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

nos failles, nous sommes purs. Superbes, qui nous endorment 
dans une fausse justice ! La faute est remise « non pour qu'elle 
ne soit plus, mais ne soit plus imputée. » Nous naissons, nous 
vivons, nous mourons corrompus. Ainsi, dans l'homme poini 
d'inclinalion naturelle vers le vrai ou vers le bien. Tous les 
avantages dont il se pare, « depuis ceux du dehors jusqu'aux 
vertus morales, jusqu'à la connaissance même de Dieu, affirme 
dans ses propriétés divines, » portent le germe de cette idolâtrie 
qui infecte ce qu'il pense et ce qu'il fait. Sa raison ne peul 
atteindre Dieu, ni le souverain Bien, ni la Béatitude. Philo- 
sophie et sciences humaines peuvent-elles donc entrevoir le mys- 
tère de l'infini.^ Elles sont « à bout de souffle. » La volonté n<' 
peut créer le bien. Viciée elle-même dans sa source, commeni 
produirait-elle des actes purs.^ Plaisante prétention que la 
vertu des Régulus ! <( Les plus sages, les plus justes de l'anti- 
quité n'ont pu être justes, car ils ne pouvaient s'empêcher de se 
complaire en eux-mêmes. )> Pas de vertus morales. Nos œuvres 
les meilleures, en elles-mêmes, sont « des péchés. » Dieu seul 
les rend bonnes, les réputant telles... Et comme un cri de 
triomphe s'échappe des lèvres du théologien cette dernière malé- 
diction : « Où est maintenant le libre arbitre.'*... Où sont-ils ceux 
qui affirment que par nos facultés naturelles nous pouvons 
aimer Dieu par-dessus tout. Comme s'il nous était permis de 
vouloir, de pouvoir quelque chose ! » Sur tes ruines de notre 
raison et de notre justice tombe la dernière idole que l'homme 
a érigée de lui-même : la liberté. 

Nous sommes au cœur du système luthérien. Luther avait 
pu trouver dans la théologie antérieure quelques-unes des idées 
qu'il fait siennes. Et, par exemple, le catholicisme avait déjà 
formulé la doctrine de la justice de Dieu qui <( justifie par la foi 
sans les œuvres de la Loi. » Ce qui lui est propre, c'est la notion 
de la nature et du péché. Voilà en quelque sorte le dogme 
spécifique, la pierre d'angle de son système, celle qui appelle 
tout l'édifice et en détermine la structure et le plan. 

Nous pouvons saisir, en effet, quel lien intime el étroit va 
souder à sa doctrine du péché celle de la justification, de la foi 
et des œuvres. — Si la nature est mauvaise, incapable, par elle- 
même, de bien, l'accomplissement de la loi divine esl au-dessus 
de nos forces.^ — Gela est vrai. — Le christianisme alors serait-il 
donc une doctrine de découragement et de désespoir.!* — Mais 



LUTHER. 313 

ce désespoir de nous-mêmes est la condition de notre espérance; 
l'Apotre a magnifié le péché, précisément pour exalter la misé- 
ricorde, et c'est notre impuissance irrémédiable qui appelle, 
prouve, certiiie la nécessité de la Rédemption. De nous, aucun 
acte bon, en nous, aucun mérite! Mais un autre a accompli, a 
mérité pour nous. Tous pécheurs et toujours pécheurs! Mais un 
juste, le seul, le médiateur, est mort pour nous faire vivre. 
Qu'importe donc notre péché .^^ Il est même nécessaire pour que 
le Christ nous impute sa justice. Le manteau de sa sainteté 
couvre notre pourriture. Et pour incorporer sa justice, la seule 
chose qu'il nous demande, c'est la foi. 

La foi ! Telle est, en dernière analyse, « l'œuvre unique, » 
parce que, ne venant pas de nous, elle opère, sans nous, notre 
salut. — Non cette foi intellectuelle ou acquise qui adhère à la 
vérité des enseignemens, mais cette foi totale et infuse, faite 
de confiance, de pénitence et d'amour, qui rend présente en nous 
la personne même du Christ. « Quiconque est uni à Dieu par 
la foi devient juste; en même temps pécheur et juste, pécheur 
|)ar la réalité de sa nature, juste par la promesse et l'imputation 
de Dieu. » Que parlons-nous donc maintenant des œuvres.!^ La 
foi crée en nous la pénitence; moins ces pratiques extérieures 
(ït imposées où l'homme met toujours l'orgueil de son être, que 
ce sentiment de notre indignité totale qui nous pousse sans cesse 
à gémir devant Dieu, à craindre son jugement, à le supplier pour 
la rémission, c'est-à-dire la non-imputation de notre péché. Elle 
crée à son tour les œuvres, ou plutôt elle les réintègre dans notre 
vie morale : œuvres spirituelles, œuvres « d'humilité, » qui nn 
justiiient pas, qui ne sauvent pas, mais qui témoignent de 
« notre justice intérieure. » Les œuvres sont un produit de la 
toi comme le fruit de l'arbre. Et d'un mot, la foi est dans nos 
âmes la loi vivante, ce par quoi Dieu pense, agit, opère en nous, 
substituant sa justice à la nôtre, sa vie à la nôtre, et nous révé- 
lant, dans le sentiment même de notre misère, notre guérison. 

Péché, justitication, foi! Le système luthérien est trouvé; 
pour achever de se dessiner, il n'aura plus qu'à formuler le prin- 
cipe scripturaire. Doctrine d'une simplicité et, partant, d'une 
puissance incomparable, créatrice d'action, dans ses négations 
mômes. Ce n'est plus la critique de l'humanisme, l'appel vague 
des mystiques à une religion intérieure, l'attitude de lettrés 
qui spiritualisent les formes ou les formules qu'ils gardent. 



314 REVUE DES DEUX MONDES. 

C'est une théologie positive qui aspire à diriger, à consoler, à 
soulever les âmes. Dès septembre 1546, le jeune moine va jeter 
ses idées dans les foules, par les thèses de Bernhardi de Feld- 
kirch. Le 2(5 avril 1517, Carlstadt publie, à son tour, ses cent 
cinquante et une propositions sur le conflit de la nature et de la 
grâce; le 4 septembre, la « dispute » de Gûnther de Nordhausen 
accuse l'attaque; le 31 octobre, Luther affiche les thèses 
fameuses contre les indulgences. Le mouvement est lancé qui, 
de Wittemberg, va se propager dans toute l'Allemagne, et, 
bientôt, dans toute l'Europe. 

Comme l'humanisme, il n'entend être qu'un retour à l'Evan- 
gile, une réaction contre la scolastique qui, sous l'influence 
«( sacrilège » d'Aristote, a altéré la foi, au contact de la philo- 
sophie et de la morale humaines. Nous allons voir qu'il est 
bien autre chose, et pourquoi et en quoi, du christianisme his- 
torique il va détruire les deux forces vives : la tradition doctri- 
nale et la hiérarchie. 

III 

Au problème initial du christianisme, le rapport de l'homme 
et de Dieu, saint Paul avait donné une solution. Mais valable 
contre le judaïsme, cette solution allait-elle suffire à la pensée 
religieuse, mise en présence de la culture antique.^ Et si, en 
effet, la raison humaine avait pu affirmer Dieu et définir 
quelques-uns de ses attributs, si la volonté humaine avait pu 
s'élever jusqu'au bien et parfois jusqu'à l'héroïsme, il fallait 
bien admettre que la nature, même sous la loi du péché, n'était 
point condamnée à une impuissance totale. Dès lors se préci- 
saient les données de la spéculation. Quelle était la part respec- 
tive de Dieu et de l'homme dans l'œuvre du salut .^ L'action 
révélatrice et rédemptrice devait-elle exclure tout concours de 
la créature .** Cette harmonie, tout l'effort de la théologie chré- 
tienne va être de l'établir. Elle l'affirme déjà au iii^ siècle, 
quand les Pères alexandrins, dans le domaine spéculatif, pré- 
tendent concilier le platonisme avec le dogme. Elle apparaît, au 
iv° siècle, en Occident, quand saint Ambroise cherche à souder 
le stoïcisme à la morale du Christ. Un instant interrompu par la 
controverse pélagienne et sous l'influence mystique de saint 
Augustin, ce travail d'entente se reprend, se poursuit, œuvre 



LUTHER. 315 

de la science médiévale qui l'achève. Anselme, Abélard, Lom- 
bard, saint Thomas, proclament à nouveau l'union de la foi 
avec l'intelligence, de la grâce avec la liberté. Et quand, le 
grand siècle fini, la pensée religieuse, comme épuisée de son vol, 
se retourne vers les réalités morales, c'est toujours du même 
esprit qu'elle les observe et les définit. Du grand œuvre de 
dissection et d'analyse était née une conception théologique très 
compréhensive et très humaine : la faute originelle comprise, 
moins comme une corruption totale que comme une déforma- 
tion ; dans l'àme régénérée par le baptême ou purifiée par la 
pénitence, la concupiscence, peine du péché, distincte du péché, 
œuvre de notre volonté libre ; la justification gratuite opérée en 
nous par la foi, achevée par la justification personnelle de nos 
œ-uvres ; dans nos œuvres, une mesure plus exacte des respon- 
sabilités et des valeurs, du mérite comme de la faute, en un 
mot, l'homme, actif pour la vérité comme pour le salut. 

A l'inverse de cette tradition, le christianisme de Luther est 
un fidéisme pur. Là où elle a uni, il sépare ; où elle concilie, il 
oppose. Dans la pensée, comme dans la vie, il dissout les élé- 
mens que la pensée chrétienne a rapprochés. 

La foi seule. — Pour concentrer sur cette conception unila- 
térale toute la vie religieuse, c'est d'abord dans les matériaux de 
la foi que Luther découpe et élimine. Dans la tradition intellec- 
tuelle, docteurs ou Pères qui ont cru au pouvoir de la raison 
ou de la volonté : un saint Thomas, un saint Jérôme, un Ori- 
gène. Un seul, à ses yeux, (( explique rp]vangile, » Augustin; 
mais Augustin, tel qu'il le comprend et le déforme. Môme tra- 
vail sur la Bible. Les grands penseurs chrétiens avaient été 
frappés de la variété infinie, presque inépuisable du contenu 
divin et dans le Livre de Dieu ils avaient tout pris, soudant 
l'une à l'autre, interprétant l'une par l'autre, les vérités par- 
tielles, comme autant de faces diverses, mais non contraires, de 
la vérité totale. Il s'agit bien de ces concordances ! Si le christia- 
nisme se ramène à quelques notions, la Bible se résume elle- 
même dans quelques textes : dans l'Ancien Testament, certains 
passages de la Genèse ou des Psaumes, un verset d'IIabacuc; 
dans le Nouveau, saint Paul. Voilà le premier des théologiens, 
sinon le seul. Plus encore, ramenant toute la théologie à saint 
Paul, Luther ramène saint Paul lui-même à quelques-uns de ses 
écrits. Toute la vérité évangélique tiendra, à ses yeux, dans les 



316 REVUE DES DEUX MONDES. 

textes célèbres de VÈpître aux Romains ou de VÉpUre aux Galates 
sur la justification et sur la foi. Sur ces définitions, il concentre 
son esprit, comme l'Ecriture. « Le Christ dans l'Evangile, écrira- 
t-il en 1519, ne demande que la foi... Je voudrais que le mot de 
mérite ne figurât pas dans l'Ecriture à cause de l'abus qu'on en 
fait. » Que lui oppose-t-on des textes contraires ;> En voulant 
concilier saint Paul avec lui-même, Lefèvre a aiïaibli le sens de 
sa doctrine. Ses adversaires rappellent l'épitre de Jacques sur 
les œuvres. Soit ! Mais ^ le style de l'apôtre est au-dessous de la 
majesté apostolique. » <■<. Epitre de paille, » dira-t-il plus tard. 
C'est qu'il cherche dans la Bible un système, non une synthèse ; 
il n'y regarde que les aspects que lui fait voir son propre espril. 

Procédure de théologien, qui n'en ruine pas moins l'unité 
harmonique et la complexité de la spéculation. Prenons garde 
qu'elle justifie un divorce autrement grave : celui qui, de la 
connaissance et de la vie de la foi, va exclure tout élément 
humain. 

Plus de procédés intellectuels dans la croyance. Seul moyen 
de la soustraire aux prises de la raison ! La belle formule de 
saint Anselme, lafoi cherchant l'intelligence, l'intelligence cher- 
chant la foi, a pu être celle de la spéculation chrétienne. Elle 
n'est plus celle de Luther. Admettre l'esprit humain aux con- 
seils du mystère, n'est-ce point reconnaître ses droits à le juger i* 
Erreur donc de prétendre acquérir, démontrer la foi. Cette 
force supérieure, mystérieuse et cachée, qui nous éclaire et 
nous soulève est, comme la vie, hors de notre atteinte. Elle 
vient en nous, non par nous. Raisonnemens et systèmes ne 
nous donneront, ne nous prouveront jamais sa vertu indéfinis- 
sable. <( Il n'est pas dans le pouvoir de l'homme de croire en 
Dieu. » Dieu seul parle à qui il veut, illumine qui lui plaît, se 
cachant aux savans et se révélant aux simples. La foi s'impose 
à l'intelligence» comme ces vérités mathématiques » dont l'évi- 
dence ne se démontre ni ne se conteste. Toute autre croyance 
que cette foi « infuse )> n'est rien, et <( n'opère que le mal. » 
— Erreur de vouloir, rationnellement, dépasser ou étendre 
les données de la foi. Les théologiens ont, depuis quatre cents 
ans, « aristotélisé )> l'Eglise. iMais le dogme ne peut être que la 
formule authentique et littérale de la parole de Dieu. Toute 
pensée qui sonde l'insondable, toute synthèse qui, sous couleur 
d'harmoniser, systématise, usurpe et déforme. Partant, il faut 



i 



LUTHER. 317 

renoncer à tous ces problèmes qu'une théologie « orgueilleuse » 
se flatte de résoudre, sur Dieu, sur la création, sur l'invisible. 
De l'au-delà nous ne saurons jamais plus que ce que la sagesse 
éternelle nous a dévoilé. La dialectique est un <( fléau; » toute 
logique de la foi, <( une fiction. » Encore plus faut-il expurger la 
théologie de toutes ces notions empruntées aux sciences 
humaines : substance, quantité, quiddités, ce par quoi elle pré- 
tend expliquer les principes mêmes de l'être. Sous ces altéra- 
tions impies, le christianisme est défiguré, le mystère ramené 
à l'intelligible, la religion à une philosophie. Dieu au niveau de 
l'homme. Et c'est aussi substituer à la Parole qui unit, les 
sectes, les écoles, les disputes qui divisent. La vraie science 
sacrée est celle qui, se détournant du pourquoi des choses, 
s'exerce et nous exerce dans le deuil de nos péchés, la pénitence, 
l'humilité. L'autre " ne cherche et ne trouve que le principe de 
Satan. » — Erreur enfin d'appliquer toute méthode rationnelle 
à l'exégèse. La parole de Dieu seule : dans son sens littéral ou spi- 
rituel. Avec leurs gloses, leurs scholies, leur <( quadruple sens, » 
leur symbolisme, commentateurs et humanistes « ont lacéré » 
le message divin. En voulant allégoriser la Bible, Origène en a 
faussé l'étude. En l'interprétant par l'histoire, saint Jérôme en 
a afl"aibli l'enseignement. A fi.xer, à <'omprendre la lettre, la 
grammaire suffit : à pénétrer l'esprit, la libre inspiration. Le 
Christ, caché dans la Bible, comme dans son vêtement, peut 
seul nous initier à sa pensée, comme à sa vie. 

A la vie de la foi, plus de concours moral. Il faut déraciner 
jusqu'aux dernières fibres cette idolâtrie que l'homme a de ses 
facultés à connaître comme à pouvoir le bien. Entre l'élection 
divine et notre nature, nos inclinations, nos actes, quelle conci- 
liation possible.^ Ainsi, du principe formulé, en 1516, sur la 
corruption totale de l'être, Luther va-t-il pousser à fond les consé- 
quences. Dans ses Commentaires sur rÈpître aux Romains, il 
pouvait encore admettre l'existence d'une activité, si faible 
qu'elle fût, pour le salut. Dans les écrits ultérieurs, de 1317 à 
1520, les thèses d'IIeidelberg, YÉpitre aux Galales, la Captivité 
de Babijlone, toute restriction va disparaître. C'est qu'ici surtout, 
dans le domaine moral et pratique, plus que dans le domaine spé- 
culatif, l'aristotélisme païen a tout envahi. Il faut donc le frapper 
au cœur, dans ses notions de moralité, de libre arbitre, de res- 
ponsabilité, de mérite, idoles intérieures autrement dangereuses 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

que ces divinités de pierre qui ont vécu. Vainement, théologiens 
et moralistes affirment-ils dans la conscience un principe inné, 
qui lui fait discerner le bien du mal. « Cela est faux, celles-ci 
seules sont bonnes parmi nos œuvres qui sont commande'es par 
Dieu; mauvaises, celles qui sont défendues. » Pas de fondement 
rationnel à la morale. La volonté de Dieu, voilà l'unique critère. 
Vainement, lui objecte-t-on, avec l'Ecole <- que l'homme ayant 
en lui-même une raison droite peut y conformer sa volonté 
libre. » « Pélagiensl qui détruisez le bienfait nécessaire de la 
i;ràce! » Et si de l'exemple des anciens, vous prétendez conclure 
que l'homme est capable de vertu, « je réponds : Les anciens ont 
|)u dire des choses vraies, sans avoir la vérité; faire des choses 
bonnes, sans faire le bien. Tout au plus Fabricius sera-t-il 
moins puni que Gatilina, parce que moins impie et moins per- 
vers... Tous nos actes bons sont des péchés. » Vainement enfin, 
dans nos péchés eux-mêmes, analysant la part de l'ignorance ou 
(11- l'instinct, la science morale s'est-elle efforcée d'établir des 
degrés, comme une échelle des responsabilités et des valeurs... 
Hors la grâce, <( tous sont mortels. » — Hors 1 a grâce .^^ Est-ce bien 
sùr.^ Et admettrons-nous encore ce correctif.!^ Car s'il y a identité 
entre la nature et le mal, comment le juste, par cela seul qu'il 
est homme, cesse-t-il de vivre sous la loi du péché.!^ Et s'il est 
capable d'acte bon, conséquemment de mérite, que devient 
l'imputation du Christ.!^ — Donc, chez le juste même, aucune 
œuvre (jui ait une valeur de salut. « Celles-ci seraient mor- 
telles, s'il ne les jugeait ainsi dans la crainte de Dieu. » Et 
bientôt, dans la grâce, nulle part de notre activité. Il faut fermer 
ces dernières issues par lesquelles le moi humain peut s'insérer 
dans l'a^uvre divine. La liberté n'est qu'un mot, « un titre, )> un 
néant. Et sous l'efïusion de l'esprit qui va vivre, se mouvoir, 
agir en elle, l'àme perd jusqu'à son autonomie. La mystique 
d'un saint Augustin ou d'un saint Paul pouvait concevoir la 
grâce comme un don de Dieu, se prêtant pour se faire vivre, 
élevant notre nature sans la supprimer. Pour Luther, elle est 
Dieu même dans sa puissance, son élection arbitraire, s'empa- 
rant de l'homme comme d'une chose, s'imprimant en lui, se 
substituant à lui. Le Saint n'est qu'un automate spirituel, atten- 
dant, inerte et passif, l'empreinte mystérieuse qui marque les élus. 
Ce déterminisme moral devait nécessairement conduire à la 
doctrine théologique de la prédestination et de la certitude du 



LUTHER. 319 

salut. Mais cette notion de la foi a d'autres conséquences. Ce 
qu'elle ébranle encore, c'est la vertu sociale du christianisme, 
cet ensemble de croyances, d'institutions, ces formes de vie 
chrétienne que la théologie des œuvres a constituée. 

Quelque efTort, en effet, que fasse Luther pour se soustraire 
aux applications de son dogme, quelque hésitation qu'il montre 
à les formuler, il faut bien aller au bout. Sur l'idée de notre 
valeur morale et de notre puissance au bien, l'Eglise avait créé 
l'admirable entraînement qui nous exerce à la vertu, l'étroite 
. communion qui nous unit aux âmes. Elle nous avait appelés à 
réparer dans notre repentir, a mériter par nos actes. Et de toutes 
les miettes de nos mérites, trop abondans parfois pour nous- 
mêmes, s'était formée comme la réserve des plus pauvres, 
des déshérités de la prière et de la vertu. Ainsi la réversi- 
bilité avait créé le culte des saints et le culte des morts, le 
patrimoine qui, formé d'abord par la valeur infinie du Christ, 
s'était par Lui, en Lui, enrichi de toutes les valeurs suréroga- 
toires de l'humanité. Mais, si seule la foi nous sauve, si nos 
œuvres ne peuvent rien pour nous comme pour les autres, 
à quoi bon.!^ Secours extérieurs et humains qu'il faut encore 
détruire! — En 1517, Luther a limité, puis rejeté la valeur des 
indulgences. En 1519, ce sont les œuvres satisfactoires qu'il 
élimine de la pénitence ; bientôt c'est le purgatoire qui va 
disparaître du dogme. Et puisque la foi seule importe dans les 
sacremens, qu'elle-même est le seul sacrement, c'est encore 
toute la doctrine sacramentaire qui s'écroule. Les seuls qu'il 
garde, le baptême et la cène, ne sont plus des moyens, mais des 
signes de notre justification. Dès 1520, Luther commence à 
attaquer les vœux monastiques, le célibat des prêtres, les 
observances, lee fondations pieuses, les confréries. Il peut 
encore admettre l'invocation des saints et la prière pour les 
morts. Derniers vestiges d '« idolâtrie » qui tomberont après la 
rupture ! Plus d'intermédiaires entre Dieu et l'àme. Il n'y a 
devant Dieu que des consciences individuelles, serves du péché 
ou serves de la grâce. 

Christianisme pur, enfin dégagé de tout alliage humain! 
Et, assurément, dans cette logique rigoureuse de la foi, plus de 
place pour nos moyens personnels de salut. L'homme cesse 
d'être une cause. Nulles conditions à la grâce. Elle redevient 
une liberté, une libéralité pure, descendant, à son heure et à 



320 REVUE DES DEUX MONDES. 

son gré, sur les remous liumains comme ces rayons qui tombent 
sur la crête des vagues. La vérité religieuse s'infuse, opère en 
nous, sans nous, et malgré nous-mêmes : l'homme n'est plus 
rien et Dieu est tout. Mais, pour épurer la foi, on voit ce que 
Luther supprime dans le christianisme : non pas tant l'héritage 
de la pensée antique, que sa propre tradition. Et il ne change 
point seulement le sens de la vie chrétienne, mais le sens de la 
vie, ayant broyé, sous ce mécanisme spirituel, ces moteurs ailés 
de l'àme, sa liberté comme sa raison, ce par quoi l'homme, 
dans l'univers est devenu le coopérateur de Dieu. 

IV 

vSuivons l'œuvre de destruction. Après la théologie. Vu Eglise. » 
Contre son autorité, doctrinale ou disciplinaire, F» Ecriture » va 
devenir la seule autorité. 

Que, dès 4516, formulant sa doctrine du péché et de la foi, le 
réformateur ait eu le .sentiment de se séparer de l'unité catho- 
lique, c'est là une idée qu'on ne saurait lui imputer. Il entend 
être avec l'Eglise, dans l'Eglise. Encore moins la recherche 
d'un principe intérieur de religion l'entraine-t-elle à rejeter un 
organisme extérieur. (( L'Église, dit-il dans son Commentaire 
sur les Psaumes, est le corps vivant, dans lequel tous parti- 
cipent pour tous... » Nul doute alors sur la primauté de Rome 
(( qui demeure dans la vraie foi. » Nulle attaque contre les auto- 
rités du sacerdoce. Et, on lol6, quand apparaît déjà un système 
luthérien, la liberté des critiques s'arrête devant l'institution. 
(( L'Eglise, de même que toute parole tombée de la bouche d'un 
de ses chefs, est la parole même du Christ... » Il n'en discute 
ni les lois, ni la hiérarchie. <( Celui qui se sépare de cette unité, 
de cet ordre, peut s'applaudir de grandes lumières et d'œuvres 
admirables; cela n'est rien... «Ces affirmations d'obéissance, 
nous les retrouvons encore en 1517, au lendemain des pre- 
mières controverses, et jusqu'à la fin de 1518. Luther ne croit 
pas seulement que sa doctrine est conforme à celle de l'Église : 
au jugement de l'Église il prétend la soumettre et se soumettre, 
dépendant, et déjà même, tout en gardant la notion tradition- 
nelle de l'institution ecclésiastique, il l'idéalise et l'afTaiblit. 

Eglise spirituelle et P^glise positive, Église de la foi et Eglise 
de l'histoire : cette conception, Luther l'avait trouvée avant lui. 



LUTHER. 321 

Elle était celle des mystiques comme de l'humanisme, et on ne 
peut s'ëtonner que, sous l'empire de ses idées religieuses, il s'en 
soit pénétré. Mais humanistes ou mystiques s'étaient arrêtés à 
une distinction, sans pousser à l'antithèse. Luther dépassera 
vite cette attitude intellectuelle. Dès 1513, contre l'Eglise exté- 
rieure et légale, les leçons sur les Psaumes marquent une réac- 
tion. Celle-ci s'accuse dans les Commentaires sur l'Épître aux 
Ro?nains, protestation acerbe, souvent injuste, contre l'autori- 
tarisme religieux, les formes juridiques du pouvoir spirituel, 
la confusion du ministère et du gouvernement, du conseil et de 
la contrainte. Après 1517, nous n'en serons plus seulement aux 
contrastes, mais aux contraires. Sous la poussée des faits tout 
autant que sous celle de sa doctrine, Luther ne va plus seule- 
ment distinguer les deux Eglises, mais les opposer. 

Ce devait être une des conséquences de la querelle des 
indulgences, non seulement de rendre publiques et populaires 
les doctrines de ^^'ittemberg, mais de donner aux aspirations 
réformatrices un chef et de mettre au premier plan la ques- 
tion de l'autorité. A Luther, qu'opposaient ses premiers contra- 
dicteurs .!^ L'enseignement de l'Eglise. Attaquer l'indulgence 
était se mettre en révolte contre le pouvoir ecclésiastique. 
Menace à peine déguisée qui entraîne le théologien à répondre 
par la question : Ce pouvoir ecclésiastique, qu'est-il donc. ^L'Église 
extérieure et légale peut-elle connaître des choses de l'âme ? 
— Non. Elle ne le peut. << Le pouvoir des clefs ne s'exerce que 
sur le dehors. " — Ebauchée déjà dans les thèses de 1517, la doc- 
trine va prendre un singulier éclat dans le sermon du 16 mai 
1518, sur la vertu de l'excommunication. « Le prêtre, y lisons- 
nous, peut retrancher de la communion extérieure, corporelle, 
celle du culte et des sacremens, qui unit, au dehors, les mem- 
bres de l'Eglise. Il ne peut priver de cette communion spiri- 
tuelle, celle de la foi, de l'espérance, de la charité qui unit à 
Dieu. » Il écrira presque en même temps : « Une censure de 
l'Eglise ne retranche point de l'Église ceux qu'y rattache la 
vérité. » Affirmation hardie, celle de Wycleff et de Huss, qui 
n'est rien moins que la négation du c( for intérieur, » du <( droit 
de lier et délier les âmes. » Elle ne va point tarder à se pré- 
ciser dans le duel qui s'engage avec la papauté. 

Dès le mois de mai 1518, et en prévision d'une condamna- 
tion, Luther avait pris ses sûretés, cherchant, dans les théories 

TOME XI. — 11)12. 21 



322 REVUE DES DEUX MONDES. 

conciliaires, un abri de fortune. Simple expédient, qui ne pou- 
vait retarder l'échéance de la soumission ou de la révolte. Pour 
lui, déjà décidé a la lutte, il était condamné à avancer toujours, 
retenu par ses souvenirs ou ses scrupules, poussé par la fougue 
de sa nature, l'envoûtement de ses idées, les maladresses de ses 
ennemis, les concours successifs qu'il trouve, comme la foi dans 
le message qu'il apporte. Ainsi de ses doctrines fidéistes, devait-il 
être entraîné à appliquer aux institutions ecclésiastiques les 
conséquences. Presque séparé du catholicisme et voulant y 
demeurer, quel moyen, sinon d'en étendre les limites? Et pro- 
clamant la réalité de la plus grande Eglise, celle de l'esprit et de 
la foi, à laquelle il se tlatte d'appartenir, comment ne serait-il 
point conduit à refuser à l'autre, extérieure et légale, cette insti- 
tution divine qui l'a fondée et qui la perpétue .►* 

Le lien doit être rompu qui unit l'Eglise à l'Evangile. Et suc- 
cessivement, d'étape en étape, rejetant toutes les formes d'auto- 
rité qu'on lui oppose, en appelant du Légat au Pape, du Pape au 
Concile, du Concile au peuple chrétien, et finalement à l'inspi- 
ration intérieure, Luther va-t-il abattre tous les pouvoirs ecclé- 
siastiques. Plus de primauté. A Augsbourg, Luther avait déjà 
opposé rÉcriture aux décrétâtes, critiquant les abus, maintenant 
l'institution. En 1^19, dans sa treizième proposition sur la puis- 
sance du Pape yuin) et ses Résolutions (septembre), c'est l'ori- 
gine même du pouvoir papal qu'il conteste. Royauté sans titre. Pas 
de promesse faite à Pierre : les textes allégués sont torturés ou 
faux. Rome n'a pas plus de droits que Constantinople à la direc- 
tion des âmes. La primauté n'est qu'une création de l'histoire. 
Et le temps n'est pas loin où le Pape déchu de son pouvoir sera 
proclamé partout comme le fils de Reliai et l'Antéchrist. — Plus 
de pouvoir conciliaire. A Leipzig (juillet 1519), Luther pouvait 
admettre encore l'infaillibilité du Concile dans les seules défini- 
tions de la foi. Passagère réserve, qui ne tarde point à dispa- 
raître ! Les Conciles se sont contredits : les Conciles peuvent 
donc errer. Anathème sur Constance qui a condamné les propo- 
sitions chrétiennes de Huss. <( Dans cette session au moins, 
l'assemblée n'a été qu'un conciliabule de Satan. » — Et enfin, 
il s'agit bien de pape et de concile ! Plus de hiérarchie. Si \i 
plénitude du sacerdoce est d'absoudre, tous ses membres son| 
égaux. « Le pape ne saurait être supérieur à l'évêque, l'évêquç 
au prêtre. » Finalement, si les sacremens ne sont que des signes^ 



LUTHER. 323 

et si l'ordre n'est pas un sacrement, plus de sacerdoce. « L'Eglise 
fondée sur la foi n'a pas besoin de hiérarchie extérieure. » Les 
clefs ont été données à Pierre et en sa personne à toute l'Eglise 
chrétienne. » Et comme la fonction ecclésiastique n'est que le 
ministère de la parole, « tout fidèle est prêtre, » puisque tout 
chrétien peut recevoir de l'Esprit le don d'interpréter^ et de 
comprendre la Parole. En juin 1520, V Appel à la noblesse alle- 
mande consacre cette théorie du sacerdoce universel. 

Que reste-t-il donc.!^ La religion individuelle et l'autonomie 
de la conscience? — On l'a dit, et on l'a cru. Et sans doute, 
poussant à fond certaines de ses idées, Luther fùt-il arrivé au 
libre examen moderne. Mais sa doctrine toute mystique de 
l'inspiration intérieure ne ressemble en rien à notre subjecti- 
visme. L'idée d'une vérité doctrinale comme d'une société reli- 
gieuse l'obsède toujours. Sur l'Eglise historique jetée à terre, 
l'Eglise de la foi reste debout. 

« Corps métaphorique et allégorique du Christ, » commu- 
nion de tous ceux qui croient à sa vérité et sont confirmés de 
sa grâce, indépendante de l'espace, n'étant ni à Rome, ni à 
Jérusalem, ni même à Wittemberg, mais partout où le chrétien 
croit et adore, supérieure aux doctrines, aux traditions, aux 
rites, ouverte aux Grecs comme aux Romains, à Huss comme 
aux Pères, ne connaissant qu'une hérésie, 1'» incrédulité : » la 
voilà, l'Église universelle et spirituelle qu'il rêve. Et que lui 
objecte-t-on, qu'il n'est point d'Eglise sans un principe d'unité 
et d'autorité ? Ce principe existe. Il est là, pierre angulaire de 
l'édifice : la parole de Dieu, dont le texte clair, intangible et 
sacré, s'impose à tous comme une foi et une loi. 

Le principe scripturaire, de même que le principe fidéiste, 
allait donc devenir un des élémens constitutifs du nouvel 
Evangile. A vrai dire, Luther l'avait trouvé avant lui, et dans le 
catholicisme même. Jamais l'Eglise n'avait prétendu imposer 
une croyance qui ne fût, implicitement ou explicitement, conte- 
nue dans l'Ecriture. Mais l'Ecriture seule!... Cette affirmation, 
Occam et Huss l'avaient déjà opposée aux pouvoirs ecclésiastiques. 
Luther va l'incorporer dans sa doctrine. « N'admettre pour 
juge et pour guide que l'Evangile seul et unique du Christ... 
Rien au delà de l'Evangile, rien au-dessus de l'Evangile. » Voilà 
bien la formule du biblicisme intégral. Principe négatif d'abord, 
point d'appui du théologien dans la lutte contre l'Ecole et 



324 REVUE DES DEUX MONDES. 

contre le sacerdoce. Ses adversaires ont l'Eglise : lui a la Bible. 
Autorité contre autorité. Mais principe positif qui va l'aider à 
reconstruire l'Eglise comme à la ^ libérer. » 

Ce qu'il lui demande d'abord, c'est une certitude, la certitude : 
celle qu'il ne se trompe pas, que sa doctrine est vraie, que sa 
théologie <( vient du ciel. » Rejetant le magistère de l'Église, 
ne croyant pas à celui de rintelligence, oîi trouverait-il la 
vérité.^ La Bible est le critère unique de la foi. La Parole de 
Dieu est la raison suprême qui domine toutes les raisons, la 
preuve qui tient lieu de toutes les preuves. La certitude de la 
foi n'est donc plus dans la continuité de la tradition, dans cet 
enchaînement qui soude l'Eglise du xvi« siècle à celle des pre- 
miers âges, saint Thomas à Bède, Bède aux Pères, les Pères 
aux Apôtres. Elle est tout entière dans l'unique témoignage de 
l'Écriture, prise ce dans sa signification la plus simple. » Sont 
chrétiennes, les vérités qui sont évangéliques; sont recevables les 
définitions qui ont un texte. Voici donc exclues du dogme toutes 
les idées greiîees sur le dogme : seraient-elles vraies, seraient- 
elles probables, si elles n'invoquent point une formule scriptu- 
raire, elles n'ont qu'une valeur d'opinion. Seule, la Parole 
divine nous instruit et nous oblige. Et voici encore réprimés 
les écarts possibles de l'inspiration. C'est au nom de ce littéra- 
lisme scripturaire que Luther gardera le dogme de la présence 
réelle et se prononcera contre le radicalisme religieux de Carls- 
tadt. Gomment la foi risquerait-elle de s'égarer puisqu'elle a 
pour guide l'enseignement personnel, authentique (A clair de l;i 
Révélation P 

A l'Écriture, Luther demande autre chose. Et en l'opposant 
à la tradition, ce qu'il prétend encore, c'est affranchir les âmes. 
« Le Christ est la liberté. » Cette liberté, avec quels accens il 
la proclame ! Cri d'espoir, de révolte, d'enthousiasme jeté aux 
vents de l'espace, comme celui d'une délivrance. L'Église est 
(( captive. » Systèmes imposés à la croyance, règlemens annexés 
auxcommandemens divins, cérémonies multiples et vexatoires, 
la tradition a créé dans le christianisme un autre christianisme ; 
dans la religion de la liberté intérieure et .spirituelle, la triple 
servitude humaine des« opinions, » des observances et des lois. 
Mais s'il est vrai que l'Evangile soit au-dessus de l'Eglise, et 
non l'Église au-dessus de l'Evangile, à bas toutes ces geôles oîi 
le chrétien étouffe ! Pas d'autre vérité que la Parole. Certes ! 



LUTHER. 32o 

Et aussi pas d'autre puissance. Le ministère ecclésiastique 
n'est ({u'une fonction chargée de publier, d'enseigner l'Ecriture 
aux liommes. Au Maître seul le droit d'imposer les lois qui 
lient la conscience. Nul en son nom ne peut les modifier, les 
restreindre, ou les étendre. « Si nous permettons qu'on change 
une seule constitution du Christ, nous rendons vaines toutes 
ses lois : une seule supprimée dans l'Écriture, supprime toutes 
les autres... Le Christ ne veut pas que l'on transgresse de sa 
doctrine le plus petit détail. » Et encore : »( Nul n'est tenu au 
delà de l'Évangile... » L'Église ne peut décréter <( une syllabe » 
sur les lidèlessans leur consentement. Elle ne peut contraindre, 
sous peine de péché, à l'observation des lois ecclésiastiques. 
<( Nous chrétiens, sommes libres de tous. » — Transposez ces 
formules <lans les faits! Le principe scripturaire achève l'œuvre 
de destruction commencée par le principe fidéiste. Et c'est au 
nom de la liberté chrétienne comme de l'Evangile que Luther 
renversera presque toute la 'discipline ecclésiastique : décrétâtes, 
canons, vœux, célibat, observances, cérémonies même, et la 
plus auguste de toutes, la messe. La réforme du culte tient déjà 
dans cette affirmation. Tout imprégné encore du parfum des 
premières croyances et de ses religieuses émotions, le grand 
révolté peut se refuser à proscrire tout rite extérieur et tout 
vestige du passé; d'autres iront plus loin, qui dans le temple, nu 
et froid, dépouillé de « l'idolâtrie » des images ou des autels, ne 
laisseront ouvert que le Livre où se lit la Parole de l'Éternel. 



Le lo juin 1520, la bulle Exsurge Domine condamnait Luther. 

Le voici hors de l'Église, déchirant pour longtemps, sinon 
pour toujours, la tunique du Christ. Car l'ébranlement est 
immense : jamais depuis quatre siècles la société chrétienne 
n'a été si profondément remuée. Humanistes épris de nou- 
veautés, croyans avides de réformes, petits seigneurs prêts à 
piller les biens des prêtres, paysans ou artisans enflammés par 
ces mots de liberté chrétienne, toutes ces ambitions, ces curio- 
sités, ces haines, ces enthousiasmes, se retrouvent et fraterni- 
sent derrière l'homme prodigieux qui appelle le monde à la 
grâce et au salut. 11 est un apùtre, un prophète, Daniel, Paul 
ou Moïse. Il ouvre une ère nouvelle. Il retrouve l'Évangile; sa 



326 REVUE DES DEUX MONDES. 

doctrine vient de Dieu; que dit-on, même, sa doctrine? c'est la 
pure parole du Christ. On le lit, on l'imprime, on le commente, 
on le discute ; on s'inquiète de son sort et on se passionne 
pour son triomphe. A Bâle, à Zurich, à Strasbourg, à Paris, en 
Espagne, en Italie, à Rome même, dans toutes les forteresses 
de la vieille théologie, dans les cénacles de la culture nouvelle, 
il est un sujet de contradiction. Qu'on juge de sa force aux 
espér?\nces qu'il éveille, comme aux colères qu'il déchaîne!... 
Une révolution religieuse commence, qui, bientôt sociale et 
politique, va soulever l'Allemagne et déchirer l'Europe, par- 
tout oïl les esprits, enhardis par le succès, enfiévrés par la vio- 
lence, vont monter à l'assaut du vieil édifice pour reconstruire 
à sa place, et sur leur plan, l'Eglise du fondateur. 

Qu'une telle doctrine de pessimisme ait pu, au iv^ siècle, 
dans un monde finissant, consoler et raffermir les âmes, cela se 
conçoit. On reste confondu qu'elle ait réussi à se répandre dans 
une société jeune, ardente, passionnée d'agir et de savoir, et où, 
rarement, la foi dans la vie, dans l'efïort, comme dans la valeur 
de l'homme, a trouvé tant d'adorateurs. 

Le succès ? Luther le doit d'abord à lui-même, à cette puissance 
extraordinaire de son être qui lui donne la maîtrise des âmes 
et l'audience des foules. On aime à l'entrevoir, non sous les 
traits un peu épais, déjà fatigués, du portrait célèbre de Granach, 
mais encore jeune et sous le froc, dans cette petite gravure 
que la cellule de la Wartburg a conservée. Ce corps en avant, 
prêt à foncer sur l'ennemi, ces mains osseuses qui étreignent 
la Bible, cette figure émaciée, aux arêtes dures, au regard bril- 
lant, presque brûlant de Fièvre, aux lèvres fortes, tendues, gon- 
flées, comme pour sonner aux foules la diane de la foi nou- 
velle, tout en lui est passion, mouvement, énergie inquiète, 
volonté indomptable. Sa personnalité, voilà son originalité 
propre. On a pu analyser les élémens divers et souvent hétéro- 
gènes de sa doctrine, retrouver ceux qu'il a pris à saint Paul 
ou à saint Augustin, à Occam ou à Huss, à Carlstadt ou à 
Érasme. Les faisant siens, il les recrée : matériaux qu'il forge à 
la flamme de sa passion, au souffle de son verbe fulgurant 
(( comme un éclair. «Le génie mesuré et souple d'un Melanchthon 
était nécessaire au réformateur pour filtrer ses idées et con- 
denser sa théologie. Seul, il a eu la vision claire et prompte des 
formules qui rallient et du geste qui entraîne; nul n'eût dé- 



LUTHER. 327 

chaîné ces enthousiasmes et ces espoirs qui créent une religion. 
D'autres ont eu, comme Zwingle, une culture plus savante; 
comme Calvin, une intelligence plus ordonnée et plus ferme. 
Lui, les domine de son tempérament. En cela, il est à part, et, 
dans la Réforme, il est unique. Tout vibre dans cet être d'im- 
pressions et d'impulsion, entrainé, débordé par sa nature. Il 
pense par sensatioas et il dogmatise avec ses nerfs. Son moi 
fuse en doctrines. Partant, dans cette tension continue de l'àme, 
le pouvoir de grossissement devient énorme. Plus de mesure 
dans l'esprit. Le regard fermé aux nuances va d'un bond à 
l'extrême des négations ou des principes ; dans le plan de 
l'absolu, il ne voit que des sommets ou des abimes. « Le docteur 
hyperbolique, » dira plaisamment Erasme. — Et tout se heurte 
aussi dans cette tempête d'idées, de passions et d'images. On peut 
dire que chez Luther la vie, comme les œuvres, est une suite 
de contrastes. Il n'y a point de sérénité dans cette nature parce 
qu'il y a une soufirance dans cette foi. Un mysticisme poussé 
jusqu'à l'hallucination, un sens pratique aiguisé pour la lutte, 
armé à la fois de calcul et d'audace, de brusquerie et de dupli- 
cité; ces Heurs exquises de l'àme, la poésie et la tendresse, et 
les bas-fonds de l'instinct, des hymnes qui volent vers le ciel, et 
des ordures qui traînent dans la boue, des émotions pures et un 
gi'os rire trivial, des dépressions d'humilité et des spasmes 
d'orgueil, les affirmations les plus simples, créatrices de certi- 
tude, les sophismes les plus subtils, tortionnaires de vérité, tout 
en lui déconcerte, mais attire, entraine, irrite. On a pu l'oppo- 
ser à lui-même. Contradictions ou incohérences, que lui im- 
porte.»^ Elles viennent se fondre dans l'unité de sa nature et 
la logique de sa passion, dans ce bouillonnement d'idées ou 
de paroles dont la lave brûlante et trouble se déverse sur le 
siècle. 

Cependant, quelque prodigieux qu'il soit, eùt-il réussi à 
déchaîner le mouvement, encore plus à le conduire, s'il n'était 
venu à son heure, à l'appel de ces besoins obscurs et profonds qui 
émergeaient de toutes parts .'^ 

Si l'Allemagne est remuée, jusque dans ses profondeurs, c'est 
que, de suite, elle a reconnu dans Luther un de ses fils, dans 
son œuvre, un fait national. Le grand réformateur n'est pas 
seulement de son temps, mais de sa race. Il en a le type, les 
qualités et les défauts, ce par quoi, dès le début, il n'est et n'ap- 



328 REVUE DES DEUX MONDES. 

paraît pas seiilemenl comme l'adversaire de Rome, mais l'op- 
position même au génie latin. En ce sens, il continue et achève 
l'entreprise commencée au xv*' siècle par les humanistes ou les 
politiques. Les premiers avaient rêvé d'u'ne renaissance alle- 
mande, restaurant, sous la forme classique, l'histoire, le droit, 
la poésie de la Germanie. Les seconds avaient peu à peu trans- 
formé en une monarchie nationale l'empire universel du 
moyen âge. Luther veut donner à l'Allemagne sa religion. Aussi 
bien s'appuie-t-il sur le sentiment public. Dans sa lutte contre 
Rome, c'est l'italianisme qu'il attaque. Les masses ne pouvaient 
rien comprendre h la théologie des indulgences. Ce qu'elles 
voyaient nettement, et Luther ne manqua pas de le leur mon- 
trer, c'était une protestation contre les collecteurs pontificaux et 
la fiscalité des Médicis. (( A nous, Allemands, que nous fait 
Saint-Pierre!... «Au légat italien qui le cite devant lui, il oppose 
son droit à être jugé dans son pays. Aux théologiens d'outre- 
monts, comme Mazzolini, qui le discutent, il rappelle durement 
que les Ualiens ne sont pas seuls à connaître les Saintes- 
Lettres. Contre l'ironie méprisante de ces curiales à l'égard 
des « bètes tudesques, » il relève la tête et accepte le défi. Voilà 
donc la lutte sur le terrain qu'il a choisi et où il va s'efforcer 
de rallier toutes les forces de sa nation : son prince, les sei- 
gneurs, la foule. En 1520, il en appelle de Rome à l'Allemagne. 
Sa cause est celle d'un peuple. Crotus Rubianus lui écrit, le 
16 octobre 1519, de Bologne, a Frère Martin,... souvent je me 
surprends h t'appeler le père de la patrie. » Sa condamnation 
ne sera pas seulement « un outrage à la religion, » mais « au 
nom allemand. » Dans ce sentiment national j)erce déjà le natio- 
nalisme religieux. 

Et le prophète saxon est aussi un prophète populaire. Du 
peuple dont il vient, auquel il appartient, il peut être compris. 
Il parle sa langue et c'est pour lui qu'il parle. Que les docteurs 
discutent dans les écoles, dans une langue morte et sous des 
formes désuètes, le problème de Dieu : que les humanistes, dans 
leurs cénacles, murmurent, à huis clos, des vérités nobles et belles 
qui charment l'élite ! Lui, va droit aux masses; s'il dispute, c'est 
en public ; s'il tonne et enseigne, c'est du haut de la chaire. Ce 
n'est point pour les théologiens, mais pour les simples, qu'il 
compose tant de petits traités destinés à répandre et à défendre 
sa doctrine : en 1518, son instruction pour la confession des 



LUTHER. 329 

péchés, et sa « courte déclaration sur les dix commandemens : » 
en 1519, son commentaire sur l'oraison dominicale. On peut 
dire que la traduction allemande de la Bible fut son œuvre pré- 
férée et demeure son œuvre maîtresse. L'éducation morale des 
enfans comme celle des pauvres gens l'attire. Rendre l'Evan- 
gile au peuple, pour ramener le peuple à l'Evangile, voilà le 
dessein de sa réforme. En voilà aussi la force, le secret des 
enthousiasmes qu'il éveille et qui feront cortège à sa mission. 

Que dit-il donc, en elTet, que les petits ne puissent com- 
prendre ? Et de quel poids eussent pesé les habitudes religieuses 
qu'il prétendait abattre, s'il n'avait soulevé dans l'àme popu- 
laire toutes les réserves d'idéalisme qu'elle renferme, toutes les 
énergies morales qui sommeillent.^ Une certitude de salut, tel 
est le message qu'il prêche. Remarquons le sujet même de ses 
sermons. Point de dogme. Ce qu'il enseigne est ce qu'il médite; 
la foi, la pénitence, la grâce. Point de devoirs héroïques ou im- 
possibles. Ce qu'il recommande, c'est l'abandon total à la volonté 
de Dieu, comme la pratique journalière de nos devoirs d'état. 
Surtout, plus de crainte dans la défaillance de nos forces, puisque 
nous ne pouvons rien par nous-mêmes et pour nous-mêmes. 
Dieu a exalté l'humilité et l'ignorance. Vertus de petites gens! 
A eux l'Evangile, les promesses divines, la part de l'héritage. 
La Parole qui a renversé les valeurs de ce monde condamne les 
puissans. Dignités, richesses, sacerdoces, ne sont pas le royaume 
de Dieu. « homme ! regarde, il est près de toi. Il est en toi. » 
Et le sens de cette vérité, le Père lui-même « nous le donne. » 
« Tu es libre. » Cela, les petits, les pauvres, l'artisan dans son 
échoppe, le vilain sur sa glèbe, le comprennent. Ils ne le 
•comprendront que trop quand, déformé, transposé de la vie 
morale dans l'ordre social, le dogme de la liberté évangélique 
se changera en ferment de haine, et la foi dans le Christ sau- 
veur, en revendication du christianisme égalitaire, du commu- 
nisme et du nivellement. 

Et enfin, si son siècle l'écoute, c'est qu'aucune voix n'en 
remue à ce point les fibres. — ^ « Père ! toi qui es dans les 
cieux, nous sommes des enfans de la terre, tes fils, par toi 
sauvés. Prends-nous en pitié. — L'enfant honore son Père ; le 
serviteur, son maître. Si je suis votre Père, quel hommage me 
rendez-vous .^ Votre maître! Où sont vos craintes et vos respects? 
— Père! Il n'est que trop vrai! Hélas! nous reconnaissons 



330 REVUE DES DEUX MONDES. 

notre faute. Mais sois pour nous un Père clément et ne compte 
pas avec nous. Ne nous laisse rien penser, dire, posse'der, 
craindre qui ne soit à ta louange et à ton honneur... Fais que 
ton règne arrive et que le pèche' soit détruit. Fais tout ce que 
tu A^eux, mais que nous soyons à toi, non à nous-mêmes... Père 
aimé, conduis-nous dans tes voies... Oh! donne a la chrétienté 
des prêtres, des apôtres qui nous enseignent moins des fables 
spécieuses que ton Saint Evangile. Père ! nous sommes faibles et 
malades. Soutiens-nous. Jusqu'à la fin, fais-nous persévérer, 
fais-nous combattre en braves, puisque nous ne pouvons rien 
sans ta grâce et ton secours. » — Imaginez dans toute l'Alle- 
magne, dans toute l'Europe, des milliers de lèvres qui répètent 
ce dialogue enflammé, des milliers de cœurs qui s'en imprè- 
gnent, criant leur misère et appelant une espérance 1 A la place 
d'une théologie épuisée, exsangue, raisonneuse, parfois dérai- 
sonnable, perdue dans les subtilités de la logique ou les nuées 
des systèmes, en regard de prédications grossières ou frivoles 
qui trop souvent amusent sans instruire ou scandalisent pour 
édifier, voilà une parole simple, pratique, humaine dans son 
outrage même à l'homme, si pénétrée de la Bible qu'elle en 
redit presque l'accent, si proche parfois du Christ, qu'elle semble 
un écho de l'Evangile. Gomment l'Europe religieuse serait- 
elle insensible.^ Esprits fatigués de grimoires, âmes simples et 
pieuses qu'inquiète le sensualisme 'grandissant, mystiques dé- 
tournés d'un monde où la foi dans la nature risque de dé- 
truire la foi en Dieu, tous ces affamés de rénovation, de liberté 
et d'idéal, viennent se joindre à ceux que des mobiles moins 
purs entraînent à la suite. La voie est ouverte où Luther a 
passé. Et si tant d'âmes le suivent, c'est qu'elles se trompent 
elles-mêmes par ce qu'il garde de chrétien dans son accent, 
de vrai dans ses erreurs, de clérical dans sa réforme, et, comme 
sur les murs du temple où il repose demeure l'image de la 
Vierge, par tout ce qui survit de la vieille et maternelle église 
dans son cœur désaffecté. 

Imbart de la Tour. 



HENRI POING ARE 

SON ŒUVRE SCIENTIFIQUE — SA PHILOSOPHIE 



Quand fut connue la mort soudaine de Henri Poincaré, une 
grande tristesse a passé sur tous ceux qui, dans le monde, ont 
le culte de l'idéal et de la science. Dans toutes les classes de la 
société on sentit qu'une grande et pure lumière venait de 
s'éteindre au firmament de la pensée; mais cette émotion ne 
fut nulle part aussi douloureuse, elle ne sera nulle part aussi 
durable que dans les arsenaux silencieux où se forgent lente- 
ment des armes contre l'Inconnu, dans le laboratoire du physi- 
cien, sous la coupole obscure de l'astronome, dans le froid 
cabinet que l'analyste meuble magnifiquement de ses seules 
pensées. 

C'est que Henri Poincaré n'était pas seulement le Maître 
incontesté de la Philosophie naturelle, le phare intellectuel dont 
les rayons pénétrans savaient illuminer tous les cantons de la 
science; il n'avait pas seulement les qualités quon admire, il 
avait aussi celles qui font aimer; et c'est pourquoi il a eu plus 
qu'aucun autre penseur depuis un siècle « cette influence per- 
sonnelle que savent seuls exercer ceux dont le cœur ne le cède 
pas à l'esprit (1). » 

Et puis, quand la mort nous enlève un maître dont la tâche 
est terminée, c'est seulement l'homme que nous pleurons; dans 
son œuvre accomplie il nous a laissé le meilleur de lui-même. 
Mais quand c'est un savant encore jeune, encore plein d'acti- 

(1) Toutes les phrases qui, dans cette étude, sont indiquées entre guillemets sans 
autre indication sont de Henri Poincaré lui-même. 



332 REVUE DES DEUX MONDES. 

vite créatrice, de vigueur intelligente, de force morale, dont la 
maîtrise sans cesse renouvelée restait égale à elle-même, alors 
nos regrets sont sans bornes; il s'y mêle une sorte de colère 
douloureuse contre la fatalité, car ce que nous perdons, c'est 
l'inconnu, ce sont les espoirs sans limite, les découvertes do 
demain, que celles d'hier nous promettaient. 

A l'étranger, la perte de Henri Poincaré n'a pas été moins 
ressentie qu'en France. En Allemagne, où Poincaré, sur l'invita- 
tion des Universités, alla à diverses reprises exposer ses travaux 
en de lumineuses conférences, — et ces croisades intellectuelles 
étaient une de ses joies les plus chères, car c'est aussi annexer 
un peu les peuples que de les conquérir par le talent ! — on 
avait pour lui une admiration sans réserves; les philosophes, 
les mathématiciens, les astronomes allemands l'appelaient (( die 
erste Aiitoritâl von dieser Zeit. » • — Et voici ce qu'écrivait, il y a 
quelques jours, un des plus éminents astronomes américains, le 
professeur Moultou, membre de l'Académie des Sciences des 
États-Unis : « Bien que la France ait le grand honneur d'avoir 
produit cet homme admirable, ne pouvons-nous pas le regarder 
comme un génie mondial.'^ On devrait graver sur sa tombe les 
paroles que les Anglais ont mises sur celle de Newton : les mor- 
tels se félicitent de ce qu'un homme aussi grand a vécu pour 
l'honneur du genre humain. » 

Pour avoir suscité de telles admirations chez les hommes 
compétens de tout l'univers, alors qu'il n'est même pas encore 
mort depuis un siècle ou deux, — ce qui est contraire à toutes 
les habitudes prises en matière de culte des grands hommes, — 
il faut vraiment que l'œuvre de Poincaré soit puissante et belle. 
Mais avant d'y jeter un coup d'œil, le coup d'œil du scarabée sur 
le chêne superbe, arrêtons un instant nos pensées sur la rêveuse 
et captivante figure de ce maître aimé. 

I. — l'homme et le savant 

Avec son visage au teint coloré, sa barbe grisonnante dont 
l'ordonnance n'était point toujours parfaitement géométrique, 
SOS épaules courbées comme sous le poids tenace des pensées, 
Henri Poincaré donnait dès l'abord une impression singulière 
de .spiritualité et d'impérieuse douceur. Mais deux choses sur- 
tout frappaient en lui : la voix qu'il avait grave et musicale. 



HEMU POINCARÉ. 333 

mais qui s'animait d'une étrange vivacité pour parler des pro- 
blèmes qui le passionnaient, et aussi les yeux. Plutôt petits, 
bruns, sous des sourcils irréguliers, souvent animés de mou- 
vemens rapides, on y pouvait lire le reflet de la prodigieuse vie 
intérieure qui sans repos anima son puissant cerveau. Le 
regard était distrait et bienveillant, plein de rêverie et de 
linesse, et le lorgnon en adoucissait à peine la profondeur aiguë. 
Sa myopie, mal corrigée par les verres qu'il portait, contribuait 
encore à lui donner cet air absent qui faisait dire aux gens du 
monde : « Il est dans la lune. » La vérité, c'est qu'il était sou- 
vent beaucoup plus loin... 

La légende s'est emparée de lui bien longtemps ârant sa 
mort et lui attribue une foule de traits dont plusieurs avaient 
déjà été il y a un demi-siècle mis sur le compte d'Ampère, dont 
beaucoup d'autres sont erronés, et dont quelques-uns même 
sont exacts. 

On a dit qu'il était très distrait : absorbé serait plus exact. 
Les grands penseurs sont comme tous les passionnés, esclaves 
du tyran intérieur qui leur obsède l'âme. Quand la méditation 
s'est emparée d'un homme, elle met sur lui sa griffe comme le 
vautour do Prométliée; les visions profondes qui possédaient 
l'esprit (le Poincaré ne lui laissaient point de repos; s'il en 
arrivait à ne plus voir souvent les objets rapprochés et mes- 
quins de la vie quotidienne, c'est que .sa vision était sans cesse 
accommodée sur l'infini. C'est lorsqu'il s'occupait des choses 
contingentes et ordinaires de la vie, — et il les jugeait alors 
avec le profond bon sens qu'il mettait en tout, — c'est alors 
seulement qu'il était réellement distrait, si nous voulons en- 
tendre ce mot au sens élevé que lui donne l'étymologie. 

Dans le discours par lequel il l'accueillit à l'Académie fran- 
çaise, M. Frédéric Masson a spirituellement narré quelques-unes 
des « distractions » attribuées à Poincaré. Il a notamment 
raconté d'une façon fort amusante le rapt qu'un jour, incons- 
ciemment, fit Poincaré d'une cage d'osier à la devanture d'un 
vannier. L'aventure est exacte, mais, renseignemens pris, Henri 
Poincaré n'avait que quatre ans lorsqu'elle lui advint. Combien 
y a-t-il d'hommes de génie, combien y a-t-il aussi d'hommes 
dénués de génie dont personne ne s'est jamais étonné qu'ils 
n'eussent point à cet âge, dans leur conduite à la promenade, 
la prudence de Nestor.!^ Et voilà qui n'est point fait pour dimi- 



334 REVUE DES DEUX MONDES. 

iiuer notre scepticisme à l'égard de cette <( petite science 
conjecturale » qu'on appelle l'histoire. 

Poincarë était surtout amusé de toutes ces anecdotes : 
<^ Laissons dire, concédait-il avec un bon sourire ; cela crée 
une légende. » Il a d'ailleurs fort bien expliqué que (( si 
on rencontre tant de géomètres ou de naturalistes qui, dans le 
commerce ordinaire de la vie, ont une conduite parfois éton- 
nante, c'est que, distraits par leur pensée des contingences qui 
les entourent, ils ne voient pas ce qui est autour d'eux. Mais s'ils 
jie voient pas, ce n'est point qu'ils n'aient pas de bons yeux, 
c'est qu'ils ne regardent pas. Cela n'empêche nullement qu'ils 
ne soient capables de déployer quelque finesse quand il s'agit 
des seuls objets qui leur semblent intéressans. » 

L'attitude psychologique de Poincaré a fait l'objet d'une 
étude intéressante et très nourrie du docteur Toulouse (1) dont 
certains résultats sont à noter. Il s'agissait notamment de sou- 
mettre à un critère expérimental la célèbre affirmation de 
Moreau de Tours que « le génie est une névrose. » On sail 
comment Lombroso a repris et amplifié cette idée, et qu'il avait 
cru pouvoir conclure de ses recherches que le génie est insépa- 
rablement lié à des troubles nerveux et notamment à l'épilepsie. 
Or, malgré toutes leurs recherches, et par quelque côté qu'ils 
conduisissent leur enquête, le docteur Toulouse et ses collabo- 
rateurs n'ont pas réussi à trouver chez Henri Poincaré la 
moindre trace de névropathies ; toutes leurs mensurations, tous 
leurs tests, leur ont montré un homme parfaitement normal au 
point de vue psycho-physiologique, et manifestant dans tous 
les domaines oi^i se portait son attention l'équilibre le plus par- 
fait, la mesure la plus harmonieuse. Et voilà qui a suffi à 
réduire à sa juste valeur l'une des plus brillantes erreurs, et 
l'une des plus sensationnelles, — qu'on me pardonne ce vocable 
anglo-saxon, — du professeur Lombroso. 

De ce que, physiologiquement, Poincaré ne se distinguait 
guère, malgré .son génie, de la moyenne des hommes médiocres, 
je ne manquerais pas, si j'étais spiritualiste, de tirer argumenl 
en faveur de la séparation de l'àme et du corps. 

L'instabilité de l'attention chez Henri Poincaré est une des 
choses qui ont surtout frappé le docteur Toulouse. Do fait, il 

(1) EiHjuéfe médico-psijc/iologiqite sur la supériorilé intellectuelle, t. )I. 



HENRI POINCARÉ. 335 

avait une faculté prodigieuse de passer d'un sujet à un autre 
disparate, de sauter, si j'ose employer cette locution vulgaire, 
(( du coq a l'àne. » De là cette habitude qu'il avait parfois, et 
qui étonnait fort certains visiteurs, de se lever brusquement au 
milieu d'une conversation et de se promener un instant avec 
vivacité pour se rasseoir ensuite. « Ce sont, disait-il, des idées 
qui passent !» A ce point de vue, il nous fait comprendre ce que 
pouvaient être le « démon» d'un Socrate, et peut-être aussi les 
« voix » d'une Jeanne d'Arc. 

<( H. Poincaré, a écrit aussi le docteur Toulouse, n'est pas 
passionné pour ses sentimens, et il n'est pas liant ni confiden- 
tiel. » Cela pourrait laisser croire, et certains s'y sont trompés, 
que, retiré dans la tour ivoirine de ses pensées, il était insen- 
sible à tout ce qui fait palpiter le cœur des autres hommes. Il 
est de lui une phrase hautaine et pleine d'un stoïcisme doulou- 
reux qui a pu confirmer cette impression : « La seule fin qui soit 
digne de notre activité est la recherche de la vérité ; sans doute 
nous devons d'abord nous efforcer de soulager les souffrances 
humaines, mais pourquoi.^ Ne pas souffrir, c'est un idéal négatif, 
et qui serait plus sûrement atteint par l'anéantissement du 
monde. » S'il semblait ainsi, aux yeux du monde, se raidir 
contre sa sensibilité, celle-ci n'en était pas moins exquise. Mais 
la bonté a sa pudeur tout ainsi que la beauté. Poincaré fut assez 
rebelle à la familiarité des amiliés particulières, mais c'est qu'il 
pensait avec Renan qu'elles rendent injuste et sont'souvent pré- 
judiciables aux affections collectives. Pourtant son aménité 
était parfaite, même avec « les importuns qui demandent un 
conseil et attendent un éloge. » La famille et la patrie, ces 
deux cercles concentriques où la société moderne nous a habi- 
tués à enfermer nos sentimens altruistes, il les aima tendre- 
ment. Il était trop bon Lorrain pour ne pas sentir un ser- 
rement du cœur lorsqu'il pensait à la France mutilée; quels 
accens mâles et mélancoliques il a su trouver pour nous parler 
de (( cette grande douleur qui nous laisserait deux fois inconso- 
lables, si jamais nos fils .semblaient s'en consoler ! » Mais c'est 
surtout dans la famille, cette patrie intime qu'il montra sans 
contrainte la charmante tendresse de son cœur. Il apprit lui- 
même à lire à ses quatre enfans, et je sais sur leurs jeux, aux- 
quels il prenait part, des traits qui évoqueraient Henri IV, s'il 
n'était indiscret de les rapporter ici. Combien nous voilà loin 



336 REVUE DES DEUX MONDES. 

du pur esprit qu'on voulait nous montrer retiré comme un coli- 
maçon monstrueux dans les volutes de sa pensée inaccessible! Il 
eut d'ailleurs cette bonne fortune de vivre dans le milieu le plus 
favorable au travail créateur, dans une atmosphère de silen- 
cieuse affection et de quiétude discrète que de douces mains de 
femmes surent tisser autour de lui. 

Henri Poincaré était sensible à la beauté sous toutes les 
formes, pourvu qu'elles fussent nobles: musique, peinture, 
poésie, étaient ses délassemens préférés. Quant à la science elle- 
même, nous verrons qu'il l'a surtout aimée pour les ravisse- 
mens esthétiques qu'elle lui procurait. Une boutade de lui que 
nous rapporte M. Sageret montre bien le spirituel dédain avec 
lequel il négligeait ce qui n'était pas la science pour la science, 
ou, si j'ose employer cette nouvelle formule, la Science pour l'Art : 
Le directeur de l'Ecole supérieure des Télégraphes lui avait 
demandé de traiter en une conférence une question très ardue 
relative à la propagation du courant électrique dans les câbles. 
Poincaré accepte et résout le problème d'emblée, sans avoir eu 
le temps de l'étudier. Félicitations du directeur : « Oui, réplique 
Poincaré, j'ai bien trouvé la valeur de L, mais s'agit-il de kilo- 
grammes ou de kilomètres.'^ » Inutile d'ajouter qu'il savait fort 
bien de quoi il s'agissait. 

Pour être complet, il nous faudrait rappeler ses études bril- 
lantes, sa prodigieuse faculté d'assimilation, — il a suivi tous les 
cours de mathématiques de l'Ecole polytechnique sans prendre 
une note, non qu'il retint les démonstrations, mais parce qu'il 
savait les retrouver par le seul raisonnement; il nous faudrail 
rappeler qu'il fut un fort en thème, mais qu'est-ce que cela 
prouve >} La généralité des forts en thème n'a guère laissé de trace 
dans ce monde, car autre chose est d'assimiler, autre chose d'in- 
venter, et nous savons des savans de génie qui n'ont pas réussi 
à se faire recevoir agrégés de l'enseignement secondaire. 

Pour être complet, il nous faudrait enfin parler de sa car- 
rière, de son élévation aux plus hauts grades, aux honneurs les 
plus recherchés de la société. Mais cela importe peu ; il n'y a 
pas de commune mesure entre Poincaré et beaucoup d'autnvs 
hommes dont les grades et les titres dans la fourmilière sociale 
furent pourtant équivalens aux siens, et dont parfois, comme a 
dit je ne sais plus qui, la suffisance cachait mal l'insuffisance. 
Poincaré, au contraire, n'attacha jamais aux honneurs une impor- 



HENRI POINGARÉ. 337 

tance très grande; il était modeste profondément, sincèrement, 
se défendant toujours de vouloir énoncer des choses définitives, 
et son attitude intellectuelle fut constamment dubitative. C'est 
peut-être pour cela que, seul parmi la douzaine de très grands 
savans qui ont vécu depuis un siècle, il réalisa ce miracle de 
n'avoir pas un seul ennemi, pas un seul adversaire dans la 
science. 

Dans son œuvre scientifique, Henri Poincaré a touché à toute.s 
les grandes questions de l'ordre physico-mathémathique. Il n'y 
a point touché, comme le pourrait laisser croire la multiplicité 
même des problèmes examinés, en les effleurant seulement ; ce 
Michel-Ange de la pensée ne savait point, ne voulait point voir 
les détails, il ne s'attardait point aux minces récoltes que l'on 
peut faire dans les sentiers battus, aux affaires de mise au 
point. C'était dans les recoins les plus obscurs, les plus inabor- 
dables des choses, qu'il savait d'emblée, à larges coups de 
ciseau, faire jaillir des allées nouvelles pleines de lumière et de 
fleurs inconnues. 

Mathématicien surtout et avant tout, il aurait pu se canton- 
ner dans ces études dédaigneuses de la réalité et où le pur géo- 
mètre, perdu tout entier dans les abstractions harmonieuses de 
la déduction pure, construit à volonté des êtres immatériels 
impeccables et d'une si étrange beauté. La mathématique pure 
procure à ses initiés des ravissemens intimes d'une telle qualité 
esthétique, qu'ils en arrivent souvent à ne plus trouver d'inté- 
rêt au monde extérieur, noyés tout entiers dans une sorte de 
mysticisme grandiose. Poincaré ne fut point de ceux-là, bien 
que ses travaux de géométrie et d'analyse en aient fait le plus 
puissant mathématicien de ce temps. « L'expérience, a-t-il dit, 
est la source unique de la vérité. » Et cette parole acquiert une 
valeur singulière dans la bouche du plus grand théoricien de 
notre époque. C'est pourquoi, parmi les problèmes mathéma- 
tiques, Poincaré attaqua surtout ceux que nous pose l'étude 
physique de l'univers ; c'est pourquoi il passa si aisément de 
l'analyse pure à la physique mathématique, puis à la mécanique 
céleste; c'est pourquoi enfin, il se prit à réfléchir sur le fonde- 
nisnt même de nos connaissances, sur le passé et l'avenir du 
monde, sur la valeur des reflets qu'en a notre pensée, pour se 
pencher enfin aux limites même du connaissable sur le bord 
<le l'abîme où le physique et le métaphysique se côtoient ; et ces 

TOME XI. — 1912. 22 



338 REVUE DES DEUX MONDES. 

profondeurs efTrayantes où la plupart ne peuvent point jeter les 
yeux sans vertige, et qui ont arraché à un Pascal tant de 
plaintes douloureuses et superbes, Poincarë sut les regarder, 
comme il avait regardé toute chose, sans désespoir inutile, sans 
préjugés ni folles illusions, avec un simple, profond et clair bon 
sens, il sut les regarder pour tout dire d'un mot, du coup d'œil 
de l'aigle 

H. — l'OlNCARÉ MATHÉMATICIEN 

(( Mes études mathématiques quotidiennes, a dit Poincaré, sont 
un peu... comment dirai.s-je, ésotériques, et bien des auditeurs 
aiment mieux les révérer de loin que de près. » Il disait cela 
pour s'excuser un jour de parler d'un sujet philosophique ; 
chaque fois qu'il abordait quelqu'une de ces causeries profondes 
où il charmait les auditeurs, il éprouvait le besoin de s'en 
excuser; et c'est ainsi qu'il savait par sa modestie se faire par- 
donner, son génie. Quoi qu'il en soit, on me permettra de m'appro- 
prier ici la réflexion qu'il fit ce jour-là, et de ne point m'étendre 
outre mesure sur les travaux purement mathématiques de 
Poincaré. Au demeurant, une dizaine d'années d'études mathé- 
matiques préliminaires suffiront au lecteur curieux de les con- 
naître, et, déjà familiarisé avec les élémens de l'enseignement 
secondaire, pour lui permettre de les aborder de front. 

Si je devais pourtant résumer en quelques traits ce que 
Poincaré a apporté de nouveau dans les diverses disciplines 
qui relèvent du calcul, et ce qui lui a valu le titre incontesté de 
« Princeps Mathematicorum » que le consentement unanime 
n'avait décerné à personne depuis Gauss, je le ferais ainsi : 

En algèbre, en arithmétique où il a introduit la notion nou- 
velle et féconde des invarians arithmétiques, dans la théorie 
générale des fonctions, ses découvertes sont multiples et eussent 
suffi à assurer la gloire de plusieurs mathématiciens. 

Mais c'est surtout dans l'étude des équations difïérentielles 
que s'est manifesté le génie mathématique de Poincaré, et s'il a 
dépensé à leur étude une si grande partie dé ses ressources 
intellectuelles, c'est sans doute parce que la plupart des pro- 
blèmes soulevés par l'étude physique de l'univers conduisent 
précisément à de telles équations. Newton a le premier montré 
clairement que l'état d'un système mobile ou plus généralement 



HENRI POINCARÉs 339 

celui de l'univers ne peut dépendre que de son étal immé- 
diatement antérieur, que toutes les variations dans la nature 
doivent se faire d'une manière continue. Certes, les anciens 
avaient entrevu cela, leur adage : Natura non fecit saltus le 
prouve; mais Newton le premier, avec les grands philosophes 
du xvii^ siècle, a dégagé cette idée des erreurs scolastiques 
qui le faussaient, et en a assuré le développement. Une loi 
n'est donc qu'une relation nécessaire entre l'état présent du 
monde et son état immédiatement antérieur. C'est ainsi qu'au 
lieu d'étudier directement la succession des phénomènes on peut 
se borner à étudier la façon dont se relient deux d'entre eux 
immédiatement successifs, on peut se borner, autrement dit, à en 
écrire 1' « équation différentielle. » Toutes les autres lois natu- 
relles découvertes depuis ne sont pas autre chose que des équations 
différentielles. A un autre point de vue, de pareilles équations 
ont encore été introduites dans la physique par le fait que la 
plupart des êtres homogènes observables peuvent être ramenés à 
la superposition d'un grand nombre d'êtres élémentaires, infini- 
tésimaux, tous semblables entre eux. 

La connaissance du fait élémentaire nous permet donc de 
poser une équation différentielle, et il ne reste plus qu'à en dé- 
duire par combinaison le fait complexe observable et vérifiable. 
Il faut pour cela faire l'opération mathématique qui s'appelle 
r (( intégration » de l'équation différentielle. Or, dans la plu- 
part des cas, cette opération est impossible, et l'on conçoit tous 
les progrès dont pouvaient découler en physique, un perfection- 
nement des procédés d'intégration. Ce fut là la tâche principale 
de Poincaré en mathématiques. Dans cette voie, ses trouvailles 
furent prodigieuses et il y découvrit notamment ces fonctions 
aujourd'hui célèbres, dont les plus simples sont les fonctions 
fuchsiennes (il leur donna ce nom en l'honneur du mathémati- 
cien allemand Fucchs dont les travaux lui avaient été de quelque 
secours). On peut représenter par ces transcendantes nouvelles 
que l'on appelle aussi automorphes les courbes de tout degré 
et résoudre toutes les équations différentielles linéaires à coef- 
ficiens algébriques. Poincaré nous donnait ainsi, suivant la vive 
expression de son confrère, M. Humbert, de l'Académie des 
Sciences,» les clefs du monde algébrique. » Poincaré fit bientôt 
lui-même l'application de ces instrumens algébriques qu'il avait 
créés à la mécanique céleste. 



340 REVUE DES DEUX MONDES 

A vrai dire, l'idée newtonienne de la continuité des phéno- 
mènes physiques est, aujourd'hui, sur quelques points au 
moins, quelque peu hattue en brèche par la nouvelle et étrange 
hypothèse des quanta que de récentes découvertes physiques 
ont conduit à édifier, et qui tendrait à supposer une certaine 
discontinuité dans les phénomènes atomiques qui donnait nais- 
sance aux radiations (1). Sans vouloir entrer dans aucun détail 
à ce sujet, je me permettrai seulement une comparaison un peu 
hardie, mais qui n'est peut-être point dénuée de sens : l'hypo- 
thèse des quanta vient se dresser à côté de la théorie du continu 
physique, de même que, dans l'ordre des sciences naturelles, 
les théories lamarkiennes et darwiniennes de l'évolution lente 
et insensible, ont vu naître récemment en face d'elles la muta- 
tion brusque et discontinue du naturaliste hollandais de Vriès. 
Celui-ci, par les faits nouveaux qu'il a apportés, n'a pas ébranlé 
l'ancien transformisme; il l'a seulement élargi, et s'il lui a tracé 
des limites, il l'a en somme laissé intact dans ses grandes lignes. 
Pareillement, il est probable que l'hypothèse des quanta n'em- 
pêchera pas que la plupart des phénomènes physiques, sinon 
tous, ne doivent être comme par le passé exprimés par des équa- 
tions différentielles. Les progrès que celles-ci ont réalisés, les 
découvertes physiques qu'elles ont permis de faire, notamment 
en optique, en électricité, en astronomie, en sont garans. Et 
dans ce sens, les fonctions nouvelles découvertes par Poincaré 
resteront toujours une des contributions les plus brillantes qui 
aient été apportées par la théorie pure à l'étude du monde 
extérieur. 

Que si l'on recherche les caractères de la méthode de Henri 
Poincaré et de son génie mathématique, on aperçoit qu'ils se 
distinguent par une étonnante faculté de généralisation; au lieu 
de partir, comme font la plupart, de l'étude détaillée du parti- 
culier, il s'élance d'un bond au cœur même des questions,, 
néglige en route les pointsde détail, et, pareil à un conquistador 
audacieux, se porte d'emblée et sans travaux d'approche vers la 
difficulté maîtresse, vers la forteresse dominante et qui semblait 
la plus imprenable, invente sur-le-champ les instrumens 

(1 Poincaré résumait lui-même excellemment dans les termes suivans, peu 
avant sa mort, la conclusion à laquelle conduisait l'hypothèse des (juanla : " Un 
système physique n'est susceptible que d'un nombre fini d'états distincts; il saute 
d'un de ces états à l'autre sans passer par une série continue d'étals intermé- 
diaires. » 



HENRI POINCARÉ. 341 

propres à le démanteler et s'en empare sans coup ferir. Puis, 
laissant à d'autres le soin de fouiller et d'organiser la nouvelle 
province qu'il vient de soumettre, il passe sans transitions à 
d'autres conquêtes. C'est dans ce sens qu'on a pu dire de lui 
({u'il <( était plus conquérant que colonisateur. » (1) De là 
résulte cette démarche particulière de sa pensée, si visible dans 
ses écrits philosophiques, si déconcertans parfois pour le lec- 
teur non averti, et qui lui a fait encourir le reproche d'être 
(( décousu. » Certes, la marche du raisonnement chez Henri 
Poincaré n'est pas sinueuse, elle procède par bonds successifs 
et offre plutôt l'apparence d'une ligne brisée ; mais le profil du 
diamant est lui aussi une ligne brisée, et c'est de là que résulte 
précisément son mobile éclat. Une telle démarche logique n'est 
pas commune; mais, suivant la forte expression de M. Painlevé, 
(( faut-il s'étonner que le lion ne fasse pas des enjambées de 
souris.»^ » 



Sur les rouages mêmes de sa pensée, sur les mécanismes 
de sa merveilleuse usine cérébrale, Poincaré nous a fait des 
confidences étranges et suggestives. Puisque, ce que nous 
connaissons de l'univers n'en est qu'une image réfléchie par 
notre àme, et qui par suite participe des propriétés et des défor- 
mations de ce miroir intime, la psychologie sera sans doute un 
jour la science essentielle. C'est pourquoi les attitudes psycho- 
logiques d'un cerveau comme celui de Poincaré, qu'il nous a 
mises à nu avec tant d'émouvante sincérité, sont d'un intérêt 
sans égal. En étudiant la genèse de l'invention mathématique, 
qui est sans doute l'acte le plus exclusivement et purement 
rationnel de l'esprit, celui dans lequel il semble le moins 
emprunter au monde extérieur, « c'est ce qu'il y a de plus essen- 
tiel dans l'esprit humain que nous pouvons espérer atteindre. » 
Et puis, comme l'a remarqué Laplace, « la connaissance de la 
méthode de l'homme de génie n'est pas moins utile aux progrès 
de la science et même à sa propre gloire que ses découvertes. » 

Or, contrairement à toute attente, le travail conscient, volon- 
taire et logique ne joue pas chez Poincaré le premier rôle. Rien 
de plus amusant à cet égard que la façon dont il nous a narré 

(1) Borel, Revue du Mois, t. VII, 362. 



342 REVUE DES DEUX MONDES. 

sa découverte des fonctions fuchsiennes. Amorcée confusément 
dans son cerveau, un soir, qu'ayant pris, contrairement à son 
habitude, du café noir, il ne pouvait s'endormir, cette idée prend 
corps peu à peu dans les circonstances les plus bizarres; tout 
le monde a lu les pages où il raconte comment il aperçoit au 
fur et à mesure les difficultés maîtresses, pour n'y penser plus 
ensuite, comment, longtemps après, leur solution qu'il ne cher- 
chait pas lui apparaît brusquement et par une sorte d'illumi- 
nation, une fois lorsqu'il met le pied sur le marche-pied d'un 
omnibus, une autre fois, en traversant le boulevard, une autre 
fois encore dans une promenade géologique au milieu d'une 
conversation oiseuse. 

Le« moi inconscient, » ou, comme on dit, le « moi subliminal » 
joue donc dans l'invention mathématique un rôle capital. Là où 
nous avons cru que régnent la seule volonté et la seule raison, 
nous voyons surgir quelque chose d'analogue à 1' « inspiration » 
que la légende attribue aux poètes et aux musiciens. Et chose 
troublante, le moi inconscient réussit à résoudre des problèmes 
et des difficultés, là où le moi conscient avait échoué. Le pre- 
mier n'est-il pas supérieur à l'autre.^ n'avons-nous pas en nous, 
quelque chose de plus grand que nous, une sorte de reflet 
divin qui, supérieur à notre volonté et à notre raison, nous 
rendrait capable d'exploits plus hauts qu'elles-mêmes ? On 
conçoit l'importance d'une pareille question, quelles consé- 
quences plus que spiritualistes entraînerait une réponse affir- 
mative. Mais l'esprit positif de Poincaré répugne à admettre 
sans nécessité absolue des explications surnaturelles, et dans 
une étude pénétrante et fine il nous montre le moyen d'échapper 
à cette nécessité : il nous fait voir que l'automatisme du moi 
subliminal ne travaille que sur les matériaux qui lui ont été déjà 
préparés par le moi conscient, et explique comment d'autre 
part, parmi les combinaisons en très grand nombre que le moi 
subliminal a aveuglément formées, celles-là seules arrivent dans 
le champ de la conscience qui sont élégantes et belles et, par 
là, émeuvent notre sensibilité et attirent notre attention. Or les 
constructions géométriques les plus harmonieuses et les plus 
simples se trouvent être précisément les plus utiles comme le 
prouvent à la fois l'expérience et le raisonnement. Le sentiment 
esthétique de l'harmonie des formes et des nombres, de l'élé- 
gance géométrique domine donc la pensée du mathématicien. 



UENRI POINCARÉ. 343 

Son âme est avant tout celle d'un artiste et d'un poètes 
Ces vues si profondes et si vraies vont un peu à l'encontre 
des idées classiques sur le type du « savant, » respectable, certes, 
mais un peu caricatural, avec son cerveau mécanique, son œil 
que les lunettes traditionnelles rendent aveugle à toute beauté 
et son cœur où la nature a déposé, au lieu de sensibilité, une 
table de logarithmes à sept décimales. 

Pourtant, en nous dévoilant dans l'homme de science digne 
de ce nom un sensitif et un esthète, Poincaré a cédé une fois de 
plus à sa modestie naturelle : l'infirmité de notre esprit nous 
oblige à hiérarchiser les mérites, et dans notre société moderne 
où règne le « culte de l'intelligence, » on a eu, on a peut-être 
encore, une tendance à exalter les vertus de la volonté, de la 
personnalité, aux dépens de celles qui viennent du cœur. Nous 
tenons pour supérieurs aux autres les attributs de la personne 
consciente, et c'est pourquoi notre justice a un si profond 
dédain pour les irresponsables qu'elle ne les juge même pas 
dignes d'être punis. En nous montrant que l'œuvre pourtant 
si rationnelle de la science est due pour une large part à des 
facultés inconscientes et involontaires et pour une autre aux 
facultés sensibles, Poincaré aura sans doute fait baisser sa propre 
gloire et celle un peu de tous les savans dans l'estime d e 
quelques gens. J'imagine qu'il s'en sera facilement consolé. 

Mais surtout cette belle étude auto-psychologique nous a 
expliqué cette chose d'abord surprenante que, ne travaillant 
que quatre heures, ou plutôt ne faisant que quatre heures de 
travail volontaire chaque jour, Poincaré ait pu fournir un e 
production scientifique qui est peut-être la contribution la plu s 
considérable qu'un mathématicien ait jamais apportée à 1 a 
science. Echappant à sa volonté, nuit et jour, sans arrêt, la 
machine cérébrale marchait quand même. Peut-être sans cela 
ne fùt-il point mort aussi jeune ! La fiamme intérieure qui, sans 
arrêt, sans une éclipse, brilla d'un si intense éclat, a brûlé tro p 
tôt la lampe qu'elle habitait. 

m. — POINCARÉ ASTRONOME 

' En astronomie, l'œuvre de Poincaré est gigantesque. Cette 
science ne pouvait manquer de l'attirer, d'abord parce que, de 
tous les objets du monde extérieur, elle offrait à son esprit gêné - 



344 REVUE DES DEUX MONDES. 

ralisateur et dédaigneux des contingences, ceux qui sont les 
moins périssables et les plus vastes; ensuite parce qu'il n'est 
aucune des branches de la Philosophie naturelle qui livre à la 
méditation et à la rêverie esthétique des sujets d'une aussi 
grandiose beauté; enfin parce que l'astronomie, mère de 
toutes les sciences, en est encore aujourd'hui la plus achevée, 
celle qui sait le mieux prévoir les phénomènes. 

L'étude de la stabilité de notre univers est depuis deux 
siècles le problème fondamental de la Mécanique céleste, celui 
pour la solution duquel le génie mathématique s'est le plus 
dépensé. Le canton de l'espace où nous vivons, le système solaire 
est-il stable ? Ces planètes que nous voyons, depuis qu'on les sait 
observer, décrire invariablement les mêmes orbes majestueux, 
avec à peine quelques oscillations périodiques autour de leurs 
positions moyennes, continueront-elles à se comporter de même 
indéfiniment dans l'avenir!* Ou bien cette machine si harmo- 
nieusement agencée, et où nous n'apercevons d'abord aucun 
signe apparent de destruction possible, doit-elle se disloquer et 
disparaître un jour.^ Telle est la question. 

Lorsque Newton eut découvert que l'attraction s'exerce non 
seulement entre le soleil et les planètes, mais aussi entre les 
planètes elles-mêmes, — on s'aperçut qu'il en résultait des irré- 
gularités dans l'harmonie du système solaire, et que l'attraction 
réciproque des planètes déforme légèrement les ellipses par- 
faites que le soleil seul leur eût fait décrire. Certes, ces défor- 
mations étaient légères, à cause de la petitesse des masses pla- 
nétaires relativement à celle de l'astre central. (Jupiter dont la 
masse égale trois cents fois celle de la terre, n'a que le mil- 
lième de celle du soleil.) Mais ces perturbations planétaires, en 
accumulant avec les années leurs elïets déjà observables au 
temps de Newton, n'arriveraient-elles pas finalement à rompre 
les ellipses képlériennes.»^ En tout cas, la simplicité harmo- 
nieuse du monde képlérien n'existait déjà plus. Newton 
fort embarrassé par ces perspectives d'une catastrophe a fait 
dans son Optique allusion à ces inégalités planétaires « qui, pro- 
bablement, dit-il, deviendront plus grandes par une longue suite 
de temps jusqu'à ce qu'enfin ce système ait besoin d'être remis 
en ordre par son auteur. » 

En 1772, Laplace crut pouvoir dissiper ces appréhensions; 
il montra que les inégalités séculaires des élémens des pla- 



HE Mil POINCARÉ. 345 

nètes se compensaient périodiquement au bout d'un temps assez 
long" et que leurs expressions dans les calculs disparaissaient 
dans les termes du premier ordre des perturbations. Cela im- 
pliquait une stabilité de notre système, au moins pour une très 
longue durée et des milliers de fois séculaire. Laplace, à ce 
propos, critiqua quelque peu le deus ex machina invoqué par 
Newton, et il crut orgueilleusement pouvoir affirmer, en par- 
tant de ses résultats, que la machine mondiale n'avait eu 
besoin que de « la chiquenaude initiale » et qu'elle était assurée 
désormais de marcher indéfiniment toute seule. Faut-il remar- 
quer qu'il y avait quelque illogisme de la part de celui qui 
avait si magnifiquement fait sortir par une lente évolution le 
système solaire de la nébuleuse, à l'imaginer soudain arrêté 
dans ses transformations et figé à jamais dans l'immobilité, ou, 
pour mieux dire, dans une mobilité invariable.^ Mais les grands 
hommes eux-mêmes commettent parfois des fautes de logique; 
ils ne seraient pas hommes sans cela (1). 

Bientôt après deux mathématiciens célèbres, Lagrange, puis 
Poisson complétaient et étendaient considérablement le résultat 
du système de Laplace. La stabilité indéfinie des élémens plané- 
taires semblait assurée à tout jamais. Le discours prononcé par 
un astronome, et non des moindres, de l'Académie des Sciences, 
M. de Pontécoulant, lorsqu'on inaugura la statue de Poisson, 
montre bien quel était là-dessus l'état d'esprit du monde 
savant, qui n'en devait point changer jusqu'à la fin du xix® siècle : 

(( Pour son coup d'essai, disait-il. Poisson a eu l'honneur de 
résoudre une question des plus importantes pour la stabilité du 
système du monde et qui, après les travaux de Lagrange et de 
Laplace, pouvait encore laisser des doutes dans les esprits les 
plus judicieux. Désormais, l'harmonie des sphères célestes est 

(1) On a raconté maintes fois que lorsque Laplace présenta son travail à Bona- 
parte, celui-ci lui aj'ant demandé s'il avait, comme Newton, laissé quelque place 
au Créateur dans le maintien de l'ordre du monde, Laplace lui répondit : « Citoyen 
premier consul, je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse. » Si cette réponse a 
réellement été faite, je n'y vois point le sens irrévérencieux et athée qui lui a été 
souvent attribué. Il y a peut-être un sentiment très hautement religieux dans la 
croyance à un univers assez harmonieusement agencé par son auteur pour n'avoir 
pas besoin de retouches et de coups de pouce continuels, et pour que les valeurs 
s'y conservent. « Les hommes, a écrit Poincaré, demandent aux dieux de prouver 
leur existence par des miracles; mais [la merveille éternelle, c'est qu'il n'y ait pas 
sans cesse des miracles. Et c'est pour cela que le monde est divin, puisque c'est 
pour cela qu'il est harmonieux. S'il était régi par le caprice, qu'est-ce qui nous 
prouverait qu'il ne l'est pas par le hasard ? » 



346 REVUE DES DEUX MONDES. 

assurée, leurs orbites ne s'éloigneront jamais de la forme à peu 
près circulaire qu'elles ont aujourd'hui, et leurs positions res- 
pectives ne feront que de légers écarts autour d'une position 
moyenne à laquelle la suite des siècles finira par les ramener 
éternellement. Le monde physique a donc été fondé à l'origine 
des temps sur des bases inébranlables, et Dieu, pour la conser- 
vation des races humaines, ne sera pas obligé, comme à tort 
l'avait cru Newton, de retoucher son ouvrage. » 

Tel est l'état de la question lorsque Poincaré s'y attaque ; et 
bientôt les découvertes se succèdent. Le problème posé est le 
suivant : étant donné plusieurs corps de masses connues et 
dont les situations et les vitesses à un moment donné sont 
connues, établir ce qu'elles seront devenues au bout d'un temps 
quelconque t. Pour une seule planète et le soleil, le problème 
est complètement résolu par les lois képlériennes, mais il faut 
tenir compte de l'attraction réciproque des planètes, et le cas 
le plus simple est alors celui où l'on ne considère que deux 
planètes est le soleil : c'est ainsi que se pose le célèbre j'jroô/ème 
des trois corps. Or, les difficultés analytiques de ce problème 
sont telles qu'on ne peut le résoudre que par approximations 
successives. Dans les calculs qui les avaient fait conclure à la 
stabilité, Laplace et ses successeurs développaient les coordon- 
nés des astres en séries ordonnées suivant les puissances des 
masses. Poincaré montre d'abord qu'on ne peut obtenir par 
ces procédés une approximation indéfinie et que la convergence 
de ces séries qui avait été admise sans discussion par ceux qui 
les employaient, n'est rien moins que certaine parce que, dans 
les termes d'ordre supérieur, on y voit le temps entrer non 
seulement sous les signes sinus et cosinus, — ce qui conduisait 
à des compensations périodiques des irrégularités, — mais aussi 
en [dehors de tout signe trigonométrique, ce qui laisse à cer- 
taines d'entre elles, au premier abord négligeables, la possibi- 
lité d'augmenter indéfiniment avec le temps. Voilà du coup 
réduites à néant les conclusions de Laplace et de ses succes- 
seurs ! 

Poincaré découvre ensuite que certaines méthodes nou- 
velles permettent d'exprimer dans tous les cas les coordonnées 
des astres par des séries purement trigonométriques, évitant 
les inconvéniens précédens, et il démontre à ce sujet une 
brillante série de théorèmes nouveaux d'une grande généralité. 



HENRI POINCARÉ. 347 

Pour résoudre en toute rigueur la question de stabilité il ne 
reste qu'à savoir si les nouvelles séries sont ou non conver- 
gentes. Là paraissait être le nœud du problème, car, avant 
Foincaré, tous les astronomes croyaient qu'une fonction repré- 
sentée par une série trigonométrique absolument convergente ne 
peut croître au delà de toute limite. Poincaré montre que, pour 
classique qu'elle soit, cette opinion est erronée, et que quand 
même on serait arrivé à représenter les coordonnés des astres 
par de pareilles séries trigonométriques convergentes, ce qui 
n'était de loin pas le cas de celles qu'avait employées Laplace, 
on naurait pas démontré la stabilité du système solaire. Par 
tous ces résultats superbes qui sont comme le couronnement 
de trois siècles de recherches incessantes, la postérité pla- 
cera certainement Les méthodes nouvelles de la mécanique 
céleste à côté des immortels Principes de Newton. Toutes 
les recherches faites à l'avenir dans ce domaine devront 
avant tout s'appuyer sur les solides fondemens posés par 
Poincaré. 

La mécanique céleste ne considère en général les astres que 
comme des êtres assimilables à des points matériels pesans. 
Elle oublie d'autres modalités de ces êtres, évidemment négli- 
geables à côté de l'attraction newtonienne, mais dont les effets 
accumulés peuvent avec le siècle devenir importans pour la 
stabilité des systèmes astraux. Attaquant la question de ce point 
de vue nouveau, Poincaré a montré finalement que, parmi ces 
forces physiques qui tendent à modifier les orbites, il en est 
trois, prépondérantes, la résistance si faible qu'elle soit du 
milieu interplanétaire, les marées que les planètes et la masse 
solaire produisent réciproquement les unes sur les autres et 
enfin le magnétisme des planètes, dont l'effet accumulé sera 
plus tard de précipiter toutes les planètes et leurs satellites 
dans le soleil. C'est ainsi que finira notre système. Sera-ce là 
la cause de la disparition de l'humanité ^ Non certes, car il est 
bien probable que d'autres événemens auront depuis longtemps 
anéanti toute vie terrestre le jour où, — si j'ose ainsi parler 
car il n'y aura plus de jours alors, la terre présentant sans cesse 
la même face au soleil — cette petite catastrophe cosmique aura 
lieu. Bien des raisons conduisent en effet à penser qu'infinité- 
simale dans le passé à côté de la durée de son support plané- 
taire, l'existence de l'humanité le sera également dans l'avenir. 



348 REVUE DES DEUX MONDES. 

Les personnes qui craignent que leur lin ne soit hâtée par celle 
du système solaire peuvent donc se rassurer. 

Le cortège du soleil une fois disparu, cela veut-il dire que 
d'autres systèmes analogues et lointains, et peut-être saupoudrés 
de-ci de-là d'une poussière pensante analogue à nous, n'exis- 
teront pas indéfiniment.'^ C'est une question fort débattue dans 
les récentes disputes sur l'énergétique, et qu'il ne nous est point 
loisible de traiter aujourd'hui. 



La question de la figure des astres, qui se ramène à l'étude 
de l'équilibre d'une masse fluide soumise à diverses influences, 
est après le problème des n corps, la partie la plus importante de 
la Mécanique céleste. Dans ce domaine, Poincaré a fait des 
découvertes remarquables ; elles marquent, comme l'a observé 
sir Georges Darwin, le jour où il remit à leur auteur la médaille 
d'or de la société Royale de Londres, <( une époque dans l'étude 
du sujet. » On ne connaissait auparavant que deux figures 
d'équilibre d'une masse fluide en rotation, l'ellipsoïde de révolu- 
tion et l'ellipsoïde à trois axes inégaux de Jacobi. Poincaré en 
a découvert par le calcul une infinité d'autres dont l'une est 
stable et a un peu la forme d'une poire ; d'où le nom d' « apioïdes » 
donné à cette nouvelle classe de corps. En fait, les figures piri- 
formes découvertes par Poincaré paraissent jouer un grand rôle 
dans la nature, comme le prouve l'étude des nébuleuses et de 
certaines étoiles doubles serrées. Elles nous permettent de con- 
cevoir le mécanisme de la bipartition, assez analogue à celle 
des cellules organiques, qui a pu donner naissance à un grand 
nombre de systèmes binaires, séparer successivement la terre 
du soleil, puis la lune de la terre. 

Enfin, dans une étude connexe, Poincaré a montré qu'aucune 
forme d'équilibre stable n'est possible si la vitesse de rotation 
dépasse une certaine limite, et il applique immédiatement ce 
principe à l'étude de cette énigmatique merveille que sont les 
anneaux de Saturne. Maxwell avait démontré que les anneaux 
ne peuvent être solides, et que, s'ils sont fluides, leur densitf' ne 
peut dépasser les 3/100 de celle de la planète. Poincaré établit 
alors que, si les anneaux sont fluides, ils ne peuvent être stables 
que si leur densité est supérieure au seizième de celle de 
Saturne, et il en conclut que la seule alternative possible est 



HENRI POINCARÉ. 349 

de supposer les anneaux formés d'une multitude de satellites 
très petits et gravitant indépendamment. On sait comment 
l'analyse spectrale a vérifié depuis cette merveilleuse induction 
du génie mathématique ! 

Les détails qui précèdent ne se rapportent qu'à une faible 
partie de l'œuvre purement scientifique de Poincaré ; analyser 
même superficiellement toute celle-ci demanderait, tant elle est 
vaste, des volumes. Mais avant de porter nos pensées vers une 
autre partie de son œuvre, celle où il se révèle philosophe, ce 
n'est point sans une sorte de remords que je me vois obligé par 
les limites même de cette étude de passer sous silence toutes les 
belles découvertes qu'il a généreusement, — je dirais presque, si 
j'osais, indifféremment, — et avec une maîtrise toujours égale, 
répandues dans les sciences en apparence les plus disparates, 
aussi bien en optique ou en thermodynamique qu'en électri- 
cité et en astronomie : soit qu'il fouille d'un coup de sonde 
hardi, les rapports de la matière et de l'éther; soit que, assimi- 
lant les millions de soleils de la Voie Lactée aux molécules d'une 
bulle de gaz, il leur applique la théorie cinétique et nous ouvre 
sur l'univers stellaire des aperçus étonnans; soit que, dans le 
rayon de lumière d'une planète, il nous apprenne à lire tout à 
la fois le mouvement du soleil qui envoie ce rayon, celui de 
l'astre qui le réfiéchit, celui de la terre qui le reçoit... Mais il 
faut se borner, ou plutôt, quand on parcourt une belle et vaste 
forêt pleine d'essences variées, il ne faut point s'attarder seule- 
ment aux premiers ombrages rencontrés, sûr que d'autres plus 
loin sauront aussi bien et sur des rythmes nouveaux faire vibrer 
nos tendresses et enchanter nos yeux. 

IV. — l'œuvre PlULOSOPfllQUE DE POINCARÉ 

De la Science à la Philosophie il n'y a même point un pas à 
franchir, tant elles se côtoient et se pénètrent. Les Grecs n'avaient 
qu'un seul mot pour exprimer l'une et l'autre. Les Anglais 
encore aujourd'hui appellent Natural philosophy l'étude phy- 
sique de l'univers. Poincaré ne pouvait échapper à cette ten- 
dance qui, de Démocrite à d'Alembert, a porté tous les grands 
ouvriers des sciences exactes à réfléchir, au déclin de leur 
journée, sur les mystères primordiaux de l'étrange Univers 
où passent, éphémères, nos pensées. Quand sur le fronton du 



350 REVUE DES DEUX MONDES. 

Parthénon quelque émule de Phidias avait taillé une frise 
équestre artistement sculptée, il devait, j'imagine, reculer d'abord 
pour mieux juger l'effet de son œuvre dans l'ensemble, puis 
s'absorber bientôt, oublieux de son propre effort, dans la vaste 
harmonie du temple tout entier. Ainsi au regard de l'Univers 
se comporte le savant digne de ce nom. 

Les idées philosophiques de Henri Poincaré ont profondé- 
ment remué tout ce qui pense dans le monde. Elles ont con- 
tribué par leur forte empreinte à donner à l'attitude intellec- 
tuelle de notre génération son profil si particulier. Par une 
fortune singulière elles ont créé de l'émotion dans les camps les 
plus adverses ; on a voulu de part et d'autre de la barricade s'en 
servir comme de projectiles: vaines tentatives, car elles pla- 
naient très haut au-dessus de toutes les barricades. Il se ren- 
contra même des circonstances où les idées de Poincaré déchaî- 
nèrent presque un scandale propre à ranimer des querelles 
d'un autre âge. Où cet homme puisait-il donc la force d'émou- 
voir ainsi, malgré lui, par sa seule pensée et dans un domaine 
abstrait, une époque réaliste et vulgaire où les conflits des 
intérêts priment plus que jamais ceux des idées .^ Cette force, 
il la puisait dans sa supériorité .intellectuelle sans égale et sur- 
tout dans son admirable sincérité. En quoi et pourquoi les points 
de vue nouveaux que ce grand homme a apportés dans la con- 
templation des choses sont-ils donc si suggestifs, si utiles, si 
émouvans.^ Nous allons tenter de le chercher. 

Si l'on exclut l'àpre lutte pour le mieux vivre, qui domine 
encore la société, mais ne s'est pas améliorée en dignité en pas- 
sant du règne animal à l'homme, il semble que tous les déchi- 
remens humains proviennent seulement de ce que nous sommes 
avides à la fois de vérité et de justice. Or chacun a toujours 
convenu, — sauf le docteur Pangloss qui est un personnage 
mythique mort sans laisser de descendance, — que, si l'on étudie 
la réalité, on constate que la justice n'y règne guère. Ainsi ces 
deux mots <( vérité » et <( justice » que l'on a coutume d'accou- 
pler, correspondent en un certain sens à des objets que la nature 
des choses rend exclusifs l'un de l'autre. Les hommes que la 
vérité, le besoin de savoir attirent par-des&u& tout, suivront 
jusque dans leurs dernières conséquences les enseignemens de 
la raison, ils l'aimeront pour elle-même, dût-elle noyer dans 
l'amertume leurs plus chères illusions. Les autres, altérés avant 



HENRI POINCARÉ. 3S1 

tout de cette liqueur magique qu'on appelle la justice, et dont 
je ne sais quel sens intime leur assure qu'elle doit exister, 
détourneront délibérément leurs yeux de cette réalité extérieure 
qui de toute part blesse leur rêve; il leur suffira qu'une idée 
soit généreuse pour qu'ils la tiennent pour vraie ; leurs aspira- 
lions secrètes seront pour eux un guide supérieur cà l'expérience. 

La première tendance sert de drapeau aux diverses formes 
du matérialisme, du 'rationalisme, du positivisme, du scien- 
tisme ; la seconde règne en maîtresse dans les diverses disci- 
plines spiritualistes, dont la plus récente et la plus suggestive 
en ce que, contrairement à plusieurs devancières, elle prétend 
ne pas ignorer la science, mais au contraire s'appuyer sur 
elle, est le pragmatisme sous ses diverses formes. Avec des 
nuances et des prétentions variées et souvent modifiées par les 
circonstances, ces deux tendances ont, aussi haut qu'on re- 
monte dans l'histoire, toujours partagé les hommes. Il ne pourra 
dans l'avenir en être autrement. Tant que notre nature sera 
ce qu'elle est, elle est condamnée à être ballottée entre ces deux 
pôles, qu'on nomme intelligence et sentiment, raison et rêve, 
réalité et idéal. Si bien que le nom que Goethe a donné à l'un 
de ses plus beaux livres, Warheit und Dichtimg, pourrait inti- 
tuler et résumer toute l'histoire des tourmens de la pensée 
humaine. 

Mais le conflit devient particulièrement angoissant et cruel 
lorsqu'il a lieu non plus entre des écoles et des êtres différens, 
mais dans le même individu; le champ de la conscience devient 
alors un champ de bataille : parfois l'une des disciplines l'em- 
porte; mais souvent aussi le combat finit faute de combattans; 
l'amour de l'idéal et le goût du réel anéantis tous deux par 
leurs chocs réciproques, laissent l'âme inerte et vide. 

La philosophie de Poincaré va nous montrer quelles raisons 
nous avons de nous défier dans un sens et dans l'autre des 
solutions extrêmes et dogmatiques. Elle le fera, non pas en pre- 
nant dans chaque camp des armes au préalable soigneusement 
émoussées pour en faire un faisceau informe et de tout repos ; 
elle n'aura rien de commun avec ce vague éclectisme taillé, ainsi 
que l'habit d'Arlequin, de pièces et de morceaux, qui essaie vai- 
nement de cacher les chocs avec des mots, et qui ne survit plus 
que dans notre enseignement secondaire, ce musée d'antiquités. 
Elle attaquera au contraire le problème dans ses fondemens, en 



352 REVUE DES DEUX MONDES. 

assignant à chaque chose ses limites infranchissables; elle nous 
donnera des raisons de douter, mais en même temps des rai- 
sons d'agir, et d'aimer le beau et le vrai, bien qu'ils soient 
peut-être inaccessibles. Est-ce que nous n'aimons pas les étoiles, 
bien que nous ne puissions les toucher.^ 



(( Pour un observateur superficiel, la vérité scientifique est 
hors des atteintes du doute ; la logique de la science est infail- 
lible, et si les savans se trompent quelquefois, c'est pour en 
avoir méconnu les règles. 

« Les vérités mathématiques dérivent d'un petit nombre de 
propositions évidentes par une chaîne de raisonnemens impec- 
cables; elles s'imposent non seulement à nous, mais à la nature 
elle-même. Elles enchaînent pour ainsi dire le Créateur et lui 
permettent seulement de choisir entre quelques solutions rela- 
tivement peu nombreuses. Il suffira alors de quelques expé- 
riences pour nous faire savoir quel choix il a fait. De chaque 
expérience, une foule de conséquences pourront sortir par une 
série de déductions mathématiques, et c'est ainsi que chacune 
d'elles nous fera connaître un coin de l'Univers. 

(( Voilà quelle est pour bien des gens du monde, pour les 
lycéens qui reçoivent les premières notions de physique l'ori- 
gine de la certitude scientifique. Voilà comment ils compren- 
nent le rôle de l'expérimentation et des mathématiques. C'est 
ainsi également que le comprenaient il y a cent ans beaucoup 
de savans qui rêvaient de construire le monde en empruntant à 
l'expérience aussi peu de matériaux que possible. » 

Cette conception dont Poincaré entreprend d'abord de mon- 
trer la fragilité, et qui prétend ramener tous les phénomènes 
au temps, au nombre et à l'espace, nous a été léguée par les 
traditions des xvii'' et xviii'' siècles. La « mathématique univer- 
selle » dont le rêve esquissé par Descaiies a été poursuivi par les 
grands encyclopédistes, exprimerait ainsi l'essence même des 
choses, sous une forme absolue, définitive, participant de l'évi- 
dence même de la géométrie; la matière qui, d'après la con- 
ception cartésienne, aurait toutes ses propriétés réductibles à 
l'étendue et au mouvement, n'aurait pour nous plus rien de 
caché. Ce rêve ambitieux n'est pas seulement, comme le dit 
Poincaré, celui des lycéens et des gens du monde; encore de 



HENRI POINCARÉ. 353 

nos jours des savans considérables l'ont cru réalise, et qui n'a 
lu notamment les ouvrages où le célèbre naturaliste allemand 
Hœckel développe ce système, et croit avec un naïf orgueil 
avoir résolu ainsi les « Énigmes de l'Univers ? » 

On se doutait bien un peu depuis Kant que les notions de 
lemps et d'espace auxquelles ce matérialisme métaphysique, — 
>^i j'ose employer cette expression, — ce pangéométrisme absolu, 
croit ramener les phénomènes, sont quelque peu subjectives ; 
cela déjà pouvait rendre branlantes les bases de l'ambitieux 
édifice. Mais il appartenait à Poincaré démontrer d'une manière 
complète et difficilement réfutable, en usant de la méthode 
scientifique elle-même, ce qu'il faut penser au fond de ces idées. 
Pour cela il examine successivement les diverses sciences qui 
empruntent la forme géométrique et qui sont, si on les classe 
hiérarchiquement à ce point de vue : d'abord la géométrie elle- 
même, puis la mécanique, puis la physique. 

Les mathématiques d'abord. Le rationalisme intégral, après 
avoir pourchassé le dogme et l'Absolu dans leurs anciennes for- 
teresses, les a, par un retour étrange et quelque peu contradic- 
toire, restaurés dans la mathématique ; il a cru que celle-ci ne 
pouvait être que ce qu'elle est, qu'elle avait quelque chose de 
fatal, de nécessaire, d'inéluctable, et que, dans la fluidité de 
toutes nos notions, elle seule était inébranlable comme un roc 
dans la mer, elle seule à l'abri des contingences et du relatif. 

Or si nous examinons avec Poincaré la science du nombre 
et de l'étendue, et surtout ses premiers principes qui en sont 
la partie la plus délicate, à cause précisément de leur appa- 
rente et indémontrable évidence, nous voyons ceci : le postula- 
tum d'Euclide sur lequel est fondé toute la géométrie dit que 
'par un point on ne peut faire passer quune parallèle à une 
droite donnée. On a dépensé pendant des siècles des efforts 
inouïs pour démontrer cet axiome jusqu'au jour où, dans le 
courant du siècle dernier, le Russe Lobatschefski et le Hongrois 
Bolyai ont à peu près simultanément établi que cette démons- 
tration est impossible. Depuis lors l'Académie des Sciences ne 
reçoit plus chaque année qu'une douzaine de pseudo-démonstra- 
tions du postulatum, ce qui n'est guère. 

Mais Lobatschefski a fait mieux : en supposant que l'on peut 
par un point mener plusieurs parallèles à une droite, et en con- 
servant les autres axiomes de la géométrie, il a déduit une 
TOME XI. — 1912. 23 



354 REVUE DES DEUX MONDES. 

suite de théorèmes étranges, mais entre lesquels il est impos- 
sible de relever aucune contradiction, et construit une géomé- 
trie nouvelle dont l'impeccable logique ne le cède en rien à celle 
de la géométrie euclidienne. Puis sont venus Riemann et 
d'autres encore qui ont établi qu'on peut construire autant de 
géométries non euclidiennes qu'on veut, et dont chacune est 
parfaitement logique et cohérente. Les théorèmes de ces nou- 
velles géométries sont d'ailleurs fort étranges. En voici un que 
l'on démontre dans une d'entre elles que Poincaré lui-même a 
imaginée : Une droite réelle peut être perpendiculaire à elle- 
même! 

J'imagine que les architectes et les arpenteurs admettraient 
diflicilement des déductions de ce genre, bien qu'elles ne soient 
en contradiction en rien avec la logique; et c'est ce qui précisé- 
ment nous amène au nœud de la question. Si, comme il ressort 
de ce qui précède, les axiomes de la géométrie ne sont que des 
conventions, ou, comme dit Poincaré, des « définitions déguisées, » 
si la géométrie euclidienne n'est pas plus vraie absolument 
qu'une autre, pourquoi les hommes l'ont-il choisie et utilisée de 
préférence .^^ Parce qu'elle s'adapte mieux qu'une autre à nos 
besoins, à notre existence journalière, au monde extérieur dans 
lequel nous vivons, parce que dans ce monde-là ses théorèmes et 
les rapports qu'elle indique entre les choses sont les plus simples 
possible. Un métreur pourrait à la rigueur exprimer exactement 
au moyen de la géométrie lobatschefskienne les rapports qui 
lient le volume d'un stère de bois à ses côtés. Mais la nature 
des stères de bois terrestres ou du moins la façon dont ils 
tombent sous nos sens est telle que ces rapports nous paraîtront 
alors beaucoup plus compliqués qu'avec les formules eucli- 
diennes. 

On peut d'ailleurs imaginer des mondes constitués physi- 
quement de telle sorte que des gens ayant notre cerveau, c'est- 
à-dire notre logique, trouveraient que la géométrie la plus 
^imple n'est nullement celle d'Euclide. 

La géométrie n'est donc plus, comme d'aucuns l'avaient espéré, 
le dernier temple de l'Absolu. Elle est une création arbitraire de 
notre esprit ; elle ne nous peut renseigner que sur la démarche 
logique de celui-ci. Et pourtant, en un certain sens, la géométrie 
est aussi un résultat de l'expérience, puisque nous avons vu 
tout à l'heure que notre monde extérieur nous impose l'attitude 



HENRI POING ARE. 3S5 

euclidienne. Cela ne veut pas dire que les vérités géométriques 
puissent être démontrées ou infirmées par l'expérience : nos 
instrumens, nos sens sont imparfaits tandis que dans un théo- 
rème géométrique ce qui n'est qu'à peu près vrai est faux : si 
donc nous mesurons avec un instrument la somme des angles 
d'un triangle tracé sur le papier, nous ne la trouverons jamais 
rigoureusement égale à deux droites. Tantôt nous la trouverons 
un peu plus petite, d'un millionième, d'aussi peu qu'on voudra, 
mais enfin plus petite, ce qui vérifierait un théorème de la géo- 
métrie lobatschefskienne, tantôt un peu plus grande, ce qui est 
conforme à la géométrie de Riemann. L'expérience ne peut 
donc pas démontrer la vérité exclusive de la géométrie eucli- 
dienne, et celle-ci, au même titre que les autres, est avant tout 
un édifice de la logique formelle. Si l'attitude euclidienne est 
innée en nous, c'est uniquement sans doute à cause de l'expé- 
rience ancestrale, parce que le cerveau des hommes s'est peu 
à peu adapté aux conditions du monde extérieur par sélection 
naturelle, et que la géométrie euclidienne s'est trouvée être (( la 
plus avantageuse à l'espèce, ou, en d'autres termes, la plus com- 
mode. » 

Si dans les sciences mathématiques la déduction est presque 
tout, le fait presque rien, c'est l'inverse que nous voyons dans 
les sciences d'observation. La déduction pure ne pouvait nous 
renseigner sur la Nature que d'une manière indirecte, et par 
cela seulement que notre esprit s'est adapté à elle peu à peu 
dans le cours des âges de façon à nous harmoniser au monde 
extérieur avec le moins de heurts possibles. Dans ce sens, certes ,^ 
l'étude seule de notre propre esprit nous renseigne indirecte- 
ment sur l'Univers de même que la forme d'une blessure mor- 
telle renseigne le médecin légiste sur l'arme qui l'a faite et sur 
le geste de l'assassin. Mais ce renseignement est non seulement 
indirect, il est incomplet, car il ne nous apprend rien sur celles 
des choses extérieures qui étaient indifférentes à l'adaptation 
de l'espèce, et qui sont précisément les plus nombreuses. Et c'est 
pourquoi les découvertes que feront les sciences expérimentales 
sont indéfinies, tandis que celles des sciences purement déduc- 
tives sont sans doute limitées. Mieux vaut regarder que rai- 
sonner, et c'est dans ce sens que Poincaré l'entend sans doute 
lorsque, étudiant la méthode des sciences physiques, il écrit : 
« L'expérience est la source unique de toute vérité ; elle seule 



356 REVUE DES DEUX MONDES. 

peut nous apprendre quelque chose de nouveau ; elle seule peut 
nous donner la certitude. » 



Mais alors les théories de la physique mathématique qui ne 
sont que l'expression et la synthèse de l'expérience physique ne 
doivent-elles pas nous fournir cette image définitive et en 
quelque sorte dogmatique de l'Univers que nous a promise une 
certaine philosophie. i^ On l'a cru un temps; et ayant observé 
combien la fortune de ces théories a toujours été précaire, com- 
bien les plus brillantes passent rapidement pour céder la place 
à d'autres indéfiniment, d'aucuns ont eu beau jeu pour procla- 
mer que la science était vaine, et qu'elle avait fait faillite. Mais 
Poincaré va nous apprendre que les théories physiques ne mé- 
ritent ni cet excès d'honneur, ni cette indignité, et rappeler leurs 
aveugles adorateurs comme leurs détracteurs systématiques à 
une notion plus saine des choses. 

L'observation et l'expérience fournissent au physicien des 
faits. Se contentera-t-il de les recueillir sans plus .^Non, car « le 
savant doit ordonner ; on fait la science avec des faits comme 
une maison avec des pierres; mais une accumulation de faits 
n'est pas plus une science qu'un tas de pierres n'est une mai- 
son. » Et tout d'abord le physicien doit « prévoir » les phéno- 
mènes ; il n'y arrivera qu'en généralisant ce qu'il a vu, en 
interpolant, en réunissant par une courbe les faits isolés; puis 
il extrapolera, il prolongera cette ligne qui pénétrera alors dans 
un domaine non observé, où les coordonnés de la courbe lui 
indiqueront des phénomènes nouveaux ; par l'expérimentation 
qui lui permet de disposer de ces coordonnés, il constatera si 
ces phénomènes sont ou non réalisés. Dans le premier cas l'ex- 
trapolation était légitime, et le tracé de la courbe exprimait 
bien des rapports réels. Dans le second cas, il faut chercher 
autre chose. 

Si je ne me trompe, l'image précédente indique assez exac- 
tement ce qu'est la physique mathématique et son rôle à la fois 
de synthèse et de prévision ; les expressions mathématiques des 
théories physiques ne sont que la traduction algébrique de la 
courbe que j'imaginais tout à l'heure et que trace mentalement 
le physicien. Plus une théorie de physique exprimera de rap- 
ports réels entre les phénomènes, plus elle les exprimera simple- 



HENRI POIINCARÉ. 357 

ment, plus elle nous fera voir de rapports cachés et décelables 
par l'expérimentation, plus elle sera utile, plus elle sera com- 
mode, plus elle sera vraie. 

Mais la vérité d'une théorie ne doit pas être entendue au 
sens que lui donnent les gens du monde. « Nulle théorie ne 
semblait plus utile que celle de Fresnel qui attribuait la lumière 
anx mouvemens de l'éther. On lui préfère aujourd'hui celle de 
Maxwell qui l'attribue à des courans électriques oscillans. Cela 
veut-il dire que la théorie de Fresnel était erronée? Non, car le 
but de Fresnel n'était pas de savoir s'il y a récemment un 
éther, s'il est formé ou non d'atomes, si ces atomes se meuvent 
réellement dans tel ou tel sens ; c'était de prévoir les phéno- 
mènes optiques. Or cela, la théorie de Fresnel le permet toujours, 
aussi bien qu'avant Maxwell. «Ce qui change, ce sont les images 
par lesquelles nous nous représentons les objets entre lesquels la 
physique découvre et établit des rapports ; des raisons variées 
nous font de temps en temps remplacer ces images, qui d'ail- 
leurs importent peu ; mais ce sont ces images seulement qui 
changent dans les théories physiques ; les rapports restent tou- 
jours vrais s'ils reposent sur des faits bien observés. 

C'est grâce à ce fond commun de vérité, que les théories les 
plus éphémères ne meurent pas tout entières, puisqu'elles se 
transmettent, comme le flambeau que de main en main se pas- 
saient les coureurs antiques, ce qui est la seule réalité acces- 
sible : les lois qui expriment les rapports existant entre les 
choses. Ces conclusions auxquelles arrive Poincaré relativement 
à la physique s'appliquent à toutes les autres branches de la 
science, à la chimie, aux sciences naturelles, à ces sciences 
encore vagissantes qu'on appelle les sciences morales ou 
sociales, puisque toutes y prennent leur point de départ, puisque 
toutes, à mesure qu'elles se constituent, ont pour objet final de 
ramener les lois de plus en plus complexes qu'elles établissent 
aux lois de la physique, et que c'est donc à celles-ci en défini- 
tive que serait réductible la connaissance toute entière du 
monde extérieur. 

Or il est clair que ces conclusions poincaristes réduisent 
à sa juste valeur, qui est minime, un certain matérialisme 
vulgaire et naît qui avait fait le rêve d'atteindre V Absolu ei de 
l'enfermer dans quelques équations différentielles. Il n'y a pas, 
il ne peut pas y avoir de conception métaphysique de la science. 



338 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ceux donc qui ont proclamé à nouveau la « faillite de la 
science » au nom des idées de Poincaré, n'ont rien compris à ces 
idées; ils auraient vu sans cela qu'elles ne battent en brèche 
qu'une interprétation particulière de la science due pour la plus 
large partie à des hommes qui ne connaissaient guère celle-ci. 
L'attitude de Poincaré n'a rien à voir avec celle de ces « gens 
du monde » sur lesquels il aimait parfois à exercer son indul- 
gente ironie, et dont l'agnosticisme cache mal l'ignorance. 
« Il ne suffit pas de douter de tout, il faut savoir pourquoi l'on 
doute. » 

La fragilité des théories scientifiques ne prouve rien contre 
la science ; elles ne sont que des vitrines, des cadres, des rayons 
où l'on range plus ou moins commodément des trésors. Pareil- 
lement dans les expositions universelles on réunit tous les pro- 
duits les plus merveilleux de l'industrie en des palais de carton- 
pàte aux formes brillantes et éphémères ; de ce que, demain, le 
vent et la pluie démoliront ces monumens de carton-pàte, si on 
les veut conserver trop longtemps ; de ce que nous les démoli- 
rons nous-mêmes pour en construire ailleurs d'autres fort ditïé- 
rens et y exposer à nouveau nos produits, qui osera déduire que 
l'industrie humaine a fait faillite.^ C'est ainsi pourtant que rai- 
sonnent ceux que j'appellerais, si j'osais, les syndics perpétuels 
de la faillite de la science. N'est-ce pas un peu ainsi que rai- 
sonnerait un aveugle si l'idée lui venait de dénigrer la lumière 
des étoiles ? 



Mais, à côté de cette catégorie de détracteurs simplistes et en 
somme naïfs, on a vu récemment se dresser pour critiquer la 
science et en diminuer la valeur, tout un corps de doctrines 
dues à des hommes très fins, très intelligens, très instruits, et 
qui se rattachent plus ou moins à la nouvelle philosophie prag- 
malique ; et ces doctrines ont cru pouvoir puiser des argumens 
dans les idées de Poincaré. Qu'en faut-il penser .î^ 

Ce qui donne au pragmatisme son intérêt passionnant, c'est 
que tout en n'ignorant pas la science, en prenant même argu- 
ment de ses résultats, il fait appel à d'autres disciplines qu'à la 
raison. Mais ce n'est pas le moment d'examiner cette doctrine. 
Pour savoir ce qu'en pense Poincaré, interrogeons-le lui-même. 
Tout d'abord surgit une antinomie essentielle : Pour le prag- 



HENRI POINGARÉ. 359 

matisme, — de là son nom, — l'action, l'activité pratique est le 
but et si la science a une valeur, ce n'est que comme moyen 
d'action et parce qu'elle nous fournit des recettes pratiques et 
utiles. Pour Poincaré, au contraire, c'est la connaissance qui est 
le but et l'action qui est le moyen; s'il se félicite du développe- 
ment industriel, ce n'est pas seulement parce qu'il fournit un 
argument facile aux défenseurs de la science, c'est parce qu'en 
aflVanchissant de plus en plus les hommes des soucis matériels, 
il donnera un jour à tous le loisir de faire de la science. Ce 
point de vue n'est pas seulement plein de noblesse et de beauté, 
il se trouve par surcroît être plus riche de conséquences utiles, 
que l'utilitarisme pragmatique : il y a un siècle et demi, les 
pragmatistes, comme aussi les positivistes, — et comment ne 
pas admirer l'étrange tentacule qui réunit des écoles aussi sépa- 
rées.^ — auraient considéré les expériences que Galvani et Volta 
faisaient sur des grenouilles comme parfaitement oiseuses 
et inutiles. Ces hommes pourtant, avec une curiosité toute 
désintéressée, poursuivaient ardemment leurs recherches; et 
ce sont de ces petites expériences, bonnes tout au plus alors à 
amuser les loisirs des petits abbés de cour, qu'est sortie toute 
l'industrie électrique, avec ses incalculables conséquences yora- 
tiques. 

Continuons. Pour beaucoup de pragmatistes, la science n'est 
qu'un nominalisme; le savant crée le fait en l'exprimant; il 
dénature les faits bruts en les métamorphosant en « faits scien- 
tifiques. » Poincaré réplique et démontre que « tout ce que 
crée le savant dans un fait, c'est le langage dans lequel il 
l'énonce. » Si on constate un jour que l'énoncé d'une loi phy- 
sique est reconnu incomplet ou ambigu, il faudra seulement 
changer le langage dans lequel on l'exprimait. De ce que le 
langage à l'aide duquel chacun exprime les faits de la vie quoti- 
dienne n'est pas non plus exempt d'ambiguité, en conclura-t-on 
que les faits de la vie quotidienne sont l'œuvre des grammairiens? 

Enfin, et c'est là le point culminant du débat, le pragma- 
tiste considère la science comme une création artificielle, incer- 
taine, contingente et qui ne nous apprend rien sur la réalité 
objective. Poincaré n'a-t-il pas démontré en effet que les sciences 
mathématiques sont contingentes et que les théories physiques 
n'expriment que des rapports, que des relations entre les objets, 
et non pas les objets eux-mêmes .!* Ici Poincaré crie halte-là! et 



360 REVUE DES DEUX MONDES. 

il démontre que la seule réalité objective, ce sont précisément 
les rapports, les relations des choses. 

La première condition de l'objectivité des choses extérieures 
à nous, c'est en efTet qu'elles nous soient communes avec d'autres 
êtres pensans, ce que nous pouvons savoir par les raisonne- 
mens qu'ils nous font et en les confrontant avec nos propres 
impressions. Peut-être à mon sens, Poincaré va-t-il un peu loin 
lorsqu'il affirme que cela nous garantit l'existence du monde 
extérieur, que cela suffit à distinguer la réalité objective du 
rêve. Nous pouvons en effet très bien rêver toute notre vie que des 
êtres semblables à nous nous font part de sensations analogues 
aux nôtres sur des objets qui, dans notre rêve nous paraîtront 
extérieurs à nous. Mais ce n'est pas le lieu de discuter ici la 
réalité du monde extérieur, puisque son existence supposée est à 
la base à la fois des doctrines scientistes et des doctrines oppo- 
sées. L'objectivité de ce que nous appelons le monde extérieur 
étant donc laissée hors de doute à la fois par la science et 
par le pragmatisme, il résulte clairement de ce qui précède, 
et puisque c'est le « discours, » le langage qui transmet entre 
les hommes les sensations, qu'il n'y a pas d'objectivité sans 
discours. Le (( discours » qui, d'après certains nominalistes 
créait des faits inexistans et était un voile devant l'objecti- 
vité, devient au contraire sa condition nécessaire. Mais, d'autre 
part, (( les sensations d'autrui sont pour nous un monde éter- 
nellement fermé; » je ne saurai jamais si les sensations 
colorées que produisent sur moi un bleuet, et la première et la 
troisième bande du drapeau français sont les mêmes chez vous; 
tout ce que je sais, c'est que, chez vous comme chez moi, le 
bleuet et la première bande produisent la même sensation que 
nous appellerons bleu ou autrement, et que la troisième bande 
produit, chez vous comme chez moi, une autre sensation diffé- 
rente des deux premières. Donc, (c ce qui est qualité pure dans 
les sensations est intransmissible et impénétrable. » Seules les 
relations entre ces sensations sont transmissibles et peuvent 
par conséquent avoir une valeur objective. Et cest pourquoi la 
science qui nous fournit les rapports existant entre les phéno- 
mènes nous enseigne tout ce qiiil y a en eux de purement 
objectif. 

La critique profonde et fine que Poincaré a faite des théo- 
ries scientifiques ne conduit donc nullement à des conclusions 



HENRI POINCARÉ. 361 

agnostiques. Ceux qui ont voulu s'en servir pour contester la 
valeur de la science ont raisonné à rebours. 



V. — POINCARÉ ET LE PROBLÈME MORAL 

Notre âme est pareille au double visage de Janus; par l'une 
de ses faces elle aspire au réel, par l'autre à l'idéal. Entre les 
deux attitudes possibles que cela nous donne au regard de 
l'Univers, toute l'œuvre de Poincaré montre celle qu'il a choisie. 

Mais celui qui a écrit : « La recherche de la vérité doit être le 
but de notre activité, c'est la seule fin qui soit digne d'elle, » 
celui-là avait l'esprit trop compréhensif pour ne pas apercevoir 
aussi tout l'intérêt passionnant du problème moral. Il lui a 
consacré à diverses reprises son analyse pénétrante, et on sent 
que tous ses efforts ont tendu, ici comme ailleurs, à montrer le 
danger des solutions dogmatiques, et à concilier le point de vue 
<( bonheur » et le point de vue « vérité, » que symbolise sous 
une forme un peu grossière le vieux dilemme : Vaut-il mieux 
être Socrate malheureux ou un porc satisfait .^> Et d'abord, Socrate 
ne peut être malheureux, précisément parce qu'il est Socrate. 
La Science, certes, ne peut donner le bonheur complet; « mais 
pouvons-nous regretter ce paradis terrestre où l'homme, sem- 
blable à la brute, était vraiment immortel puisqu'il ne savait 
pas qu'on doit mourir? Quand on a goûté à la pomme, aucune 
souffrance ne peut en faire oublier la saveur, et on y revient 
toujours. Pourrait-on faire autrement.»^ Autant demander si 
celui qui a vu peut devenir aveugle et ne pas sentir la nostalgie 
de la lumière. Aussi l'homme ne peut être heureux par la 
science, mais aujourd'hui il peut bien moins encore être heureux 
sans elle. » 

Et d'abord, la vérité scientifique peut-elle être en conflit 
avec la morale? La raison peut-elle démentir ces raisons du 
cœur qu'elle ne connaît pas ? Certains l'ont pensé et le pensent 
encore. Pour eux, la science est une école d'immoralité; elle 
accorde d'abord trop de place à la matière; et puis « elle nous 
enlève le sens du respect, parce qu'on ne respecte bien que les 
choses qu'on n'ose pas regarder... Elle va nous dévoiler les trucs 
du Créateur qui y perdra quelque peu de son prestige; il n'est 
pas bon de laisser les enfans regarder dans les coulisses; cela 
pourrait leur inspirer des doutes sur l'existence de Croquemi- 



362 REVUE DES DEUX MONDES. 

taine. Si on laisse faire les savans, il n'y aura bientôt plus de 
morale. » 

En face de ces gens et comme toujours de l'autre côte de 
la barricade, d'autres se sont dressés qui croient au contraire 
que la science pourrait servir de base à une morale rationnelle. 
Pour eux cette <( morale scientifique » devrait être bien plus 
puissante que la morale religieuse elle-même. Si les religions 
révélées fournissent en effet au problème moral des réponses 
commodes et apaisantes pour les croyans, tout le monde n'est 
pas croyant. Tout le monde au contraire devrait s'incliner 
devant des règles morales établies par la science et démontrées 
comme des théorèmes de géométrie. L'écho n'est point encore 
apaisé des tentatives faites dans ce sens, et n'avons-nous pas vu 
le prince charmant des sceptiques, l'ingénieux Anatole France, 
parler lui-même quelque part de la « Morale issue des sciences 
naturelles ? » 

Poincaré examine ce qu'il faut penser des espérances de 
ceux-ci et des craintes des autres. Mais ici un distinguo est néces- 
saire, sur lequel Poincaré lui-même n'a peut-être pas suffisamment 
attiré l'attention, ce qui a causé divers malentendus. La morale 
a des lois comme la physique; la loi physique, la loi scienti- 
fique est simplement l'expression, la constatation d'un fait; 
elle s'exprime à Vindicatif; la loi morale peut être entendue 
dans le même sens que la loi physique, lorsque la morale est 
considérée comme la science des mœurs. Dans ce cas, la loi 
morale dira : Si tu veux obtenir tel résultat, agis de telle façon, 
ce qui se ramène à un indicatif. Mais le mot « loi » en morale 
n'a pas seulement ce sens « scientifique ; » pour la morale méta- 
physique et religieuse, il a un sens que j'appellerai <( parlemen- 
taire, » parce que, comme les lois parlementaires, il implique une 
obligation et s'exprime à Y impératif : fais ceci; ou : il faut faire 
ceci. Or, Poincaré comprend le mot (( Loi morale » dans ce der- 
nier sens qui est le sens kantien. Il montre alors qu'il ne peut 
y avoir de morale scientifique pas plus d'ailleurs que de science 
immorale, et sa démonstration qui est en quelque sorte gramma- 
ticale peut se résumer d'un mot : La science né peut nous ren- 
seigner sur la nature qu'ai' « indicatif; » d'un « indicatif » seul, 
aucune jonglerie du raisonnement ne pourra jamais faire sortir 
logiquement un « impératif; -» donc, la science ne peut fonder la 
morale (en entendant celle-ci au sens kantien, qui exprime 



HENRI POINCARÉ. 363 

une chose essentiellement différente de la science des mœurs). 

A certains signes, on aurait d'ailleurs pu depuis longtemps 
s'en douter, et notamment à ce fait que chez les individus la 
science et la vertu sont, pour employer le langage mathéma- 
tique, des variables indépendantes, l'expérience le prouve. 

Poincaré montre ensuite que la morale métaphysique ne 
peut s'imposer davantage, car rien ne nous oblige d'obéir à la 
loi générale de l'être qu'elle prétend avoir découverte plutôt 
qu'à la loi particulière de chacun de nous. 

Reste la morale religieuse. Poincaré montre qu'elle n'est pas 
plus heureuse, même quand on a la foi (pour les croyans la 
question ne se pose pas) : (c on ne peut pas démontrer qu'on 
doit obéir à un Dieu, quand même on nous prouverait qu'il est 
tout puissant et qu'il peut nous écraser ; quand même on nous 
prouverait qu'il est bon et que nous lui devons de la reconnais- 
sance. » 

Toute morale dogmatique, toute morale démonstrative est 
vouée à l'échec ; « elle est comme une machine où il n'y aurait 
que des transmissions de mouvement et pas d'énergie motrice. » 
Le moteur qui met en branle tout l'appareil ne peut être qu'un 
sentiment spontané, comme la pitié, la bonté, la charité... 

Or dans la métaphysique il n'entre pas de sentiment. Mais 
s'il n'en entre pas non plus dans la religion, tant qu'elle énonce 
des dogmes, ou nous fait entrevoir des châtimens et des récom- 
penses (car être moral d'une façon intéressée ce n'est plus 
l'être), en revanche, c'est un sentiment spontané que à'aimer ce 
Dieu dont elle parle, et alors sans qu'il soit besoin de démons- 
tration, l'obéissance devient joyeuse et naturelle. Et c'est pour 
cela que « les religions sont puissantes, tandis que les métaphy- 
siques ne le sont pas. » 

En résumé, la morale ne peut s'appuyer que sur elle-même 
et la boutade de Schopenhauer reste vraie : « Il est plus facile 
de prêcher la morale que de la fonder. » J'ajouterais presque, si 
paradoxal que cela puisse paraître : il est même plus difficile de 
la fonder que de la pratiquer! 

Il faut donc en prendre son parti : la science ne peut servir 
de base à une morale impérative. D'ailleurs, qu'importe .^ croit- 
on que si le théorème du carré de l'hypothénuse réprouvait les 
actes indélicats, il s'en commettrait un de moins sur cette 
machine ronde .^ 



364 REVUE DES DEUX MONDES. 

En revanche, ce que la science nous aide à comprendre, c'est 
comment ce sentiment du juste et de l'injuste qui imprègne 
nos âmes a pu s'y former. Elle nous laisse concevoir comment 
peu à peu, par la sélection naturelle et l'action accumulée des 
générations, l'altruisme est devenu instinctif dans les cœurs, ou 
plutôt cette combinaison équilibrée de l'égoïsme et de l'altruisme 
qui caractérise l'honnête homme. 

En tout cas, Poincaré pense qu'il n'y a pas de vérités dan- 
gereuses pour la société. Et à ceux qui posent la vieille ques- 
tion : Toute vérité est-elle bonne à dire i' il répond: « Non, il 
n'y a pas de mensonge salutaire ; le mensonge n'est pas un 
remède, il ne peut qu'éloigner momentanément le danger en 
l'aggravant ; il est impuissant à le conjurer. C'est à ceux qui ne 
savent pas regarder la vérité en face qu'elle inspire de péril- 
leuses tentatives ; ceux qui sont plus familiers avec elle n'en 
aperçoivent que la splendeur sereine de même que le sculpteur, 
en face du modèle nu, oublie ses désirs pour ne plus songer 
qu'à l'éternelle beauté. » Et c'est pourquoi il dit encore : « Le 
meilleur remède contre une demi-science, c'est plus de science. » 



Mais par cela même qu'il redoutait toutes les contraintes 
extérieures pour l'indépendance de la pensée, Poincaré profes- 
sait et pratiquait le respect le plus délicat de la conscience indi- 
viduelle. 11 sentait profondément que les vieilles croyances mys- 
tiques ont empêché bien des âmes meurtries de sombrer dans le 
désespoir; il sentait aussi cette poésie, qui comme un modeste 
pot de fleur au fond d'une chaumière, parfume et orne les âmes 
des simples qui pratiquent le culte du cœur II faut avoir l'âme 
bien stoïque, si la vie n'est qu'une douleur sans lendemain, pour 
aimer quand même la vérité et la beauté morale. On ne peut 
exiger que tous les mortels soient des Marc-Aurèle. Et c'est pour- 
quoi tant d'hommes de science éminens ont conservé leur foi, 
tout en étant de vrais hommes de science. Admirons-les avec 
Poincaré ; pour affronter cette angoisse à laquelle ils se trouvent 
tous les jours exposés, <( pour pouvoir appliquer aux faits une cri- 
tique impartiale, et après cette critique, se soumettre aux faits 
sans réserve, il leur faut plus de courage qu'à nous autres; il 
leur faut un esprit mieux trempé et peut-être vraiment plus 
libre. » Envions-les surtout de pouvoir développer sans heurts 



HENRI POINCARÉ. 365 

et sur des plans dilïërens le besoin de savoir et le besoin d'es- 
pérer: ils sont en un certain sens des hommes plus complets 
que les autres puisque de leurs deux attitudes possibles en 
face du monde, l'idéaliste et la réaliste, l'une n'a pas tué 
l'autre ; leur capacité d'être heureux s'en trouve doublée. 

En revanche, Poincaré ne ménage pas son ironie à ceux, — 
méritent-ils encore le nom de savans? — qui ne voient dans 
une conquête scientifique que l'avantage qu'en peut tirer tel ou 
tel parti, à ceux qui, en présence de tel fait nouveau 
s'écrient : (( Ah! je voudrais bien savoir quelle tête vont faire les 
cléricaux! », à ceux qui, d'autre part, considèrent « la partia- 
lité comme une obligation morale, ainsi qu'on fait lorsqu'on 
est dominé par un souci d'apologétique, » 

Ces derniers soulevèrent autour de Poincaré et du poinca- 
risme une tempête bien inattendue, et dont le fracas n'est pas 
encore oublié, le jour où s'emparant d'une phrase de Science 
et Hypothèse , ils clamèrent que la terre ne tournait pas, que 
Poincaré, auxiliaire imprévu du Grand Inquisiteur, se dressait 
contre Galilée, et que celui-ci avait été justement condamné. 
Gela prit les proportions d'un vrai scandale. Exposant ses idées 
sur l'incertitude de nos connaissances, sur notre impossibilité 
de connaitre autre chose que le relatif, et notamment, sur notre 
impuissance à la fois logique et expérimentale à concevoir 
l'espace absolu, Poincaré avait écrit ceci, qui déchaîna toute 
l'affaire : « Puisque l'espace absolu, c'est-à-dire le repère auquel il 
faudrait rapporter la terre [tour savoir si réellement elle tourne 
est hors de notre atteinte, « cette affirmation (( la terre tourne » 
n'a aucun sens; ou plutôt ces deux propositions « la terre 
tourne, )> et « il est plus commode de supposer que la terre 
tourne » ont un seul et même sens. » 

L'erreur de ceux qui partirent en guerre là-dessus fut de 
n'avoir guère compris, faute, sans doute, de l'avoir suffisam- 
ment' étudié, l'aspect particulier de l'agnosticisme de Poin- 
caré. Là où nous avons l'habitude de dire : « Il y a divers degrés 
de certitude, » lui dirait : (( Il y a divers degrés d'incertitude, » 
et bien que cette formule soit moins usitée, c'est elle qui est la 
plus vraie, puisqu'il n'y a pas de certitude. Il n'y a que de l'im- 
possible, du possible et du probable. 

C'est pour n'avoir pas senti tout cela que certains se sont si 
étrangement mépris sur la fameuse affirmation de Poincaré. Et 



366 REVUE DES DEUX MONDES. 

si Poincaré avait écrit : « Ces deux propositions : « Le monde 
(( extérieur existe, » et : « Il est plus commode de supposer qu'il 
(( existe, » ont un seul et même sens, » qui aurait osé conclure que 
Poincaré affirmait la non-existence du monde extérieur? Et 
voici qui suffirait à régler la question, puisque la rotation de 
la terre conserve le même degré de certitude que l'existence 
même du monde extérieur, que l'existence même de la terre. 

Mais on peut aller plus loin : nous avons vu que pour le 
poincarisme, une théorie physique est d'autant plus vraie 
qu'elle met en évidence plus de rapports vrais; d'autre part, le 
sens commun reconnaît qu'entre deux explications quelconques 
d'un fait, la plus vraie est celle qui accumule le moins d'hypo- 
thèses, et surtout le moins d'hypothèses ahsurdes. Or l'hypothèse 
de la rotation de la terre indique entre le mouvement diurne des 
corps célestes, l'aplatissement des pôles, la rotation du pen- 
dule de Foucault, la giration des cyclones, les vents alizés, 
beaucoup d'autres phénomènes encore, des rapports vrais; elle 
seule permet à la Mécanique céleste d'exister et de prévoir à 
l'avance de nouveaux phénomènes que l'expérience reconnaît 
vrais. 

L'immobilité de la terre est possible absolument parlant; 
mais alors il n'existe plus aucun rapport entre tous ces phéno- 
mènes et on est obligé d'accumuler les hypothèses les plus in- 
vraisemblables pour les expliquer. La cause est entendue. 
« La vérité pour laquelle Galilée a souffert reste donc la vérité, 
encore qu'elle n'ait pas tout à tait le même sens que pour le 
vulgaire, et que son vrai sens soit bien subtil, plus riche et 
plus profond. » 

Et c'est ainsi que, à un reporter qui venait, anxieux, lui 
demander des nouvelles du système de Copernic, Poincaré put 
répondre avec humour : « Vous pouvez vous risquer à le répéter 
sans danger : La Terre tourne! Galilée eut raison! E pur si 
muove. » Ceux qui ont cru servir la cause religieuse et diminuer 
du même coup la science en soulevant cette polémique se sont 
donc trompés. 

D'ailleurs, au fond, la science ne peut rien prouver ni 
[)our ni contre les croyances religieuses puisque celles-ci sont, 
par essence et par définition, hors de la discussion ; elle n'a jamais 
pu tuer la foi que des hommes chez qui celle-ci n'était déjà 
plus qu'une feuille morte, prête à tomber au premier souffle. 



HENRI POINCARÉ. 367 

Chercher Dieu, a dit Pascal c'est déjà l'avoir trouvé; on pour- 
rait dire aussi et symétriquement : vouloir prouver la religion 
c'est déjà l'avoir perdue. A mesure qu'avance la physique de 
l'Univers, la métaphysique doit, si elle ne veut disparaître, lui 
céder les terrains concrets qu'elle occupait indûment. Aussi 
peut-on entrevoir le temps où les religions auront élagué d'elles- 
mêmes tout ce qui n'est pas hors des atteintes de l'expérimenta- 
tion. C'est la tendance qu'on peut deviner dans le livre si sin- 
cère et si émouvant que, peu avant sa mort, Albert de Lapparent 
a intitulé Science et Apologétique. 

Ce jour-là, la conciliation sera possible chez tous les hommes 
qui ne peuvent se passer de croyances métaphysiques, entre 
l'esprit positif et l'esprit religieux, — jusqu'ici elle n'était 
qu'illusoire car ce n'est point concilier deux choses que de 
les séparer par une cloison étanche. 

La science nous montre en effet que l'Univers est un tout 
ordonné, cohérent, harmonieux ; et c'est par là plus encore que 
par ses dimensions qu'il est grandiose ; c'est par là qu'il est 
mystérieux et divin. La science qui nous le montre tel, si beau 
et si « un, » organisé comme une vaste et muette symphonie, 
dominé par la loi et non par le caprice, par des règles inflexibles, 
et non par des volontés particulières est, à sa manière, une 
Révélation. 

Ces réflexions ne nous éloignent pas autant qu'il semble de 
Poincaré. Il a magnifié souvent, avec des accens enthousiastes 
et presque mystiques 1' « harmonie interne du monde ; » il nous 
a montré la science manifestant cette harmonie par les lois dont 
l'astronomie surtout a décelé l'existence et l'universalité. 



VI. — COiNCLUSION 

Grand inventeur, grand philosophe, Poincaré fut aussi un 
grand écrivain. Ne fût-ce qu'au point de vue littéraire, il méri- 
terait une longue étude. Sa langue était nerveuse, pittoresque, 
d'une concision et d'une clarté bien françaises. Il ne dédaignait 
pas d'enrober quelque pensée profonde et abstraite dans les fan- 
freluches d'une jolie phrase, et par là il se rattache aux ency- 
clopédistes qui, comme d'Alembert, pensaient qu'une précieuse 
liqueur l'est plus encore lorsqu'elle est servie dans un vase 
artistement ciselé. 



368 REVUE DES DEUX MONDES. 

Les cent dernières années ont produit des expérimentateurs 
de génie, comme Pasteur, des intuitifs étonnans comme 
Maxwell ; elles n'ont pas produit d'hommes qui aient autant 
que Poincaré fait progresser les sciences purement déductives 
et toutes celles qui relèvent de la discipline mathématique; elles 
n'en ont pas produit non plus qui aient su comme lui (( penser 
la science » et la situer exactement. Le tableau qu'il nous en 
laisse est à la fois réconfortant et mélancolique. La science a ses 
limites, elle ne peut connaître que le (( relatif, » mais dans son 
domaine elle reste souveraine. Quant à vouloir pénétrer ce 
qu'on appelle 1' « Absolu, » la « chose en soi, » ces questions 
(( ne sont pas seulement insolubles, elles sont illusoires et 
dépourvues de sens. » La science est asymptote a la totale 
vérité, comme l'hyperbole est asymptote à ses directrices, et 
c'est pourquoi comme l'hyperbole elle croîtra sans fin. 

Dans la sombre forêt du mystère, le Savoir est comme une 
clairière : l'homme élargit sans cesse le cercle qui la borne ; 
mais en même temps, et par cela même, il se trouve en contact 
sur un plus grand nombre de points avec les ténèbres de l'in- 
connu. Nul n'a su, sur les bords confus de cette clairière, con- 
quérir plus de fleurs magnifiques et nouvelles que ne fit Henri 
Poincaré. Aussi, tant qu'il y aura des hommes qui penseront 
qu'il est noble de vivre sur les sommets où trône l'àpre 
Vérité, son nom lorrain voltigera sur leurs lèvres. 

Il fut, — s'il m'est permis de paraphraser un mot célèbre, — 
un des momens de la pensée humaine. 

Charles Nordmann. 



LE 

VICOMTE DE LAUNAY 



Car ce n'est pas de M'"® de Girardin que je veux parler; c'est 
uniquement du vicomte de Launay. M""" de Girardin n'est pas 
méprisable; mais comme tant d'autres, elle s'est trompée sur 
son génie. Née à l'aurore d'un demi-siècle oi^i l'on ne fit vrai- 
ment cas que des poètes, elle se crut poète et, comme elle ne 
manquait ni d'imagination, ni de style, ni de bonnes études, 
elle fit des vers à mi-côte du classique et du romantisme, dans 
le genre de Casimir Delavigne et de Soumet, des vers qui 
n'étaient pas plus mauvais que d'autres, mais qui ne valent pas 
qu'on s'affaire pour les lire aujourd'hui. Elle réussit mieux et 
beaucoup mieux à mon avis dans la comédie sentimentale et 
dans la comédie comique, et Lady Tartufe, la Joie fait peur et 
le Chapeau d'un horloger sont des choses ou très touchantes ou 
très divertissantes et extrêmement adroites. Mais enfin, c'était 
surtout une femme qui causait le plus spirituellement du 
monde et elle était faite, exactement comme M™° de Sévigné, 
pour écrire des lettres. La partie qui est d'elle dans la Croix de 
Berny, roman par lettres écrit en collaboration avec Méry, 
Théophile Gautier et Jules Sandeau, est tout à fait excellente. 

Or, en 1836, son mari, directeur de la Presse, la pria de 
• auser, ou d'écrire des lettres, dans le feuilleton de son journal. 
11 avait trouvé la voie qui était bien la sienne et il l'avait 
comme forcée à écrire selon son génie. Elle s'en aperçut très 
vite et l'on voit très bien, à la lire, que jamais elle n'écrivit 
avec plus de plaisir. C'est du vicomte de Launay, pseudonyme 
qu'elle avait pris, et qui est resté le nom sous lequel on désigne 
TOME XI. — 1912. 24 



370 REVUE DES DEUX MONDES. 

ia collection de ces « lettres parisiennes, » que je vais parler. 

Le style en est, pour moi, délicieux. C'est très exactement 
le style 'parlé, et c'est à savoir le meilleur des styles, à preuve 
que pour les sots ce n'est pas du style et qu'ils n'appellent style 
que ce qui, d'une façon ou d'une autre, s'éloigne de celui-ci. 
Pour eux, Montaigne, La Fontaine, M^'^ de Sévigné, Voltaire, 
Mérimée, Edmond About ont du mérite, chacun le leur, mais 
il est regrettable qu'ils n'aient pas de style. A la bonne heure; 
Fléchier en a un. M™^ de Girardin n'est pas de la famille de 
Fléchier; elle est de la famille des autres. 

Sa manière va, sans disparate, de la confidence abandonnée, 
quoique toujours en langue très correcte, à la maxime, à la 
sentence, au trait, mais qui n'a jamais l'air cherché, qui ne 
l'est pas, je le jurerais, et qui n'est que sa pensée se résumant 
et se ramassant comme tout à l'heure elle se laissait aller à une 
démarche nonchalante. En d'autres termes, M"'*' de Girardin se 
promène avec vous en causant, à petits pas, puis, quelquefois, 
s'arrête et vous regarde et vous jette un mot isolé, sa pensée 
ayant fait sur elle-même comme un nœud. Les traits de M""^ de 
Girardin ne sont que les nœuds en relief du fil de sa conversa- 
tion. Le tout e.st très piquant, très savoureux et toujours par- 
faitement simple : la pensée varie, mais le ton est toujours le 
même. Cette unité dans la variété est appréciable. 

Voyez ceci, simple comparaison, mais combien juste, et 
(parce qu'elle est juste, mais encore il y faut du talent) si bien 
suivie. Il s'agit d'un esprit systématique qui finit par être comme 
dévoré par son système : « On ne possède pas impunément une 
grande idée. Les idées sont comme les femmes en amour. On 
les poursuit avec ardeur jusqu'au jour où ce sont elles qui vous 
poursuivent avec passion. Une idée qu'on a trouvée est comme 
une femme qu'on a séduite ; elle ne vous laisse plus de repos. 
Hier vous la cherchiez: c'est aujourd'hui elle qui vous cherche; 
vous ne pouvez pas l'abandonner. Une seule chose peut vous 
délivrer de la femme ou de l'idée ; c'est l'infidélité. Qu'un autre 
s'empare d'elle, et vous êtes libre; mais qui voudrait de la 
liberté à ce prix? Fourier a été pendant de longues années la 
proie de l'idée sublime qu'il avait trouvée. D'abord il l'a aimée 
pour elle-même et il a vécu de l'espoir de la réaliser ; puis les 
obstacles sont venus, que dis-je "^ les impossibilités. Alors l'idée 
méconnue s'est révoltée ; elle est devenue acariâtre et maussade 



LE VICOMTE DE LALNAY. 371 

comme une femme tjii'on tient prisonnière et qui s'ennuie; il a 
fallu l'occuper maigre tout. Or il n'y a qu'un moyen de s'occuper 
d'une idée qu'on veut mettre à exécution, c'est de la fausser et 
de la compliquer, de même qu'il n'y a qu'un moyen de s'occuper 
d'une femme qu'on ne peut mener au bal ni au spectacle, c'est 
de lui chercher querelle et de la tourmenter... )> — Comme tout 
cela est juste et neuf! Un peu travaillé, direz- vous. Je ne crois 
pas. Il me semble qu'une fois l'idée trouvée (celle de M"'® de 
Girardin) elle devait se développer, se dévider d'elle-même 
comme cela. Ce n'est pas le développement qui est travaillé, 
c'est l'idée qui est rare. Et j'y reviens, parfaitement juste. 

Voyez quelle tjaité de style dans son Eloge des Cercles. Les 
femmes, en général, médisent des cercles. Quelle erreur et 
quelle ingratitude ! Les cercles sont comme ces substances 
chimiques qui dévorent les miasmes. Ils absorbent les ennuyeux 
et en débarrassent les salons et les familles : « Il y a dans le 
monde des personnes qui sont douées de cette fatale propriété 
d'arrêter subitement la circulation des idées comme un poison 
arrête la circulation du sang... Eh bien! tous ces esprits pesans, 
exclusifs d'idées, qui encombrent la conversation, les clubs 
les absorbent. Ce sont des temples hospitaliers ouverts aux 
infirmes, aux affligés; ce sont les hospices des importuns; ils 
accueillenttous ceux qu'on repousse, ils appellent tous ceux qu'on 
fuit : les maris de mauvaise humeur, les joueurs de mauvaise 
compagnie, les pères ronfleurs, les oncles rumineurs, les tuteurs 
sermonneurs, les gens qui n'entendent pas bien, les gens qui 
parlent mal, ceux qui ne comprennent pas bien, ceux qui ont 
un mécompte à dissimuler, ceux qui ont appris une mauvaise 
nouvelle, ceux qui ont fait dans la journée une fâcheuse décou- 
verte, ceux qui commencent à soupçonner un tiers dans leurs 
amours... )> — L'énumération continue; le r/i<6 grandit pour ainsi 
dire avec elle et devient comme le sauveur de l'humanité en- 
combrée de ses sots et de ses grincheux, comme de ses parasites, 
et que le cercle assainit, protège, garantit, soulage, guérit. Au 
cercle, temple d'Hygée, l'humanité reconnaissante. Le crescendo 
est à souhait. 

Le style ironique de M"»'' de Girardin est exquis. La compa- 
raison paraîtra bizarre. C'est au terrible Royer-Collard que, 
quand elle ironise, elle me fait songer. Elle s'engage dans l'ironie 
de telle sorte que d'abord on y est parfaitement pris : on croit 



372 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'elle dit vrai, qu'elle parle tout droit. Et puis peu à peu... et 
c'est un régal. Elle félicite Dupin d'avoir dit dans un discours 
académique : « Que deviendrait le pays si tous les fonction- 
naires se retiraient subitement à l'instant où le chef d'Etat vient 
à changer.^ Quel danger n'y aurait-il pas dans leur retraite!... » 
Tout simplement, le vicomte de Launay suit ridée de Dupin, 
tranquillement : « Ce principe bien généralement répandu, au- 
rait des résultats plus importans et plus efficaces qu'on ne le 
pense. Pourquoi fait-on des révolutions .i* Pour avoir des places, 
n'est-ce pas.^^ On ne se révolte pas pour autre chose. Or, quand 
on saura une bonne fois pour toutes que, quoi qu'il arrive, les 
gens en place garderont leurs places, que, malgré leurs convic- 
tions blessées, ils resteront; que, malgré leurs affections trahies, 
ils resteront; que, malgré leur drapeau déchiré, ils resteront; 
que malgré tout ils resteront et se feront un ingénieux point 
d'honneur de rester; alors tout naturellement on cessera de 
tenter des bouleversemens inutiles et de rêver des changemens 
qui ne changeront rien du tout. Plus nous y réfléchissons, plus 
nous trouvons ce système raisonnable. Comme religion poli- 
tique, il n'est peut-être pas d'une orthodoxie bien rigoureuse; 
mais, comme hygiène sociale, il nous paraît être le meilleur 
remède pour guérir à jamais la fièvre des révolutions. » — Ah ! 
c'est d'un joli tour de main. Le fin du fin dans l'ironie, c'est 
d'amener à croire que celui dont on se moque n'a pu dire ce 
qu'il a dit que, lui-même, par ironie, tant c'est ridicule. 
M. Dupin, pour se sauver, a dû dire le lendemain : « Oui, 
M'"*^ de Girardin m'a bien compris. J'avais commencé en étant 
méchant, elle a continué en étant cruelle. » 

Comme la conversation des gens d'esprit a tous les styles, 
la plume de M'"*' de Girardin les a tous. Elle a celui des por- 
traits, elle a celui des récits. Comme récit boufïe, il n'y a rien 
au monde de plus heureux que son histoire du courrier bigame. 
Je suis bien marri d'être forcé de la résumer. Un courrier de» 
Paris à Strasbourg, que l'on nommait à Paris Martin de] 
Strasbourg, et à Strasbourg Martin de Paris, avait, ce qui estl 
assez naturel, une femme à Strasbourg et une femme à Paris.] 
11 les aimait également et leurs enfans; « il trouvait toui 
simple que les hommes qui habitaient toujours la même villej 
n'eussent qu'une femme et qu'un ménage; mais il trouvait^ 
très raisonnable aussi qu'on eût deux ménages quand on habi 



LE VICOMTE DE LAUNAY. 373 

tait deux pays. Il aurait donné des coups de fouet à l'inso- 
lent qui l'aurait traité de bigame. » La chose fut enfin connue 
d'une des deux femmes qui alla en prévenir l'autre. C'étaient 
des femmes très sensées. Elles comprirent qu'il ne fallait 
pas faire de procès, parce que mieux vaut encore deux femmes 
de bigame que deux veuves de pendu. Elles raisonnaient un 
peu comme cette mormonne qui disait : « J'aime mieux être 
la quatrième femme d'un homme supérieur que la femme 
unique d'un imbécile. » Elles convinrent de tout taire. Les 
choses continuèrent jusqu'au jour où le courrier versa dans 
un fossé à proximité de Strasbourg et fut transporté mal en 
point chez Lisbeth, sa femme strasbourgeoise. Se sentant près 
de la mort, il fit des aveux : (( Lisbeth, je t'ai trompée, par- 
donne-moi : quand je t'ai épousée, j'étais déjà marié. — H y a 
longtemps que je le savais; ne te tourmente pas, tout est par- 
donné. — Tu le savais.»^ Qui te l'avait dit.»^ — L'autre, Caroline. 
Nous nous sommes entendues pour que tu ne sois pas pendu. — 
Tu es une bonne femme... L'autre aussi. Allons, c'est l'heure 
du départ. C'est égal, tu peux te vanter que je t'ai bien aimée... 
L'autre aussi, ajouta-t-il. Va chercher les enfans. Ah! les gail- 
lards! Ils me ressemblent joliment... Les autres aussi... Mais, 
les voilà ! Et leur mère aussi. Ma foi! Ça se trouve bien; nom; 
voilà tous réunis. » Lisbeth et Caroline tombèrent à genoux 
devant lui. Il tendit à chacune d'elles une de ses mains muti- 
lées : « Adieu mes petites veuves, adieu, courage, consolez-vous 
ensemble, et priez Dieu qu'il me pardonne comme je vous ai 
pardonné... » — Je connais peu de récits mieux conduits et menés 
dans une plus juste mesure de comique presque attendrissant. 
Dickens n'aurait pas mieux fait. 

Les portraits abondent et sont souvent étonnans de fantaisie 
juste, de fantaisie qui n'est, tout à fait comme chez La Bruyère, 
que le coup de pouce de l'artiste, léger, discret et sournois, 
ajouté à la réalité. Tels ces fameux portraits; car ils furent 
célèbres, des femmes à vocation contrariées, c'est-à-dire des 
femmes nées pour un emploi dans le monde, et à qui leur 
condition sociale en impose un autre, mais qui obéissent à 
leur nature en remplissant infailliblement le premier. 

Telle femme, qui est marquise, est née actrice : « Elle joue 
chez elle, dans une seule soirée, toutes sortes de rôles. Pathé- 
tique : elle vient vous serrer la main en levant les yeux au ciel. 



374 REVUE DES DEUX MONDES. 

Grande coquette: elle détache de son bouquet une v branche de 
bruyère et la donne avec un doux sourire à un vieux mon- 
sieur. Mère sensible : elle court embrasser une petite fille qu'une 
bonne mère aurait envoyer se coucher à neuf heures... Il faut 
que leur salon soit un théâtre, n 

D'autres très grandes dames sont nées courtisanes. Leur 
excellente éducation les a préservées de tout écart. Mais, par 
une pente naturelle... Voyez celle-ci : « Elle aime le bruit, l'agi- 
tation, le désordre et même un peu le scandale. Elle s'habille 
d'une manière inconvenante ; elle fait événement partout. Elle 
a horreur du repos ; au théâtre elle change de place à chaque 
moment ; elle va boire dans le foyer ; elle affecte des peurs enfan- 
tines; elle pousse des cris aigus pour le moindre incident... 
Dans le salon de ces femmes rien ne se passe d'une façon con- 
venable. On n'y parle pas d'une façon convenable. On n'y sent 
pas le besoin de s'observer, de se contraindre et de se surveiller. 
La société n'y est pas une réunion générale, c'est une collection 
de tête à tête... On y respire un parfum de mauvaise compagnie 
qui est piquant par le contraste; car le bel hôtel de cette grande 
dame ressemble à une petite maison. » 

Il y a de très grandes dames qui sont nées portières et qui 
se maintiennent portières dans les situations les plus éfevées. 
Chez elles, tous les jours, chacun, en passant, va raconter sa 
petite anecdote et déposer sa fausse nouvelle... Elles savent, à 
ne jamais s'y tromper, la fortune de chacun. Les N... ne sont 
pas si riches que l'on croit ; les D... sont beaucoup moins pauvres 
qu'ils ne le disent. Cette jeune fille a un amour dans le cœur. 
Cette autre ne se mariera pas, à cause de sa mère... Voilà ce 
qu'on dit chez ces femmes-là. Leur magnifique salon est une 
loge. 

Il y a d'autres femmes, très puissantes par leur situation et 
par leur fortune, qui sont nées suivantes, dames d'honneur, 
dames de la reine, et qui ne peuvent pas être autre chose « et qui 
trouvent toujours le moyen d'être à la suite d'une autre femme 
quelquefois placée bien au-dessous d'elle. Ces femmes ont des 
instincts d'esclave et des qualités de confidentes. Ce sont des 
Œnones qui finissent toujours par se procurer une Phèdre et 
qui la composeraient même au besoin... Quelle quesoit leur for- 
tune, tout chez elle se ressent de leur état de domesticité. On va 
les voir un moment aux heures où la princesse n'est pas visible. 



LE VICOMTE DE LAUNAY. 375 

Leur salon est une salle d'attente ; c'est quelquefois une anti- 
chambre. » 

Il y a encore des femmes qui sont ne'es (( sergens de ville, 
garde municipal, gendarme. Ces femmes courageuses font gra- 
tuitement la police des salons ; elles vont et viennent de la 
salle de bal à la salle à manger avec un zèle et une activité 
infatigables ; elles traversent la foule et la foule se range à leur 
aspect; elles font taire les bavards quand on va chanter; elles 
ordonnent aux hommes assis de céder leurs places aux femmes 
récemment arrivées ; elles font ouvrir les fenêtres, évacuer les 
portes, enlever les banquettes... Ces femmes, en général, sont 
grandes comme de beaux hommes ; elles ont une bonne voix de 
commandement. Plus d'un colonel voudrait trouver pour dire ; 
« Portez arme ! » l'accent qu'elles trouvent pour crier: « Chut ! 
Chut donc ! » Elles ont une attitude martiale qui impose un 
grand respect. Leur robe à brandebourgs ressemble toujours un 
peu à un uniforme, et leur toque de velours est un reste de cha- 
peaux à trois cornes. » 

Quelquefois et même assez souvent, le Vicomte procède 
par ce que j'appellerai une pluie de portraits, comme Molière 
dans V Imjiromptu de Versailles et l'effet de fourmillement est 
très plaisant. Notez que l'on sent très bien que de chacun de ces 
portraits réduits à deux lignes elle pourrait faire un grand por- 
trait en pied et qu'il y a de la ressource avec chacun de ces 
personnages. Voici, par exemple, « l'homme malheureux » 
parce qu'il est bien élevé; l'art consistera à faire comme tour- 
billonner autour de lui tous les gens mal élevés de Paris, cha- 
cun lui faisant sa blessure particulière et chacun caractérisé par 
la blessure qu'il fait ; et les portraits ainsi se succéderont avec 
une rapidité réjouissante comme au cinématographe: «...C'est 
une jeune élégante qui vient lui dire après une partie de whist : 
((Eh bien! vous avez perdu. Vous êtes enfoncé! » C'est une autre 
femme qui lui répond : (( Merci, ma mère est guérie, elle est 
encore un peu faible ; mais en masse (AIq se porte bien. » — (( C'est 
une autre merveilleuse qui ne parle qu'en style de fabricant : 
elle est sortie le matin dans son coupé (style de sellier), elle 
vient d'essayer son amazone (style de tailleur) devant sa psyché 
(style d'ébéniste) enveloppée dans son kamaiouska (style de 
couturière)... C'est une autre merveilleuse un peu mûre qui a 
l'air de réciter le calendrier. Elle était inquiète d'Isidore, mais 



!Î76 REVUE DES DEUX MONDES. 

Casimir l'a rassurée, car il a vu ce matin Stanislas qui venait 
de chez Rosalie où il avait rencontré Léon, qui lui avait dit 
qu'Isidore était beaucoup mieux et qu'il viendrait la voir le 
soir même avec Zéphirine : «Ah! les voilà » et l'on voit entrer 
Isidore avec Zéphyrine. Zéphyrine est une grosse femme de 
quarante-cinq ans et sidore est un petit vieux expirant... Et 
c'est un maniaque qui bat le rappel sur son chapeau, et c'est 
un autre maniaque qui touche à tout sur la table, qui ouvre 
toutes les boites, qui dérange tous vos flacons, qui déplace le 
signet de tous vos livres ; c'est un curieux tatillon qui décroche 
vos petits tableaux et vous les apporte en vous demandant ce 
qu'ils représentent : c'est un monsieur qui choisit toujours la 
chaise la plus difficile à prendre et qui s'obstine à la conquérir, 
refusant obstinément celle qu'on lui oflre et qui est à côté de 
lui; c'est un importun maudit qui, déporte en porte, de 
fenêtre en fenêtre, de salon en salon, suit comme un chien 
deux pauvres causeurs qui le fuient ; c'est un monsieur qui vous 
raconte sa maladie comme si vous étiez son médecin ; c'est un 
tremblant audacieux qui, pour cacher son embarras, fait le 
tapageur et l'insolent et à qui l'on est tenté de dire ce que 
M'"'' de R... disait à un faux brave de ce genre : « Ne vous con- 
traignez pas : osez être timide et vous serez très convenable... » 
C'est un impertinent qui affecte de ne vous parler jamais que 
de votre profession. C'est un sot qui, dans un bal, vient vous 
questionner sur les récens chagrins de votre vie et qui change 
en un poignant remords ce premier plaisir que vous vous 
reprochiez déjà; ou bien c'est ce barbare étourdi qui, en sautil- 
lant, vient vous demander des nouvelles des parens que vous 
pleurez... » 

M'"^ de Girardin a été aussi, dans ses (( lettres parisiennes, » à 
coup sûr le plus indépendant, à coup sur le moins impartial et 
souvent le plus sagace comme le plus spirituel des critiques 
littéraires. En général, elle est romantique. Ses Dieux sont Victor 
Hugo en toute première ligne, Lamartine, Musset, Eugène Sue, 
Balzac (que l'on considérait alors, avec beaucoup de raison, 
selon moi, comme romantique, sans faire attention à son réa- 
lisme et sans se douter que toute une école réaliste allait sortir 
de lui). Elle semble ne jamais s'être avisé qu'Alfred de Vigny 
existât. Son adoration pour Victor Hugo ne l'empêche pas de 
garder son admiration pour Racine et d'avoir le courage de la 



LE VICOMTE DE LAUNAY. 377 

déclarer en pleine Presse. Elle s'en excuse, elle en demande 
pardon ; elle allègue que Racine est pour elle un ami d'enfance ; 
elle ressemble à ce Monsieur qui, pour se faire pardonner une 
maîtresse bète, ne manque pas de vous dire qu'il l'a connue 
quand elle avait dix ans ; mais enfin elle fait l'éloge de Racine, 
et dans la Presse ; et elle trouve ses vers <( sublimes » et elle 
prie qu'on lui fasse grâce pour son style « suranné. » 11 est 
étrange qu'il y ait eu une époque où l'on trouvât surannée la 
manière de Racine, qui est précisément l'auteur dont le style a 
le moins vieilli. Je crois pourtant comprendre cela. Les choses 
surannées de Racine, car il en a, éclatent d'autant plus que 
tout le reste de son texte est d'un style qui n'est d'aucun 
temps, est d'un style éternel, et il est certain que « brûlé de 
plus de feux que je n'en allumai » (qui, du reste, est d'un poète 
grec, mais très 1650 nonobstant) et que « le simple appareil 
d'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil » et que 
« le soleil a trois fois abandonné les cieux et le jour a trois 
fois chassé la nuit obscure... » choquent plus dans Racine qu'ils 
ne choqueraient dans Corneille, dont le style est, lui, presque 
continuellement suranné, ce que les gens de 1840 n'ont jamais 
songé à lui reprocher. Ne soyez pas parfait, parce que, comme 
on ne l'est jamais, vos petites imperfections parmi votre grande 
perfection paraîtront énormes. Il ne faut pas gâter les gens. 
A qui l'on reproche le plus ses défauts, c'est celui qui n'en a que 
de petits. 

Elle a quelquefois des parallèles qui ne sont pas très heu- 
reux. Voulant caractériser Lamartine et Hugo par leurs diffé- 
rences, ce qui, du reste, est toujours dangereux, elle démontrera 
longuement que Lamartine a pris pour matière le beau et Hugo 
le laid, et qu'ils sont sublimes tous les deux chacun dans leur 
genre. C'était une idée assez répandue en 1840 à cause des 
drames de Victor Hugo. Je n'ai pas besoin de dire à quel point 
elle est superficielle. Ni quand il a encensé, ni quand il a cri- 
tiqué, Sainte-Beuve n'a dit cette au moins demi-sottise. Le 
vicomte se relève quand , à propos des Voix intérieures ou des 
Rayons et Ombres, il oublie totalement son Hugo exploiteur du 
laid et ne songe plus qu'à sourire ou à pleurer. 

Chose curieuse, elle découvre Théophile Gautier comme 
poète en 1838! Jusque-là elle ne le connaissait que comme pro- 
sateur satirique. J'ai besoin de citer pour me convaincre de 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

cette singulière ignorance ; c'est une manière de se frotter les 
yeux : « La Comédie de la mort par Théophile Gautier! Quoi! 
Théophile Gautier poète! Le prince des moqueurs (elle avait lu 
les Jeunes France) ce maitre en ironie, ce grand sabreur de 
renommées, est aussi un rêveur de cascades, lui, le brillant 
feuilletoniste de la Presse... » Du reste elle admira très fort la 
Comédie de la mort, qui, après tout, je le reconnais, quoique 
aussi peu de Gautier que possible, contient des morceaux de 
facture très remarquables. 

En revanche, elle a bien suivi et bien compris George Sand, 
non pas dans son évolution interne (de quoi l'on ne pourra 
s'apercevoir que vers 1860), mais dans son évolution apparem- 
ment capricieuse qui dépendait des amis successifs qui la mo- 
difiaient et la transformaient tour à tour ; et comme Latouche 
avait dit d'elle, très heureusement : « C'est un écho qui agrandit 
la voix, » M'"^ de Girardin a dit, la première fois, je crois, à 
son propos : « Le style, c'est l'homme. » — <( A chaque amitié 
nouvelle de M'"<= Sand, nous nous réjouissons ; chaque nouvelle 
relation est un nouveau roman. L'histoire de ses affections est 
tout entière dans le catalogue de ses œuvres. Elle rencontra 
un jeune homme distingué, élégant et froid, un ingrat de 
bonne compagnie, ce qu'on appelle un homme du monde (de 
Sèze .!^) et notre littérature vit éclore un chef-d'œuvre, Indiana. 
Plus tard, un jeune homme, d'une condition moins brillante, 
mais de bonne famille et d'un admirable talent (Jules Sandeau) 
est présenté à George Sand, et bientôt les lecteurs enchantés 
apprennent que Valentine a donné sa vie à Benedict. A l'horizon 
apparaît un poète (Musset) et soudain George Sand a révélé 
Stenio (dans Lélia). Un avocat se fait entendre (Michel de Bourges) 
et George Sand se montre au barreau et Simon obtint la main 
de Fiamma. George Sand rencontre sur sa route périlleuse un 
saint pasteur fLamennais), et voilà que les idées pieuses refleu- 
rissent dans son âme, etvoilà George Sand qui redevient morale, 
austère même, plus austère que la vertu; car la vertu consiste à 
refuser simplement ce qui est mal ; George Sand va plus loin : 
elle pousse le scrupule jusqu'à refuser ce qui est bien et l'on voit 
sa dernière héroïne, en compensation de toutes les autres, 
refuser un honnête et bon mariage qui ferait son bonheur et celui 
de toute sa famille, mais que George Sand trouve plus généreux 
de lui faire dédaigner... Cette sainte métamorphose étant due 



LE VICOMTE DE LAUNAY. 379 

aux Paroles d'un croyant, déjà le nouveau héros de George Sand 
est un vénérable curé, comme celui de Valentine. fut un chan- 
teur, et celui de Fiamma un avocat, et celui de Xe/m un poète... 
Tout cela faisait dire l'autre jour h un mauvais plaisant : 
« C'est surtout à propos des ouvrages de femmes que l'on peut 
s'écrier avec M. de Buffon : <( Le style, c'est l'homme. » 

Elle a parfois la dent fine et dure, comme quand, sur Marie 
Joseph Chénier raillant lourdement Chateaubriand, elle dira : 
<( Chénier, spirituel comme le doute et amer comme le 
remords. » 

En femme du monde qui est sans cesse en plein contact 
avec le public littéraire, elle sait très bien quelle est la clientèle 
de chaque auteur, qui sont ceux qui l'aiment, qui sont ceux 
aussi qui ne sauraient pas l'aimer, quoi qu'ils puissent faire. Par 
exemple, sur Victor Hugo, elle dira que la France se partage en 
gens passionnés et en gens affairés, et que ceux-là sont tous 
Hugoïstes et que ceux-ci le détestent sans l'avoir lu, et, du 
reste, s'ils le lisaient, le détesteraient davantage. « Il a pour 
admirateurs le peuple, les femmes et les hautes célébrités litté 
raires, c'est-à-dire la partie rêveuse et passionnée de la nation; 
il a pour détracteurs le Roi, les journalistes voltairiens et la 
classe bourgeoise, c'est-à-dire la partie affairée de la nation, les 
gens occupés qui n'ont pas le temps de s'exalter. [Oh! disons 
simplement : qui n'ont pas le temps d'avoir du goût] et qui ne 
connaissent les ouvrages de nos auteurs modernes que par 
fragmens dénaturés. Bref, Hugo a pour détracteurs tous les gens 
qui ne l'ont pas lu. Nous ne parlons pas de ses rivaux. Ceux-là 
plus que personne l'admirent. La preuve, c'est qu'ils le haïssent. 
On ne hait pas pour rien. » 

Le discours de Victor Hugo à sa réception à l'Académie l'a 
déçue. Elle s'attendait à ce que Victor Hugo entrât à l'Académie 
en conquérant, rappelant ses précédens échecs avec une hau- 
taine amertume, se proclamant vainqueur. Victor Hugo se pré- 
senta en homme du monde, fit l'éloge de son prédécesseur, qui 
l'avait honni, fut la politesse même et la même courtoisie, et, 
au lieu d'être satirique, fut éloquent. M""' de Girardin était double : 
elle était très satirique et elle était très femme du monde ; comme 
satirique, elle eut du dépit; comme femme du monde, elle com- 
prit que Victor Hugo avait été plein de tact, ce qui lui permit 
de se ressaisir; et elle applaudit, tout en laissant apercevoir 



380 BEVUE DES DEUX MONDES. 

quelques regrets. Elle eût voulu une journée, elle eut une soirée ; 
elle se consola en reconnaissant que la soirée était de très bonne 
compagnie. 

<( Par exemple, »pour la réception de Sainte-Beuve, elle s'en 
donna à corps joie. Elle appréciait son talent, à peu près; mais 
comme traître à Hugo (en 1845) et comme déserteur du roman- 
tisme et aussi comme cultivant, depuis quelque temps, le fau- 
bourg Saint-Germain, elle ne pouvait pas le soulïrir. Au fond, 
iVI'""' de Girardin avait éminemment, même quand il s'agissait 
de grands hommes, ce flair particulier que j'appelle le flair du 
pleutre. Elle fut sanglante. On comprend que Sainte-Beuve, 
qui pardonnait peu, ne lui ait jamais pardonné : « On se dis- 
pute pour aller jeudi à l'Académie. Il y aura là toutes les admi- 
ratrices de Victor Hugo (qui recevait Sainte-Beuve), il y aura là 
toutes les protectrices de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire toutes les 
Lettrées du parti classique. Qui nous expliquera ce mystère.!^ 
Gomment se fait-il que M. Sainte-Beuve, dont nous apprécions 
le talent incontestable, mais que tout le monde a connu jadis 
républicain et romantique forcené, soit aujourd'hui le favori des 
salons ultra-monarchiques et classiquissimes et de toutes les 
spirituelles femmes qui régnent dans ces salons.!^ Il a abjuré! 
Belle raison! Est-ce que les femmes doivent jamais venir en 
aide à ceux qui abjurent.!^ La véritable mission des femmes est 
de secourir ceux qui luttent seuls et désespérément... Qu'elles 
refusent même un applaudissement au vainqueur félon qui doit 
son triomphe à la ruse ! Le présage est funeste! Ceci n'a l'air de 
rien. Eh bien! c'est très grave. Tout est fini dans un pays où les 
renégats sont protégés par les femmes ; car il n'y a que les 
femmes qui puissent encore maintenir dans le cœur des hommes, 
éprouvé par toutes les tentations de l'égoïsme, cette sublime 
démence qu'on appelle le courage, et cette divine niaiserie qu'on 
appelle la loyauté. >> 

Scribe et Casimir Delavigne lui déplaisaient comme vul- 
gaires et bourgeois, et il n'y a rien de plus terrible que la décor- 
tication savante qu'elle fait de la Popularité, dont elle ne veut 
voir que les défauts, et du Verre f/'t'ai<, qu'elle considère comme 
une transposition des mœurs royales en mœurs d'épiciers par- 
venus. En quoi elle n'a pas tout le tort. Cependant elle a assez 
de justice et surtout assez de goût pour bien démêler une très 
véritable beauté du Verre d'eau : ^ Cependant le caractère de 



LE VICOMTE DE LAUNAY. 381 

cette femme nonchalante et timide qui ne se rappelle qu'elle est 
reine que le jour où elle devient jalouse et qui retrouve l'in- 
dépendance par l'amour, nous semble une idée très heureuse, 
une inspiration profonde... » Je le crois bien ! Cela ressortit 
aux procédés de Victor Hugo et Madame de (îirardin ne peut 
pas ne point admirer Victor Hugo, même chez un autre. 

Avec son esprit où il y a de la gamine de Paris (remarquez 
que Lamartine qui l'a beaucoup aimée dès sa première ren- 
contre avec elle, près d'une cascade, en Italie, trouva cependant 
qu'elle riait trop) elle renouvelle des mots célèbres bien heureu- 
sement. Voltaire avait dit : 

On ne va pas, sur Pégase monté, 
Avec si gros bagage à la postérité. 

Oh ! pas même à l'Académie, pense M"'° de Girardin, et elle 
écrit : (( Un trop fort bagage est un empêchement ; à l'Académie 
la consigne est la même qu'au Jardin des Tuileries : on ne laisse 
pas passer les gros paquets. » 

Je ne sais pas si elle avait de la facilité ; elle semble en 
avoir ; elle semble même être la facilité même ; mais on sait 
qu'il n'y a rien de plus fréquent que l'air de facilité acquis 
par un très grand travail. En tout cas, en pédagogie et en art 
d'écrire, elle n'aime pas la facilité et la nonchalance et croit que 
le beau comme le bien est le prix du grand effort : « Aujour- 
d'hui, les mères sont des amies, des divinités familières, des pro- 
vidences domestiques qui vous secourent au moindre danger, 
qui vous assistent au moindre doute, qui écartent avec empres- 
sement de votre destin les obstacles et les ennemis, c'est-à-dire 
qui vous ôtent tout caractère, toute initiative et toute énergie... 
Écarter les obstacles et les ennuis ! Il faudrait les créer s'ils 
n'existaient pas ! La lutte, c'est la vie. Le travail lui-même n'est 
qu'un combat, ne l'appelez pas un plaisir. L'art, c'est un duel 
avec la nature ; chaque œuvre enfantée est une bataille gagnée. 
Ne supprimez pas la difficulté, elle fait la force ; l obstacle est 
toujours généreux. Ne supprimez pas la rime pour affranchir le 
génie. C'est la rime mesquine et taquine [irè^ jolij qui fait le 
poète inspiré et admiré... )> 

— Mais les prosateurs, direz-vous ;' 

Elle se tire de la difficulté très heureusement, et, de plus, je 
suis persuadé qu'elle a raison : « Est-ce la rime, me dira-t-on, 



382 REVUE DES DEUX MONDES. 

qui fait les grands prosateurs? Oui, c'est elle! Les grands pro- 
sateurs sont encore plus préoccupés de la rime que les poètes. 
C'est parce qu'ils n'ont jamais pu la soumettre par leur volonté 
qu'ils cherchent à la vaincre par leur toute-puissance. Ils ne 
peuvent lui pardonner.de leur avoir résisté toujours, à eux qui 
avaient tant de belles choses à lui offrir pour ses parures, tandis 
qu'elle va servir complaisamment tant de niais qui ne savent 
rien faire d'elle. Et ils luttent contre elle, phrase à phrase, mot 
par mot ; et ils inventent chaque jour de nouveaux effets (T har- 
monie pour remplacer cette cadence rebelle ;ei ils choisissent les 
mots les plus sonores, les sons les plus retentissans, afin que 
leurs poèmes non rimes soient plus lyriques et plus mélodieux 
que tous les poèmes réunis de tous les rimeurs célèbres. » — 
Eh oui! je crois qu'elle a raison; et, on tout cas, c'est extrême- 
ment ingénieux. 

M""' de Girardin n'est pas négligeable même au point de vue 
politique. Précisément parce qu'elle pourrait dire avec le poète 
(de qui du reste j'ignore le nom) : 

Je n'ai d'autre parti que celui de mon cœur, 

elle est^ assez juste dans les critiques qu'elle adresse à tous 
les partis. Étant radicalement hostile aux légitimistes, parce 
que le faubourg Saint-Germain ne la reconnaît pas pour sienne, 
et ayant en horreur les républicains qui, pour elle, sont des gens 
qui ne se lavent pas les mains, elle serait assez volontiers yws/'^' 
milieu progressiste, comme son mari; mais, quoique sympathi- 
sant avec quelques princes de la famille royale, elle ne peut pas 
souffrir le roi lui-même, de sorte qu'elle est très indépendante 
et que sa satire est extrêmement impartiale, c'est-à-dire omni- 
latérale et universelle. Elle considère la France comme une 
femme qui a divorcé d'avec un premier mari et que les amis 
du premier mari poursuivent de railleries, chargent de mépris, 
accablent de médisances et détruisent le plus qu'ils peuvent. Ils 
y sont aidés par les frères mêmes de cette pauvre femme, qui, 
eux, ne sont ni pour le premier mariage, ni pour le second, qui 
^ont hostiles à tout mariage ; et ils s'arrogent sur elle une auto- 
rité étrange et ils ruinent son mari dans son esprit, lui persua- 
dent qu'il ne l'aime pas et qu'il la trompe pour une vieille 
maîtresse étrangère qu'il lui préférera toujours. 

Et enfin les amis du second mari pourraient être de bons 



LE VICOMTE DE LAL.NAY. 383 

conseillers et de bons appuis ; mais ils sont bètes et furieuse- 
ment égoïstes, et leur idée est que le second mari doit s'être marié, 
non point du tout pour elle, mais uniquement pour eux. Et ces 
amis du second mari sont les plus dangereux ennemis du second 
mari et de sa femme. 

Ce petit résumé parabolique a de très grands airs de réalité, 
au moins. Un historien ne mépriserait pas cet « état de la France 
en 1840. » 

Quand elle creuse le problème démocratique, — tout comme 
une autre, Monseigneur, tout comme une autre, — elle s'aperçoit, 
non seulement que son principe est l'envie, ce qui n'est pas 
difficile à trouver, mais que ce principe a pour conséquence le 
goût d'être gouverné par qui l'on méprise : « Nous sommes 
maintenant un peuple d'envieux qui voulons rire de nos maîtres 
et nous ne nous laissons mener que par ceux que nous dédai- 
gnons. Nous ressemblons à ces maris... (vous vous y attendiez; 
oui, c'est toujours par comparaison avec les rapports intersexuels 
que cette femme, tout naturellement, sinon juge de tout, du 
moins rend compte et se rend compte de ses jugemens sur toutes 
choses) nous ressemblons à ces maris, aveuglément jaloux de 
leur indépendance, qui résistent aux conseils de leur femme, 
mais qui cèdent au caprice de leur maîtresse. Ils bravent l'une, 
parce qu'ils craignent son autorité et ils obéissent à l'autre, 
parce qu'ils la trouvent indigne de commander, n — Très juste : 
nous obéissons à ce que nous n'estimons pas, parce qu'un peu 
de mépris nous sauve de la honte d'obéir ; et nous avons ainsi 
la honte d'être opprimés sans être honteux. L'orgueil est admi- 
rable pour aller chercher le joug qui le meurtrit le moins, 
parce qu'il devrait le blesser le plus. 

A-t-elle lu M™^ de Staël .^ On le dirait bien ; mais je souhaite 
que non, pour qu'elle ait le mérite de l'idée suivante: M'"'' de 
Staël avait très bien vu que la Révolution avait détruit les iné- 
galités artificielles pour les remplacer par les inégalités natu- 
relles, privilèges de naissance et de faveur par talen s et supé- 
riorités intellectuelles; ce qui ne vaut rien du tout, parce que 
les inégalités naturelles sont aussi insupportables aux médiocres, 
sinon beaucoup plus, que les inégalités artificielles. Et la nou- 
velle société, comme l'ancienne, cherche d'instinct à neutraliser 
les inégalités naturelles et à les remplacer par des inégalités 
artificielles analogues aux anciennes. « Pour contrebalancer la 



384 REVUE DES DEUX MONDES. 

force naturelle, elle crée une force sociale : la richesse ; pour 
contrebalancer l'intelligence naturelle, elle crée une intelligence 
sociale : l'éducation, qui souvent détrône l'instinct » (qui, 
comme l'a remarqué Nietzsche, consiste toujours, beaucoup 
moins à élever les médiocres au niveau des supérieurs, ce qui 
lui est impossible, qu'à abaisser les supérieurs au niveau des 
médiocres, ce qui est toujours facile.) 

Ainsi de suite et de cette façon, en demi-démocratie comme 
en régime aristocratique, la Société fait ce qu'elle fit toujours, et 
seulement plus ou moins : elle combat les supériorités naturelles 
qui lui seraient salutaires, mais qui l'humilient, pour les rem- 
placer par des supériorités factices qui la perdent, mais qui lui 
plaisent, en cela au moins qu'elles ne lui déplaisent pas. Il n'y a 
à cet égard rien de changé que la méthode et les bénéficiaires ; 
le fond est le même. 

Le régime parlementaire, qui précisément est une des mé- 
thodes de la société nouvelle pour créer des supériorités factices 
et pour éliminer les supériorités vraies, trouve un juge sévère 
dans le vicomte de Launay. Ce régime abaisse les caractères de 
la façon suivante : pour entrer au Parlement et, une fois que l'on 
y est, pour se hisser au pouvoir et pour s'y maintenir, il faut mentir 
et calomnier sans cesse. Oh ! « l'on calomnie très fort sans être 
méchant et l'on ment beaucoup sans être menteur ; » mais enfin 
on ment toujours et l'on calomnie incessamment; (( c'est un 
effet constitutionnel qu'il faut subir. Il en résulte que ces mé- 
thodes se répandent dans le monde non politique lui-même : 
« Nous étions jadis francs, généreux, braves, élégans et spiri- 
tuels, et voilà que nous devenons fourbes, avides, poltrons, sales 
et bêtes. Des roués bêtes, oh ! Nous étions un peuple de trou- 
vères et de chevaliers ; nous devenons un peuple de vieux avoués 
retors et rapaceSj tristes et lourds, ne riant jamais — que d'une 
belle action.... » 

Son résumé sur l'histoire politique à laquelle elle assiste est 
celui-ci : (c II n'y a que deux partis : le parti de ceux qui veulent 
tout garder, le parti de ceux qui veulent tout prendre. » Il y a 
apparence, et elle prophétise dès 4846 une révolution sociale. Il 
y avait apparence aussi. 

En 1847, pendant la campagne des banquets, elle disait joli- 
ment : (( Allons, c'est net. C'est le veau froid contre le veau 
d'or. » Elle avait de bons résumés historiques. 



LE VICOMTE DE LAU.\AY. 38o 

On a déjà vu que c'est comme moraliste qu'incontestable- 
ment elle a toute sa profondeur et tout son élan. En ce domaine, 
toutes ses remarques sont intéressantes et judicieuses et beau- 
coup sont très neuves et beaucoup vont très loin. Elle observe 
que les vertus sont soumises à la mode, comme les casaquins, et 
qu'il faut savoir la vertu que l'on porte cette saison : <( comme 
les habits, les vertus subissent la mode ; cela ferait croire 
qu'elles ne sont que des parures. » 

Elle compare bien spirituellement les préjugés à des lunettes, 
et il y a des gens qu'elle évite pour n'être pas vus d'eux à tra- 
vers leurs préjugés, comme cette dame qui fuyait un homme, 
charmant du reste, mais qui avait des lunettes bleues: « J'en ai 
peur. Je ne veux pas qu'il me voie. Il me voit bleue. Je ne puis 
pas souffrir cela. » 

Elle a de bien jolies observations sur le caractère anglais et 
particulièrement sur celui des femmes anglaises: (( M™^ de 
Plahaut a choisi la carrière politique comme celle qui convenait 
le mieux à son activité ; ce n'est pas chez elle une vocation, 
c'est une résolution. En général, les moindres actions d'une 
Anglaise sont l'effet d'une résolution. Les Anglaises ne con- 
naissent pas les entraînemens de la nonchalance ou de la riva- 
lité française ; elles ne font pas une chose plutôt qu'une autre 
indifféremment; tout chez elles est l'œuvre d'une décision : leur 
manière de marcher, d'aimer et de prier. Elles ne désirent 
jamais ; elles veulent; elles ne se promènent pas, elles marchent 
parce qu'elles ont résolu de marcher; elles vont tout droit... à 
rien; elles partent pour aller... nulle part; mais n'importe, 
elles sont décidées ; elles y arriveront et leur manière de marcher 
semble dire : « Je n'irai certainement pas ailleurs. » Chez elles 
tout est volontaire, tout marque un parti pris, un effort, des pré- 
paratifs comme pour un voyage; elles s'embarquent pour toutes 
choses. Gela tient peut-être à leur ile, dont on ne peut sortir par 
hasard ou par distraction, qu'on ne peut quitter qu'avec une 
ferme résolution, qu'on ne peut laisser qu'avec la ferme résolu- 
tion de passer sur le continent. Cet esprit résolu, qui manque 
de grâce lorsqu'il s'applique aux choses légères et indifférentes, 
est d'une grande valeur appliqué à des intérêts plus graves. » 

Gomme La Rochefoucauld avait dit : « Les vieillards se 
consolent, par donner de bons conseils, de ne plus pouvoir 
donner de mauvais exemples, » elle explique très bien pourquoi 

TOME XI. — 1912. 2.J 



386 REVUE DES DEUX MONDES. 

les vieux vicieux se transforment si souvent en professeurs de 
morale : « Une vieillesse précoce leur vaut une précoce vénéra- 
tion et les tapageurs retirés se font journalistes vertueux. 
moralité, il faut que ton autorité soit bien grande pour que 
ton manteau puisse couvrir les infirmités de tels apôtres... » 

Mais pourquoi les supporte-t-on et fait-on semblant de les 
prendre au vrai ? Elle répond ailleurs : c'est que la vertu n'est 
guère supportable que quand on sent qu'elle est fausse ; « toute 
vertu est un reproche; toute qualité est une épigramme. » 

En revanche, que de défauts sont nécessaires pour réussir! 
Le premier est la présomption. « Ce défaut est à lui seul une 
fortune. Il vaut mieux, pour un jeune homme qui veut faire 
son chemin, être présomptueux et n'avoir pas le sou que d'être 
modeste avec une terre en Normandie. La présomption est un 
patrimoine. » — Le second défaut utile et presque nécessaire pour 
réussir, « c'est une complète ineptie. » Personne ne protège le 
jeune homme plein de mérite. On se repose sur lui, sur son 
talent, au lieu de se dire que c'est précisément à cause de son 
talent qu'il rencontrera plus d'obstacles ; et l'on protège et l'on 
soutient l'imbécile qui en a tant besoin; et comme, d'une part, il 
est soutenu et que, d'autre part, il ne fait ombrage à personne, 
il va très loin. — La susceptibilité est encore un défaut humain 
qui est une qualité sociale. On ménage le susceptible comme un 
oncle à héritage et, n'y eùt-il pas autre avantage, « être suscep- 
tible, c'est obtenir le plus grand bonheur qu'homme ici bas 
puisse rêver : n'être jamais oublié. » — L'importunité encore... 
Demander est une indiscrétion ; mais avoir demandé cent fois 
constitue un droit. — La versatilité aussi est un bel atout en poli- 
tique. Le député flottant arrive à tout. Il est toujours sur toutes 
les listes. Être sur toutes les listes, c'est avoir pris tous les billets 
à la loterie. En revanche, la dignité qui froisse, la bonté « qui 
ne nuit pas précisément, mais qui déconsidère, » la franchise 
qui fait passer pour un fou, l'impartialité « qui vous isole, » le 
courage qui fait peur et qui par conséquent fait haïr, la délica- 
tesse enfin qui, parce qu'elle est toujours entourée d'un certain 
mystère, — et rien n'attire plus les soupçons qu'une belle 
action inexpliquée, — prête toujours à la calomnie et pour 
ainsi dire la fait naitre; sont de lourds poids morts à traîner 
dans le monde et condamnent à la retraite, si l'on doit consi- 
dérer la retraite comme un châtiment. 



LE VICOMTE DE LAUNAY. 387 

Elle a très bien vu et elle signale à plusieurs reprises un 
ries défauts les plus graves du caractère français : le mépris ou 
le dédain du Français pour son métier, pour la profession qu'il 
exerce. La vanité personnelle fait tort ici à la vanité profes- 
sionnelle et par la vanité personnelle la vanité professionnelle 
finit par être complètement détruite, ce qui est un très grand 
malheur : « Paraître ce qu'on est, c'est un crime ; paraître ce 
qu'on n'est point, c'est un succès... Faire valoir la beauté qu'on 
a, faire briller l'esprit qu'on possède, dépenser une fortune réelle 
et se parer d'un vrai talent, il ne faut pas beaucoup d'imagi- 
nation pour cela; mais se recomposer une figure, se faire une 
mine grave quand on a un minois chiffonné, dépenser beau- 
coup quand on n'a rien, se poser en homme de science quand on 
est un dandy ou en élégant quand on est un homme de science, 
se faire papillon quand on est abeille ou se faire tigre quand on 
est mouton ; passer pour une femme politique quand on valse 
bien ou pour une évaporée quand on est mère de famille ; faire 
croire que l'on est financier quand on est astronome et que l'on 
est auteur français quand on est né en Allemagne : voilà qui est 
amusant, voilà qui occupe l'existence. » — C'est ce qui est cause 
des révolutions, chacun voulant sortir de sa sphère comme il 
veut sortir de son tempérament, u La France n'est le pays des 
révolutions, que parce qu'elle est le pays des prétentions. Le 
jour oîi chacun mettra son orgueil dans les qualités qu'il a, 
nous serons guéris et le monde se reposera. » — Elle y revient 
un an plus tard : ((... Ainsi de nos jours chacun rougit de son 
métier et, tout en l'exerçant, chacun n'a qu'une pensée qui est de 
paraître ne le point exercer. Mais on fait mal ce qu'on n'est 
point glorieux de faire. Si le génie est l'idée fixe, le talent est le 
travail passionné... 11 faut qu'un notaire ait l'air d'un notaire, 
que ses manières calmes et simples inspirent la confiance. On 
ne va point conter ses secrets et dicter son testament à un 
dandy, n'est-ce pas .5... » 

La cause de cela, c'est la vanité d'abord et c'est aussi notre 
manie de railler les ridicules professionnels. On s'est moqué de 
la gravité des médecins, de la perfection d'articulation des 
acteurs, de la gaité des perruquiers, du pédantisme des profes- 
seurs. Il eût fallu les en louer. La qualité professionnelle trans- 
portée dans le monde y devient un défaut; mais ce défaut est 
le signe de la persistance et de la profondeur de cette qualité et 



388 REVUE DES DEUX MOXDES. 

du respect du pi-ofessionnel pour sa profession et de la ferveur 
avec laquelle il la pratique. A égalité de génie, le meilleur pro- 
fesseur de danse est celui qui, comme celui de Molière, ne voit 
pas dans le monde d'art plus utile que la danse, et le meilleur 
médecin est celui qui croit profondément que la médecine guérit. 
Et si les défauts que cette conviction donne sont les signes du 
sérieux du professionnel, ils en sont aussi les garans. Ne rail- 
lons pas les ridicules professionnels, parce qu'en raillant quel- 
qu'un sur sa profession, nous lui apprenons à s'en railler lui- 
môme, et cette dérision est une désertion. Il faudrait apprendre 
à chacun à se ridiculiser personnellement plutôt qu'à ridiculiser 
son métier et beaucoup mieux vaut celui qui dit : (( Je suis ridi- 
cule, mais je suis avocat, » que celui qui dit : « N'était que je 
suis avocat, je n'aurais pas de ridicule. »> 

C'est surtout comme psychologue des femmes que M™^ de 
Girardin tient un très haut rang. Elles les a observées sans 
cesse et avec un regard assez bienveillant, si vous voulez, mais 
enfin qu'on ne peut pas dire qui fût aveugle. Elle a très 
bien vu que les femmes, sans doute sont envieuses, mais que 
cela tient à ce qu'elles sont plus modestes que les hommes : 
u Les hommes se croient tous charmans; cela les préserve 
d'être envieux ou du moins cela fait qu'ils ne le sont que 
quand ils ont un sujet d'envie... Les femmes, plus modestes, 
ayant plus le temps de s'observer, s'aveuglant moins sur elles- 
mêmes, dès leur entrée dans le monde éprouvent une jalou- 
sie vague, une inquiétude humble qui les rend envieuses 
d'avance... » De là leur état de rivalité perpétuelle. De là l'im- 
possibilité où elles sont d'entendre faire l'éloge d'une autre 
femme : (( On ne loue jamais bien une femme quand on en loue 
deux. » 

Un défaut commun aux hommes et aux femmes ou plutôt à 
beaucoup d'hommes et à beaucoup de femmes, et beaucoup plus 
grave chez les femmes que chez les hommes, c'est d'être livresque, 
c'est d'être fait avec des livres. La femme faite avec des livres 
est d'autant plus odieuse qu'elle est une créature d'instinct, qui, 
quand elle s'est refabriquée littérairement, sort de sa nature et 
s'y oppose beaucoup plus que toute autre créature : (c Les femmes 
littéraires sont un des fléaux de l'époque; les plus beaux senti- 
mens sont gâtés, dénaturés, frelatés par ces souvenirs de lec- 
ture... On n'aime plus un beau jeune homme parce qu'il plaît; 



LE VICOMTE DE LAL \ \Y. 389 

on l'aime parce qu'il a imite le héros du roman à la mode 
dans une aventure quelconque. Les femmes littéraires, en disant : 
« Je vous aime, » pensent toujours à un auteur en vogue. Toutes 
les faiblesses de ces femmes ont un prétexte littéraire; il n'est 
pas une de leurs fautes qui n'ait un précédent dans la littéra- 
ture. Jeunes soupirans, ne perdez pas vos jours en vœux naïfs. 
Voulez-vous être aimés, entrez dans un cabinet de lecture, et 
copiez la page décisive de l'ouvrage que vous entendez citer. 
Elle attend la dernière période pour être attendrie; votre bonheur 
est au verso de la page; vous n'aurez pas soupiré, je veux dire 
vous n'aurez pas copié en vain. » 

Et pour M""® de Girardin, M™® Roland n'est autre chose qu'une 
femme faite avec un seul livre, c'est à savoir la Nouvelle Hélo'ise. 
Elle a été démocrate, elle a dédaigné Saint-Preux, elle a épousé 
Wolmar, le tout pour s'appeler Julie. La page, quoique furieu- 
sement injuste, n'est pas sans un grain de vérité; et il est 
certain que vouloir s'appeler Julie, j'entends vouloir s'appeler 
soi-même Julie et se dire du matin au soir : « Sois Julie, » cela 
peut mener assez loin. 

Tout de même, il y a bien du vrai, avec un peu et si vous 
voulez beaucoup de parti-pris dans son portrait général de 
« la Française. » Pour M"'° de Girardin (comme pour Stendhal; 
mais je ne crois pas qu'il y ait réminiscence), les Françaises 
n'ont pas de passions féminines. Elles sont ambitieuses, (( l'am- 
bition est toute leur vie; avoir de l'importance, c'est tout leur 
rêve. L'amour n'est pour elles qu'un succès : être aimée, c'est 
seulement prouver qu'on est aimable. » Plus une Française 
est jeune, plus elle est ambitieuse et intéressée. « Une Française 
n'a pas une pensée généreuse avant trente ans. A cet âge elle 
s'interroge, se demande si elles n'a pas fait fausse route, et quel- 
quefois découvre la vanité des vanités; mais vite elle retombe 
dans la vérité de son caractère... » De là, de cette volonté tendue 
par l'éternelle passion ambitieuse, l'empire des femmes de 
France sur leurs maris ou sur leurs amis : « Il n'y a pas un 
homme à Paris, en province, qui n'agisse par la volonté de sa 
femme. Presque tous les actes de nos hommes politiques répon- 
dent à des noms de femmes. A Paris, tous les gens importans 
sont menés par une intrigante de leur société. En province, 
l'intluence est légitime. Nous avons habité pendant six mois 
une petite ville de Touraine. Tous les maris étaient menés par 



390 REVUE DES DEUX MONDES. 

leurs femmes, excepté un seul, qui était mené par la femme 
d'un autre. >> 

Ce n'est pas que, cette intluence, M""' de Girardin l'estime 
très bonne. Aucun moraliste, français du moins, n'a été, 
comme vous venez de le voir, plus sévère pour les femmes et 
M""" de Girardin devient véritablement injuste quand elle parle 
de leur rôle général dans l'humanité. Mais encore que dans 
cette question elle ne voie que les mauvais côtés, elle les voit 
très bien, et son observation est très juste, et elle doit rester en 
ligne de compte, tout en étant corrigée par d'autres : « Dans les 
arts, dans la littérature, l'influence des femmes est toujours 
mauvaise. Leur demi-instruction les égare. Molière consultait 
sa servante; oui; mais il ne consultait pas sa femme. Les 
femmes bien élevées ont en général le goût faux en littérature. 
Poètes, chantez-les; ne les consultez pas... Chaque fois que l'on 
remarque une mode monstrueuse, un excès de ridicule dans 
une époque littéraire, on doit tout de suite en accuser les 
femmes de ce temps-là... L'autorité de l'Hôtel de Rambouillet a 
été funeste à la langue française; elle l'a privé de ses mots .les 
plus sonores, de ses plus poétiques images. L'intluence des 
femmes en littérature n'est guère plus salutaire aujourd'hui. 
C'est à cette douce influence que nous devons les horreurs à la 
mode. Ces adorables créatures aiment les crimes, les descrip- 
tions détaillées des lieux infâmes ; on les sert selon leur goût 
(1845). Vous criez contre les auteurs et les journalistes, est-ce 
leur faute s'ils sont forcés de vous offrir de telles peintures ; ils 
avaient commencé par de rians tableaux qu'on n'a pas regar- 
dés... (Frédéric Soulié, Eugène Sue; M"'*' de Girardin les 
nomme). Depuis... Accusez-en les femmes, les jolies petites 
femmes ; ce sont elles qui donnent le ton et voilà comment 
elles comprennent les effets en littérature ; voilà leur agréable 
influence. A l'hôtel de Rambouillet elles rêvaient la délicatesse 
et le sentiment ; et elles ont amené la préciosité et la fadeur; 
aujourd'hui elles rêvent « l'énergie » et le <( naturel » et vous 
voyez ce qu'elles inspirent. » 

Il est certain qu'ici M'"® de Girardin se trompe, qu'elle ne 
se trompe que partiellement, mais qu'elle se trompe; que le 
succès des Mystères de Paris n'a été qu'un succès de petite bour- 
geoisie, immense à la vérité, mais borné à la petite bourgeoisie 
et au peuple et qu'il n'y a peut-être pas eu d'époque où les 



LE \ICOxMTE DE LAUNAY. 391 

femmes de haute situation se soient plus intéressées à la litté- 
rature élevée que l'époque 1820-1848. Il manque à M™« de 
Girardin une certaine envergure de connaissances historiques, 
ce qui lui permettrait des comparaisons plus justes entre les 
dilïérens temps. 

C'est ainsi qu'elle se trompe, et cette fois radicalement, dans 
la question de la femme de trente ans, dans la grave question 
de la femme de trente ans. Pour défendre Balzac, — et du reste 
elle le défend très bien, et ce n'est pas ici qu'elle se trompe, — 
elle dit : a Mon Dieu, est-ce la faute de M. de Balzac si l'âge de 
trente ans est aujourd'hui l'âge de l'amour. ^ M de Balzac est 
bien forcé de prendre la passion où il la trouve et certes on ne 
la trouve plus dans un cœur de seize ans. Autrefois une jeune 
fille se faisait enlever à seize ans par un mousquetaire ; elle 
s'enfuyait du couvent par-dessus le mur à l'aide d'une échelle 
et les romans de cette époque étaient remplis de couvens, 
d'échelles, de mousquetaires et d'enlèvemens... Aujourd'hui 
Julie, ambitieuse et vaine, commence par épouser volontairement 
à dix-huit ans M. de Volmar, puis à vingt-cinq ans, revenue 
des illusions de la vanité, elle s'enfuit avec Saint-Preux par 
amour. » Etc. Je ferai remarquer à M™^ de Girardin que 
c'était exactement la même chose (( autrefois, )> c'est-à-dire 
au XVIII"' siècle. Les jeunes filles à seize ans épousaient, et sinon 
tout à fait volontairement, sinon spontanément, du moins sans 
aucune résistance, un vieux monsieur que les convenances de 
famille, les combinaisons financières, désignaient à leur choix, 
et, dix ou douze ans plus tard, elles prenaient un amant qu'elles 
gardaient généralement toute leur vie. Que les